‹ Journal d'un Voyage à Paris en 1657-1658Chapitre 9 sur 11 · DE THOU · texte numérisé non relu

DE THOU

i8S VOYAGE A PARIS.

Extrait des instructions au S' de Thou.

9 mars 1067.

• On se sert d'un autre moyen pour Talienner de laFrance Iny faisant croire que nous avons la dernière aversion contre tous ceux qui professent la religion P. R., et que nous entretenons d'espérance de protection leurs catholiques pour faire un jour quelque soulèvement dans leur Republique; il sera ajsé au dit S^ de Thou de les desabuser de cette opinion que les reformez soient mal traitiez; et sans tesmoigner affectation il prendra occasion de dire en plusieurs endroits (afin que cela se respande) avec combien de douceur et de liberté ils vivent parmi nous sans distinction des autres sujets du Roy.

« Et quant aux catholiques des Provinces-Unies il les recevra seulement au service divin dans sa maison à l'ordinaire sans passer publiquement aucune office en leur recommandation sans un ordre exprès de Sa Majesté, non qu'elle ne soit dès à présent entièrement portée à leur procurer plus de liberté en l'exercice de la religion, mais pour ce qu'Elle scait par l'épreuve de semblables ofBces hasardés hors de saison qu'ils seroient nuisibles aux catlioliques et donneroient prises à nos ennemis pour nous exposer à la malveillance du peuple. »

^ ^ En juin i655, un ordre des États-Généraux renouvela

^ « 1(1 défense aux catholiques d'aller au service divin chez

les ministres des princes ; « et Ton envoya notamment en

la maison de Tambassadeur d'Espagne deux conseillers de la cour de justice de Hollande pour lui déclarer cette interdiction. « Ce qui me semble fort injurieux, dit M' Chanut, et je m'estonne que don Estruan de Gamarra ait entendu de tels comissaires et raisonné avec eux comme avec des desputez des Estats-Generaux. Ny l'Estat ny la province de Hollande ne m*a envoyé personne sur ce subject. » (Dépêche du 17 juin i655.)

Lettre de M. Chanut au Cardinale

A la Ilaye, il décembre iSSS.

Monseigneur,

Le vaisseau que la reine de Suéde envoyé en France ayant esté plusieurs jours travaillé . de tourmentes entre Gottembourg et les costes de ces provinces, le S' du Fresne, bibliothécaire de Sa Majesté, à qui elle a confié toutes les choses qui y sont embarquées, rencontrant un navire pescheur vers l'embouchure de Ylie, s'est fait porter à terre, ne pouvant plus souffrir le travail de la mer. Il s'en va au Havre en diligence pour y faire descharger le navire qui y doit arriver ; et me sachant icy il y a passé pour me dire plusieurs choses qu'il avoit ordre de me communiquer. La reine de Suéde jugeant qu'elle ne pouvoit exécuter son projet sans prendre confiance en luy pour le transport des choses qu'elle vouloit tirer de Suéde, luy a descouvert le dessein dont elle a donné part à

Yofttre Eminence, dans lequel elle pemsie ayeq une reso-> lution tellement ferme que ce seroit en vain que Ton essayeront désormais de l'en dissuader. Les raisons que je luY representay de la part de Yostre Eminence^ pour luy en faire aprehender les périlleuses suites, n* ont seryy qu'a luy faire ûonoistre TafFection de Yostre Eminencei et ne Ten ont pu demouvoir. Elle a secrètement fait embarquer les plus belles tapisseries de sa maison, le meilleur de sa bibliothèque et le plus pretieux de son cabinet dans ce navire, où sont aussy les manuscrits de la bibliothèque de Vostre Elminence que le dit S** du Fresne a commandement de luy présenter. Le tout peut monter, à ce que m'a dit le dit sieur , à la valeur de cinq cent mille livres.

La mne de Suéde vouloit faire mettre aussy dans ce vaisseau un Hercule de brontze, dont elle veut faire présent à Yostre Eminence, et les marbres qu'elle «destinoit pour le Roy ; mais s*appercevant que Ton commençoil à murmurer de ce qu*elle faisoit transporter tant de choses en France, elle a pensé qu*elle devoit différer et laisser partir le navire sans exciter plus de bruit. La statue qu'elle donne à M' de Servient y estoit embarquée des premières.

L'ordre qu'elle veut tenir en l'exécution est de se descharger du gouvernement aux prochains Estais qu'elle feit convoquer cet hyver où elle se fera assigner un revenu certain sur quelques provinces dont elle retiendra le gouvernement, et elle les prendra en situation commode pour estre libre de sortir quand il luy plaira. M' Pimentel est participant de tout ce dessein et j'apprens que c'est le seul homme auprès d'elle qui soit capable de le conduire. Il luy promet que le roi dTspaigne luy donnera quelques seigneuries d'un revenu considérable dans le royaume de Naples, et jusques îcy c'est le plus solide de sa subsistance au lieu où elle destine sa

demeure, car pour la vente des vaisseaux que M' Bouidelot luy avoit mise dans l'esprit aveq la prétention de cette , debte imaginaire, elle n*y pense plus à ce que m'a dit le dit S' du Fresne. De son revenu de Suéde et de la recoiinoissance de M' le Prince de Suéde, son successeur, elle n'en veut pas faire estât, et elle pense en eCFect quelle n'en aura aucun secours ; mais sans le vouloir demander ny permettre qu'on le propose pour elle, la générosité de la Reine et de Vostre Eminence luy donne opinion qu'elle en pourra estre secourue de quelque revenu considérable en pensions sur des bénéfices, croyant que pour une occasion si extraordinaire à l'honneur de la religion, il n'y aura point d'inconvénient de l'assister de biens d'Eglise.

M' Pimentel est en Suéde et a eu ordre du roy d'Espagne d'y demeurer pour servir à l'exécution de ce grand changement d'un esclat extraordinaire, d'où il prétend tirer un grand mérite envers le Saint-Siège. Mais aussy en porterat-il toute l'envie à l'égard de la Couronne de Suéde, et comme l'on sçait publiquement que desja une fois nous avons destourné cette princesse du dessein de quitter l'administration de son Estât, et que si l'on trouve de mes lettres il se verra que Vostre Eminence n'a jamais approuvé le conseil d'abandonner le timon des affaires, toute la colère des peuples se tournera contre l'Espagne et M' Pimentel, qui est desja extrêmement malvoulu et qui n'a d'habitude aveq aucun des ministres, sera seul accusé. Dei, maintenant il est fort en peine du succez de l'affaire, ne trouvant pas que la reine de Suéde y apporte les précautions qu'il desiroit.

Tout cecy est du rapport du S' du Fresne et si conforme aux apparences et à ce que la reine de Suéde m'a fait l'honneur de m'escrire que je le prens pour vérité, et en suis soulagé des craintes que me donnoit le séjour de M' Pi-

mentel pour les interests d'Espagne. Mais à lagard de la reine de Suéde, je ne puis penser sans déplaisir et sans frayeur aux terribles inconvénients où sa sortie de Suéde et sa subsistance ailleurs seront exposées. Si le zèle et la bonté de la Reine la porte à vouloir assister de quelque revenu cette princesse dans Testât où elle se jette, etmesme si Vostre Eminence j vouloit contribuer dans une occasion si spécieuse, il seroit peut-estre plus honneste et sans doute plus obligeant de luy promettre et luy faire scavoir par avance, que d'attendre lorsque la compassion l'extorquera.

En cette conjoncture M' d'Avaugour aimé de M' le Prince de Suéde et de tous les généraux sera très-propre et très -nécessaire. Le dit S' du Fresne m'a dit que le S' Bourdelot est maintenant en très grand mespris et aversion à la reine de Suéde. Il n'y auroit pas de quoy s'es* tonner si elle ne luy avoit pas confié son secret. Je pense qu'il vaudroit mieux entretenir cet homme en Topinuioa que sa maîtresse feint de l'avoir oublié pour satisfaire le comte Magnus, afin qu'il espère toujours et ne s'emporte point jusques à descouvrir ce qu'il sçaît.

Lettre de M. de Thou au Cardinal.

De la Haye, ce 7 mars 1Q5S.

Monseigneur, je me trouve bienheiu^ux d'avoir «slevé une personne dans notre maison, que Vostre Eminence

a je jugé capable d*avoir la conduitte et gouveroement de la plus nombreuse bibliothèque de TEurope en toutes sortes de langues et de sciences, et que M' Boulliau soit celuy que Yostre Eminence a honoré d'un choix si glorieux et advantageux, et j'ose bien dire à Yostre Eminence qu'il n'y a qu'elle seule qui eust esté capable de luy pouyoir faire quitter le recueil de livres qui est dans la maison de son très obéissant serviteur. Pour la cognoissance des livres et des langues, il en a certainement beaucoup, mais ce dont je prétends repondre à Yostre Eminence, c'est d'une très constante et très asseurée fidélité. Je ne puis aussi que je ne me resjouisse non seulement avec Yostre Eminence mais aussi avec le public de la belle pensée qu'elle a de faire bastir un collège public pour y déposer cette fameuse bibliothèque, puisqu'elle ne peut rien faire qui contribue davantage à la gloire de son nom et de sa maison et je ne doubte pas que dans ce glorieux project elle ne songe à toutes les choses qui le peuvent rendre parfaict et accomply, en quoy je m'estimerois bien heureux de pouvoir contribuer de mes soins et de mes advis si j'en estois capable.

Lettres de ï ambassadeur des Pays-Bas.

\\ Paris, ce 17 Janvier 1S58.

Depuis le malheureux accident arrivé à M' Becq, M' de la Croix est mort et fust hyer enterré et deux autres sont encore en grand danger. J'attends la grâce du Roy

que le corps de M' Becq ne soit pas mis en publîcq comme c^est la coustume ^ et ceux qui ont reçeu le doa de la confiscation par Tarrest de condemnaûon, prétendent qu'il est de droict. Mais auparavant que de rien faire, il faut que j'obtienne la dite gr&ce que son corps ne ne recoipve point la honte du publicq, affin que cela ne soit point préjudiciable & sa réputation ; et il seroit à propos de songer au reste , si Messieurs de la ville de Nimmeghen ont quelque privilège ou droict pour empes* cher cette ditte confiscation; ou bien si L. H. P. veulent escrire au Koj en faveur de cette afTaire, je supplie que cela soit &ict au plus tost et que j'en puisse recevoir advis avec une diligence extraordinaire en cas qu on estime cette affaire de mérite. Le corps de M^ Becq est encore dans la prison, quelques-uns disent et soutiennent contre la notoire vérité que le dict M' Becq a esté massacré, et qu'il ri*a point massacré, ce qui a besoin de temps pour s'en informer, cda est cause de la perte de la réputation d'un si grand homme. C'est le chevalier de Gramont qui a obtenu la confiscation.

A Paris, ce 25 janTier 1S58.

Aujourd'hui a esté prononcé sentence que le corps de M** Becq soit traisné par la ville, et après estre pendu à la jambe , ou d'estre payé aux parties civilles environ 3o mille florins ; pour le bastiment du chastelet, lo mille florins, et payé les debtes, et les autres biens confisqués au proffit du Roy. De cette sentence du Chastelet on en a appelle au Parlement chambre de l'Edict, et je fais instance auprès du Roy affin que le corps du dict de Becq par grâce me soit donné, ce que j'espère d'obtenir, afin de prévenir ce publicq scandale qu'on fera autre-

ment au corps. Il y a huit jours qu'on a mis en terre M^ David de la Croix et aujourd'huy M. Godefroy d'Heylensberg, advocat, et le troisième est en danger, qui ont tout trois tellement esté traictez par le dict de Becq.

A Paris, ce 6 febTiier 1658.

• Messeigneurs,

M' le Cardinal m*a envoyé un de ses secrétaires qui m'a dict de la part de Son Emiuence que le Roy avoit favorablement accordé sur ma demande et pièces qu'il avoit représentées à Sa Majesté ; qu'il avoit obtenu que par grâce me soit donné le corps de M' Becq. Mais le Roy voulant que cette grâce soit donnée sans aucun préjudice du droit de la confiscation des biens que Becq a laissés dont Sa Majesté n'a point voulu ouyr parler, la Cour a dressé présentement un acte pour cet efFect qu'on a ordonné qu'il me seroit communiqué pour prendre ensuite le dict corps mort. Je n'ay point encore veu le dict acte. Le dict corps mort demeure tousjours entre les mains de la justice. Recevant les lettres du a3 janvier dernier portant recommandation, j'ay treuvé nécessaire d'adresser cecy immédiatement à V. H. P. et de demander ordre, si j'accepteray la dicte grâce sans faire mention de la confiscation encores que le Roy fist mettre dans le dict acte que je ne parlerois plus de la dicte confiscation. J'ay ce jourd'huy receu les lettres de Messieurs les bourguemaistres de la ville deMimmeghen, et quelques pièces pour éviter la dicte confiscation tant au regard des coustumes de la Duché de Gueldres que du testament du dict deffunct S' Hœust, qui pourront servir aux parents et successeurs du dict Becq , lesquels pourront soustenir qu'en cet accident il n'y a point de

confiscation à décréter à leur préjudice, puisqu'ils sont héritiers fidéicommbssaires. Je me soubmets en tout aux ordres de Vos Hautes Puissances.

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