‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828: (volume 2)Chapitre 7 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Difficulté pour aller au marché. — Vol de bœufs par une peuplade voisine. — Le ramadan. — La circoncision. — La fête de tabasky. — La traite de la gomme avec les Européens. — Mon retour à Saint-Louis.

Nous séjournâmes sur les bords du lac Aleg jusqu'au 20 janvier. Les vents du N. souillaient avec force et étaient très -froids : pendant une partie du temps qu'ils durèrent, je fus retenu dans ma tente par la fièvre. Dans le courant du mois, on envoya des esclaves à quelque distance avec une partie des troupeaux , parce que l'herbe diminuait autour du camp ; on ne garda que les vaches à lait indispensablement nécessaires à la nourriture des habitans : ils emploient ce moyen quand ils ne veulent pas encore transporter leurs tentes ailleurs.

Le 21 janvier 1825, les pâturages étant entièrement épuisés , nous levâmes le camp , et nous fîmes deux milles à l'E. sur un sol hérissé de monticules ferrugineux. Le lieu où nous fîmes halte était de même

nature , et cependant couvert d'herbes. On allait chercher de l'eau au lac; les esclaves partaient le matin et ne revenaient que le soir; le camp restait sans eau jusqu'au coucher du soleil : heureusement qu'il ne faisait pas chaud , car nous aurions beaucoup souffert. Le 6 février, nous retournâmes vers l'O. : à trois milles 0. S. 0. de là, nous traversâmes le ruisseau, et ce ne fut qu'à neuf milles plus loin que nous campâmes sur un sol sablonneux , fort dur , et couvert de fourrages. J'avais remarqué sur les bords du ruisseau quelques zizyphus lotas; ici, il ne se trouvait que des balanites œcjyptiaca. On continuait d'envoyer au lac chercher de l'eau; elle était très -rare au camp, à cause de l'éloignement : souvent elle manquait pour préparer les repas.

Je n'avais encore vu jusque-là que quelques ouadats isolés; je ne les avais pas vus en troupe. Le î o , il en arriva une grande quantité, qui vint descendre devant la tente de mon marabout. Cette bande était toute composée de femmes : elles demandèrent à me voir ; on le leur refusa ; mais on oublia de m'en prévenir, et malheureusement je sortis de la tente. Alors elles m'environnèrent, et me firent souffrir plus de tourmens que je n'en avais encore enduré. Je voulus rentrer sous la tente pour me soustraire aux insultes de toute espèce qu'elles me faisaient; mais elles s'y opposèrent, et ce ne fut pas sans peine que je parvins

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à m'échapper et à me cacher dans une tente voisine. Elles m'avaient tant maltraité, que les habitans, indignés de leur conduite , ne leur permirent pas de séjourner; on leur lit leur provision de mil, et on les congédia. Le 1 9 , les hommes et les bagages du camp du roi avaient passé près de nous pour se rendre sur les bords du Sénégal , et le 21 février nous délogeâmes de nouveau ; on avait fait provision d'eau pour deux jours , car nous devions être cet espace de temps sans en trouver sur la route.

Nous traversâmes un pays sablonneux , où l'on remarquait de très -beaux balanites et quelques mimosas. La provision d'eau n'était pas abondante ; d'ailleurs, la meilleure partie était réservée pour les veaux : nous souffrîmes horriblement de la soif pendant les deux jours que nous passâmes en route. Ce même jour, nous fîmes quinze milles 0. S. 0. Les troupeaux étaient restés derrière , et tout le monde se passa de souper. Le 2 2 , nous fîmes douze milles dans la même direction, et nous arrivâmes à trois heures du soir au lieu marqué pour la halte : nous nous trouvions à trois milles S. E. d'el-Awanil, mare où l'on envoya chercher de l'eau. Le 29, pour me distraire, j'allai visiter cette mare; je suivis les esclaves qui y allaient puiser : le sol qui l'environne est légèrement argileux, et produit beaucoup de zizyphas lotus, de mimosa et de nauclea. Dans cette promenade , je

vis avec plaisir les esclaves jouir d'un moment de bonheur. Ces malheureuses , si tristes , si mornes en présence de leurs cruels maîtres , profitant de l'instant de liberté que leur procurait 1* éloigneraient du camp, se livrèrent à leur joie naturelle, et passèrent une heure à danser, chanter et folâtrer. Je jouissais autant de leur plaisir qu'elles-mêmes , car j'étais tous les jours témoin des cruautés qu'on exerçait envers elles. Leurs jeux finis , elles remplirent leurs outres, et reprirent la route du camp, nous y arrivâmes à deux heures.

J'espérais que le camp continuerait à s'approcher du fleuve; mais on me dit qu'il n'avancerait pas plus à l'O. J'étais dans un état de dénuement complet; mes vêtemens étaient en lambeaux ; il me répugnait infiniment de vivre d'aumônes , comme je l'avais fait depuis mon arrivée chez les Maures. Je desirais informer M. le commandant et administrateur du Sénégal de ma situation , et lui demander des secours ; mais je ne pouvais y parvenir qu'en allant à l'escale. Je témoignai donc à mon marabout le désir que j'avais de faire ce voyage , prétextant le besoin de renouveler mes vêtemens, et de faire venir mes marchandises. Il y consentit d'abord ; puis, après avoir réfléchi un moment , il me proposa de me conduire au camp du roi , d'où j'écrirais , et l'on enverrait ma lettre par un fils de Moctar- Boubou, chef de Podor, qui me rappor-

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terait mes marchandises. Cette proposition ne pouvait me convenir : j'affirmai que cela ne pouvait se faire ainsi; qu'on ne remettrait pas mes effets à un envoyé, et qu'il était indispensable que j'écrivisse à l'escale; que d'ailleurs, j'avais besoin d'y aller pour me procurer des vêtemens. Il fit encore des difficultés qui n'étaient que l'effet de ses soupçons. Je m'en aperçus , et lui déclarai que, si mon voyage le contrariait , j'y renoncerais, et abandonnerais plutôt mes marchandises que de faire quelque chose contre son gré. Cette déclaration lui inspira de la confiance , et il me promit de me procurer les moyens de m'y rendre ; mais ce ne fut pas sans y apporter beaucoup d'hésitation et de lenteur, car je ne pus partir que le 9 mars. Les préparatifs de mon départ ne furent pas longs , mais trèsembarrassans pour moi, car je n'avais aucun moyen de cacher mes notes , les graines que j'avais recueillies, et quelques échantillons de minerais que je voulais emporter. J'imaginai d'emprunter à la femme de mon marabout deux sacs en cuir, pour mettre, lui dis-je, les marchandises que je rapporterais de l'escale ; mais quand je voulus prendre le mien, Fatmé s'y opposa, en me disant que je n'en avais pas besoin : j'en sortis quelques - unes de mes notes , et lui dis que tous ces papiers étaient l'inventaire et les reçus de mes marchandises, et qu'ils m'étaient indispensables pour faire mes réclamations : elle me les abandonna. Je

mis par-dessus les sacs qu'elle m'avait prêtés et une pagne ; et quand des curieux voulaient voir ce que je portais , je leur faisais voir ces derniers objets , sans que le reste fût aperçu.

Le 9 mars, à neuf heures du matin, je partis accompagné d'un des fils de mon marabout. A six milles 0. , nous rencontrâmes le marigot de Koundy , que j'avais passé huit mois auparavant avec Boubou -Fanfale ; nous le franchîmes à gué , et continuâmes notre route à travers un bois épais , en suivant un vallon magnifique par la végétation des plantes qui le bordaient.

Tous les terrains inondés qui se trouvent entre le marigot et le fleuve sont ensemencés de mil parmi les arbres, sans que la terre ait été remuée , et sans même qu'on ait ôté les branches mortes qui l'obstruent. Tous les bas -fonds sont de nature argileuse ; j'ai remarqué en plusieurs endroits des roches ferrugineuses.

Nous avions fait trois milles depuis le marigot, lorsque nous aperçûmes de la fumée dans le plus épais du bois : quelques voyageurs qui nous avaient joints en route allèrent voir ce que c'était; ils me dirent à leur retour que des zénagues avaient fait du feu pour faire cuire de la viande. Ils regrettèrent longtemps de n'y être pas arrivés assez tôt pour mettre ces malheureux à contribution; ils n'avaient trouvé que les traces , les zénagues s'étant sans doute cachés

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à leur approche. Nous sortîmes du vallon pour nous rendre à un camp qui se trouvait à un demi-mille S. dans un lieu si boisé qu'il y avait à peine de la place pour tendre les tentes : ce lieu se nomme Ténèque. Nous y passâmes la nuit : on nous donna pour notre souper du lait de brebis d'un goût détestable ; mais il fallut le boire, n'ayant pas autre chose, et nous mourions de faim , car nous n'avions rien pris de toute la journée. Il nous restait neuf milles à faire pour nous rendre sur le bord du fleuve ; et le lendemain, dès le point du jour, nous nous remîmes en route. Nous rencontrâmes beaucoup de voyageurs qui venaient de Podor et de l'escale. A deux heures, nous arrivâmes sur le bord du fleuve, que nous traversâmes en pirogue. Nous descendîmes chez Moctar- Boubou , où j'avais déjà logé en me rendant chez les Maures. Nous y restâmes trois jours , pendant lesquels mon conducteur ne cessa de me détourner d'aller à l'escale; il craignait que, dès que j'y serais arrivé, je ne le quittasse pour retourner chez les chrétiens.

Les Braknas ne mangent pas de poisson; ils l'ont en horreur : il n'est cependant pas défendu par Mahomet; mais l'odeur forte qu'ils lui trouvent leur est très -désagréable. Le marabout qui m'accompagnait resta trois jours sans manger de couscous, plutôt que de goûter à celui qu'on avait fait avec du bouillon de poisson. Ce goût n'est pas général chez les

Maures ; j'en ai vu manger aux Trarzas ; et j'ai entendu dire que ceux qui avoisinent les côtes sont pêcheurs. Je fis ces observations à mon compagnon de voyage; il me répondit que les Trarzas, étant plus rapprochés des chrétiens, s'habituent facilement à manger de tout , même à boire du vin , et que ce sont des infidèles.

Le 1 k , mon conducteur se décida enfin à me conduire à l'escale ; nous y arrivâmes de bonne heure. Je me rendis à bord de la goélette la Désirée , appartenant à un négociant de Saint -Louis : j'empruntai de son traitant une pièce de guinée , du sucre , du tabac et un peu de papier ; puis j'écrivis à M. le commandant, pour lui faire connaître ma position , et le prier de donner ses ordres pour qu'on me délivrât quelques marchandises dont j'avais le plus pressant besoin. Comme il eût été trop long d'attendre à l'escale la réponse , et que les inquiétudes du Maure qui m'accompagnait allaient toujours croissant, je résolus de ne pas m'y arrêter, et de retourner au camp; et à sa grande surprise, je lui dis que nous allions repartir : mais il me pria d'attendre au lendemain; nous passâmes la nuit à bord. Le i5 mars, nous retournâmes à Podor prendre notre monture , et nous repassâmes le fleuve à deux heures. Un hassane de la tribu de Oulad-Sihi se joignit à nous: en route, nous rencontrâmes un laratine auquel il

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demanda du tabac ; celui-ci n'en avait pas ; le hassane voulut lui prendre son coussabe ; l'autre refusant de le lâcher , il tira sjon poignard pour en frapper le laratine. Cette action me révolta , et m'indigna d'autant plus que nous sortions de faire la prière; je ne pouvais comprendre comment un homme qui se flattait d'être musulman, pouvait passer d'un devoir religieux à un acte de brigandage. A ma prière , mes compagnons allèrent au secours de ce malheureux. Je ne pus m'empêcher de réprimander l'agresseur ^ je le menaçai de rendre compte de sa conduite à Hamet-Dou ; mais il me répondit d'un ton arrogant , que je pouvais le dénoncer, qu'il ne me craignait pas. Ce fait prouve assez combien les gens de cette classe méprisent l'autorité; aussi ne connaissent-ils d'autre droit que celui du plus fort. Mes réprimandes l'irritèrent, et je crois que, sans mon caractère de marabout, j'aurais payé cher mon zèle imprudent. Cette scène me fit faire de pénibles réflexions ; je me disais : s'ils agissent ainsi envers les membres de leur nation , comment serait traité un étranger , un chrétien , dénué de protection , dans un pays où il n'y a point de lois qui défendent le malheur, et où ce titre même semble le dévouer davantage à leurs persécutions?. . . Que deviendrais-je , si mon secret était découvert? Une prompte mort serait le plus grand bien que je pusse obtenir de leur haine pour les chrétiens.

Cependant mon retour m'attirait de nombreuses et franches félicitations. Tous les Maures , lors de mon départ, étaient persuadés que je ne reviendrais jamais , et que je m'enfuirais de l'escale ; plusieurs avaient conseillé à Mohammed-Sidy-Moctar de ne pas me permettre d'y aller. Mais lorsqu'ils me revirent, tous firent éclater leur joie; ils ne doutèrent plus de ma conversion; c'était à qui me fêterait le mieux.

Nous passâmes la nuit dans un camp de marabouts qui surveillaient la culture de leurs champs. Je remarquai une grande quantité de graines de nymphœa que l'on faisait sécher ; j'appris que cette graine était employée comme assaisonnement dans le sanglé : j'en mangeai ; son goût n'a rien de désagréable. Ils se nourrissent aussi de la racine bulbeuse cuite à l'eau ; le goût en est moins bon , et elle est légèrement astringente. Cette plante , le plus bel ornement des lacs et marigots , croît avec profusion dans tous les terrains profondément inondés , et est d'un très-grand secours pour les Maures qui habitent les bords du fleuve. J'ai su depuis qu'aux environs de Saint-Louis, les nègres font aussi usage de cette plante : ils en mangent la racine bouillie , et emploient la graine plus particulièrement à l'assaisonnement du poisson.

Le 16, nous arrivâmes à notre camp , où je reçus de nouvelles félicitations. Le grand marabout sur-

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tout était fier de mon retour; il semblait l'attribuer à l'effet qu'avait produit sur moi sa haute sagesse : comme il n'était pas dans mes intérêts de le détromper , je le laissai se bercer tout à son aise de cette erreur.

- Hamet-Fal , son fils aîné , me prit à part pour m'interroger sur la réception qu'on m'avait faite à bord des bâtimens. Je lui dis ( ce dont son frère avait été témoin) qu'on m'avait engagé à retourner parmi les blancs, mais que j'avais repoussé leurs propositions, que j'aimais mieux ne manger qu'un peu de sanglé chez les musulmans que de retourner chez les chrétiens vivre dans l'opulence, et que j'espérais que ce sacrifice serait agréable à Dieu. Il me prit la main , la porta à son front, et me dit avec transport : «N'en « doutez pas , Abdallah ; tous les biens de la terre ne « sont rien en comparaison de ceux qui vous attendent « dans le ciel ; tout est passager dans ce monde , mais « les richesses que Dieu réserve aux fidèles ne finis- « sent jamais. Les chrétiens sont riches , ils ont de « tout en abondance, ils mangent beaucoup, boivent « du vin et de l'eau -de -vie ; ils ne veulent pas recon- « naître le prophète ; ils iront dans l'enfer : ce monde « est leur paradis. Nous , nous n'avons que des bœufs, « des moutons ; nous ne mangeons qu'un peu de sanglé « et ne buvons qu'un peu de lait ou d'eau : mais « nous prions Dieu , qui nous donnera la récompense

« dans le ciel. Rien n'est comparable aux jouissances « qu'on y éprouve; elles se renouvellent à toute heure, a à toute minute ; on n'a besoin que de souhaiter pour « obtenir en abondance ce qu'on désire. Quatre grands « fleuves arrosent le paradis : un d'eau, un de lait, «un de miel, et le quatrième d'eau-de-vie; mai* « cette eau- de -vie est bien meilleure que celle que « boivent les chrétiens, et que Dieu défend ; c'est ce a qu'on peut boire de plus exquis. On y trouve des « bassins de beurre , de dattes , de sanglé , enfin tout « ce qui peut rendre la vie agréable , et des beautés « dont la fraîcheur éclatante ne se flétrit jamais. « Voyez, dit- il encore, ce fruit ( et il tenait un fruit « de zizjphus lotus ) ; il est bien petit sur la terre : eh « bien ! dans le paradis , il est aussi gros qu'une dame- « Jeanne. (Il choisit cette comparaison, parce qu'il avait vu des dames -jeannes à bord des bâtimens à l'escale. ) « Vous, Abdallah, continua - 1 - il , vous « aurez la première place ; vous aurez plus de mérite u auprès de Dieu que tous les musulmans ensemble , « parce que vous avez abandonné les commodités « de la vie et toutes les jouissances que vous étiez « appelé à partager , pour venir parmi nous vous as- « sujettir à des privations sans nombre, et qui jusqu'à « ce jour vous étaient inconnues. »

Tel fut le discours que me tint le fils de mon marabout. Cet homme était âgé de quarante ans; i] avait

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été à Saint -Louis, et il pouvait apprécier l'étendue du sacrifice que je faisais : aussi devint-il un de mes amis les plus zélés. Enfin , tous les doutes qu'on avait conçus sur ma conversion furent dissipés, et dès ce moment je fus considéré comme un vrai sectateur du prophète. J'étais au mieux dans l'esprit de tous les Maures : la considération dont je jouissais me fit espérer de mettre bientôt à exécution le projet que j'avais formé depuis long -temps de visiter toutes les parties intéressantes du désert, en voyageant comme marchand et comme pèlerin jusqu'à la Mecque, et d'effectuer mon retour en France par l'Egypte. Mais , comme on le verra , ma proposition fut très -mal accueillie.

Les jours suivans, j'allai visiter les marabouts du camp ; tous me reçurent également bien. Je vais citer ici un trait qui servira à faire connaître leur caractère. L'un d'eux avait tué un bœuf pendant mon absence, et il savait que j'avais rapporté quelques marchandises : il me proposa un repas de viande , à condition que je lui donnerais du tabac ; j'en avais un peu, et j'avais bon appétit; j'acceptai. Il fit apporter un petit morceau de viande sur un layot , et se mit à manger avec moi. Tout en se dépêchant d'avaler , il me prêchait la sobriété , et me disait que celui qui mange peu est chéri de Dieu, parce qu'il aime mieux prier que de satisfaire sa faim ( ce qu'ils appellent avoir le ventre du Coran) , et que celui qui ne pense qu'à i. 12

se rassasier est un infidèle. Il me flattait beaucoup , et me disait que j'avais le ventre du Coran. Je lui fis sentir que sa ruse était trop grossière , et lui dis qu'il était vrai que , comme tous les Maures , je mangeais peu , mais parce que je n'avais pas de quoi satisfaire mon appétit, et que j'étais persuadé que tous les musulmans n'étaient sobres que par force. Je lui montrai un vieillard qui était assis à côté de nous , et qui me paraissait affamé , et lui dis : « Tiens , vois cet bonnête homme ; il n'a rien mangé de toute la journée : je gage que si tu lui donnes une calebasse de sanglé , il ne fera pas le ventre de Coran , et qu'il mangera tout. » Le pauvre homme prit la parole , et dit : u II est très-vrai que je n'ai rien pris depuis hier que je bus un peu de lait pour mon souper, et je bénirais celui qui me ferait faire un bon repas aujourd'hui. » Je fis observer à mon hôte que, si lui-même ne faisait qu'un repas par jour, c'était faute de moyens, et non par amour pour la religion; et j'ajoutai que, s'il se trouvait quelqu'un qui voulût lui donner un régal à discrétion, certainement il ne se ferait pas prier pour accepter. « Ah ! dit-il, les hassanes peutêtre en profiteraient pour se gorger sans raison ; mais un marabout ne le ferait jamais. » Je lui citai pour exemple un fait arrivé à l'escale , à bord du Désiré, et dont le fils de Mohammed -Sidy-Moctar avait été té moin. Quatre marabouts vinrent à bord pour vendre

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une partie de gomme : comme il est d'usage de les nourrir jusqu'à parfaite livraison, on leur prépara à souper. On remit à l'un d'eux , qui paraissait être le chef, un énorme plat de riz cuit avec de la viande, sur lequel on versa une bonne quantité de beurre , qu'ils aiment beaucoup, et dont ils mangent rarement chez eux; il alla se cacher dans un coin, et, un moment après , revint demander le souper de ses trois camarades. Le traitant, étonné, lui demanda où était le plat de riz qui contenait le souper des quatre : « Bah ! dit le Maure, j'ai tout mangé, et je ne suis pas rassasié. » On relit à souper pour les trois autres. Mais celui-ci manqua de payer bien cher sa gourmandise; il eut une indigestion qui faillit le faire périr. Mon hôte blâma beaucoup l'intempérance de son confrère ; toutefois je suis persuadé qu'en pareille occasion il n'eût pas été plus sage.

Le 29 mars, je retournai à l'escale, espérant y trouver la réponse de M. le commandant ; il s'était écoulé treize jours depuis que je lui avais écrit. Afin d'arriver directement à l'escale sans passer par Podor, nous nous dirigeâmes à l'O. N. 0. On me fit remarquer sur la route beaucoup de vrais gommiers dont on avait retiré la gomme. Le 3i , j'arrivai à bord des bâtimens. La péniche qui avait porté ma lettre était de retour de Saint-Louis , sans m'apporter de réponse ; je présumai qu'elle n'avait pas séjourné. Je pris à bord

quelques marchandises de M. René-Valentin, habitant de Saint-Louis: je ne puis faire trop d'éloges des procédés généreux de ce négociant à mon égard. Le 3 avril, je retournai au camp.

Nous voulûmes suivre la même route que nous avions tenue en venant; mais les bois étaient tellement touffus et le chemin si mal tracé , que nous nous perdîmes. Nous marchions au hasard, lorsque, sur les dix heures du soir , nous rencontrâmes un marabout qui gardait un troupeau; nous le priâmes de nous indiquer le chemin de son camp. Il nous fit des réponses ambiguës , et nous montra plusieurs directions , ce qui nous laissa encore plus incertains sur celle que nous devions prendre. Nous souffrions horriblement de la soif, car nous n'avions pas trouvé d'eau sur la route : nous suivîmes le gardien pas à pas pendant long -temps, le suppliant, au nom de Dieu, de nous indiquer le chemin; mais le saint homme s'amusait à nos dépens , et retardait exprès la marche de son troupeau. Nous comprîmes qu'il craignait que nous n'allassions descendre chez lui, parce qu'il aurait été obligé de nous donner à souper; et bien que nous fussions encore à jeun, nous l'assurâmes que nous n'avions pas besoin de manger , que nous ne desirions qu'un peu d'eau pour nous désaltérer. Il hésita encore long -temps; puis, cédant enfin à nos prières, il nous donna une vache pour

nous servir de guide. Dès que cette pauvre bête fut détachée du troupeau, elle se dirigea vers le camp en beuglant, et bientôt nous entendîmes son veau lui répondre ; elle se dirigea vers le parc , et nous vers les tentes , où nous fûmes bien mieux reçus que la conduite du gardienne nous permettait de l'espérer. Tous les marabouts me firent le plus grand accueil, et voulurent juger de mon instruction par le nombre de prières que je savais, et qu'ils me firent réciter ; puis on nous donna, au fils de mon marabout et à moi, du sanglé pour souper : nos compagnons n'eurent que du lait.

Le 5 avril , nous arrivâmes au camp ; il avait rétrogradé de trois milles vers l'E. et se trouvait près d'une mare nommée Tiartiaka.

Le 6 , on m'apprit que M. le commandant avait passé à l'escale pour aller à Podor, et qu'à son retour il s'y arrêterait pour avoir une entrevue avec le roi Hamet-Dou; on me dit aussi qu'il avait manifesté le désir de me voir. Je desirais ardemment avoir un entretien avec lui : je fis tous mes efforts pour repartir de suite ; mais ce ne fut que le 8 que je pus me remettre en route pour l'escale, où j'arrivai le 10, deux jours après le départ du commandant pour Saint- Louis. Je m'attendais à une lettre : j'eus la mortification d'apprendre qu'il n'en avait pas laissé pour moi ; que cependant il avait autorisé l'of-

licier de marine commandant le brig stationnaire, à me faire quelques avances; et lorsque je m'adressai à cet officier , il me dit qu'il n'avait à son bord aucune marchandise du gouvernement, que les avances qu'il avait ordre de me faire se réduisaient à fort peu de chose.... Mes besoins étaient pourtant bien pressans : je demandai deux pièces de guinée, et j'obtins deux pièces de birampot1 tellement mauvaises, qu'elles ne purent servir à acheter du mil. J'écrivis de nouveau à M. le commandant; ma lettre resta sans réponse. Dès -lors je pensai qu'on mettrait des obstacles à l'exécution de mon projet ; mes craintes n'ont été que trop justifiées.

Avant de quitter l'escale , je pris encore quelques marchandises à bord de M. René -Valentin , qui eut la générosité de me les prêter sans aucune garantie. Je me remis en route pour le camp , le cœur déchiré et la tête fatiguée par les réflexions qui se succédaient avec rapidité , en voyant s'évanouir l'espoir que je m'étais plu à nourrir d'obtenir du gouvernement les moyens d'effectuer mon projet. Je voyais à peine ce qui se passait autour de moi : ce ne fut qu'à une halte que nous fîmes près d'une mare nommée Ti-

(1) Espèce de guinée, toile bleue de Calcutta, d'un tissu clair et grossier, que les Maures et les nègres emploient à faire des moustiquaires, et quelquefois des coussabes à leurs esclaves. Cette étoffe se vend au Sénégal de 10 à 1 5 francs la pièce de quatorze aunes.

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chilite el-Bédane, que je m'aperçus que mes compagnons avaient acheté un mouton avec la guinée que j'avais reçue à bord. Deux zénagues qui nous avaient suivis dans l'espoir de manger un morceau du mouton qu'ils avaient vendu, furent chargés de l'apprêter. Lorsqu'il fut cuit , mes deux marabouts firent les généreux à mes dépens , et nous nous trouvâmes une quinzaine à le partager : cependant ils eurent la précaution d'en garder un morceau non cuit pour le lendemain -, ils prélevèrent leur part de la viande , et ne mangèrent pas avec les autres. En route , ils affectent toujours d'être de grands personnages, et mettent beaucoup de fierté dans toutes leurs actions.

Le lendemain, lorsqu'il s'agit de faire cuire le morceau de réserve, nous nous trouvâmes embarrassés , car nous n'avions ni fusil ni briquet pour faire du feu. Je vis alors employer un moyen connu depuis long -temps , mais que je n'avais pas encore vu mettre en usage ; les Maures prirent deux morceaux de bois, les frottèrent fortement l'un contre l'autre jusqu'à ce qu'il en jaillît du feu : cela demanda beaucoup de temps ; le bois dont ils se servirent était très -dur.

Le camp avait encore changé de place ; il était reculé d'un mille à l'E. et se trouvait près d'un ruisseau nommé Rekiza. A notre arrivée, on nous apprit que Hamet-Dou faisait la guerre aux Oulacl-Hamet, et que ceux-ci prenaient la fuite pour éviter leurs en-

nemis , auxquels ils étaient de beaucoup inférieurs.

Voici le sujet de cette guerre.

Les esclaves laratines de la tribu de Oulad - Hamet avaient cherché querelle à ceux du roi , et avaient ravagé leurs champs de mil; ceux-ci s'en plaignirent à leur maître , qui alla avec ses gens prendre les troupeaux des Oulad -Hamet pour leur faire payer le dégât commis sur ses terres. Toutes les femmes de la tribu vinrent implorer la clémence du roi , qui rendit les troupeaux sans exiger aucune indemnité. Mais ces perfides, loin d'être touchés de la bonté du prince , attaquèrent de nouveau les gens d'Hamet- Dou , les surprirent dans leurs tentes , et en tuèrent quatre ; ils éprouvèrent cependant une vigoureuse résistance , car ils se retirèrent avec une perte de sept hommes , que les assaillis leur tuèrent. Cette conduite atroce excita la colère du roi ; il jura de s'en venger et déclara la guerre à toute la tribu. Les agresseurs , sachant qu'il n'y aurait rien à gagner pour eux dans cette guerre , entrèrent en négociation , et le roi leur pardonna de nouveau.

La tribu des Oulad - Hamet est de celles des Braknas la plus perfide ; ils ne respectent rien , pas même leurs compatriotes. Lorsqu'ils rencontrent des voyageurs, ils les dévalisent s'ils sont les plus forts; et si le hasard conduit ces derniers dans leurs camps , ils n'en sortent pas sans être dépouillés de tout ce qu'ils

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possèdent: aussi a-t-on soin de les éviter soigneusement. Leur caractère atroce les fait détester de toutes les autres tribus ; on ne parle d'eux qu'avec une espèce d'horreur.

Le même jour on vint dire que les Trarzas1 venaient de voler des bœufs dans les bois , et qu'ils les emmenaient : on fut fort embarrassé ; il ne se trouvait que peu d'hommes dans le camp , car tous avaient pris la fuite à l'approche du ramadan; il ne s'en présenta que sept ou huit pour courir après les voleurs. Je remarquai qu'ils n'avaient pas de fusils; mais on m'assura que les hassanes -trarzas ne se serviraient pas des leurs, et qu'on ne se battrait qu'à coups de bâton. Pendant leur absence , toutes les femmes se réunirent par groupes, et discutèrent sur le résultat qu'aurait cette affaire; plusieurs querelles s'élevèrent entre elles, car les unes prétendaient que les Trarzas emmèneraient les bœufs , tandis que d'autres soutenaient au contraire qu'ils auraient le dessous, et que les marabouts leur feraient lâcher prise. Vers la lin du jour, les dilférens furent réglés , les marabouts revinrent , et dirent que les voleurs avaient pris la fuite à leur approche , et avaient abandonné les bœufs.

Le soir, on aperçut îa nouvelle lune : c'était celle

(1) Nation de Maures , habitant le bas du fleuve , à l'O. du pays des Braknas.

du ramadan; le carême allait commencer. On fit de longues prières et beaucoup de sanglé. On soupa plus tard qu'à l'ordinaire, attendu qu'on devait jeûner le lendemain. Avant le jour, on me réveilla pour boire | car la loi défend de rien prendre tant que le soleil reste sur l'horizon.

Les Maures véritablement dévots observent le jeûne le plus rigoureux ; ils ne font qu'un repas au milieu de la nuit, et non- seulement ne prennent aucune nourriture pendant le jour, mais encore se privent de boire , et même de respirer du tabac. Comme le ramadan arrive souvent dans la saison chaude, et que le jeûne est plus pénible à cause de la soif dévorante qu'on éprouve , les moins zélés choisissent cette époque pour voyager, parce qu'alors ils sont dispensés déjeuner. Voilà pourquoi, lors du vol des bœufs, il ne s'était trouvé que quelques hommes dans le camp; tous étaient partis les jours précédens. Cette émigration ne les dispense pas pour cela du carême ; mais elle leur procure l'avantage de choisir la saison ; et c'est toujours celle du froid qu'ils préfèrent, parce qu'alors la soif est plus supportable.

Le premier jour, je soutins assez bien le jeûne ; je souffris pourtant beaucoup de la soif, et je soupirais après le coucher du soleil : ce ne fut qu'un quart d'heure plus tard qu'on nous apporta du cheni à boire, et ce quart d'heure me parut le plus long de la journée.

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L'impatience augmenta ma soif au point que je ne pus vaincre le désir de boire, et je bus avec excès. Mon corps se couvrit de sueur; les jambes me manquèrent; je tombai sans mouvement sur ma natte, où je restai étendu pendant une demi-heure , sans cependant perdre connaissance. Enfin mes forces revinrent peu à peu, et je pus me lever pouf aller à la prière.

A onze heures du soir, on nous apporta du sanglé pour souper; je remarquai qu'on en avait fait plus qu'à l'ordinaire : je mangeai très -peu ; la soif m'avait ôté l'appétit ; je me sentais un peu de fièvre. Toutes les femmes s'étaient proposé de jeûner; mais sur le midi , elles furent obligées de boire , et leur jeûne fut rompu. Moi, je continuai les jours suivans , et mes souffrances augmentaient à mesure que mes forces diminuaient. Le sixième jour , je crus que je ne pourrais supporter plus long- temps ces pénibles privations. Le vent d'E. soufflait avec force ; la chaleur augmentait ; ma soif était insupportable : j'avais la gorge desséchée; ma langue aride et gercée me faisait l'effet d'une râpe dans la bouche; je crus que je succomberais. Je ne souffrais pas seul ; tout le monde autour de moi endurait les mêmes tourmens. Enfin les marabouts se baignèrent la figure , la tête et une partie du corps : on me permit d'en faire autant ; mais j'étais observé avec la plus grande atten-

tion, et je ne pouvais tromper mes argus qu'au risque de me faire massacrer , si j'avais été surpris à avaler un peu d'eau. Quand mes souffrances étaient excessives, et qu'il m'échappait quelques plaintes, ils me disaient, pour m'encourager, qu'à ma mort Mahomet me recevrait dans le ciel , en me présentant un vase de nectar * pour me désaltérer , et me récompenser des peines et des privations que j'éprouvais. Un jour, je trouvai le moyen de jouir d'avance de cette béatitude : comme la loi permet de se laver la bouche , de respirer de l'eau par le nez , mais qu'on doit rejeter de suite , je saisis le moment où mon marabout, étant occupé à se laver, ne pouvait m' observer, pour avaler une partie de l'eau que j'avais dans la bouche; il me sembla qu'en ce moment le prophète m'ouvrait les portes du ciel; jamais je n'avais trouvé l'eau si délicieuse. C'est la seule fois que j'aie pu tromper leur vigilance, et encore je ne le fis pas sans effroi. Je jeûnai ainsi pendant dix -sept jours, et le dix-huitième je fus attaqué de la fièvre ; alors on m'en dispensa, si toutefois on peut appeler ne pas jeûner, boire un peu d'eau dans la journée , car on ne me donna absolument rien à manger.

Outre qu'on me faisait observer le jeûne le plus

(1) Les Maures me disaient , d'une boisson exquise , délicieuse. Je rends leur idée par une expression plus courte.

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rigoureux , j'avais encore à souffrir les insultes sans nombre des hassanes voyageurs , pour qui mes souffrances étaient un sujet de divertissement. S'ils me trouvaient couché expirant de soif et de besoin, ils me tiraient par mes vêtemens, me pinçaient, me tourmentaient de mille manières, pour m' obliger à répondre à leurs questions , qui toutes insultaient à ma position. Ils finissaient toujours par me demander si je voulais boire un peu d'eau -de -vie et manger du cochon, et enfin si je voulais subir la circoncision. A chacune de ces questions, auxquelles je refusais de répondre , ils riaient aux éclats, et répondaient pour moi en affectant le plus ironique mépris. Les marabouts voyaient cela avec peine ; mais ils ne pouvaient me délivrer de ces importunités ; seulement , après le départ des hassanes , ils les blâmaient et les traitaient d'infidèles.

Je remarquai que les marabouts n'étaient pas aussi sévères à l'égard de leurs compatriotes qu'envers moi; je voyais souvent des jeunes gens qui mangeaient pendant le jour. Quand je demandais pourquoi ils n'étaient pas, comme les autres, soumis au jeûne , on me répondait que la veille ils n'avaient pris que peu de chose pour souper , et qu'ils n'auraient pu passer la journée sans manger. Ce prétexte leur servait toutes les fois qu'ils voulaient se dispenser de jeûner.

Pour se distraire et leur faire trouver les jours moins longs pendant le ramadan , les Maures ont un jeu qu'ils nomment sigue. Il consiste en six morceaux de bois plats et arrondis par les bouts en forme d'ovale, blancs d'un côté et noircis de l'autre. Ce jeu se joue à deux, quatre ou six personnes, mais toujours divisées en deux partis. On fait dans le sable trois rangs de trous, de vingt-quatre chacun. Les rangs des côtés sont pris par chacun des partis , qui en couvrent tous les trous d'un brin de paille, en observant toujours que les pailles de l'un et de l'autre soient de couleur différente pour les reconnaître facilement. Le rang du milieu reste libre. L'un des joueurs prend cinq des morceaux de bois dans sa main, les mêle et les laisse tomber par terre : s'il amène tous les morceaux de bois de la même couleur, ou tous moins un, c'est ce qu'on appelle faire la sigue; le coup compte un, et le joueur continue avec les six morceaux de bois, jusqu'à ce qu'il manque de faire la sigue; alors un autre prend le jeu. Chaque fois qu'un joueur fait la sigue , il met une paille dans un des trous du rang du milieu , et l'avance d'autant de places qu'il a amené de morceaux de bois de la couleur adoptée par son parti. Quand un des joueurs a atteint le dernier trou du rang du milieu , il y laisse sa paille ; et si son adversaire y arrive aussi, sa paille est rejetée, et il recommence à jouer comme la première fois. Quand

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on a pris tous les trous du milieu, on entre dans le rang de son adversaire, et Ton continue de se promener en prenant les pailles de toutes les places qu'on lui gagne ; et quand celui-ci a perdu toutes ses pailles , la partie est finie.

Ils ont un autre jeu qu'ils jouent plus rarement, parce qu'il occasionne plus d'exercice. Us élèvent en rang, des piles de petits os plats , et plusieurs hommes, avec chacun quatre pierres, les lancent sur les os à une grande distance; celui qui en abat le plus donne des chiquenaudes sur le nez de ses camarades. Les princes s'amusent quelquefois à ce jeu. Les enfans, moins paresseux que les hommes, et aimant à courir, ont un jeu qui les met vraiment en action : ils forment un grand cercle ; l'un d'eux se met au milieu; tous les autres le harcellent en courant autour de lui : l'un le frappe, l'autre le pousse, ou le tire par son coussabe, etc. Celui-ci cherche à attraper un des assaillans; et lorsqu'il y parvient, il lui fait prendre sa place. Ce jeu est très-bruyant , qar tous poussent de grands cris en tournant et sautant autour de celui qui sert de but. Les petites filles jouent aussi à ce jeu entre elles.

C'est pendant le ramadan que les enfans subissent la circoncision, depuis l'âge de quatre ans jusqu'à douze; c'est toujours un marabout qui fait cette opération. L'enfant ne doit laisser apercevoir aucun signe de douleur : il tient un morceau de bois dans la

bouche , avec lequel il se nettoie les dents , tant que dure l'opération. On ne met sur la plaie qu'un peu de crottin d'âne délayé avec de l'eau ; on laisse tomber ce cataplasme de lui-même. Les nouveaux circoncis vont courir dans les bois, armés d'arcs et de flèches, et s'amusent à tirer les oiseaux : ils ne rentrent au camp qu'à deux heures pour manger le sanglé; le soir ils ne mangent que du lait pour souper. De peur qu'ils ne se blessent la huit en dormant , on plante des piquets à l'endroit où ils sont couchés, de manière qu'ils ne puissent pas se retourner. Tout le temps qui s'écoule depuis le moment de la circoncision jusqu'à leur parfaite guérison, est considéré comme une fête , pendant laquelle ils font mille espiègleries à leurs parens; mais on m'a assuré qu'ils ne volent pas, comme j'ai eu occasion de voir que le font les nègres. On circoncit les filles à l'âge d'un an: les hassanes , comme les zénagues , appellent toujours un marabout pour faire cette opération.

A la fin du carême, on célèbre une fête (le tabasky ) à laquelle on donne une grande solennité. Chacun se revêt de ce qu'il a de plus beau -, on tue un mouton mâle et qui n'a pas subi la castration ; on fait beaucoup de sanglé \ tout le monde a abondamment de quoi se rassasier; c'est peut-être le seul jour de l'année où leur appétit soit complètement satisfait. Ils se font mutuellement l'aumône d'un moule de mil; mais c'est

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plutôt un échange qu'un don, car ils le font toujours à ceux qui sont en état de le leur rendre, et jamais aux malheureux.

Cette fête est purement religieuse chez les marabouts : la plus grande partie du jour se passe en prières; c'est pour eux une espèce de pâque, où l'usage permet de manger plus qu'à l'ordinaire. Mais les hassanes en font un jour de réjouissance : les hommes tirent des coups de fusil, font des courses à cheval et des évolutions, tandis que les femmes, réunies autour des guéhués, chantent au son de la musique et en Raccompagnant de battemens de mains. En général, les fêtes sont plus gaies chez ces derniers que chez les marabouts , parce que les guéhués , qui y sont admis , y répandent la joie par des chants , de la musique et leurs jongleries.

Dans la journée du 18 avril, les fils de mon marabout revinrent de l'escale, où ils étaient allés porter des gommes , et nous dirent que Hamet-Dou se proposait d'aller à Saint-Louis. Mohammed-Sidy-Moctar me conseilla d'y aller aussi pour chercher mes marchandises. On n'osera pas, disait-il, vous retenir de force en présence du roi; et si Ton refuse de vous les rendre , il vous protégera. Cette proposition me mettait à mon aise; car, ne pouvant rester plus longtemps comme j'étais parmi eux , j'avais besoin de solliciter auprès de M. le commandant les moyens

d'achever mon éducation et de continuer mon voyage. Cependant je ne montrai aucun empressement; j'eus l'air de céder à ses avis , et partis pour l'escale , accompagné d'Abdallah , son second fils : nous y arrivâmes le 20. En route, nous passâmes la nuit dans un camp de zénagues, où j'entendis un Maure qui s'entretenait de moi, dire : « Je voudrais qu'il mourût chez moi lorsqu'il reviendra avec ses marchandises. » Une femme lui répondit : « Ne dis donc pas cela. » — « Ah! repritil, ne serait-il pas bien heureux? il irait en paradis, et moi j'aurais ses marchandises. » J'entendis très-distinctement; mais je ne me donnai pas la peine de le remercier de ses bonnes intentions à mon égard.

Il y avait deux jours que le roi était parti pour Saint-Louis, lorsque nous arrivâmes à l'escale; il nous fallut attendre une occasion pour y descendre. .Pendant ce temps, j'allai visiter tous les traitans à bord de leurs bateaux : mon guide me suivait partout, et prenait des informations sur moi, sur mon naufrage et sur mes marchandises. Il paraissait fort inquiet; mais comme j'avais prévenu tous ces messieurs , il n'obtint que des réponses conformes à ce que je lui avais dit. Cependant sa curiosité m'inquiétait; car je savais qu'à Saint-Louis il trouverait des gens qui le détromperaient , même sans intention de me nuire; et comme je prévoyais que j'aurais de la peine à obtenir ce que j'allais solliciter, je craignais

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que les propos qu'on lui tiendrait sur mon compte ne détruisissent en partie la bonne opinion que ses compatriotes avaient de moi, et qu'ils n'apportassent plus tard des obstacles à mes projets. J'aurais bien désiré de l'éloigner; j'en conçus un moment l'espoir, à la suite d'une conversation que nous eûmes ensemble. Chaque fois que nous quittions un bateau, il me grondait, parce que je ne demandais rien aux chrétiens ; lorsque je lui répondais que je n'avais besoin de rien , il me disait : « C'est égal , il faut toujours a demander: s'ils donnent, tant mieux ; s'ils refusent, « tant pis. Ce sont tous des infidèles ; nous devons u leur attraper leurs marchandises. Crois -tu que tous (( les musulmans qui sont ici n'y viennent que pour u voir les blancs ? Non : ce n'est que pour attraper « leur guinée quand ils le peuvent. Tu penses peut- « être , Abdallah , que je vais à Saint -Louis pour le « plaisir de voir la ville et tous les chrétiens qui l'ha- « bitent?» Je répondis que je le croyais en effet, parce qu'il avait manifesté ce désir avant notre départ du camp; d'ailleurs, lui dis-je, qu'irais-tu y faire? « Ce « que j'y vais faire? Ne crois pas que ce soit pour voir « les infidèles et leur pays^, c'est pour tâcher de leur u arracher quelques marchandises , et dans l'espoir « que tu me donneras trois ou quatre pièces de guinée a et un fusil , pour t' avoir accompagné. » Quoique j'eusse été à même déjuger de l'avidité de ses pareils,

cet aveu me surprit autant qu'il m'indigna. Je n'osai pourtant faire éclater ma colère : je me contentai de lui répondre que , s'il avait compté sur ma générosité , il s'était trompé ; qu'il n'y avait acquis aucun droit ; que je ne me croyais obligé qu'envers son frère, et que lui seul recevrait les récompenses qui étaient dues aux bontés qu'il avait eues pour moi. Il fut déconcerté , et me dit que , s'il en était ainsi , il allait retourner au camp et me laisser seul aller à Saint-Louis. J'en eusse été bien aise ; mais lorsqu'il me vit partir , il s'embarqua avec moi. Avant de quitter l'escale , je vais indiquer sommairement comment se fait la traite de la gomme.

A l'époque fixée pour l'ouverture, l'administration de Saint -Louis envoie à l'escale un navire du roi, sous le commandement d'un officier de marine: il est cbargé de la police de l'escale, en tout ce qui concerne la navigation et le stationnement des bateaux; il règle aussi les différens qui s'élèvent entre les traitans et les Maures.

Le roi maure envoie , de son côté , des ministres chargés de ses pouvoirs: ils stationnent à l'escale, pour régler les coutumes1 que doit payer chaque traitant. Ils s'entendent avec l'officier commandant le sta-

( i ) On nomme coutumes les droits que paient les traitans aux divers chefs des lieux où ils vont faire le commerce. Aucun n'est admis en traite sans payer ces coutumes. Elles se règlent ordinaire-

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tionnaire , toutes les fois qu'il survient des difficultés.

Lorsqu'un bâtiment traitant arrive à l'escale , il reste mouillé au milieu de la rivière, jusqu'à ce que ses coutumes soient réglées. Les débats sont ordinairement très-longs ; car , bien que ces droits se taxent relativement au tonnage du navire , les Maures ne veulent jamais terminer, dans l'espoir d'obtenir davantage : souvent, pour en finir, on est obligé d'avoir recours au roi. Ce n'est qu'après l'accord signé que le bateau peut commencer à traiter; jusque-là, des agens des Maures , nommés aloums , restent à terre pour empêcher les gommes d'aller à bord. Ce sont ces mêmes agens qui surveillent les bâtimens dont la traite est suspendue.

Les droits que paient les traitans sont considérables. Un bateau jaugeant de vingt -cinq à trente milliers de gomme, paie ordinairement cent vingt ou cent trente pièces de guinée1 de coutumes fixes; à quoi il faut ajouter trois ou quatre pièces de cadeau aux princes , ce qu'on nomme leur souper, et deux ou trois pour les aloums , qui , sans cela , détourneraient les gommes au profit des autres embarcations.

ment d'après le tonnage du navire et l'importance des denrées que l'on traite. Le gouvernement en paie annuellement à tous les princes des bords du fleuve avec lesquels les liabitans de Saint -Louis sont en relation , pour assurer leur protection à notre commerce. (1) Valeur d'environ l\yooo francs.

Toutes ces conditions étant arrêtées , le bateau entre en traite : il accoste la rive ; on établit un pont pour faciliter la communication ; le traitant fait construire une case sur la grève pour loger ses pileuses * , faire la cuisine de l'équipage , et pour se reposer luimême quand il descend à terre. Pour traiter , il lui faut encore un maître de langue , qui sert d'interprète entre lui et les marabouts : il est payé et nourri à bord. Les aloums sont aussi nourris par tous les traitans en commun. On nourrit également les princes et princesses , quand ils viennent à l'escale ; celui qui refuserait de se conformer à cet usage , aurait sa traite arrêtée.

Souvent , lorsqu'un prince arrive , il va s'établir à bord d'un bateau, où on le reçoit , et l'on se soumet à toute sorte de vexations de sa part, dans la crainte qu'il ne fasse suspendre la traite. Il s'empare de la cbambre , se couche sur le lit du traitant , se fait servir de la mélasse et de l'eau pour boire , et ne cesse d'importuner son hôte de demandes réitérées. A l'heure des repas , il se met à table sans y être invité , porte les doigts à chaque plat , en goûte tous les mets , et remet les morceaux qui ne lui plaisent pas , après les avoir portés à sa bouche ; touche tout de ses

(1) On nomme pileuses les femmes chargées de préparer le manger de l'équipage , parce qu'elles pilent le mil dans un mortier pour en retirer la farine.

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niains sales, prend le pain , le sucre, et tout ce qui lui convient , affectant toujours de ne rien trouver à son goût, et vantant la chère qu'il fait à son camp , etc. On concevra aisément qu'un mulâtre né au Sénégal , habitué dès son jeune âge à ces manières rustiques , et n'ayant d'ailleurs qu'une idée bien imparfaite de notre politesse , supporte patiemment toutes ces vexations; mais qu'un Européen, qu'un Français s'y soumette, voilà ce que je n'ai pu comprendre , et ce dont j'ai pourtant été témoin. Il est vrai que , le plus souvent, ce sont des commis de négocians de Saint- Louis , qui sont obligés de se conformer à l'usage , dans la crainte de compromettre les intérêts de la maison dont ils sont les mandataires. Ils n'ont qu'un moyen d'éviter une partie des importunités de pareils hôtes et de manger tranquilles ; c'est en faisant entrer du lard ou du saindoux dans l'assaisonnement de tous leurs mets : alors le Maure mange dans un coin le morceau de viande qu'on lui a fait cuire à part. Mais il exerce toujours la même rapacité sur le pain , le sucre , et tous les objets sur lesquels il peut assouvir sa gourmandise. Les traitans, ennuyés, s'efforcent quelquefois de les renvoyer; mais ils évitent toujours une querelle sérieuse ; car si , dans un moment de colère , on portait la main sur eux , la traite du bateau serait arrêtée , et il faudrait entamer une négociation dont on ne sortirait qu'en payant une amende de plusieurs

pièces de guinée. Lorsque les zénagues sont à bord seulement dans l'intention de se promener , ils n'en sortent jamais sans avoir obtenu un cadeau, ou au moins sans avoir bu une calebasse d'eau et de mélasse.

C'est ordinairement au mois de janvier que la traite s'ouvre , et elle se termine le 3i juillet. Vers la fin de mai , le roi vient à l'escale ; il va quelquefois se loger à bord du stationnaire , mais le plus souvent il reste à terre avec sa suite , dans une case que les traitans lui font construire. Pendant son séjour, qui dure environ deux mois , les traitans sont obligés de le nourrir ainsi que ceux qui l'accompagnent, et de lui payer une contribution journalière d'une ou deux pièces de guinée ; c'est, comme je l'ai dit, ce qu'on appelle le souper àa roL Il visite chaque jour un bateau, se fait donner des présens , et n'oublie jamais de se faire servir , pour lui et sa suite, une énorme calebasse d'eau sucrée. Il est toujours parfaitement accueilli à bord de tous les bâtimens ; et s'il arrivait qu'il fût mal reçu d'un traitant, il interromprait sa traite. C'est un sûr moyen d'obtenir tout ce qu'il désire.

Pendant son séjour, il lève une autre contribution établie depuis peu d'années , sous le nom de présent forcé. Il fait demander aux traitans cent pièces de guinée , ou plus ; et si cette quantité ne lui est pas remise dans un court espace de temps limité , il interrompt la traite. Alors tous les traitans se cotisent;

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chacun contribue suivant le tonnage de son navire; et lorsque la quantité demandée est obtenue , elle est remise au roi , qui permet de continuer la traite. Un caprice , la moindre plainte d'un prince , suffisent au roi pour l'interrompre; je l'ai vue arrêtée parce que Fatmé-Anted-Moctar , sa tante, s'était plainte qu'un traitant lui avait donné du café qu'elle n'avait pas trouvé bon.

On pensera peut-être que le prix auquel on traite la gomme dédommage de tant de sujétions par les bénéfices qu'il offre : eh bien , non ! ils pourraient en effet être immenses , si les traitans entendaient mieux leurs intérêts ; mais ils établissent entre eux une concurrence ruineuse, qui tourne toute à l'avantage des Maures. Savent- ils qu'une caravane est en route pour l'escale, chacun envoie son interprète au-devant faire des propositions aux marabouts. Ils vont eux-mêmes à terre pour tâcher de gagner le chef par des promesses et des cadeaux, et de l'attirer à leur bord. Il résulte de cet empressement que le Maure devient exigeant, opiniâtre, croit toujours vendre sa gomme trop bon marché, hésite longtemps avant de l'accorder , va , vient , a bord de tous les bateaux, et, au bout de huit jours, se décide enfin en faveur de celui qui lui fait les offres les plus séduisantes et les plus avantageuses.

Depuis l'arrivée de la caravane jusqu'à parfaite

livraison de la gomme , les marabouts qui la composent sont nourris par les traitans ; et toutes les fois qu'un Maure va à bord d'un navire pour vendre une partie de gomme, quelque petite quelle soit, il y est nourri avec ceux qui l'accompagnent. Souvent ils vont cinq ou six pour offrir douze ou quinze livres de gomme, la promènent pendant deux ou trois jours ; et, après l'avoir vendue et en avoir reçu le prix, exigent qu'on leur donne à dîner. En général , les marchés se font 1res -lentement; les marabouts, craignant d'être trompés , mesurent leur gomme avant de la mettre en vente , avec une petite mesure dont ils connaissent le poids, afin d'être fixés sur la quantité de guinée quelle doit leur produire. On convient ordinairement d'un certain poids de gomme pour la valeur d'unepièce de guinée. Ce prix varie suivant que la récolte est plus ou moins abondante : lors de mon passage à l'escale du Coq, la pièce se vendait de cinquante à soixante livres de gomme; on en obtient quelquefois cent livres, quelquefois aussi seulement trente et même au-dessous.

Lorsque le prix de la pièce de guinée est convenu , le marché n'est pas terminé ; il faut encore régler les cadeaux qu'on fera au marabout : ces cadeaux consistent en poudre à tirer , sucre , petites mallettes , miroirs, couteaux, ciseaux, etc. ; et cette seconde partic du marché est quelquefois plus longue à conclure

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que la première ; enfin , après la livraison achevée , il reste encore long -temps à tourmenter le traitant pour en obtenir des cadeaux. Ses demandes, quelque outrées qu'elles soient , lui paraissent toujours au-dessous de la valeur de la gomme, tant les Maures croient que nous y attachons de prix.

Ces frais , ces cadeaux , joints au prix d'achat , portent la gomme à un taux exorbitant , et beaucoup au-dessus de ce qu'elle vaut à Saint -Louis. Les traitans cherchent à se couvrir par mille ruses qu'ils inventent pour tromper les Maures; mais ceux-ci se tiennent tellement sur leurs gardes, qu'ils y réussissent difficilement. Souvent les Européens éprouvent des pertes considérables, et ils en éprouveront toujours tant qu'ils seront obligés d'agir de ruse. Tous leurs momens de loisir sont employés à la recherche de quelque nouvelle supercherie : quand quelqu'un en a découvert une qui lui a réussi , il la tient cachée , et , comptant sur son adresse , baisse le prix de sa guinée pour attirer les gommes à son bord. Mais ses concurrens l'épient si bien, et leur imagination est tellement exercée , qu'ils ne tardent pas à découvrir sa ruse , ou à trouver eux-mêmes un moyen de traiter au même prix. On voit que tout le monde n'est pas propre à ce genre de commerce ; on pourrait dire que , pour être bon traitant, il faut une étude particulière.

On rendrait sans doute un grand service aux habi-

tans du Sénégal, en ramenant ce commerce à des principes loyaux ; mais quand on leur parle de traiter de bonne foi, ils se récrient en disant que cela est impossible avec les Maures. Le gouvernement seul pourrait les convaincre en formant une société dans laquelle chacun entrerait suivant l'étendue de ses moyens ; deux commissaires de la société traiteraient dans chaque escale sous les yeux d'un délégué du gouvernement, qui veillerait à ce que les conditions et statuts fussent observés. Par ce moyen, la concurrence serait détruite et les frais considérablement diminués, parce qu'un seul navire suffirait à chaque escale, et la gomme serait transportée à Saint-Louis à l'aide d'un certain nombre d'allégés. Les Maures feraient bien quelques difficultés de livrer leur gomme à de nouvelles conditions; mais quand ils auraient reconnu qu'on ne veut pas les tromper, il s'établirait entre eux et les traitans une confiance , qui permettrait à ceux-ci de conserver la dignité qui convient au caractère français. Les traitans allèguent encore que les Maures porteraient leur gomme à Portendik; mais tous ne l'y porteraient pas ; et d'ailleurs le gouvernement pourrait prendre des mesures pour diminuer la concurrence que les Anglais établissent à cette escale.

Pendant la traite, plusieurs camps de zénagues s'installent aux environs de l'escale, pour être à portée de vendre le produit de leurs troupeaux. Chaque matin

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et chaque soir, les femmes viennent apporter du lait et du beurre en échange de guinée , poudre , verroterie , etc. : la livre de beurre est évaluée quinze sous environ; le lait coûte cinq sous la bouteille.

Les Maures qui n'ont pas de gomme et qui ne peuvent se procurer de quoi vivre à l'escale , vont dans les camps de ces malheureux, s'y font nourrir, et absorbent les bénéfices qu'ils peuvent faire en vendant leurs denrées aux traitans. Mais il est convenu que cette classe doit être constamment dépouillée par les autres.

Le commerce attirant sur ce point beaucoup de marchands et de curieux, il en résulte un mouvement continuel. Tant que dure la traite , l'escale offre l'aspect d'une foire tumultueuse: d'un côté, ce sont les chameaux et les bœufs des caravanes que l'on mène paître ou que l'on fait boire à la rivière ; de l'autre , c'est un troupeau de moutons qu'un zénague cherche à vendre ; plus loin, des traitans qui assiègent une caravane arrivant du désert ou qui discutent entre eux , des laptots * qui se battent , et des femmes qui disputent; enfin des hassanes à cheval ou montés sur des chameaux , qui courent çà et là , et mettent par leur turbulence la confusion dans tous les groupes , dont la réunion est toujours très -bruyante.

(1) C'est ainsi qu'on nomme les matelots nègres.

Le 3i juillet au soir, le stationnaire tire un coup de canon; c'est le signal de la clôture de la traite et du départ des navires. Ceux des Maures qui n'ont pas encore vendu leur gomme , la remportent , et font des trous dans la terre, où ils la conservent jusqu'à la traite prochaine. C'est à cette époque que les coutumes achèvent d'être soldées, parce que les traitans ne les paient jamais d'avance, dans la crainte que les chefs ne fassent diriger les gommes sur un autre point pour avoir doubles coutumes. Ce n'est également qu'après le retour du stationnaire à Saint -Louis que le roi reçoit celles qui sont consenties par le gouvernement pour assurer la protection du commerce. Le 1 .cr août, le stationnaire met à la voile , et ordinairement tous les navires traitans le suivent.

Je reprends la suite de mon journal.

Le 1 1 mai, je m'embarquai sur une péniche pour Saint-Louis; mon compagnon me suivit; nous y arrivâmes le 1 6. En route , je fis mon possible pour éviter qu'il n'eût une entrevue avec Schims , chef de la tribu des Daoualaches *. Je ne fus pas assez heureux pour empêcher leur réunion ; ils se rencontrèrent dans un village voisin de son escale. Ils eurent ensemble une longue conversation, dans laquelle Schims instruisit

(i) Cette tribu a un marché dans le bas du fleuve, connu sous le nom d'escale des Darmaiicours ou Darmanhous,

mon marabout que l'aimée précédente j'avais été en relation avec lui , avant de me rendre chez les Braknas; il ajouta que je lui avais proposé d'aller faire mon éducation chez lui, et entra dans de grands détails sur les raisons qui l'avaient empêché d'y consentir, fondées principalement sur les rapports qui lui avaient été faits à mon sujet. Dès que Schims m'aperçut, il dissimula, et me félicita sur ma conversion : je lui fis des reproches du refus qu'il avait fait de me recevoir dans son camp ; il me répéta ce qu'il venait de dire, et appuya beaucoup sur la mauvaise opinion que les enfans du Sénégal1 lui avaient donnée de moi : autrement, disait-il, il n'aurait pas hésité à m' emmener et à me traiter comme son fils.

Je m'efforçai, pendant le reste de l'entretien, de détruire l'impression que ces propos avaient faite sur mon marabout : mais je m'aperçus que j'avais perdu toute sa confiance, et qu'à moins d'un prompt retour et d'une feinte résolution de m' établir dans son pays , je ne pourrais en imposer plus long-temps, ni à lui, ni à sa nation.

(1) C'est le nom qu'on donne aux mulâtres.

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