CHAPITRE X
Nouveaux détails sur le Kankan et ses environs. — Gouvernement des vieillards. — Commerce. — Degré de civilisation. — Pays de Kissi. — Pays de Bouré. — Son commerce avec Bamako , Yamina , Ségo , Sansanding, Jenné. — Exploitation de l'or. — Etablissement de Bamako. — Traversée du Milo et autres affluens du Dhioliba.
La saison s'avançait; nous étions au milieu de juillet, et en août il est presque impossible de voyager, attendu que le pays est entièrement couvert par les inondations : j'étais dans le plus grand embarras , lorsque enfin je trouvai une occasion pour Sambatikila. Je fis marché avec un Poulh1 du Fouta-Dhialon , pour porter mes effets jusque dans le Ouassoulo; je convins de lui donner trois têtes de tabac, valeur de dix à douze sous à -peu -près. Mon nouveau guide, qui se nommait Arafanba , avait une grande réputation de sainteté ; il paraissait très-doux , et Mamadi-Sanici eut la complaisance de me recommander à lui. Notre départ fut fixé au 1 6 juillet.
ii) Poulh ou Foulah.
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Avant de quitter le Kankan, je vais entrer dans de nouveaux détails sur ce pays. Kankan, chef-lieu d'un canton du même nom, est une petite ville située à deux portées de fusil de la rive gauche du Milo, jolie rivière qui vient du S. et arrose le pays de Kissi, où elle prend sa source : elle coule au N. E. , et se perd dans le Dhioliba, à deux ou trois jours de Kankan ; elle est large , profonde , et susceptible de porter des embarcations tirant de six à sept pieds d'eau : dans les mois d'août et de septembre, elle déborde et fertilise les terrains qui l'environnent. Voici les noms des villages dépendant de Kankan , tels qu'on me les a nommés : Garfamoudeya, Diocana, Boucalan, Nafadi, Bacouco, Foussé, Sofino, Dio-Samana et Kiémorou. Cette ville est entourée d'une belle haie vive, très -épaisse, qui la défend mieux qu'un mur en terre. Elle a deux portes, une à l'O. et l'autre à l'E. ; elle ne contient pas plus de six milles habitans ; elle est située dans une belle plaine de sable gris , de la plus grande fertilité. On n'aperçoit, dans l'éloignement, que de très-petits monticules. On voit dans toutes les directions de jolis petits villages qu'ils nomment aussi ourondés ; c'est là qu'ils placent leurs esclaves : ces habitations embellissent la campagne et sont entourées des plus belles cultures; l'igname, le maïs, le riz, le foigné, l'ognon, la pistache, le gombo, y viennent en abondance.
Les habitans de Kankan sont gouvernés par un chef qu'ils appellent dougou-tigui; mais ce chef ne décide jamais rien sans assembler le conseil des vieillards, qui d'ordinaire se tient dans la mosquée des femmes , et auquel j'ai assisté souvent. J'ai remarqué qu'il y règne le plus grand silence ; contre l'habitude des assemblées turbulentes des nègres , chacun y parle à son tour, et l'on met à la porte ceux qui ne se conduisent pas comme ils le doivent. Dans leurs décisions , ils sont toujours très-circonspects; ils craignent de se tromper : aussi délibèrent-ils long -temps. Ils sont tous mahométans et portent une haine mortelle aux païens ou infidèles.
Il y a à Kankan un marché trois fois la semaine ; on y apporte, comme je l'ai déjà dit, toute sorte de marchandises et les choses les plus utiles à la vie. Les Mandingues sont tous marchands et voyagent beaucoup : ils vont à pied à Sierra-Leone , à Kakondy, à la Gambie , au Sénégal, et même jusqu'à Jenné ; plusieurs m'ont parlé de M. Potin, négociant au Sénégal , et de M. Joffret , établi au comptoir français d'Albréda sur la Gambie. Le voisinage de Bouré les rend très-riches ; ils tirent de ce pays beaucoup d'or. En temps de paix , les femmes de Kankan vont à Bouré vendre du riz , du mil et plusieurs autres comestibles , qu'elles échangent contre de l'or. Les hommes parcourent le Kissi, où ils se procurent de
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beaux esclaves, dont le prix courant est d'un baril de poudre de vingt-cinq livres , un mauvais fusil de cinq gourdes et deux brasses de soie rose. Un Mandingue qui possède une douzaine d'esclaves, peut vivre à son aise et sans voyager ; il ne s'occupe uniquement que de les surveiller.
Le Kankan fait beaucoup de commerce avec ses voisins ; il tire du Ouassoulo des toiles blanches fabriquées dans le pays, et qui sont très- estimées dans le commerce. Ils ont quelques moutons poilus, des chèvres, des cabris, et beaucoup de bœufs, dont la grosseur n'approche pas de celle des nôtres ; ces animaux ont tous une bosse, comme ceux des Maures qui habitent les bords du Sénégal. Ce pays fournit aussi d'assez beaux chevaux, qui cependant sont bien loin d'atteindre à la supériorité de ceux des Arabes. J'ai vu chez l'alkali une jument qui coûtait cinq esclaves et deux bœufs ; c'était le plus bel animal que j'eusse rencontré dans toute cette partie de l'Afrique. Ils élèvent beaucoup de volailles, et leurs bestiaux fournissent du lait en quantité.
Ils sont , dans leurs ménages , de la plus grande propreté, et toujours vêtus de linge très-blanc. Ils fabriquent dans le pays de belle toile avec le coton que filent leurs femmes : rarement cette toile est vendue j ils s'en servent pour se vêtir. Chaque famille a son petit entourage en paille ou en épines ; dans l'inté-
rieur, il y a des cases pour la loger, et au-dehors un petit jardin cultivé par les femmes ou les enfans ; on y récolte ordinairement du maïs et un peu de tabac. Les rues sont assez larges et tenues proprement ; le village est ombragé par quantité de dattiers, papayers, bombax et baobabs.
A trois jours au S. de Kankan, on trouve le premier village du Sangaran, dont j'ai oublié le nom : en continuant six jours dans la même direction , et traversant le Sangaran , on arrive dans le joli pays de Kissi, qu'il ne faut pas confondre avec celui de Kissi-Kissi, situé aux environs de Sierra-Leone. Lamfia , qui avait fait plusieurs voyages pour acheter des esclaves , me dit que ce pays est hérissé de montagnes et arrosé par une infinité de ruisseaux : le sol y est très-fertile , et les habitans cultivent beaucoup de riz , des ignames , du foigné , et tout ce qui est nécessaire à la vie. ils sont tous idolâtres , et se font , comme les Bambaras , des incisions à la figure et sur le corps. J'en ai vu plusieurs à Kankan : je remarquai qu'ils avaient tous les dents très-aiguës et très-blanches ; ils ont, comme les Mandingues , les cheveux crépus , le teint plus clair , le nez un peu aquilin , les lèvres minces , et le visage presque ovale. Ce pays est divisé en plusieurs petits états , gouvernés par des chefs indépendans , qui se font souvent la guerre entre eux. pour se procurer des esclaves qu'ils vendent très-cher. Il y a de ces barbares
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qui font profession de se cacher derrière les buissons , de surprendre les malheureux nègres cultivateurs dans leurs champs , et d'aller ensuite les vendre impitoyablement.
A un jour et demi au S. S. E. de Kankan , se trouve le Toron, habité par des nègres idolâtres, don* j'ai parlé plus haut. A deux jours à l'E. , on voit le joli pays de Ouassoulo , habité par des Foulahs. A quatre jours ( on en met quelquefois cinq ) au N. î/li N. E. de cette ville , en descendant le Milo , on aperçoit celui de Bouré , à trois quarts de jour , en remontant le Tankisso , sur la rive droite duquel il est situé. Je vais donner en peu de mots les renseignemens que j'ai obtenus des nègres connaissant ce pays.
La ville de Bouré est le chef-lieu du pays de ce nom. Tintigyan , Bougoreya , Fataya, Setiguia , Docadila, sont de sa dépendance. Ces villages sont peu éloignés du Tankisso; car on m'assura que les esclaves portaient sur leur tête les marchandises provenant des embarcations , et faisaient plusieurs voyages par jour. Le pays de Bouré , me dirent les Mandingues qui l'avaient visité, est couvert de petites montagnes ; il s'y trouve beaucoup de mines d'or très-abondantes. Les naturels qui journellement les exploitent , n'en connaissent pas la richesse. Des esclaves sont continuellement occupés à tirer les terres ; ils emploient , à cet usage , des paniers faits avec des branches d'arbre : les femmes i. 27
lavent cette terre dans des calebasses ; elles mettent beaucoup d'eau, et après l'avoir bien remuée , elles la transvasent; ainsi plusieurs fois lavée, les morceaux d'or se déposent au fond de la calebasse, et sont ramassés précieusement : cet or est fondu , mis en boucle ou en lingot. On concevra que, par ce procédé imparfait, il reste encore une bonne quantité d'or dans les terres lavées ; mais ils ne connaissent pas les moyens de l'en extraire. Quoique le sol de Bouré soit très-fertile , il n'y a aucune espèce de cultures ; les habitans achètent tout de leurs voisins ; riz , mil , pistaches, piment, etc. , tout se trafique avec de l'or : ils ont des bœufs , et élèvent quelques volailles. Avant la guerre, Kankan leur fournissait beaucoup de provisions ; mais depuis que la route est interceptée , on n'en apporte plus.
Bouré fait beaucoup de commerce avec Bamako, qui se trouve à six ou huit jours de distance, en descendant le Dhioliba. Les Maures portent dans ce pays une grande quantité de sel et d'autres marchandises qu'ils échangent. L'or de Bouré se répand dans tout l'intérieur, dans les établissemens français et anglais de la côte ; et Jenné , qui passait pour être le pays le plus fourni de ce précieux métal, n'a en partie que celui qu'on y apporte de ce riche pays; Sansanding, Yamina et Ségo sont dans le même cas. En Face de Bamako, il y a, dit-on, une cataracte que les Man-
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dingues nomment Fada; mais, suivant le rapport qu'ils m'en ont fait, elle n'est pas très-élevée, puisque les pirogues peuvent descendre et remonter à la cordelle , sans même être déchargées: c'est ce qui a lieu durant la crue des eaux; alors la cataracte doit être entièrement couverte.
Les Mandingues de Sansanding et de Yamina, et beaucoup de saracolets , portent à Bouré du sel et des marchandises d'Europe; tous les jours il s'y tient un marché bien fourni. Ce pays est habité par des Dhialonkés, en partie idolâtres: ils ont un chef absolu, qui a la réputation d'être grand guerrier; il a beaucoup d'esclaves employés à l'exploitation des mines; outre la grande quantité d'or que ses ouvriers lui procurent , chaque propriétaire qui fait travailler aux fouilles est obligé de lui donner la moitié du produit de la journée. Ce chef faisait en ce moment la guerre aux bourgades situées aux bords du fleuve. Sansando, gros village, chef-lieu de trois ou quatre autres petits, lui tenait tête ; ce village est presque en face de Bouré, sur la rive droite du Dhioliba ; il est aussi habité par des Dhialonkés idolâtres. Cette guerre, ou plutôt ce pillage, faisait beaucoup de tort au commerce. Les pirogues qui arrivaient chargées de marchandises, étaient souvent pillées par les habitans de Sansando, qui sont très -envieux des richesses de Bouré.
Boueary est le nom du chef de ce riche pays : quoi-
que peu zélé musulman , il traite avec égard tous les hommes de cetle religion, principalement les marabouts ou prêtres. Il a la plus grande confiance dans les grigris, et ne voyage jamais sans que ses habits en soient couverts. Naturellement très-soupçonneux, il a plusieurs cases, et ne couche jamais deux fois de suite dans la même ; il a un grand nombre de femmes: à la porte de sa cour, il y a triple garde, et l'on n'arrive à lui qu'après avoir traversé cinq ou six cases toutes également bien gardées. Dans ce moment, il était aussi en guerre avec le village de Damsa , habité par des païens, et situé sur le Milo entre Kankan et Bouré , ce qui interceptait les communications de ces deux endroits. Il serait à désirer que l'on fît des tentatives pour établir un comptoir à Bamako ; ce poste rendrait maître du commerce de l'intérieur, en y attirant les richesses des mines d'or qui s'exportent en partie à Kakondy, Gambie et Sierra-Leone. L' éloigne ment du Sénégal l'empêche d'y participer, puisque les marchands mandingues seraient obligés pour y arriver de traverser le Kankan , le Baleya, le Fouta- Dhialon, leBondou, le Fouta-Toro , et une partie de Cayor ou du Oualo. Il faudrait d'abord faire reconnaître la distance qu'il peut y avoir entre Bamako et l'endroit du Sénégal où les embarcations peuvent remonter, j'entends au-dessus du rocher Felou. Après avoir établi un comptoir auprès de cette cataracte, on
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en formerait un second à l'endroit où le fleuve cesse d'être navigable. Il est à présumer que de ce second comptoir à Bamako, il n'y aurait pas plus de huit à dix jours de marche ; et c'est de ce point important que des caravanes de sel et de marchandises d'Europe se rendraient à Bamako. Il serait à craindre peutêtre que les naturels ne s'y opposassent ; mais on les rendrait bientôt plus favorables , en leur faisant entrevoir les grands avantages qu'ils pourraient en retirer , et en leur payant des coutumes annuelles : la conduite de ces hommes sera toujours dictée par l'intérêt. Les Maures, qui font la majeure partie de ce commerce qui les enrichit, s'opposeront de tout leur pouvoir à ce projet d'établissement; mais les droits que l'on paierait au roi nègre aplaniraient toutes les difficultés ; car les Maures ne paient aucune espèce de rétribution.
Le 16 juillet, vers neuf heures du matin, après avoir pris un léger déjeûner de riz, nous nous disposâmes à partir : je donnai en cadeau à mon hôte un petit pot de fer- blanc dans lequel je buvais , et qu'il paraissait désirer ; il en témoigna beaucoup de joie. Après m' avoir conduit hors du village , il me quitta , en me donnant sa bénédiction. J'étais accompagné du bon vieux Mohammed, qui, pendant mon séjour à Rankan, n'avait cessé de me témoigner beaucoup d'attachement; souvent il me disait que, s'il était
seul avec son fils, il viendrait avec moi jusqu'à Jenné.
Nous fîmes environ un mille à l'E. en traversant la plaine , où nous vîmes plusieurs petits ourondés entourés de belles cultures de maïs. Nous arrivâmes sur les bords du Milo , que je trouvai bien rapide , et une fois plus large que lorsque je le visitai pour la première fois. Nous passâmes , avec notre bagage , dans une pirogue longue de quinze pieds environ , très-étroite , et faite de deux troncs d'arbres ajustés l'un contre l'autre en longueur, et liés ensemble avec des cordes ; il était près de onze heures lorsque nous eûmes passé sur la rive droite. Le bon Maure me témoigna un véritable regret de se séparer de moi : après avoir cassé en deux une noix de colats , que nous mangeâmes ensemble , il me quitta , en faisant des vœux pour le succès de mon voyage ; lorsqu'il fut un peu éloigné du rivage, il tourna la tête de mon côté , m'adressa de nouveaux adieux, et me souhaita un prompt retour dans ma patrie.
Nous quittâmes les bords de la rivière , et nous nous dirigeâmes à l'E. , l'espace de deux milles , en traversant de belles cultures. Dans quelques endroits, j'aperçus , à fleur de terre , des roches qui me parurent de la même nature que celles de Sierra-Leone , rouges et poreuses. Nous traversâmes un gros ruisseau sur un pont très-chancelant, dont le passage présentait quelque danger aux marchands , qui avaient tous des
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charges sur la tête ; il y en eut un qui heureusement était arrivé au bout du pont, lorsque , ne pouvant plus se tenir en équilibre, il tomba à l'eau , mais ne se fit aucun mal : ce ruisseau se perd dans le Milo. Nous fîmes halte à Sofino , village de la dépendance de Kankan , habité par des Foulahs du Ouassoulo : la campagne est en général couverte de nédés et de ces ; les environs de ce village sont très-bien cultivés ; les cultures y sont mieux soignées que celles de Kankan. Nous allâmes nous mettre dans une case dont les murs intérieurs me parurent avoir été blanchis; je ne sais si c'est à la chaux , mais cela y ressemblait beaucoup. Nous fîmes griller quelques pistaches, que nous mangeâmes en attendant l'heure du départ ; car on voulait profiter de l'obscurité de la nuit pour traverser les bois, qui passent pour être infestés de voleurs. Notre petite caravane était composée de quatorze individus , Foulahs, Mandingues et saracolets. Il pouvait être une heure et demie lorsque nous nous remîmes en route , par un temps frais , sombre et brumeux. Nous nous dirigeâmes à l'E. ; nous marchions trèsvite , en observant le plus grand silence , dans la crainte d'être entendus des voleurs, qui infailliblement nous eussent dévalisés. Nous nous enfonçâmes
dans les bois , marchant dans des herbes si hautes ,
qu'elles passaient par-dessus nos têtes. Nous vîmes les habitations de quelques Foulahs, dont les figures ainsi
que le costume n'étaient pas du tout rassurans : ils n'avaient pour vêtemens que des haillons , qui , quoique couverts de deux lignes de crasse , laissaient apercevoir qu'autrefois ils avaient été jaunes. Ces hommes avaient la face garnie d'une barbe épaisse de la plus grande malpropreté , et leur nez tout plein de tabac inspirait le plus grand dégoût. Ce sont des familles isolées qui cultivent du riz , des ignames, du foigné et des pistaches : la terre y est noire , très-bonne , et de la plus grande fertilité ; je n'en ai pas vu à Kankan d'aussi productive. Nous achetâmes de ces Foulahs quelques ignames pour notre souper; on leur donna en échange du tabac et quelques branches de verroterie. Ils me regardèrent avec curiosité; et lorsque nous les quittâmes , ils nous recommandèrent de prendre bien garde aux caffres (infidèles) qui étaient très-nombreux dans la forêt. A la nuit tombante, nous fûmes surpris par la pluie , ce qui rendit notre marche pénible et bien plus fatigante qu'elle n'était avant. Pour comble de malheur, la nuit devint très -obscure; nous marchions sans savoir où poser les pieds ; vers huit heures , ayant perdu la trace de la route , nous fûmes obligés de nous arrêter. Nous nous assîmes sous des arbres, ayant la pluie sur le dos, n'osant ni tousser, ni cracher, de crainte d'être entendus des voleurs ; nous étions mornes et silencieux. Un peu avant la nuit , nous avions rencontré trois hommes
armés, sans bagages : ils étaient assis par terre, tenant leurs fusils sur les genoux : cette attitude et l'air de leurs figures nous les avaient rendus suspects ; sans doute que notre nombre leur en imposa, et qu'ils furent arrêtés par la crainte de ne pas être les plus forts. A Kankan , on m'avait dit que ces voleurs at taquaient toujours les Mandingues qui traversaient les bois, mais jamais les caravanes de saracolets, parce qu'ils savent que ceux-ci portent des fusils, et que les premiers ne sont pas aussi bien armés ; les saracolets, en traversant la forêt, ont soin de faire retentir les bois d'une nombreuse décharge de mousqueterie.
Lorsque la pluie eut cessé, nous parvînmes, non sans beaucoup de peine, à allumer du feu : un de nos compagnons déchira un morceau de sa pagne, le mit en charpie , y mêla un peu de poudre ; puis , plaçant cette préparation dans le bassinet de son fusil, il obtint du feu. On coupa quelques branches d'arbre pour faire une cahute , afin de passer à couvert le reste de la nuit : la pluie n'eut pas plutôt cessé, que nous fûmes tourmentés par des essaims de moustiques qui ne nous laissèrent aucun repos. Deux de nos compagnons, armés de poignards et de lances, allèrent à la recherche de l'eau; nous avions une calebasse destinée à cet usage : lorsque notre feu fut allumé, nous fîmes cuire sur les charbons- quatre ignames et
quelques pistaches pour notre souper; après ce frugal repas, nous nous étendîmes auprès du feu sur des feuilles d'arbre toutes mouillées. J'estime que, depuis Sofino , nous avions fait douze milles à l'E. sur de très-bonnes terres, mais un peu graveleuses. La pluie m'avait empêché de me servir de mes sandales; j'étais obligé de marcher pieds nus sur ce gravier, ce qui m'occasionna des douleurs aiguës. Etant couché auprès du feu, je me mis à réfléchir aux peines et aux fatigues que j'aurais à surmonter, si je continuais ma route dans la saison où les pluies sont continuelles; je pensais aussi aux dangers auxquels j'aurais été exposé si je m'étais hasardé seul dans ces bois avec Lamfia, qui me l'avait proposé; il aurait bien pu me dévaliser sans miséricorde. J'eus le temps de me livrer à mes tristes réflexions dans le silence de cette vaste solitude; il n'était interrompu que parle chant de quelques oiseaux nocturnes et par le coassement des grenouilles : cette nuit fut affreuse ; je ne pus sommeiller; le soleil me parut bien long à recommencer sa carrière. Le 1 7 juillet, enfin, je vis arriver le jour; il dissipa les vapeurs de l'atmosphère et ranima toute la nature. Nous mangeâmes un reste d'ignames grillées de la veille ; puis , après ce léger repas , nous fîmes route àl'E. , et traversâmes un gros ruisseau sur un pont à moitié démoli : à chaque instant nous courions risque de tomber à l'eau ; cependant nous le passâmes