CABRA OPPIDUM
Cabra sic satis amplum absque mûris ad pagi modum compositum oppidum , distat à Tumbuto ad flumen Nigrum in duodecimo ferè milliario : hic mercatores ad Gineae aut Melli regnum navigare cupientes , naves conscendunt. Hujus tàm cives quàm œdificia Tumbuti aedificiis atque civibus non admodùm sunt inferiora : hùc Nigritae navigio undique confluere soient. In liac civitate Tumbuti rex judicem quemdam constituit , qui lites inter eos componeret : molestum enim erat tories in anno eam ob causam eô proficisci. Ego hic régis fratrem Abu-Bacr, cognomine Pargama , novi hominem, colore quidem nigrum , caeterùm animo atque ingenio candldissimum. Frequenrissîmi hic exoriuntur morbi, qui rempublicam mirum in modum minuunt. Idque propter ciborum ineptissimam commixtionem : pisces enim lacté , butyro atque carnibus commiscent; estque hic praecipuus ferè Tumbuti cibus.
(i) Recherches sur VJfrique septeiit. etc., pag. i84. H est vrai que cet itinéraire est moins digne de foi que celui du Gheykii Haggy Cassem, traduit par M. Delaporte, dont la date paraît de i8o5, et qui concorde sur plusieurs points avec M. Caillié. Ceux qui ont fait de cette partie de l'Afrique Tobjet de leurs études, reconnaîtront dans le premier des fictions évidentes.
A l'égard de la description des montagnes du Fouta-Dhialon , et du parti que Ton peut tirer des descriptions de M. Gfiillié pour se faire une idée de la configuration du pays , ou des rapports qui existent entre les divers bassins , je dois renvoyer à ce que j'ai dit au § II ( articles 2 et 3 ) ; j'y renverrai également pour la position des différens pays , pompeusement appelés royaumes par les voyageurs ou par les écrivains.
Quoique n'ayant pas reçu du Gouvernement, ni des sociétés savantes, les questions ou instructions qui pouvaient le guider dans ses courses, M. Caillié a beaucoup observé; s'il n'a pu traiter de tels sujets à fond, ou s'il n'a fait que les effleurer, il a du moins ouvert la route à ses successeurs. C'est ainsi que , chemin faisant, il ne perd pas une occasion de parler des mœurs et des usages , des costumes et de la nourriture des peuples; des pratiques religieuses et des superstitions; du commerce et de la navigation; de l'industrie, de l'agriculture, et des habitations ; de la population du pays ; du caractère , de la physionomie et du langage des habitans ; de leurs habitudes guerrières ou paisibles; en un mot, de l'état de la société chez ces peuples encore demi-barbares. On lit surtout avec intérêt le tableau d'une agriculture florissante , d'une population paisible et industrieuse , dans les pays de Kan-kan, Ouassoulo, Baléya, etc. Pou-
ET RECHERCHES GEOGRAPHIQUES. 'iôy
vait-on exiger qu'il approfondît ces questions, ou même espérer qu'il s'en occuperait avec fruit?
Il serait superflu d'exposer ici tous les résultats neufs que nous lui devons , et qui doivent faire excuser la naïveté souvent minutieuse de ses récits ; ils en peignent mieux les difficultés du voyage et les précautions qu'il exige. Les voyageurs futurs ne se plaindront pas de cette multiplicité de détails , monotones , il est vrai , mais propres à les éclairer sur les mesures à prendre pour ne pas échouer dans leur entreprise. Sous ce rapport, notre compatriote aura servi utilement aux progrès des découvertes.
La conformation physique des races et la couleur de la peau ont été notées le plus souvent par notre voyageur. C'est un moyen d'éclaircir des questions enveloppées aujourd'hui d'une grande obscurité; par exemple, H|rigine des Fellatas, comme les appellent les derniers voyageurs anglais. Quels rapports ont-ils avec la grande nation des Foulahs ? M. Cailhé nous apprend que les Touariks s'étendent bien plus loin dans le S. qu'on ne croyait; leurs camps sont assis sur le Dhiolibâ, bien^ ^u-dessus de Temboctou. Il nous fait connaître aussi qu'ils portent un second nom, celui de Sorgous : sur-tout il nous donne, sur la tyrannie qu'exerce contre les paisibles indigènes ce peuple errant et pillard, des renseignemens très-précieux ; le portrait qui] en fait respire la vérité.
A Tégard des idiomes , il est fâcheux que M. Cailiié n'ait pas pu recueillir plus de deux vocabulaires, ayant visité tant de peuplades. Celui de Temboctou n'a que cent vingt mots : on regrette qu'il ne soit pas plus étendu. J'ai déjà dit que les mots de la relation de Denham s'accordent avec lui, mais non pas ceux d'Adams et de Bowdich.
Les notions de commerce ont été recueillies avec soin. M. Cailiié ne manque presque jamais d'indiquer les marchandises indigènes ou étrangères qui sont sur chaque marché, leur prix, et l'espèce des monnaies. Il nous confirme que les marchandises d'Europe parviennent dans l'Afrique centrale; des objets de fabrique anglaise se voient à Djenné comme à Saccatou. Sur le commerce de for de Bouré, le voyageur donne des renseignemens qui paraissent aussi positifs que neufs , et propres à diriger peut-être les^felculs des spéculateurs, ou les efPorts des gouvernemens européens. Nous ne savons encore que vaguement quel est le degré actuel des richesses des mines de Bouré, et la quantité de for qui est maintenant dans le commerce; mais on ne peu* l'évoquer en doute l'abondance de l'or dans ce quartier de l'Afrique. Nous savons de plus positivement que ce riche pays est à cent vingt ou cent quarante lieues en ligne droite des établissemens de la Gambie et du Sénégal. Si Ton pouvait ouvrir un jour une communication directe ,
on éviterait le trajet de Bouré à Ségo, de Ségo à Djenné, de là à Temboctou, puis à Maroc à travers le grand désert; on ferait plus que raccourcir le chemin d'au moins quatre cents lieues en ligne droite^; on échapperait à l'avidité des Maures et des Juifs, qui absorbent îa plus grande partie des bénéfices; on échapperait encore à la férocité des brigands du désert. Avec peu de sacrifices , et en peu de temps , on obtiendrait ce résultat, si Ton voulait y consacrer une petite partie des efforts dépensés en pure perte pour des objets moins utiles. Quoiqu'il arrive, la géographie et le génie des découvertes auront eu le mérite de signaler une source nouvelle de richesses à notre vieille Europe , surchargée de dettes et de population , et prête à succomber sous ce double fardeau, si Ton n'ouvrait bientôt quelques débouchés à son industrie.
S'il était possible qu'on élevât des doutes sur la véracité du voyageur; si fon pouvait supposer que tout ce qui précède laissât encore de fincertitude chez
(1) De Tanger à Temboctou, /t5o iieues en ligne droite-, de Temboctou à Bouré, 200 lieues; total 65o lieues; avec le retour, i 3oo. De Saint-Louis à Gaignon, 110 lieues, de Caignon à Bouré, 120; total 280, et avec le retour, 460: différence en ligne droite, 420, et avec le retour 8/io.
ceux qui, au premier abord, ont manifesté un peu d'incrédulité , les résultats que je viens d'exposer resteraient également douteux: c'est leur importance même qui doit m' engager ici à ne rien négliger pour dissiper les nuages , s'il en existait encore. Je citerai en première ligne , comme un témoin sûr de cette véracité , un manuscrit arabe que Lander reçut il y a deux ans des mains de son maître Clapperton , et que M. Salamé traduisait à Londres, dans le temps même que M. Caillié achevait son entreprise : c'est une description d'une partie du Soudan. On pourrait lire en partie le texte africain , avec la nouvelle carte à* la main, pour les pays communs à cette description et à l'itinéraire , c'est-à-dire, jusqu'à Temboctou. J'ajouterai même qu'elle aurait été complètement inintelligible pour moi, sans le secours de cette cartel L'altération des noms de lieux n'empêche pas de les reconnaître; car plusieurs de ces différences ne proviennent que de la négligence des copies, comme cela me semble évident. Voici l'extrait de ce document curieux, qui était accompagné du plan du Kouara, que traça de sa main le secrétaire ou l'écrivain du sultan Bello. Je mets seulement, selon l'ordre géographique , les différentes parties de la description , extraite comme je l'ai dit.
(i) Voyez la traduction française, par MM. Eyriès et de la Renaudière, tome II, supplément, pag. 298 et suiv.
ET RECHERCHES GEOGRAPHIQUES. 2yi
« La route de Sakkatou au Maséra traverse le Kouara et d'abord un affluent de ce fleuve.
Le Kouara vient du S. au N., de là à TE., puis il retourne au midi.
Il est formé de deux bras : l'un , dit Balio, la rivière noire, venant du Fouta-Djalo; l'autre, dit Ranioii , la rivière blanche , venant de Ségo
A leur jonction, il prend le nom de Couarra, tou jours selon l'écrivain.
Sur le premier est une grande île renfermant la ville de Djéri.
Plusieurs rivières se jettent sur la rive gauche du fleuve.
Au delà est le lac Djebou.
Temboctou est au coude le plus avancé du fleuve : Kabara est à demi-journée de la ville.
Le Maséra est au-delà de la branche venant de Ségo.
Les Touariks occupent le pays le plus voisin de Temboctou au N., etc. »
Je passe sous silence les autres lieux étrangers à la route de M. Gaillié, ou dont il n'a pas parlé.
Ce récit paraît d'abord fort obscur ; mais si on lit avec moi Massina au lieu de Maséra , et Djené ( ou Djenné ) au lieu de Djéri, tout s'explique.
(i) La traduction du document en langue anglaise a joint ici les pays de Fouta-Torou et Darhoz ; ce dernier ne peut-être San-Salvador , comme pense le traducteur.
Or; il a été facile de confondre un noiin sans point (j , avec un j ré. Une sembla'ble erreur, je pense , a été commise au nom de Ba-nioa qu'on a lu Rantou , en prenant un hé sans point j pour un j ré.
Le mot Domhari, montagne figurée sur la carte de l'écrivain fellata , doit être lu en deux mots d'Ounhori, d'après ce qui précède.
M. Caillié nous ayant appris que la position de Djenné est dans une île, on la reconnaît aussitôt dans celle de Djéri, situé en effet à sept journées de Ségo. De même le bras qui, des environs de Ségo , suivant M, Caillié, va rejoindre la branche occidentale à Isaca , explique le Balio et le Banio , qui se rencontrent ( suivant le Fellata), au-dessous de Djéri (ou Djenné ). Notre voyageur n'ayant pas demandé les noms de ces brancbes du fleuve, ils n'ont pas pu venir à sa connaissance/Le Maséra est ici, comme le Massina, à l'occident de Djenné : je remarque qu'en cheminant de Timé à Djenné, M. Caillié n'a pas vu ni entendu parler de la montagne ou de la ville Ounbari, ni de la route allant à Saccatou.
Le lac Debo ou Debou est bien ici à la place où l'a vu M. Caillié, entre Temboctou et le confluent des deux branches (à Isaca) ; il est nommé dans la description arabe Djebou. Le nom de ce grand lac s'écrit sans doute , et je pense qu'on prononce, dans ce mot, le par dhi, comme au Sénégal. A
ce sujet, je remarque que, selon M. Gaillié, le nom de la ville de Djennéest prononcé, dans le pays , d'une manière particulière que V on exprime ici i^ar Dhienné, C'est encore la même chose pour le nom du Fouta- Dhialon, que le traducteur anglais , d'après le Fellata, écrit Fouta-Djalo^. C'est en étudiant ]a nomenclature arabe des lieux riverains du Sénégal que cette observation m'a paru se confirmer de plus en plus ; l'analogie doit la faire appliquer aux contrées voisines. Les marabouts n'avaient à leur disposition que la lettre cljim ^ pour exprimer ce son mouillé , d'une nature particulière , intermédiaire entre le tli anglais et le dj arabe.
Les marigots que M. Caillié a remarqués sur la rive gauche du fleuve, correspondent aux quatre rivières ou canaux appartenant au Maséra ou Masina.
Kabera paraît ici placé au-delà de Temboctou ( en venant de Djenné) : peut-être est-il question d'un autre lieu que Cabra; ou bien Temboctou serait un peu plus à rO. de Cabra qu'on ne fa pensé. M. Caillié, en se rendant à cette ville, a marché droit au N. de la boussole, ce qui la place à i y"" seulement à f 0. de Cabra.
(i) Ce sont des exemples semblables qui m'ont fait adopter, depuis long-temps , le dh ou le gh pour la transcription de plusieurs noms africains, notamment dans le mot Dhiolibâ, indépendamment du sens qu'a le mot Dhioli, que les indigènes lettres écrivent peut-être (3^^. Voyez Remanjues géographiques sur le cours du Sénégal et celui de la Gambie, pag. 10, etc.
Relativement à Baniou, la rivière blanche, je ferai remarquer que M. Caillié traduit aussi de cette manière le mot Bagoé, nom d'un grand affluent du fleuve, venant de Teuté, très-loin au S., mais tombant sur la rive droite , tandis que le Baniou vient de la gauche : il y a donc différence et de nom et de position. Au reste , Goé ( et Koué selon Mungo Park ) signifie en effet hlanç en mandingue. Quant aux mots niou et //o, je ne les vois, dans aucun des vocabulaires de l'Afrique septentrionale, avec la signification de blanc et noir. En ouolof , c'est nioal qui signifie noir.
Le Banimma des cartes ne peut courir parallèlement au grand fleuve, ainsi que je l'ai expliqué plus haut^
Il ne serait pas sans intérêt de comparer avec ce tracé la prétendue carte de Bello lui-même, que Clapperton a rapportée de son premier voyage^. Cinq ou six positions seulement ont traita mon sujet; on y voit, comme dans l'autre, Djenné entre deux branches du fleuve ( nouveau trait de conformité avec notre voyageur ) , et le Massina en est séparé par la branche occidentale. Ici encore, l'r a été substituée à
(1) Cependant j'ai vu quelque part ce nom traduit ^àr rivière noire; le Bânimma est indiqué du côté de TE. comme le Baiio.
(2) The Narrative of travels and discoveries in northern and central ÂJrica, hy major Denham and C. H. Clapperton. London, 1826, p. 109 du journal de Clapperton.
Yn ( et , je le présume, par la même cause ) ; car on y lit Jesni ou Jenri, et Mashira^.
Par défaut de place , Bello a rapproché étrangement Ségo de Massina, et le Fouta de Djenné. La ville de Temboctou (écrite Tonbaktou ) n'est pas mieux placée par l'auguste géographe ; mais il a marqué entre elle et Mashira ( Massina ) , un grand affluent ou embranchement : c'est probablement une des quatre rivières que son secrétaire a figurées dans le même espace , et un des marigots dont M. Caillié a vu fembouchure^. Ainsi, les deux seules cartes indigènes ( si on peut les appeler ainsi ) que nous possédions , et les descriptions récentes de deux Africains , confirment les découvertes de M. Caillié, qui n'en avait aucune espèce de connaissance.
Un second témoignage est celui de Park lui-même. On trouvera , dans les deux relations , des noms semblables pour certains produits indigènes et pour plusieurs instrumens employés dans les arts. Les mots et les noms mandingues sont les mêmes ou analogues dans les deux relations.
(1) Je vois encore le nom de Jerry dans le nom des pays soumis à Moliammed-Labou (Massina, Temboctou, Jerry) : ce mot est-il pour, Jenné?
(2) La comparaison de ces deux cartes africaines avec les récits dlsaaco et d'Amadi - Fatouma , guides de Mungo-Park, offre des résultats qui ne sont pas indignes d'attention : la place me manque pour les exposer.
Dans un article précédent, je crois avoir suffisamment démontré l'accord des observations de M. Gaillié avec celles d'autres voyageurs estimables, MM. Mollien, Watt et Winterbottom et le major Laing. Le récit de la fin du major Laing, recueilli par notre compatriote à Temboctou , et ensuite sur le théâtre même de la catastrophe , loin de contredire ceux qui sont parvenus soit au consul anglais, à Tripoli, soit au gouverneur pour le Roi au Sénégal , en confirme toutes les circonstances importantes*.
Le premier voyage de Clapperton ne nous avait pas appris le nom du prince régnant à Temboctou; on pensait même que l'autorité appartenait en ce moment à une femme ; et quand M. Gaillié nous apprit que le chef suprême de Temboctou était nommé Osman, on ne pouvait concilier ce rapport avec les précédens : mais voilà des lettres du major Laing luimême , arrivées depuis le retour de notre compatriote ; l'une est datée de Temboctou, le 2 1 septembre 1826, et nous révèle le nom du prince actuel; ce nom est aussi Osmân^,
Dans cette même lettre, le major Laing donne à la ville quatre milles de tour; ce rapport confirme la faible population supputée par M. Gaillié. Il ajoute
(1) Voyez Quarterlj B.eview. Voyez aussi Réflexions sur l'état des connaissances relatives au cours du Dhiolibâ, page 27.
(2) Ibidem, page 26.
qu'il a recueilli en abondance des documens sur Temboctou. Si Ton en croit le récit fait par un Maure de Saint-Louis, les livres du major seraient à la disposition d'un certain Saleh , fds de l'iman à Teniboctou ; et suivant un autre , ils sont dans les mains des Touarîks. Le temps nous procurera sans doute quelquesuns de ces matériaux, unique consolation pour une perte aussi déplorable.
La même exactitude se remarque dans les observations de M. Gaillié relatives aux marclies , si l'on prend pour terme de comparaison celles qui se rapportent à des contrées dont la géographie est connue ; ainsi la distance de Fez à Arbate , par Méquinaz , est d'accord avec l'itinéraire de M. Gaillié, sur le pied de trois milles à l'heure.
Tant de motifs de confiance et d'intérêt recommandent assez l'exactitude du voyage, et par conséquent s'étendent sur des résultats que j'ai exposés précédemment; et cependant, fhistoire même de l'entreprise y ajoute encore, s'il est possible, un degré de plus. Le goût de René Gaillié pour les voyages de découvertes annonça de bonne heure sa vocation. Dès son second débarquement au Sénégal, il s'occupa de se familiariser avec la langue des Maures ^ Il ne parlait que de pénétrer dans fintérieur de fAfrique ;
(1) Voyez plus haut, tome l.^'^ , le récit de ses premiers voyages.
c'était son unique pensée; ses ressources s'épuisaient, et en même temps il refusait toute autre occupation , toute autre mission. Cette idée fixe passait pour une manie; rien ne put l'ébranler, pas même les insultes que son habit maure lui attirait de la part des nègres ; il consentait même à passer à leurs yeux pour un fou, et presque un objet de risée. Le manque de secours suffîsans l'ayant réduit à prendre un autre parti, il part pour Sierra-Léone ; il y reste le temps nécessaire pour amasser quelques ressources , et bientôt il part pour le Rio-Nunez : de Ik, il annonce à un ami de Saint-Louis ( en avril 1827) son départ pour fintérieur. On le croyait perdu, et il allait être oublié comme tant d'autres victimes, quand, au bout de dixhuit mois, il se montre tout-à-coup à fautre extrémité de r Afrique, triomphant de tous les obstacles: semblable à un habile naqeur, qui, ayant plongé au sein d'un large fleuve, et après un long intervalle de temps , reparaît subitement sur la rive opposée , quand déjà on pleurait sa perte comme certaine.
A peine a-t-ii quitté les bords du Rio-Nunez et abordé cette nouvelle carrière de peines et de périls , qu'il développe tout-à-coup une prudence consommée et bien au-dessus de son âge : aussi habile à apprécier les obstacles que ferme pour les combattre, il rencontre à chaque pas des embarras croissans ; mais sa sagacité lui suggère des moyens pour chaque nou-
velle entrave. Sans ce sentiment juste des difficultés et des ressources, uni à un courage inébranlable, il n'aurait pas mis à fm et peut-être pas commencé l'entreprise. Quelle heureuse fiction il imagina pour inspirer de la confiance à toutes ces populations ! Ce fil, tout fragile qu'il était, le conduisit par- tout comme par la main. Il supposait avec raison que la renommée de fexpédition française en Egypte s'était répandue dans f Afrique septentrionale : il était naturel qu'un enfant enlevé à ses parens, à fâge de trois ans, et transporté au sein de la France, connût mal sa langue maternelle; il fêtait encore que les bons musulmans lui facilitassent le retour dans sa patrie par la ligne la plus directe, puisqu'il passait pour être sans ressources. Or, cette ligne devait le conduire au-delà du grand fleuve : ensuite , manifestant le désir de se rendre à Alexandrie par mer, il fallait regagner le fleuve, s'y embarquer, et il arrivait à coup sûr à Temboctou ; arrivé au but de son voyage , il devait rechercher la voie la plus prompte et la plus sûre pour atteindre un lieu occupé par des Européens, et les caravanes du Tafilet étaient f occasion qu'il fallait saisir sans hésiter.
Je ne parle pas de tous ses maux à Timé et dans le cours du voyage , ni de ses périls à Tanger, quand déjà il touchait au port; mais de combien d'intelligence et de courage ne fallait-il pas être doué pour
résister à tant d'ennemis et en triompher! Il a fallu ne pas faire une faute ; une seule le perdait sans retour.
Peu de personnes connaissent l'histoire de l'infortuné Antonio Piloti , Espagnol réfugié dans le Maroc par suite des événemens politiques de 1811. Après avoir pris l'habit maure et acquis l'usage de la langue, il vint à bout d'entrer dans la garde de l'empereur de Maroc. Occupé sans cesse du projet d'aller à Temboctou par cette voie , il offrit secrètement ses services au consul de France , M. Sourdeau ; il demandait la protection du gouvernement français : le consul s'était assuré qu'il réunissait les conditions essentielles pour réussir; ces offres ne furent pas acceptées. Cependant, Piloti se préparait chaque jour à son voyage: il semble que rien ne pouvait en arrêter le succès, puisqu'il serait parti comme Maure, et revenu avec une caravane de Maures. A défaut de secours directs de la France, il emportait des instructions de M. Delaporte, notre vice-consul, et celles d'un membre delà Société de géographie , qui allait lui faire passer des instrumens , lorsque tout-à-coup il se trouva impliqué dans les mouvemens politiques de la cour de Maroc. Les Maures et les Juifs, toujours inquiets, soupçonnèrent de sa part quelque secret dessein, et le dénoncèrent comme étant du parti opposé au prince. Son procès ne fut pas long; Piloti fut décapité. Telle est la jalouse défiance de ces hommes avides, contre
ET RECHERCHES GEOGRAPHIQUES. ^Sl
quiconque pourrait tenter , en s' appropriant la connaissance des lieux, de leur ravir quelque partie de commerce de l'intérieur. M. Caillié, plus heureux, ignorant d'ailleurs cette aventure, n'est pas resté assez long-temps exposé aux soupçons des gens du Maroc pour être découvert , ou il a su s'y soustraire à force de prudence et de sacrifices. Il a prouvé , par le fait, qu'un Européen peut traverser le grand désert tout entier et tout le nord de l'Afrique. , Aussitôt après l'arrivée des lettres que je reçus de M. Delaporte et de M. Caillié lui-même , qui annonçaient son apparition à Tanger, des doutes s'élevèrent en moi, et je rédigeai sur-le-champ une série de questions qui devaient servir d'épreuve, notamment sur la langue parlée à Temboctou , les usages du pays, les productions naturelles , la nomenclature et la distance des lieux, etc. : mais , en attendant, je comparai attentivement les deux lettres, et j'y trouvai des résultats si conformes aux notions les plus certaines de la science, que je me décidai à publier, le jour même, la nouvelle du voyage à Temboctou. Elle trouva plus d'un I incrédule, et je m'y attendais. J'engageai le voyageur, débarqué dans l'intervalle à Toulon, à mettre sans retard par écrit tous ses souvenirs sur le sujet des questions que je tenais prêtes pour son arrivée ; mais il y avait, d'avance, en grande partie répondu. Le ' jour même de son arrivée, il me fit voir un journal de
voyage, complet et suivi, depuis le 19 avril 1827 jusqu'au 21 septembre 1828, en me disant modestement : « Je ne sais pas si je puis répondre à toutes les « questions; voici mes notes. » lime fit voir une partie des notes originales, écrites au crayon, sur les lieux mêmes, en même temps que les cahiers qu'il avait écrits et complétés pendant son séjour à Tanger et à la quarantaine , quoique accablé par une fièvre ardente. Il me montrait aussi les cordeaux qui lui avaient servi à mesurer l'ombre méridienne à Temboctou et en d'autres endroits, quelques fragmens de plantes rapportés de l'intérieur, des vocabulaires , enfin des esquisses naïves de la ville de Temboctou. Si j'avais pu conserver quelques doutes devant tant de témoignages la construction que je fis, dès le lendemain, de toutes les routes du voyageur, aurait suffi pour les dissiper, car je découvris que les observations étaient suivies et continuées sans lacune , et que leur enchaînement produisait un résultat concordant avec les données acquises.
Il me restait à faire partager ma conviction aux savans et à la Société de géographie; ce nouveau succès ne se fit pas attendre pour M. Gaillié\ et il obtint une
(1) Dès le 8 octobre il était en France, cinq mois après son départ de Temboctou; il faut déduire de ce temps le séjour forcé qu'il a fait dans le Maroc. La Société de géographie le couronna en assemblée générale le 26 décembre 1828, sept mois seulement après avoir quitté Temboctou.
glorieuse récompense, bien justement méritée. Son exemple rendra la confiance aux esprits découragés partant de catastrophes ; il ne peut qu'enflammer le zèle des hommes passionnés pour la gloire et les progrès des sciences géographiques.