PREMIÈRE PARTIE DU VOYAGE
La ligne de route, dans la première partie du voyage, s’appuie essentiellement sur Timbo. Ce lieu est très-digne d’attention sous le rapport de la géographie physique, autant que sous le point de vue des relations des Européens avec f Afrique. Les Anglais font toujours considéré comme une position importante pour le commerce ; mais il ne mérite pas moins d’être étudié comme le point culminant de cette partie du continent. Il est heureux que plusieurs voyageurs
aient fait des efforts pour déterminer sa situation géographique. Le major Laing lui a assigné définitivement la latitude de io° 26' N. et la longitude de 12° 54^ O. de Paris ; il reste à connaître sa hauteur abscdue au-dessus de la mer. Je ne pouvais établir la route de M. Caillié sur une meilleure base ; et c’est aussi ce que j’ai fait, au moyen d’une direction que le voyageur a connue, étant au village de Dité. Là, les habitans lui ont dit que Timbo était à deux journées dans une certaine direction, sur laquelle il a ensuite appliqué la boussole , et il a reconnu cette direction pour être le S. E. i/4 S. Or, ainsi que nous le verrons ( et c’est une remarque générale dans l’intérieur de l’Afrique ) , les habitans ne se trompent pour ainsi dire jamais sur la direction des lieux; leur exactitude sous ce rapport est surprenante ; c’est l’effet d’une habitude et d’un tact particuliers.
Secondairement, j’ai assujetti la ligne de route à la position de la ville de Labé , que l’on connaît assez bien, mais avec moins de certitude que Timbo, Or, étant près de Téléouel, le voyageur apprit que Labé restait au N. E. i/4 E. à deux journées. Une autre confirmation résulte de la position de Cambaya , par rapport à Timbo, qui, d’après les indigènes, reste à fO. S. O. à deux journées de ce bourg. Ainsi voilà cinq points bien fiés entre eux , savoir , Téléouel , Labé, Dité, Timbo et Cambaya, formant un en-
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semble dont Timbo est le point d’ appuis D’après la nature de ces données, je n’ai pas^ hésité à y assujettir la route depuis Kakondy ; et il en résulte que l’heure de marche a été d’un peu plus de trois milles anglais ; ce qui , pour le commencement du voyage , n’a rien de surprenant.
Quoi qu’il en soit, la construction dè la route n’a subi , sur la carte itinéraire , aucune réduction ni modification, et je me suis borné à dessiner, aussi exactement que l’échelle l’a permis, tous les angles de cette ligne , les rivières qu’on a traversées ou aperçues, les dilïérentes élévations du sol, avec l’estime qu’en a faite le voyageur; enfin, tous les accidens du terrain , qu’il a notés avec attention.
A trente-deux milles de Kakondy, est une belle rivière du nom de Tankilita , qui a beaucoup de rapport avec le nom de Tingalinta , écrit sur plusieurs cartes à la même distance^; mot qui se prononce peut-être’ Tenkalita : c’est le même que le Rio-Nunez , selon les habitans; ce ruisseau, qui coule au nord, ne serait, dans ce cas , que forigine ou le principal affluent du Rio-Nunez.
( 1 ) Les deux journées de distance en pays de montagne sont évaluées nécessairement chacune à moins de dix-huit milles géographiques.
(2) Voyez entre autres la Sénégamhie , pour sei'vir à la nouvelle Histoire (jènèrale des voyages de M. JVulchenaer etc. ^ par M. Dufour, 1 828.
D’autres ruisseaux ou rivières , tels que le Bangala , le Doulinca et le Kakiriman , large rivière voisine des hautes montagnes d’Antégué , coulent au contraire vers le sud. Le sol est granitique dans cet espace et au-delà : les montagnes sont très-hautes et escarpées ou à pic; des chaînes, toujours plus élevées, se succèdent ; il y a de ces montagnes qui ont deux mille pieds. Tout ce pays, voisin du Fouta-Dhialon, est comme hérissé d’obstacles et très-dilFicile à franchir ; et cependant des hommes et des femmes , chargés pesamment sur la tête , le traversent avec facilité. Une de ces montagnes, le Tourna, fait la limite entre flrnanké et le Fout a ; au-delà est le Cocoulo, large rivière très-rapide, dont le lit s’écoule sur des cataractes. On arrive ainsi au Bâfin^y le bras principal du Sénégal : il paraît que sa source est à l’O. de Timbo, et qu’il prend son cours à l’O. et au N. ( et non pas à TE. ) ; du moins c’est ce qui me semble résulter du nouvel itinéraire. D’ailleurs le cours au N. E. du Tankisso , qui appartient au bassin du Dhiolibâ, confirme cette opinion^.
Ensuite on descend dans de vastes plaines trèsfertiles, qu’arrose le Tankisso, large rivière s’écoulant sur un lit escarpé, avec le Bandiégué et d’autres
(1) Dans le travail très-estimable de M. Dufour sur la Sénégambie, il me semble que l’auteur s’est astreint trop scrupuleusement aux détails de la route de M. Mollien , précieuse d’ailleurs pour l’ensemble.
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moins considérabies , jusqu’à ce qu’on arrive au grand deuve de cette partie de l’Afrique, le Dhiolihâ.
En sortant du Soulimana^ le fleuve se dirige au N., ainsi que je l’ai dit plus haut d’après le major Laing; mais ensuite il se porte à l’E. Ce coude est précisément donné par une distance du nouvel itinéraire. On y voit que le fleuve passe à une journée au S. de Saraya. Cette direction concorde parfaitement avec la carte du voyage de Laing au Soulimana, ce qui confirmerait au besoin la position de Saraya et le tracé que j’ai fait de la route. On sait que la hauteur absolue de sa source au - dessus de la mer, est, selon le major Laing, d’environ seize cents pieds', ou cent trente de plus que la source de la Rokelle.
C’est à Couroussa , dans le petit pays d’Amana , que le voyageur l’a traversé. Il avait déjà, encore si près de sa source, une largeur de neuf cents pieds, et une vitesse médiocre de deux miHes et demi. L’Yendan, large rivière, s’y jette à peu de distance de ce point, et il reçoit plus loin le Milo , venant de la ville de Kan-kan , et le Sarano , qui arrose les riches plaines du Ouassoulo. En continuant de laisser le Dhiolibâ à sa gauche, et de s’avancer vers l’E., le voyageur arrive à Timé.
(i) Les Mandingues placent le Couranco là où le major Laing place le Soulimana , c’est-à-dire qu’ils prolongent le Couranco au N O. , vers les sources du Dhiolibâ. Voyez plus bas.
La déterminatio’n du point de Timé résulte de deux données : l’une , que la marche a été la même dans tout le trajet, depuis Kakondy ; la caravane était de la même force; et si le pays est moins montagneux, les voyageurs étaient plus fatigués, ce qui établit une compensation : l’autre condition est fournie par la hauteur méridienne du soleil, observée deux fois à Timé , au moyen de la longueur de l’ombre. Quelque imparfaite que soit cette observation , il est permis d’y avoir égard, quand elle coïncide avec les données de f itinéraire ; je reviendrai bientôt sur ce point.
En terminant l’examen de cette première partie de l’itinéraire , je ferai quelques remarques sur la situation du pays, qui paraît être le lieu du partage des eaux dans cette partie du continent africain. La première grande ligne de partage est celle qui sépare les eaux de la Sénégambie de celles du Soudan. Les montagnes qui la forment , autant qu’on peut les connaître, ont leur nœud à Timbo, et leur distinction' est nettement tranchée. Les unes versent au N., les autres à l’E. , et il est remarquable que les divisions de pays ou d’états correspondent aux régions physiques. Ainsi le pays appelé Foata-DMaloiij Timbo et ses montagnes sont l’origine du Rio-Grande, de la Gambie, de la Falémé, du Sénégal, etc. Le Soulimana et ses montagnes sont la source du Dbiolibâ,
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d’un côté, et celles de la Rokelle et du Mungo, de l’autre.
Du revers des montagnes du Fouta-Dhialon sortent des alïluens duDhiolibâ, tels que le Tankisso ( car ce ne peut être un bras du Sénégal , comme on l’a dit à M. Gaillié ) : le lieu d’où il sort n’est pas éloigné de Timbo, et du vrai point de partage entre les bassins du N. et de l’E. Ainsi, nous avons une connaissance approximative du relief du pays , laquelle présente un ensemble satisfaisant, où tout paraît s’enchaîner d’une manière naturelle. Les observations de M. Gaillié y auront contribué pour beaucoup.
Outre la ligne de partage dont je viens de parler, il y en a une autre qui sépare les eaux de la Sénégambie de celles du Timannie ; elle résulte de l’examen attentif des marches de M. Gaillié. Il a traversé en effet deux rivières notables : l’une, le Kakiriman, qui a soixante-dix à quatre-vingts pas de large; l’autre, le Gocoulo, qui en a quarante- cinq; toutes deux trèsrapides. Il les a vues versant à sa droite, c’est-à-dire au S., dans le bassin du Timannie b Au-delà, c’està-dire après Popoco, toutes les rivières qu’il a franchies versaient à gauche et vers le N., dans la Sénégambie. Ainsi, entre la route de M. Mollien et celle
(1) Toutefois les ruisseaux les plus rapprochés de Kakondy versent au N. dans le Rio-Nunez-, mais leur cours est très-petit; peut-être aussi quelques-uns des suivans coulent-ils vers le Rio-Grande,
de M. Caillié , il doit y avoir une crête très-élevée , dirigée à-peu-près du N. O. au S. E. et passant près de l’intersection des deux routes.
Les noms des pays traversés par M. Caillié dans la première partie de son voyage, mériteraient un. examen particulier. D’après la description circonstanciée du BaléyŒy il me paraît que le major Laing a placé sur sa carte un village de Beilia là où il aurait dû indiquer et où est en effet le pays de Baléya. Le Firia des cartes est le même que le Fryia ou le Firya de M. Caillié ; le Sangaran est à-peu-près où on l’a placé dans les cartes récentes, mais sur les deux rives du fleuve. Quant auCouranco, si l’on a bien informé M. Caillié , il se prolonge beaucoup au N. O., tandis que îe major Laing le restreint à l’intervalle des rivières de la Rokelle et de la Gamaranca dans le S. Ce pays toucherait, à ce qu’il paraît, au Baléya et au Soulimana/ C’est dans le Kissi qu’est la source proprement dite du Dliiolibâ, au midi de Couranco, selon M. Caillié ( ou du Soulimana, selon le major Laing). Ainsi toute la dissidence des deux voyageurs se réduit à la prolongation du pays de Couranco; mais les limites de ces petits royaumes sont-elles bien déterminées, et les indigènes sont-ils eux-mêmes bien d’accord sur des frontières que la violence déplace à chaque moment.^ On voit sur plusieurs cartes les noms de Sangala et de Couronia non
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loin de Gouranco et Sangara. Je pense qu’il y a ici double emploi, comme il y en a tant d’autres exemples en géographie, soit par la diversité des orthographes , soit par la négligence des transcriptions. Couronia ne vient-il pas de Couronca ( Gouranco ) ? Sangala, par la fréquente mutation de l’r en / , ne vient-il pas de Sangara? Le Ouasselon, ou bien Ouassoulo, doit être beaucoup rapproché de l’Océan: cela résulte incontestablement des marches de M. Gaillié ; et déjà, cet exemple fait pressentir ce qui a lieu par rapport au cours du Dhiolibâ et à tous les pays qu’il traverse. Ce fleuve ayant aussi été supposé trop à l’E. de trois à quatre degrés , il en est résulté qu’il a fallu alonger toutes les distances pour couvrir l’espace entre lui et Timho, et les constructeurs de cartes ont, pour ainsi parler , délayé dans cet espace les noms de pays et de lieux, écarté l’une de fautre toutes les positions, puis transformé des hameaux en villes et des villes en royaumes. Iis ont trop, négligé de remarquer l’habitude commune à presque tous les voyageurs, savoir, de prolonger les distances par une estimation exagérée , et de faire abstraction des coudes fréquens , des inflexions continuelles des lignes de route : double motif qui a trop fait reculer dans l’intérieur des terres une multitude de pays bien plus près de la mer qu’on ne le croît. Ce manque de critique dans la rédaction des itinéraires ou dans la construction de ces itinéraires
ET RECHERCHES GEOGRAPHIQUES. igo
sur des cartes , n’est pas une nouveauté en géographie : les anciens en ont donné maint exemple, et les cartes dressées d’après les positions de Ptolémée sont presque toutes entachées de ce défaut; je ne citerai pour exemple que l’ Arabie. Mais je termine cette courte digression, dont le sujet ferait presque la matière d’un livre aussi utile qu’instructif. Je passe aussi sur plusieurs noms de pays que M. Gaillié nous apprend à connaître , et qui figureront dans la carte d’Afrique pour la première fois , et , à plus forte raison , sur les noms déjà connus, dont un témoignage authentique vient confirmer l’existence.