CHAPITRE V
Contrariétés éprouvées pendant mon séjour à Saint-Louis. — J'occupe divers emplois. — Nouveau départ. — Détails sur les environs de Kakondy. — Les Nalous, les Landamas (1) et les Bagos.
En arrivant à Saint-Louis , j'appris que M. Roger était parti pour la France , et que son successeur avait payé quatre pièces de guinées que j'avais prises à bord des bâtimens, à l'escale du Coq. Je reçus d'abord l'hospitalité chez un négociant de mes amis ; mais ayant fait connaître mes besoins , l'administration de Saint-Louis m'accorda un ordre pour quinze jours de vivres , qu'on devait renouveler au bout de ce temps. Cette réception me fut extrêmement sensible. Étais -je donc devenu étranger à mon pays, pour avoir voulu le servir? pouvait- on me considérer comme un aventurier? n'avais-je pas reçu, huit mois auparavant , les instructions de M. le baron Roger, qui m'avait promis la protection du gouver-: nement ?
(1) Autrement les Lantimas.
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Cependant j'espérais encore qu'après avoir vu mon journal, M. le commandant me rendrait justice, qu'il apprécierait mon zèle. En le lui remettant, je lui soumis mon projet; mais je ne tardai pas à m' apercevoir que ma position était changée : non que celui qui avait remplacé M. le baron Roger manquât de lumières et d'amour pour les sciences; mais il n'avait pas les mêmes vues que son prédécesseur; enfin, ce n'était pas lui qui m'avait envoyé chez les Braknas. Voici en substance le plan que j'avais conçu.
Je réclamais de la part du gouvernement la modique somme de 6,000 francs, avec laquelle je me proposais d'acheter un troupeau et deux esclaves, que j'emmènerais chez les Braknas. Je desirais de m'y établir pour quelque temps encore, afin d'y achever de m'instruire; j'étais sûr, par ce moyen, de dissiper les soupçons qu'avaient fait naître les propos que l'on tenait sur mon compte, et qui, sans nul doute, étaient connus de mon marabout. D'ailleurs, me voyant revenir parmi eux avec des moyens d'existence analogues aux leurs , j'aurais facilement obtenu des marabouts de les accompagner dans leurs excursions commerciales. J'avais l'intention de visiter cette année le pays d' Adrar, de pénétrer le plus avant possible dans le nord du désert, et, dès que j'aurais trouvé une occasion favorable, de tourner mes pas vers l'E. , sous prétexte d'un pèlerinage à la Mecque , en passant par les villes de Walet 1. * 1/,
et de Temboctou. Enfin je me proposais de parcourir cette immense étendue de désert en plusieurs sens , de recueillir toutes les notions qui pouvaient intéresser le commerce et la géographie, et de rentrer en Europe par l'Egypte.
J'ignore si ce projet parut trop vaste à M. le commandant, ou s'il crut y apercevoir du charlatanisme : cependant le parti que j'avais pris de feindre d'embrasser l'islamisme, m'assurait le succès d'un voyage jusqu'alors impossible aux chrétiens. Quoi qu'il en soit, il ne put m' accorder ce que je lui demandais, et m'objecta qu'il n'était pas autorisé à faire une dépense aussi considérable : n'étant point employé du gouvernement, me dit-il, il ne vous est rien dû; au surplus, attendez l'arrivée de M. Roger. Cette réponse m'atterra. Je représentai au commandant que son refus me mettait dans une position critique, qu'il me compromettait envers les Maures qui m'accompagnaient, et détruisait l'espoir que j'avais de pénétrer à Temboctou par le désert. Alors il me proposa de me donner 1,200 francs en marchandises, pour retourner chez les Braknas : comme cette somme ne pouvait me suffire, je la refusai, et je congédiai mon marabout; de plus, il fallut que je me tinsse caché pendant plusieurs jours , parce que les Maures qui m'avaient conduit à Saint-Louis, ayant entendu parler de mes intentions secrètes, et furieux d'avoir été
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dupes de mon faux zèle pour leur religion , se proposaient de me faire un mauvais parti.
Je me serais trouvé heureux, si je n'avais eu à redouter que la vengeance des Maures; mais tout m'accablait , la froideur de mes protecteurs, les sarcasmes de toute espèce auxquels j'étais en butte; enfin, on allait jusqu'à dire que je m'étais soumis à l'opération sacramentelle de l'islamisme.
Un de mes amis , me voyant réduit à la simple ration de soldat , que l'on m'avait accordée pour vivre , m'engagea vivement à renoncer aux voyages , à quitter mon costume, et à me remettre dans le commerce : mais cet ami connaissait mal mon caractère persévérant, et doutait trop de mon courage. Les sarcasmes des Européens me rendirent plus cher le costume africain; je fus fier de le porter: je bravai les railleries , je méprisai la calomnie; et faisant peu de cas des avantages que pouvait m' offrir le commerce, je persistai dans mes projets. D'ailleurs, je voulais attendre M. Roger; car je comptais beaucoup sur son appui , et je ne doutais point qu'il ne finît par me procurer les moyens de parvenir à Temboctou.
Je demandai au commandant de profiter du bateau à vapeur, pour aller à Galam ; mais il me dit que M. Beaufort, qui avait déjà reçu 20,000 francs pour exécuter un projet semblable au mien , y était malade ; que cet officier verrait avec peine une autre
personne le devancer ; qu'enfin , s'il se décidait à revenir , une partie de la somme qu'il avait reçue serait employée pour mon voyage. Je pris donc le parti d'attendre à Saint-Louis.
Mais il fallait vivre. Malgré la répugnance que j'éprouvais à demander, je m'adressai au gouverneur par intérim , pour obtenir de quoi payer ma pension à l'auberge. Ma demande fut accueillie plus tôt que je ne l'espérais ; on m'accorda un salaire de 5o francs par mois , pour remplir l'emploi de surveillant des ouvriers nègres dans un de nos établissemens du fleuve.
Dans la position où je me trouvais, cette faveur, loin de me satisfaire , me contrariait horriblement ; bien que ce ne fût qu'un moyen de justifier la dépense , les fatigues et les privations que je venais d'éprouver me donnaient peut-être le droit d'espérer quelque chose de mieux : aussi ne consentis-je pas à l'accepter, et, dans mon désespoir, au lieu de me rendre à Richard-Tol1, où j'avais ordre d'aller, je partis pour M'pâl, village voisin de Saint-Louis, sans autre dessein que celui de chasser et d'empailler des oiseaux, afin de gagner ma vie. Un puissant de la colonie, à qui je fis demander des instrumens pour empailler, répondit à celui que j'avais chargé de cette
(1) Cet établissement a été appelé ainsi du nom du jardinier Richard qui Ta créé, et de Toi , qui signifie jardin en langue ouolofe.
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commission : « Bien volontiers; au moins il sera utile à quelque chose. » Cette réponse, qu'on me rapporta, m'indigna, et, la rage dans le cœur, j'abandonnai M'pâl, pour me rendre à Richard-Tol.
A mon arrivée dans cet établissement , j'y trouvai les consolations de l'amitié , auprès de M. Lelièvre , jardinier , qui eut la bonté d'ajouter quelque chose de ses provisions à la ration de soldat à laquelle seulement me donnait droit mon emploi.
Je me mis à herboriser pour acquérir quelques connaissances botaniques : pendant cet intervalle , j'appris l'arrivée de M. Roger. A cette nouvelle, je fus transporté de joie : je courus de tous côtés pour trouver une embarcation qui me descendît à Saint-Louis; si je l'avais pu, j'y serais allé à la nage. En débarquant, je m'empressai de me rendre chez notre ancien gouverneur ; je lui remis le même jour les notes que j'avais recueillies durant mon séjour chez les Braknas; je les accompagnai aussi d'une nouvelle demande de secours ou d'appointemens, pour faire mon grand voyage : elle ne fut pas accueillie.
Pour tout autre, c'eût été un coup de foudre ; mais ma détermination prenait chaque jour de plus profondes racines : j'eus le courage de revenir à la charge. Ce fut alors qu'on eut la bonté de me promettre une
certaine somme à mon retour de Temboctou... Amon retour de Temboctou ! ! ! Et si je mourais en route ! ! ! Cette idée effrayante pour un homme qui , par ce malheur, eût laissé sans secours, sans ressource, une sœur qu'il adore, me traça ma réponse. Je refusai tout arrangement; et dussé-je mourir, je voulus au moins laisser à l'amie de mon enfance une propriété incontestable, le mérite d'avoir tout fait par moi seul. Je changeai donc tous mes projets ; je ne demandai plus rien qu'une somme de cent francs qu'on me devait pour mes appointemens , et que j'avais d'abord dédaigné de prendre , mais que ma misère et l'abandon dans lequel on me laissait me rendaient indispensable. Toujours vêtu de mon costume arabe, je n'eus garde de demander un passe-port pour Albréda *, où je voulais aller, sachant qu'on me l'aurait refusé , parce que je n'étais pas habillé à la française. Je partis donc sans passe-port et sans lettres de recommandation. Je me fis conduire en canot à la grande terre ; puis seul , n'ayant d'autre ressource que mes cent francs , je m'acheminai vers Gorée. Huit ans auparavant, j'avais suivi la même route , pauvre , découragé , prêt à renoncer à des projets qu'on eût peut-être alors favorisés; à présent, je n'étais pas plus riche , mais j'avais toute l'ar-
(i) Comptoir français sur la Gambie.
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deur, toute l'énergie d'un âge plus avancé, et j'étais bien résolu, ne fût-ce que par fierté, à entreprendre ce qu'on ne me croyait pas capable d'achever.
Débarqué à Gorée, je n'allai voir personne ; je craignais trop de subir dans cette île dépendante de Saint- Louis, les avanies dont on m'avait accablé dans le chef- lieu de nos établissemens. Je pris passage sur un brig français qui faisait voile pour Albréda; de là je passai à Sierra -Leone. Le général Charles Turner , gouverneur de cet établissement anglais, m'accueillit avec bonté, et, pour me retenir dans la colonie qu'il commandait , il me chargea de diriger une fabrique d'indigo , et attacha à cette place, qu'il créa pour moi, un traitement de 3, 600 francs.
Ce gouverneur avait mal compris le besoin d'activité qui me dévorait ; il s'était imaginé qu'il le satisferait avec de l'argent: erreur généreuse dont je lui sus gré. Peu après, en 1826, ce gouverneur fut remplacé par sirNill Campbell, auquel je m'adressai afin d'obtenir 6,000 francs pour faire mon grand voyage; j'éprouvai le même refus qu'on avait fait par- tout à la simplicité de mon extérieur, et à ce qu'on appelait l'extravagance de mes projets. Sir Nill Campbell ne me parla pas de M. Beaufort , mais du major Laing, à qui il ne fallait pas tenter d'arracher la gloire d'arriver le premier à Temboctou , et sous ce prétexte il rejeta ma proposition.
Mais si le refus des gouverneurs français m'avait affligé, celui des Anglais ne m'affecta nullement; je me sentis plus libre. Je bénis le ciel de pouvoir rompre tous mes engagemens avec des étrangers à qui je devais une généreuse hospitalité, et qui en retour auraient pu revendiquer la gloire d'une découverte dont je voulais rapporter tout l'honneur à la France, Je donnai donc ma démission, avec le même empressement que j'avais mis à renoncer à mon petit traitement de 5o francs par mois. D'ailleurs ce sacrifice me semblait d'autant plus aisé, que j'avais près de 2,000 francs d'économies, et que ce trésor me paraissait suffisant pour aller au bout du monde. Ensuite , une espérance tranquillisait mon esprit, occupé du sort de ma pauvre sœur : j'avais eu connaissance du prix que la Société de géographie de Paris avait promis au premier Européen qui pénétrerait à Temboctou, et je me disais : Mort ou vif, je l'obtiendrai; si je n'en jouis pas , ma sœur le recueillera.
Toutes ces espérances , toutes ces idées de gloire> de patriotisme, d'amour fraternel, ne me laissèrent plus un instant de repos, et je ne commençai à retrouver un peu de calme que la veille du jour où je devais quitter Sierra -Leone.
N'ayant pu obtenir nulle part les secours nécessaires pour effectuer le voyage de Temboctou, je devais me décider à l'entreprendre uniquement à mes
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frais. D'ailleurs je pensais qu'à mon retour , le gouvernement du roi, toujours juste appréciateur des efforts courageux, reconnaîtrait le service que j'aurais rendu à la géographie, en faisant connaître les pays nouveaux que je me proposais de visiter.
Soutenu par ces espérances, j'avais donné sans regret ma démissionne m'occupai ensuite avec activité de me procurer les marchandises nécessaires, et j'employai mes économies à faire des achats de papier, verroterie, etc.
Pendant mon séjour à Freetown, chef- lieu de la colonie de Sierra-Leone , je me liai avec des Mandingues et des séracolets1. J'obtins leur confiance, et j'en profitai pour les interroger sur les contrées que j'avais l'intention de parcourir. Enfin, pour gagner tout-àfait leur amitié, je leur donnai quelques bagatelles; puis un jour, d'un air très-mystérieux, je leur appris, sous le sceau du secret, « que j'étais né en Egypte « de parens arabes , et que j'avais été emmené en « France dès mon plus jeune âge par des Français « faisant partie de l'armée qui était allée en Egypte; « que depuis j'avais été conduit au Sénégal pour y « faire les affaires commerciales de mon maître , qui , u satisfait de mes services, m'avait affranchi. » J'ajoutai :
(1) On appelle séracolets, ou sarakolais, une corporation de marchands voyageurs qui parcourent l'Afrique; c'est à tort que Ton a dit que les sarakolais forment une nation.
<( Libre maintenant d'aller où je veux, je désire natu- « Tellement retourner en Egypte pour y retrouver ma « famille et reprendre la religion musulmane. » D'abord les Mandingues ne parurent pas ajouter foi à mon histoire , et sur-tout à mon zèle religieux. Mais ils n'en doutèrent plus en m' entendant leur réciter par cœur plusieurs passages du Coran, et me voyant le soir me joindre à eux pour faire le salam; ils finirent par se dire l'un à l'autre que j'étais un bon musulman. Ai-je besoin de prévenir qu'en secret j'adressais les plus ferventes prières au dieu des chrétiens, pour qu'il bénît mon voyage.
Cependant les Mandingues , trompés par mon ardeur apparente à observer les cérémonies de leur culte , m'accordèrent toute leur confiance. Notre liaison devint intime ; bientôt ils ne purent se passer de moi; chaque jour j'étais invité, à mon grand déplaisir, à venir partager leur dîner, composé de riz à l'eau, arrosé d'huile de palme. On verra quel fond je devais faire sur ces démonstrations amicales.
Un jour, en rentrant chez moi , je fus accosté dans la rue par l'un de mes nouveaux amis mandingues , qui me demanda si je ne lui avais pas pris un curedent d'argent qu'il avait perdu; puis le fripon ajouta tout bas : Ne fais pas de bruit; rends-moi le cure-dent , et je ne dirai rien. Qu'on juge de ma surprise et de ma colère ! Je n'eus pas de peine à comprendre l'inten-
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tion du nègre qui me parlait : je lui reprochai cet indigne procédé envers un de ses frères sans appui , dans un pays étranger; puis, emporté par mon indignation, je m'attachai à ses pas, j'allai chez lui, j'y pris à témoin les marchands qui s'y trouvaient réunis , mais tous refusèrent de se mêler de cette affaire. Alors, j'allai chercher un nègre qui parlait anglais et mandingue, pour mieux nous entendre. Dès que mon accusateur eut aperçu mon interprète , il eut peur , et dit que j'avais mal compris ses paroles, puisqu'il était venu simplement me demander si, par hasard , j'avais vu ou trouvé l'objet qu'il cherchait ; ajoutant qu'il serait désolé d'avoir avec moi le moindre différent. Je me contentai de cette explication; mais je quittai mes anciens compagnons, en leur jetant à tous des regards de mépris , et en leur déclarant qu'ils s'y étaient mal pris pour avoir de moi quelque chose. Toutefois, réfléchissant bientôt que je pourrais rencontrer en route ces Mandingues , je crus devoir faire semblant d'oublier leur accusation, et je fis quelques cadeaux à leur chef; nous redevînmes amis comme auparavant.
Ce petit incident me servit de leçon; il m'apprit que j'avais bien des précautions à prendre , et que je devais sur-tout feindre d'être très-pauvre , pour n'éveiller la cupidité de personne.
Malgré mon raccommodement avec mes marchands mandingues , je ne jugeai pas qu'il fût prudent de
partir avec eux , et je m'occupai de chercher une meilleure occasion pour traverser le Fouta-Dhialon. Je crus l'avoir trouvée , après avoir fait la connaissance d'un Mandingue, homme soi-disant très-dévot, et qui de plus était décoré du titre de chérif. Je ne balançai donc pas à lui demander la permission de l'accompagner jusqu'à Timbo , capitale du Fouta- Dhialon : il y consentit de bonne grâce ; et même , lorsque je lui parlai de récompense, il me répondit, les yeux baissés , qu'il ne voulait rien faire que pour l'amour de Dieu et du prophète ; qu'il ne me demandait qu'une chose , c'était de prendre un passe-port du gouverneur de Siera-Leone.
Malgré toutes mes démarches et mes instances , le gouverneur ne m'avait encore, le jour fixé pour notre départ, donné aucune réponse. J'allai prévenir de ce contre -temps Ibrahim ( c'était ainsi que s'appelait mon guide ) ; mais il ne voulut pas prolonger son séjour pour m' attendre. Il se hâta de se mettre en route , emportant un costume arabe que je m'étais fait faire , et que je lui avais remis la veille. Dès que je me le rappelai , je courus après le dévot chérif, pour lui demander mon paquet. Il fit d'abord l'étonné ; puis , se frottant le front, il s'écria d'un air affligé : « Ah mon Dieu î les coquins d'esclaves ont pris les devans , et ont emporté tes vêtemens ; mais sois tranquille, je te les renverrai. » Le plus sûr eût
été d'arrêter le voleur pour gage ; mais comme il eût été dangereux de me faire des ennemis, je le laissai continuer sa route , et je rentrai chez moi , réfléchissant tristement au caractère pillard de mes nouveaux amis d'Afrique. Depuis que j'étais employé à Freetown, j'avais repris le costume français. Peut-être, me disais -je, ont-ils reconnu mon imposture ; je me donne pour Arabe et pour musulman , sans quitter mes vêtemens et mes habitudes d'Europe ; je ne puis soutenir mon rôle qu'en y renonçant. Mais je ne pouvais effectuer ce changement à Sierra-Leone , car les habitans blancs, qui me connaissaient tous, n'auraient pas été plus indulgens pour moi que ceux de Saint- Louis. Je songeai donc à quitter Freetown, et je me proposai d'aborder dans un lieu où je pourrais débarquer sans inconvénient avec mon costume arabe. Je choisis Kakondy , village situé sur le Rio-Nunez , à cinquante lieues au N. de Sierra-Leone, et où je savais qu'il n'y avait pas d'établissemens européens.
Avant de partir pour Kakondy , je convertis mes 2,000 francs, partie en argent, partie en marchandises. On sait que c'était toute ma fortune; mais je crus devoir la consacrer toute entière à l'exécution de mon voyage. J'employai 1,700 francs à acheter de la poudre , du papier, du tabac, diverses verroteries, de l'ambre, du corail, des mouchoirs de soie, des couteaux , des ciseaux , des miroirs , des clous de gi-
rofle , enfin trois pièces de guinée bleue , et un parapluie : toutes ces marchandises ne formaient pas un gros volume ; elles ne pesaient pas cent livres, car je n'avais pu acheter qu'une petite quantité de chaque espèce , le prix des produits des fabriques d'Europe étant alors très-élevé dans tous les comptoirs. Je mis dans ma ceinture le reste de mes 2,000 francs, moitié en argent, et moitié en or. Grâce à l'obligeance de quelques amis que j'avais à Sierra-Leone , je n'eus pas besoin d'acheter des médicamens ; ils me procurèrent de la crème de tartre, du jalap, du calomel , et divers sels purgatifs , du sulfate de quinine, des emplâtres de diachylon , enfin du nitrate d'argent.
Muni de toutes ces choses utiles , et de deux boussoles de poche pour connaître la direction de ma route ; vêtu de mon costume arabe , dont les poches étaient remplies des feuillets d'un Coran que j'avais déchiré, je m'embarquai à Sierra-Leone, le 22 mars 182 y, pour le Rio-Nunez , sur la goélette le Thomas. Contrariés par les vents , nous n'arrivâmes que le 3 1 du même mois à l'embouchure du Rio-Nunez , où j'eus le bonheur de rencontrer un Français , nommé Castagnet, qui, sans me connaître, m'engagea à loger chez lui, me promettant de faire tout ce qu'il pourrait pour faciliter mon voyage dans l'intérieur. Lorsque je le trouvai , il allait au Rio-Pongo ; et comme il devait employer quinze jours à ce voyage , il m'en-
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gagea à différer le mien jusqu'à son retour. Je me gardai bien de ne pas suivre ce conseil obligeant, car j'avais appris que M. Castagnet tenait une des principales factoreries de Kakondy, où descendaient chaque jour des caravanes de l'intérieur, notamment de celle de Kankan , pays que je desirais ardemment visiter. Je dois le déclarer ici: la rencontre de M. Castagnet fut un coup de fortune pour moi ; la généreuse hospitalité que je reçus dans la maison de cet estimable compatriote, pendant mon séjour à Kakondy, méritera toujours ma reconnaissance.
Le5avril,jefusconduità RebecaparM. Bethmann, négociant anglais , propriétaire d'un établissement voisin de M. Castagnet , qui voulut bien me présenter à l'héritier présomptif des Landamas, lequel se nomme Macandé. Le roi étant mort depuis quelques mois, on attendait la saison des pluies pour nommer son successeur.
M. Tudsberry, qui habite une belle factorerie au bas de la montagne, eut la complaisance de nous accompagner chez le prince , qui nous reçut sans cérémonie sous la galerie de sa maison. Cette galerie est soutenue par des poteaux , et fait le tour de !a propriété.
On lui fit connaître en langage landamas le sujet de mon voyage et le désir que j'avais de me rendre dans le Fouta-Dhialon , auprès de l'almamy. Le prince
des Landamas n'est pas musulman ; aussi boit-il des
liqueurs fortes comme tous ses sujets.
Ma visite lui parut assez indifférente ; il dit même en riant qu'il croyait que j'étais chrétien; on lui assura le contraire, ajoutant que j'étais véritablement Arabe. Il ne m'adressa point la parole, mais il ne pouvait se lasser de me regarder, tant mon costume arabe lui paraissait étrange.
La nouvelle de mon arrivée fut bientôt répandue dans le village; et une partie des habitans, attirés par la curiosité , vinrent me voir. Tous me donnèrent la main en signe de paix. Dans la foule se trouvait un Mandingue établi depuis long-temps dans le pays : cet homme avait voyagé chez les Maures des bords du Sénégal, où il avait acquis quelques connaissances de la langue vulgaire; il m'adressa plusieurs questions, auxquelles je répondis. Je le priai de faire savoir au prince qu'ayant été fait prisonnier très-jeune par les chrétiens, j'avais été long-temps éloigné de mon pays; mais que maintenant, me trouvant libre, je retournais auprès de mes parens.
Ce Mandingue interpréta fidèlement mes paroles , et dit ensuite au prince ainsi qu'à ses ministres qu'ils étaient bien heureux et qu'ils devaient remercier Dieu de la grâce qu'il leur faisait de leur envoyer un Arabe du pays du prophète pour leur ouvrir les portes du ciel; enfin qu'ils voyaient aujourd'hui ce que leurs
ancêtres n'avaient jamais vu. Après cette courte conversation , nous prîmes congé du prince , et nous retournâmes chez M. Tudsberry.
Depuis quelques jours il était arrivé à Rebeca une caravane du Kankan, avec une riche partie d'or. Cette caravane était descendue chez notre hôte; je fis bientôt connaissance avec les chefs. Ils ne furent pas peu surpris, lorsqu'ils apprirent le sujet qui m'amenait dans ce pays : ils me félicitèrent sur l'attachement que j e témoignais pour les préceptes de l'islamisme, et m'assurèrent que le chef de Tembo serait satisfait de me voir et mettrait certainement beaucoup d'empressement à m'etre utile pour retourner dans mon pays.
Je fis la prière avec mes nouveaux amis: dès ce moment ils me prirent pour un véritable musulman , et me firent accepter une partie de leur souper , qui consistait en un peu de bouillie de riz.
Comme nous étions à l'époque du ramadan, j'affectai de ne vouloir manger qu'après le coucher du soleil. Je ne me mis à table qu'à l'entrée de la nuit, et n'acceptai qu'une portion de bœuf séché à la fumée, qu'un Mandingue me servit. Comme il était déjà tard, je passai la nuit chez M. Tudsberry, qui me fit l'accueil le plus amical, et me promit de m' aider de tout son crédit pour pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique.
Le 6, nous allâmes à la factorerie de M. Bethman, située au bas de la petite montagne , à peu de distance i. i5
de celle de M. Tudsberry. C'est dans cet endroit que reposent les restes de l'infortuné major Peddie et de quatre de ses compagnons, victimes comme lui de l'insalubrité d'un climat brûlant.
Leurs tombeaux, placés sur un joli plateau auprès de la maison, sont ombragés par deux superbes orangers. A peu de distance à l'E. se trouve un petit ruisseau dont les eaux claires tombent en cascade , et entretiennent la verdure, qui semble toujours nouvelle. Les environs de ces lieux charmans sont plantés d'orangers , de citronniers , de bananiers , et de beaux bombax, qui donnent une fraîcheur très -agréable.
Du haut de la montagne , on découvre la campagne à une grande distance ; on aperçoit les diverses sinuosités du Rio-Nunez, dont les rives pittoresques offrent un coup -d' œil délicieux.
Après cette petite excursion, je revins auprès des Mandingues. Tous les égards que ces bonnes gens me témoignèrent me firent oublier les petits désagrémens que j'avais essuyés à Sierra-Leone, et me donnèrent l'espoir de voyager avec quelque sécurité, et de parvenir sans beaucoup d'obstacles au but que je me proposais.
Le ramadan m'obligea à retarder de quelques jours mon départ , pour attendre les grandes caravanes qui devaient arriver après ce carême , et avec lesquelles je pouvais plus facilement pénétrer dans le Kankan.
Pour utiliser mon temps, je pris des informations
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sur les mœurs et les habitudes des Bagos , petite nation près des îles situées à F embouchure delà rivière, et sur lesquels j'avais entendu des particularités trèsintéressantes; mais avant d'en parler, je vais faire connaître les Landamas et les Nalous, qui habitent les environs du Rio-Nunez.
Ces peuples sont entièrement idolâtres ou adorateurs des fétiches. Les Foulalis du Fouta-Dhialon les ont soumis à leur domination ; mais ils ont mieux aimé se rendre tributaires de l'almamy1 , que de renoncer à leur ancienne superstition pour adopter les cérémonies de l'islamisme.
Les tributs sont reçus par le chef de Labé , qui les fait parvenir à Tembo. Le chef des Landamas reçoit lui-même ce que ses sujets destinent à l'almamy: chacun paie suivant ses moyens. La souveraineté reste toujours dans la même famille ; mais jamais le fils ne succède à son père ; on choisit de préférence un fds de la sœur du roi : on croit par ce moyen être plus certain que la royauté appartiendra toujours au même sang; cette précaution est due au peu de confiance que l'on a dans la vertu des femmes de ce pays.
Il existe , chez les peuples des bords du Rio-Nunez , une société secrète qui a quelque rapport avec la franc-
(1) Almamy est te nom qu'on donne aux rois de plusieurs de ces contrées
maçonnerie. Elle a un chef qui est magistrat et que l'on nomme le simo. Il dicte les lois; elles sont mises à exécution par ses ordres. Cet homme se tient dans les bois , et reste toujours inconnu à ceux qui sont étrangers à ses mystères. Il a pour acolytes des jeunes gens qui ne sont qu'en partie initiés dans ses secrets.
Ce personnage prend divers déguisemens ; tantôt il revêt la figure d'un pélican, tantôt il est enveloppé de peaux de bêtes, et quelquefois encore il ne se montre que couvert de la tête aux pieds de feuilles d'arbre qui le font paraître informe.
A plusieurs époques de l'année, on admet de nouveaux initiés. Les familles des différens villages qui désirent que leurs enfans fassent partie de cette société, réunissent les garçons de douze à quatorze ans , et avertissent le simo. Il se rend toujours déguisé au lieu indiqué pour circoncire les enfans : les candidats seuls peuvent être présens à cette cérémonie , toujours accompagnée d'une grande fête dont les frais sont faits par les parens des nouveaux initiés , qui y coopèrent chacun suivant leurs moyens.
Cette fête dure quelquefois deux ou trois jours. Après la cérémonie , le chef ou simo se retire dans les bois , emmenant avec lui tous ceux qui ont subi la circoncision. De ce moment, ils n'ont plus aucune communication avec leurs familles. La vie oisive qu'ils mènent est très -douce: on leur fournit en abondance
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les vivres dont ils ont besoin; ils sont logés dans de petites cahutes faites avec des branches d'arbre , et n'ont pour tout vêtement que quelques feuilles de palmier assez bien arrangées , qui les couvrent depuis les reins jusqu'à la moitié des cuisses; la tête et le reste du corps sont entièrement nus.
J'en ai souvent vu passer, ayant deux calebasses de vin de palme suspendues aux deux bouts d'un bâton qu'ils portent sur l'épaule. Ils marchent d'une vitesse extrême, et semblent craindre de se laisser voir. Quand le simo ou des initiés rencontrent quelques personnes dans les bois , ils leur demandent le mot d'ordre: si elles répondent juste , elles sont admises parmi eux; mais si elles ne peuvent satisfaire à leur question, le simo et les jeunes élèves, tous armés de fouets ou de verges, se mettent à leur poursuite, et, après les avoir fustigés à outrance, leur font payer une forte rançon. Quand un enfant non circoncis tombe entre leurs mains, ils lui font subir l'opération, et le gardent pour l'initier. Ils sont impitoyables pour les pauvres femmes, qu'ils assomment à coups de verges; on m'a même assuré que parfois ils poussent la barbarie jusqu'à les tuer.
Les jeunes initiés mènent cette vie de fainéans et de vagabonds pendant sept à huit années; ce temps est, dit -on, nécessaire pour leur instruction. Lorsque les pareils veulent les retirer des bois pour les faire
rentrer dans la société , ils se procurent tout ce qu'ils peuvent avoir en pagnes ; ils en font une belle ceinture qu'ils garnissent de grelots en cuivre, et l'envoient à leurs enfans, avec un présent en tabac et en rum pour leur chef. C'est seulement alors que le simo permet à tout le inonde de le voir.
La veille de cette fête est célébrée dans les bois du voisinage où il doit paraître ; il fait connaître par ses hurlemens qu'il sera visible pour tout le monde.
Sans cet avertissement , personne que les initiés n oserait se permettre de le regarder; car ils ont la simplicité de croire que cette vue leur porterait malheur; et si un instant après ils se trouvaient indisposés, ils ne manqueraient pas d'en accuser cette vue malencontreuse.
Le jour de la fête, le simo annonce toujours son arrivée par des cris effroyables, imités par ses élèves à l'aide de cornes de bœuf. Ils sont tous armés d'un fouet, signe de leur supériorité. Les anciens initiés qui habitent les villages voisins , se rassemblent pour prendre part aux réjouissances. Ils mettent ce jour-là leurs plus beaux vêtemens; et précédés de la musique du pays, ils marchent au-devant du cortège. Après avoir complimenté le chef ou simo , ils lui font un petit présent ; puis ils le conduisent en triomphe au village, au son du tamtam.
Les assistans accompagnent la musique de leurs
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chants monotones, et tirent un grand nombre de coups de fusil. Les femmes elles-mêmes accourent en chantant , tenant chacune une calebasse de riz qu'elles jettent au simo, en forme d'offrande, au milieu des danses et des cris de joie.
Ces fêtes sont ordinairement très -gaies : on y boit beaucoup de vin de palme et de rum ; on tue des bœufs et des moutons; et, comme dans tous les pays, on fait de grands repas qui durent plusieurs jours. Enfin, toutes ces réjouissances terminées, les enfans dont les parens n'ont pas le moyen de faire des présens au simo retournent avec lui dans les bois pour y continuer le même genre de vie pendant sept à huit autres années.
Cependant, quand ils sont d'âge à être utiles, ils vont, à l'approche des pluies, aider leurs parens aux travaux des champs ; puis ils retournent dans les bois, où leur chef les emploie à la culture de ses terres.
Lorsque les initiés rentrent dans leur famille, ils plantent devant leur porte un arbre , ou simplement un piquet, au bout duquel ils suspendent un petit morceau d'étoffe, le plus ordinairement blanche. Cet arbre ou morceau de bois est un présent du chef, qui le leur donne en échange du beau cadeau qu'il reçoit.
ïls donnent aussi à cet arbre ou pieu le nom de simo. Ce morceau de bois devient leur divinité tutélaire ; ils lui portent un grand respect , mêlé de crainte,
au point que, pour empêcher quelqu'un d'entrer dans un lieu, il suffit d'y planter le simo. Ils jurent aussi par lui; ils croient que celui qui ferait un faux serment s'attirerait la vengeance de ce démon mystérieux : leur superstition est telle , qu'ils appréhendent de mentir, dans la crainte d'avoir recours à son ministère.
S'il leur est dû ou s'il leur a été pris quelque chose qu'ils ne peuvent recouvrer, ils adressent pieusement des prières à ce morceau de bois, lui jettent en forme de sacrifice, soit du riz, soit du miel, ou du vin de palme , et tirent un coup de fusil à son pied. C'est une espèce de plainte qu'ils adressent au simo pour le prier de leur rendre justice.
Dès ce moment , si un membre de la famille du débiteur vient à tomber malade, on l'attribue à la vengeance du simo; et, agités par la crainte, les parens s'empressent de payer ses dettes, ou de restituer les objets volés, ou bien encore de faire des réparations, si l'on avait à se plaindre de quelque insulte.
Ils croient aux sorciers et aux sortilèges ; ceux qui sont soupçonnés d'avoir employé quelque maléfice , sont aussitôt mis entre les mains du simo, qui est le chef-magistrat. Celui-ci les questionne d'abord , et, sur leur aveu, les condamne à payer une amende. S'ils soutiennent au contraire qu'ils sont innocens , on leur fait subir l'épreuve d'un breuvage fait avec une écorce d'arbre qui donne à l'eau une belle teinte rouge.
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Accusé et accusateur sont contraints de boire cette médecine, ou plutôt ce poison : ils doivent être à jeun et entièrement nus ; seulement on donne à l'accusé une pagne blanche, qu'il se met autour des reins.
On verse la liqueur dans une petite calebasse , et on la fait boire par égale portion au délateur et à l'accusé, et toujours on recommence jusqu'à ce que, ne pouvant plus l'avaler, ils la rejettent ou meurent.
Si le poison est rejeté par en haut, l'accusé est reconnu innocent , et alors il a droit à une réparation ; s'il le rend par le bas, il n'est pas tout- à -fait innocent ; mais s'il ne la rend pas du tout dans le moment, il est jugé coupable.
On m'a assuré que ces malheureux survivent rarement à cette épreuve ; car on leur fait avaler une si forte dose de ce poison, qu'ils succombent presque aussitôt. Cependant, si la famille de l'accusé consent à payer une indemnité , on cesse de faire boire le pauvre patient; on le met alors dans un bain d'eau tiède, et, lui appliquant deux pieds sur le ventre, on lui fait rendre le poison qu'il a avalé.
Cette cruelle épreuve s'emploie pour toute sorte de crimes. Il en résulte que si la crainte de la subir fait souvent avouer ses torts , quelquefois aussi on préfère , quoique innocent, se dire coupable, plutôt que de s'y exposer.
Il n'est permis ni de se disputer, ni de se battre près des lieux habités par le mystérieux magistrat. Quand les circonstances exigent la guerre , on l'avertit de se retirer avec sa suite. Deux adversaires qui videraient leur querelle dans son voisinage , seraient obligés d'aller sur-le-champ lui porter un présent en réparation du trouble qu'ils lui auraient occasionné. S'ils n'agissaient ainsi, ils se croiraient continuellement à la veille de quelque malheur.
En offrant îeur présent au simo, ils sont obligés de lui tourner le dos , et de se mettre les mains sur le visage. Le magistrat reçoit l'offrande, prononce une longue prière , et ramasse un peu de terre qu'il leur jette en signe d'absolution.
Après cette ridicule cérémonie , les perturbateurs du repos du simo s'en retournent satisfaits. Pendant le peu de jours que je suis resté à Kakondy, j'ai entendu le simo et sa suite pousser en dansant des hurlemens affreux.
La polygamie est en usage chez les Landamas et les Nalous , qui habitent pour ainsi dire ie même pays : non - seulement les maris ont plusieurs femmes légitimes, mais ils possèdent encore autant de concubines qu'ils en peuvent nourrir. On m'a assuré que les personnes riches en ont jusqu'à deux cents, nombre que je crois beaucoup exagéré.
Cette habitude, chez ces peuples idolâtres, vient
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sans doute de ce que les mères ne souffrent l'approche de leur mari que lorsque leurs enfans peuvent marcher seuls. Chose bien remarquable, le bon ordre et l'intelligence la plus parfaite ne cessent de régner parmi les femmes appelées à partager la même couche conjugale.
Toutes ne sont pas très- fidèles à leurs maris; mais quand un époux soupçonne une des siennes d'infidélité, il l'oblige par la crainte du simo de lui nommer le coupable. Elle ne résiste pas long -temps à ses pressantes questions et à ses menaces; la peur d'être mise à l'épreuve par le magistrat des bois lui fait avouer sa faute et découvrir celui auquel elle a accordé ses faveurs. Dès ce jour, l'amant devient l'esclave malheureux du mari, qui, sans miséricorde, le vend aux marchands négriers ou à d'autres nègres du pays.
Un jeune homme n'a pas besoin du consentement de celle qu'il aime pour obtenir sa main ; il a soin de mettre dans ses intérêts une vieille femme et un vieillard, qu'il charge d'un présent pour les parens de la jeune fille, afin de les disposer à accueillir favorablement ses propositions. Si cette offrande est agréée , il continue à faire ainsi la cour aux parens de celle qu'il a choisie, jusqu'à ce qu'ayant obtenu leur consentement , il envoie un dernier présent composé de rum , de tabac , d'étoffes et de quelques noix de
colats1 très -communes sur les bords du Rio-Nunez,
et qui doivent toujours être de couleurs différentes.
Le père de la prétendue prend deux des colats , l'un blanc, l'autre rouge ; il les coupe par le milieu, et jette en l'air la moitié de chacun pour en tirer un augure favorable. Après avoir examiné la manière dont ils sont tombés, s'il est satisfait sur ce point, il appelle sa fille, qui n'est pas encore instruite des démarches qu'on a faites pour l'obtenir , et qui le plus souvent ne connaît pas l'amant qui la recherche. Il lui fait manger un morceau de chaque moitié des colats dont il a tiré un présage , et la prévient , en présence des assistans, qu'elle va devenir l'épouse de celui qui a envoyé les présens; et le même jour, sans consulter son goût, on emmène la malheureuse chez l'époux qu'elle n'aimera peut-être jamais.
Elle y est conduite par les vieillards qui ont été chargés des préliminaires , et suivie par une foule de ses jeunes amies, qui se réjouissent en chantant ses louanges. La vieille femme est chargée de préparer la chaumière où doivent loger les jeunes mariés. Après avoir enlevé tout ce qui appartient au maître de la cabane , elle met sur le lit une paire de pagnes bien blanches pour recevoir les époux la première nuit de
(i) C'est le nom que donnent à ce fruit les Européens dans les colonies d'Afrique; les Mandinques rappellent ouron.
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leur mariage ; le lendemain , ces deux pagnes sont présentées aux gens de la noce, qui, en chantant et dansant, se les font passer de main en main, et célèbrent en chœur la chasteté de la jeune mariée. Cette cérémonie a toujours lieu au son d'une musique rustique et de chants d'alégresse, qui en rendent le spectacle plus animé.
Toutes ces fêtes durent ordinairement deux ou trois jours. Jamais les parens des nouveaux mariés n'y assistent; ils ne vont voir leurs enfans que huit jours après le mariage.
Le septième jour après la naissance d'un enfant, on fait de grandes réjouissances; ce n'est qu'à cette époque que la mère commence à sortir de sa case. Jusque-là elle reste enfermée pour donner tous ses soins au nouveau- né. Ce temps écoulé, les parens sacrifient un bœuf, et l'on passe le jour et la nuit à danser.
Chez les Landamas et les Nalous , la mort a droit également à des sacrifices. Le jour de l'enterrement, les parens tuent un mouton , et de son sang arrosent la tombe du défunt. Cette cérémonie est précédée de quelques décharges de mousqueterie sur la fosse; le mouton est ensuite partagé entre les voisins.
Un mois après le décès , on célèbre une nouvelle cérémonie funèbre; les parens qui sont riches en troupeaux font tuer plusieurs bœufs , et tous les habi-
tans du village sont admis à cette réjouissance , qui
souvent se prolonge plusieurs jours de suite.
Ces fêtes sont animées tour-à-tour par la musique sauvage du pays , des danses simples , et enfin par les vapeurs du vin de palme. Les Landamas et les Nalous prennent un grand plaisir à tous ces divertissemens ; souvent même ils se privent du nécessaire , pour subvenir aux frais de leurs sacrifices.
La nourriture de ces peuples sauvages consiste principalement en riz cuit à l'eau, auquel ils ajoutent quelquefois des fruits du palmier, dont leur paresse ne leur permet pas de tirer de l'huile. Ils mangent peu de poisson, n'ayant pas l'adresse de le pêcher. Ils élèvent quelques volailles, des moutons et dés chèvres.
Ils ont peu de bœufs, et encore moins de chevaux, et je n'ai point aperçu un seul âne à Kakondy.
Ces peuples font peu de commerce; ils ne vendent que du sel, qu'ils vont acheter chez les Bagos. Du reste, ils sont fort paresseux, et par suite nullement industrieux. La majeure partie ne s'occupe qu'à défricher un champ pour y semer un peu de riz et planter de lacassave; encore ne se donnent- ils pas la peine de remuer la terre , qui deviendrait plus productive si elle était labourée.
N'étant pas soumis à la loi de Mahomet, ils font une grande consommation de liqueurs fortes. Les nom-
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breux palmiers qui croissent en ce pays leur fournissent en abondance un vin très -doux. La prune qu'ils nomment caura, qu'ils pilent et font fermenter avec de l'eau, leur donne aussi une boisson assez agréable, même enivrante, et qui , m'a-t-on assuré, a quelque rapport avec notre cidre. Quelquefois ils se nourrissent avec le marc de ces fruits ; car souvent les paresseux , et c'est le plus grand nombre , n'ont que cette ressource pour satisfaire leur appétit. Ils ont encore une autre boisson qu'ils appellent j in -jin-di, faite avec la racine d'une plante du même nom; ils la font brûler, la mêlent avec l'écorce d'un arbre (qu'il m'a été impossible de voir); broyant le tout ensemble, ils y mettent de l'eau, et remuent fortement pendant près de deux heures. Après avoir laissé fermenter pendant deux ou trois jours cette boisson, ils la soutirent ; elle acquiert ainsi une saveur douce et agréable. Ils en boivent les jours de fête et de régal, parce qu'elle facilite la digestion. Ils emploient aussi cette racine de jin -jin-di sans autre mixtion, comme un très -bon purgatif.
Les Landamas et les Nalous habitent des cases en paille, faites dans le genre de celles des autres nègres de l'intérieur de l'Afrique ; elles sont petites et sales.
Leur costume varie beaucoup. J'ai vu quantité de ces gens, aux environs de Kakondy, porter une culotte à l'européenne , avec une pagne sur les épaules et
un chapeau sur la tête ; d'autres , sans culotte , portaient une veste et un coussabe. Les femmes ont des pagnes.
Le sol des environs des bords du Rio-Nunez est très -fertile; tous les arbres des colonies y réussiraient s'ils étaient cultivés. Les naturels, habitués par leur climat chaud et même brûlant à vivre dans l'oisiveté, ne s'en occupent pas; les Européens seuls en ont quelques-uns dans leurs jardins.
Les abeilles sont très -communes dans ce pays. Ces peuples aiment beaucoup le miel ; ils l'obtiennent en plaçant des ruches dans les arbres. Pour l'en retirer sans accident, ils descendent la ruche au moyen d'une corde , à une certaine distance de terre , et allument dessous un grand feu avec des herbes à moitié mouillées ; la fumée chasse les abeilles , et les nègres restent ainsi maîtres des ruches. La cire qui en provient est vendue aux Européens.
Ces insectes sont si abondans, qu'il n'est pas rare de les voir s'emparer des cases, et forcer les familles qui y sont logées à leur céder la place ; on a alors recours à la fumée pour les chasser.
Le peu de jours que j'ai passés à Kakondy ne m' ayant pas permis de visiter les Bagos, je vais simplement raporter les renseignemens que j'ai pu obtenir sur ces peuples.
Ces nègres sont idolâtres; ils ont jusqu'à ce jour
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conservé leur indépendance. Leur voisinage des îles situées sur les bords de la mer, et la facilité qu'ils ont de s'y transporter, sont un des motifs qui empêchent l'almamy du Fouta-Dhialon d'aller troubler le repos dont ils jouissent. Ces nègres habitent près de l'embouchure de la rivière; ce pays, plat et fertile, leur fournit en abondance de gras pâturages pour nourrir leurs nombreux bestiaux. Il est bien étonnant que ces peuples, du reste assez bizarres, n'aient pas reconnu le grand avantage qu'ils auraient à traire les vaches et les brebis, dont le lait leur serait d'une si grande ressource ; mais au moins ces animaux réussissent tous très-bien, et ils en perdent moins que les nègres qui ont l'habitude générale de traire leurs bestiaux.
Les Bagos ont des mœurs bien différentes de celles des Landamas leurs voisins. Ils sont plus industrieux, et par conséquent plus heureux; ils habitent un sol très -fertile qu'ils travaillent avec soin; leur principale récolte est le riz. Ils ont l'art de sillonner leurs champs comme nous le faisons en Europe ; ils se servent , pour cet usage, d'une pelle en bois, longue de deux pieds , dont le manche en a six ou sept.
Comme le terrain est très -plat, ils ont soin de faire des conduits pour l'écoulement des eaux. Quand l'inondation est trop forte, ils savent en tirer parti en ménageant adroitement de petits réservoirs dans leurs i. 16
champs , pour obvier à la trop grande sécheresse , et
conserver au riz cette humidité qu'il aime tant.
Ils ont aussi l'habitude de semer le riz auprès de leurs villages pour le transplanter dans leurs champs, quand il a atteint six pouces d'élévation. Les femmes sont chargées de ce soin, ainsi que de sarcler. Les hommes seuls font la récolte, toujours très -abondante.
Dans ce beau pays , si favorisé des dons de la nature , les femmes sont habituées à aller nues toute leur vie; jeunes et vieilles , sans distinction, n'ont d'autres vêtemens qu'une seule bande de toile de coton , longue de sept à huit pieds et large de cinq pouces, qu'elles se passent autour des reins et entre les cuisses. Ces malheureuses créatures font en partie tout l'ouvrage delà maison; elles préparent à manger, travaillent aux cultures et aux salines.
Les Bagos vendent avec avantage aux Européens qui commercent avec Kakondy , tout le sel qu'ils exploitent; en échange ils reçoivent des étoffes, du tabac, du rum, des verroteries , et d'autres bagatelles.
Les femmes qui travaillent le sel, ramassent, à la marée basse, les terres qui contiennent le plus de parties salées , et en font des tas. Après cette première opération, elles façonnent de grandes jarres avec de la paille et de la terre qu elles mettent pardessus, et y versent de l'eau qui, en filtrant, entraîne
avec elle toutes les parties salées. Cette eau est versée ensuite dans de grands vases de cuivre , dans lesquels elles la font bouillir jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le sel. Alors elles le mettent de nouveau en tas pour être vendu aux habitans de Kâkondy , qui en ont un grand débouché dans le Fouta.
Lesp]uies qui tombent par torrens dans la mauvaise saison , n'empêchent pas les Bagos de vaquer à leurs affaires. Les hommes et les femmes ont, pour se garantir de la pluie, une petite natte longue de deux pieds et demi et large d'un pied , au milieu de laquelle ils passent un cordon qu'ils adaptent à la tête ; cette espèce d'auvent portatif les préserve également du soleil. Les femmes sur -tout s'en servent pour garantir leurs enfans (qu'elles portent continuellement sur leur dos) de l'ardeur du soleil brûlant. Elles prennent une partie de la bande de toile qui leur passe autour des reins pour tenir l'enfant serré contre elles. Ce fardeau, assez embarrassant, n'empêche pas ces femmes de travailler. Tant qu'elles sont jeunes, elles se rasent entièrement la tête. Quand elles sont prises du mal d'enfant, elles se couchent parterre, même devant un étranger, et elles enfantent sans pousser une seule plainte. Aussitôt qu'elles sont délivrées , elles vont laver l'enfant à la rivière, et reprennent leurs occupations ordinaires.
Les Bagos ont l'habitude de marier leurs enfans
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très -jeunes; les fiançailles se font lorsqu'ils ont atteint sept à huit ans. Du moment où un mariage est arrêté entre les parens , le père du garçon est obligé, s'il a une fille , de la livrer en échange de celle qu'on lui donne pour son fils. S'il n'en a pas , on a recours ordinairement aux parens du jeune homme , qui jamais ne s'y refusent.
Une fois les jeunes gens fiancés, comme je viens de le dire , ils habitent la même maison , et sont élevés ensemble, dans l'idée qu'ils doivent s'appartenir mutuellement; dès ce moment , le jeune garçon donne chaque matin à sa prétendue une grande calebasse de vin de palme , que les parens lui fournissent , jusqu'à ce qu'il soit capable de faire ce vin lui-même.
Ces enfans vivent naturellement en bonne intelligence. On ne célèbre leur mariage que lorsqu'on s'aperçoit que la jeune vierge a cessé de l'être ; ce qui a lieu ordinairement de onze à douze ans. On fait, à cette occasion, de grandes réjouissances; on tue un bœuf pour régaler les convives, qui sont toujours très -nombreux.
Dès le moment où les enfans sont réunis, le jeune garçon fournit aux parens de sa jeune compagne deux calebasses de vin de palmier par jour, l'une le matin, l'autre le soir, jusqu'au moment de la célébration du mariage.
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La jeune fille qui, dans ces occasions, est donnée en échange pour être utile chez les parens de celle qu'elle remplace, les quitte à son tour lorsqu'elle est sur le point d'être fiancée, pour se rendre chez les parens de celui qui lui est destiné; ce n'est véritablement qu'une compensation de services. Les hommes ne sont pas obligés de donner de remplaçans. Comme les Landamas , ils ont plusieurs femmes , mais ils les épousent à des distances un peu reculées.
Les Bagos font aussi des sacrifices à la naissance de leurs enfans et à la mort de leurs parens. Quand le chef de la famille vient à décéder , on brûle souvent tout ce qu'il y a dans sa maison. On renferme dans des coffres tous les effets , et , avant de les livrer aux flammes, on fait l'énumération des bonnes qualités du défunt, en disant : « Voyez comme il était laborieux , comme il a su faire de bonnes affaires ; tâchez de l'imiter, pour être heureux comme lui. » Et cependant toutes les richesses de ce pauvre homme ne se composent souvent que- d'un chapeau européen , de pantalons , de chemises , et autres effets de ce genre , que peut-être il n'a jamais portés. On respecte toujours le lit du défunt, et, devant ce méchant grabat, on creuse un trou de six pieds de profondeur; on y enterre le corps debout , et tous les soirs on allume du feu sur sa tête, et l'on s'entretient avec lui, clans l'idée qu'il entend ce qu'on lui dit.
La famille du défunt , qui , par cet acte de superstition , se trouve ruinée , est soutenue par les habitans du village jusqu'à la récolte prochaine; car le riz même n'a pas échappé aux flammes.
Ce beau et fertile pays produit en quantité des palmiers d'où ils tirent beaucoup d'huile ; ces peuples l'aiment beaucoup, et en mettent dans tous leurs ragoûts.
C'est aussi avec cette liqueur qu'ils se graissent tout le corps et la tête ; ils en enduisent même leurs vêtemens: aussi sont -ils très -sales; ils sentent l'huile de palme de très -loin.
Ils n'ont qu'une pagne autour des reins; et quoique ayant tous les moyens nécessaires pour se bien vêtir, ils ne veulent pas s'en donner la peine. Ils portent une boucle de cuivre suspendue à la cloison du nez ; leurs oreilles en sont garnies d'une certaine quantité. Les femmes ont pour tout ornement quelques verroteries.
Chez leurs voisins, ces peuples passent pour voleurs ; cependant ils sont très - hospitaliers , ce qui ne s'accorde guère avec le vice qu'on leur impute. Jamais ils ne voient un étranger sans l'inviter à partager leur repas, et ce serait leur faire une sorte d'injure que de rejeter leur offre; ils prennent le refus pour du mépris, et ils y sont sensibles. Ils sont belliqueux, et se font souvent la guerre entre eux. Quelquefois
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des familles entières se battent pour vider d'anciennes querelles , même celles de leurs ancêtres. Ils ont pour arme un poignard, et se servent très -adroitement d'un large bouclier de peau d'éléphant pour parer les coups de leurs adversaires. On m'a assuré qu'ils n'ont point l'habitude de faire des esclaves, mais qu'ils tuent sans pitié leurs prisonniers.
Les Bagos n'ont pas de roi : chaque village est gouverné par le plus ancien des vieillards; c'est lui qui règle les différens, quoiqu'ils aient comme les Landamas un simo , qui cependant , dans les cas graves, fait les fonctions de premier magistrat.
Ils sont amis des réjouissances; ils aiment généralement à boire : souvent les hommes et les femmes se réunissent autour d'une grande calebasse de vin de palme, et ne la quittent qu'après l'avoir vidée. Ils sont grands mangeurs ; leurs mets sont composés de poissons secs et d'huile de palmier , qui surnage toujours , et les rend si dégoûtans, qu'il serait impossible à un Européen d'en goûter. Quand ils tuent un mouton , ils mêlent la peau et les entrailles sans les nettoyer dans les ragoûts qu'ils préparent ; ils se nourrissent aussi de serpens , de lézards et de singes qu'ils attrapent.
Les Bagos ne visitent jamais leurs voisins : ils peuvent aisément s'en passer; leur sol fournit abondamment toutes les choses utiles à la vie de l'homme
vraiment sobre ; ils ne conçoivent pas qu'il puisse exister des hommes plus heureux qu'ils le sont, et se croient supérieurs aux autres dans tous les genres. Je n'ai rien pu apprendre relativement à l'opinion qu'ils se forment de la divinité : cependant ils en ont quelque idée ; car lorsqu'ils entendent le tonnerre , ils dansent et boivent au son du tambour, en disant que Dieu se réjouit et qu'ils se réjouissent avec lui1.
Leurs maisons sont grandes et commodes ; plusieurs familles y logent ensemble , et chacune de ces familles couche sur le même grabat; à l'exception cependant du chef, qui a son lit séparé. Les femmes ne mangent jamais avec les hommes ; chacune a son plat et fait son repas en particulier : les garçons mangent aussi séparément. Les hommes sont très -bons nageurs; ils ont des pirogues faites d'un seul tronc d'arbre, qui leur servent à traverser d'une île à l'autre.
Les Bagos ont le teint noir et les cheveux crépus; ils ont l'habitude de se raser le devant de la tête , et laissent croître les cheveux de derrière, qu'ils graissent d'huile de palmier, ce qui les fait ressembler à la laine de mouton.
(1) Quelques personnes de Kakondy qui connaissent les Bagos, m'ont assuré qu'ils prennent pour divinité les premiers objets qui s'offrent à leur pensée, tels qu'une corne de bélier : une queue de bœuf, un reptile , etc. , reçoivent également leur sacrifice.
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Quand les hommes sont obligés d'aller à Kakondy pour leurs affaires de commerce , ils se parent avec un pantalon et un chapeau à l'européenne; et dès qu'ils sont de retour chez eux , ils laissent ce costume pour reprendre la pagne.