‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 4)Chapitre 4 sur 56 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Description d’el-Fez, — Marchés, monumens, jardins, police. — Méquinaz. — Le voyageur ne peut y obtenir l’hospitalité. — Bras de mer appelé Sho — Arbate ou Rabat, l’ancienne Salé. — Visite à l’agent consulaire. — Le voyageur évite le camp de l’empereur de Maroc. — Il écrit au vice-consul M. Delaporte. — Larache. Il arrive à Tanger le 7 septembre, presque mourant, exténué par la fatigue , la misère et la fièvre. — Réception généreuse de M. Delajjorte. — Anxiété du voyageur. — Il est introduit de nuit et caché dans le consulat. — M. Delaporte obtient du commandant de la station navale de Cadix, un bâtiment pour le transporter en France.

El-Fez, ainsi nommé par ses habitans, est désigné sur les cartes sous le nom de Fez : c’est une grande ville de l’empire de Maroc , dont elle était anciennement la capitale. Elle est située dans une sorte d’entonnoir, formé par de hautes montagnes, bien boisées , d’où descendent plusieurs gros ruisseaux qui arrosent la campagne et fournissent la ville de trèsbonne eau; dans toutes les mosquées il y a des jets d’eau, et, dans plusieurs rues, des fontaines destinées à désaltérer les passans. On y remarque plusieurs moulins à eau pour moudre les grains. La ville doit avoir

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quatre milles détour, autant que j’ai' pu le juger en l’examinant du haut d’une montagne; elle s’étend de i’E. à rO. Elle est entourée d’un double mur en brique, bienfait, ayant de distance en distance des pignons qui lui servent d’ornement; il peut avoir douze à treize pieds d’élévation. On entre par une grande porte, d’une régularité de construction qui m.’a étonné ; elle forme un arc de triomphe, sous lequel je vis établis beaucoup de marchands de comestibles.

Dans l’enceinte du premier mur , il y a quelques jardins et de petites maisons basses; c’est ce qu’on appelle les faubourgs : j’y ai remarqué des fabriques de faïence et de tuiles. Les maisons , à terrasse , comme celles de Temboctou, sont toutes construites avec des briques bien faites et cuites au four ; elles ont en général un étage au-dessus du rez-de-chaussée, et ne reçoivent d’air que par une cour intérieure : la bâtisse n’en est pas très-correcte : de petites fenêtres, carrées et bien grillées , donnent sur la rue ; à l’extérieur, ces maisons, toutes blanchies à la chaux, sont mal entretenues. Les rues sont pavées, mais étroites, tortueuses, sombres, et de la plus grande malpropreté ; j’y ai vu, dans quelques endroits , des chiens et des chats morts depuis long-temps , qui^ exhalaient une odeur infecte.

Ces rues ne sont que de longues galeries couvertes par des treilles ou de la maçonnerie , ce qui empêche

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l’air d’y circuler, concentre les mauvaises odeurs , et rend la ville très-malsaine.

On fabrique à Fez des couvertures de laine et de la poudre à canon; il y a des ouvriers qui font les charrues et des pelles de bois pour travailler la terre ; on y voit encore des serruriers, couteliers, cordonniers , tailleurs, maçons , armuriers : les forgerons ferrent les chevaux.

Les fusils du pays sont bien loin d’atteindre à la perfection des nôtres. Dans la plupart des quartiers, on trouve des boutiques garnies de toute sorte de denrées sèches et autres, comme pain, viande, beurre, pâtisserie , fruits et légumes : les voyageurs qui n’ont pas de connaissances dans la ville, n’ont d’autre moyen de se nourrir que, celui d’acheter à ces boutiques, et d’aller prendre leur repas à la mosquée ou au fandac , car on n’y trouve pas d’auberges. Il se tient tous les jours un marché où un grand concours d’étrangers viennent de très-loin vendre leurs denrées ; on y apporte du Tafilet beaucoup de dattes et de cuir tanné ; les babitans des montagnes l’approvisionnent de miel et de cire : on fabrique avec cette dernière de la bougie pour la consommation intérieure , et dont il se fait des envois considérables aux villes maritimes.

Pour la sûreté des boutiques, on lâche toutes les nuits des chiens dans les rues du marché; ces animaux, dressés exprès, font leur service avec une telle

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ardeur, que si des hommes couchés à proximité ne les surveillaient pas , ils dévoreraient les passans que le hasard ou quelque affaire conduirait vers le lieu confié à leur garde.

Il n’y a à Fez aucune espèce de monument curieux qui rappelle l’ancienne splendeur du pays et ia magnificence des vainqueurs de l’Espagne. On y . compte beaucoup de mosquées, qui toutes sont surmontées d’une tour caiTée, d’environ cent pieds d’élévation, sur laquelle on arbore un pavillon blanc au moment de la prière. J’allai, accompagné du bon nègre de Méquinaz , en visiter plusieurs : ce sont de grands bâtimens carrés longs , où il y a plusieurs galeries formées par des arcades assez bien faites. Celle que les Maures nomment Mouladrib ( peut-être du nom de son fondateur) m’a paru mériter seule une attention particulière; c’est ce qu’il y a de plus beau dans la ville : fintérieur en est très - bien soigné ; elle est pavée de petits morceaux de faïence de différentes couleurs , bien vernis , taillés et arrangés avec goût pour former des dessins ; le pourtour des murs, jusqu’à deux pieds et demi d’élévation, est de même revêtu en morceaux de faïence : les arcades qui soutiennent la voûte sont beaucoup mieux travaillées que celles des autres mosquées; j’en ai remarqué deux soutenues par des piliers de marbre bien sculptés; les autres sont faites en briques enduites de chaux; le toit, en pignon, est

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couvert de planches peintes en jaune et en rouge : une large bande d’un beau jaune, imitant bien la dorure, décore le pourtour du toit. Au milieu de la mosquée, on voit une espèce de sanctuaire où est dressé un petit autel, recouvert d’un drap brodé à fleurs d’or, et entouré de plusieurs lampions et flambeaux, avec un assez joli lustre suspendu à une coupole dorée: une multitude de lampes aussi suspendues sont disséminées dans le temple , pour éclairer les fidèles.

Une très-belle fontaine , placée dans une jolie cour intérieure , sert à désaltérer les étrangers qui tous les jours viennent dormir là au frais.

On ne trouve à Fez ni auberges ni bôtelleries ; il n’y a que des fandacs pareils à ceux dont j’ai déjà parlé. Les voyageurs qui ont des bêtes de somme y vont coucber par terre à côté d’elles , et sont obligés de se pourvoir de fourrage et d’orge pour les nourrir. C’est ordinairement à la mosquée qu’ils vont prendre leurs repas; ils y passent la majeure partie du jour, et ils y dormiraient, si on voulait le leur permettre. Les propriétaires de fandacs reçoivent six félusses par tête de bétail ; ce qui représente une valeur de deux sous de France.

Hors de la ville, sur deux montagnes qui la dominent, on voit deux petits forts avec des embrasures; mais il n’y avait pas de canons : l’un est situé à-peu-

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près au S. E. , et l’autre au N. O.; j’ai remarqué que, dans celui du N. O. , il y avait des prisonniers.

Les environs de la ville , à deux ou trois milles à la ronde , sont bien cultivés ; il y croît beaucoup d’oliviers , de liguiers , des cactus , des vignes , des poiriers et des pommiers; près de ses murs sont des mûriers qui s’élèvent très-haut. J’ai vu des jardiniersfleuristes qui vendaient au marché plusieurs espèces des mêmes fleurs qui ornent nos parterres en France. A quelque distance de la ville, on voit quantité de petits mausolées où reposent les cendres des chérifs les plus distingués

Quatre magistrats et autant d’adjoints sont chargés de la police ; le gouvernement est confié à un hacha ; la garnison se compose de cinq mille soldats à la solde du sultan. On compte environ vingt mille hahitans , qui sont ou marchands ou ouvriers ; ils font un grand commerce d’étofles d’Europe , qui s’exportent au Tafilet et à Temboctou, ainsi que dans les pays montagneux des environs.

Le là août , à sept heures du matin, je sortis du fandac, et je traversai la ville , mon sac de cuir sur le dos. Après avoir monté une longue rue, j’arrivai à la porte de fO., où je louai une mule pour me conduire à Méquinaz. Après avoir fait quelques petites provisions de route , nous quittâmes la ville , en nous

dirigeant à l’O. N. O., sur un sol uni, composé de très-bonne terre , qui cependant est peu cultivée. Je remarquai beaucoup de tentes d’Arabes nomades campés auprès d’une petite rivière formée par les ruisseaux qui arrosent les environs de Fez. Des deux côtés du chemin , on voit des montagnes peu élevées et très-arides ; la route est inégale *, nous traversâmes plusieurs ponts assez bien construits.

Vers deux heures , nous nous reposâmes sous un pont, où nous étions à l’abri du soleil. Nous avions avec nous deux femmes, qui, n’étant pas surveillées, ne se voilaient qu’à demi; elles étaient très-blanches, et assez jolies : j’en avais une en croupe sur ma mule; je présume que les attentions que j’eus pour elle lui furent agréables, car elle m’offrit une tranche de melon et un morceau de pain , que j’acceptai avec plaisir. Nos jolies voyageuses, apprenant que f empereur était parti pour Piabat, retournèrent à Fez; et je continuai seul ma route avec mon guide. Nos mules marchaient bon train, et j’estime que nous faisions quatre milles à f heure.

A cinq heures du soir,, nous arrivâmes à Méquinaz; les rues de cette ville sont aussi sales et aussi étroites que celles de Fez. J’allai dans un fandac demander la faveur de coucher dans une écurie, grâce qui me fut refusée assez grossièrement par le maître. Je sorùs aussitôt de ce lieu, où Ton exerçait si mal

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l’hospitalité due aux étrangers malheureux, et j’allai me réfugier à la mosquée, asile des infortunés : j’espérais pouvoir y reposer en paix jusqu’au lendemain; mais, hélas! je me trompais. Vers dix heures du soir, un vieux haouâh (portier) vint auprès de moi, et, me poussant rudement avec le pied, me dit d’une voix rauque de me lever et de sortir: qu’il voulait ferrner la porte. Je lui représentai que j’étais étranger, ne

sachant où aller; je le priai de me laisser passer la nuit dans cette enceinte : mais, sans avoir égard à ma situation , il me ht sortir de la mosquée. Je ne devais pas m’étonner de cette conduite : dans cette partie de l’Afrique, comme dans d’autres pays plus civilisés , on ne distingue les hommes qu’à leurs habits ; et je dois avouer que les miens ne parlaient pas en ma faveur. Mais je pensais qu’il eût été très-imprudent de mettre plus de recherche dans ma mise : avec mes haillons je n’attirais rattention de personne; ces livrées de la misère étaient un voile dont la prudence me conseillait de demeurer enveloppé.

J’avais quelques pièces d’argent , et quatre boucles en or , venant des mines de Bouré ; mais il eût été dangereux de les montrer. Je pris donc mon sac sur mes épaules , et je sortis de la mosquée, ne sachant où aller reposer mon corps malade et exténué de fatigue. Je me promenai un moment dans les rues , réfléchissant à f abandon dans lequel je me trouvais ;

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le souvenir des humiliations , des fatigues et des privations que j’avais éprouvées, le sentiment de celles que j’éprouvais encore, m’accablèrent; je ne pus , en songeant à mes maux , m’empêcher de verser quelques larmes Qu’on pardonne cette faiblesse à la

cruelle position dans laquelle je me trouvais; c’était au moment où je me croyais arrivé au port, que je courais le plus grand danger de faire naufrage. Le cœur navré par ces réflexions, j’allai me réfugier sous la boutique d’un marchand de légumes , qui d’abord, me prenant pour un Berber , ne voulait pas souffrir mon voisinage : lorsque je lui eus dit que j’étais Arabe, il me laissa tranquille; je me couchai par terre , la tête appuyée sur le sac de cuir où étaient mes notes, et je dormis un instant; mais bientôt le froid me réveilla, et je ne pus retrouver le sommeil pendant le reste de la nuit.

Le 1 5 août, à six heures du matin, ayant hâte de sortir de cette ville , je me mis en route à pied, avec mon sac sur le dos , pour aller à Rabat , n’ayant que trèspeu de provisions pour me soutenir en chemin.

En sortant de la ville , je cotoyai quelques jardins et plusieurs carrés de chanvre assez bien cultivés. Je ne tardai pas à m’apercevoir qu’il me serait impossible de marcher jusqu’à Rabat, car mes jambes ne pouvaient plus me porter, et la douleur que j’éprouvais à la rate augmentait avec la fatigue. Je m’arrêtai un

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moment auprès d’un mur, pour réfléchir au pai'ti que j’avais à prendre; ce fut celui de retourner à la ville. Ayant tiré ma bourse de mon sac, je vis avec peine quelle avait beaucoup diminué ; j’y pris quelques shillings, que je me proposai de changer à mon retour à Méquinaz , pour me procurer une monture. Par inadvertance, je posai mon couteau et ma boussole de poche à côté de moi , et je les oubliai, ce qui me causa un très -grand chagrin lorsquege m’en aperçus; de la ville je retournai pour les chercher, mais j’eus la douleur de ne pas les retrouver. Gomme je rentrais , je vis une foule de Maures à la suite de plusieurs Espagnols qui avaient fait naufrage sur la côte ; ils étaient escortés par quelques soldats armés de bâr tons pour écarter la foule qui cherchait à s’approcher ; on les conduisait à f empereur: je remarquai avec plaisir qu’on ne les maltraitait pas. Un Juif parlant espagnol leur servait d’interprète. Je les suivis un instant; mais ne pouvant pénétrer jusqu’à eux, je retournai vers le marché, et m’assis à la porte d’un barbier , qui , me voyant un air souffrant , me demanda ce qui me faisait mal et qui j’étais : je lui débitai mon histoire; il y ajouta foi, comme tous ses compatriotes. Lui ayant fait part de fintention où j’étais de louer une monture pour me rendre à Rabat, dans fespérance de voir fempereur et de lui demander des secours pour me rendre dans ma patrie, ce

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bon barbier m’engagea à mettre mon sac dans sa boutique , et me promit de voir les muletiers , et de m’aider auprès d’eux à me procurer ce que je desirais.

Dans le cours de la journée, j’allai visiter les fandacs ; j’y rencontrai un homme du Tafilet, qui me proposa de me louer un âne pour me porter à Rabat : je l’emmenai chez le barhier, et nous convînmes ensemble du prix , qui fut fixé à une piastre trois quarts ; je lui remis des arrhes , et j’attendis au lendemain pour partir. Dans la soirée, j’achetai quelques fruits et du pain pour mon guide et pour moi.

Le 1 6 août , à six heures du matin , j e montai sur mon âne, non sans le secours de mon guide, car j’étais si faible que je ne pouvais monter seul; nous fîmes route au N. environ une heure, puis nous tournâmes au N. O. jusque vers neuf heures du matin, La route est entrecoupée de petits monticules , et tourne un peu au S. Vers deux heures, nous fîmes halte à l’ombre d’un zizyphus lotus, pour laisser passer la grande chaleur : à trois heures, nous nous remîmes en route au N., jusqu’à quatre heures et demie; puis nous nous dirigeâmes au N. O. En chemin., nous rencontrâmes un cavalier dont le cheval venait de mou-

rir : cet homme était dans le plus grand embarras , car, outre le désagrément de se trouvera pied, il avait' encore sa selle à transporter jusque dans un lieu habité : mon guide eut pitié de sa situation, et mit la

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selle derrière moi ; ce qui me convint beaucoup , car j’étais si faible que j’avais peine à me soutenir, et cette selle me servait de dossier.

A six heures du soir, nous arrivâmes près d’un qros ruisseau qui coule au S. S. O. , puis à î’O.; nous nous y arrêtâmes pour nous désaltérer. J’avais eu la fièvre pendant presque toute la journée , qui avait été d’une chaleur accablante ; je me couchai pour me reposer un peu. Pendant cette halte , le Maure , à qui le cheval qu’il venait de perdre n’appartenait pas , fit rédiger un procès-verbal par un chérif : celui-ci m’interrogea comme toutes les autres personnes qui avaient été témoins de l’événement ; et sur notre déclaration, il écrivit f acte qui devait attester que le cheval avait succomhé sans qu’il y eût de la faute du cavalier.

Au coucher du soleil , après avoir mangé quelques figues que nous donnèrent les Berbers , nous continuâmes notre route au N. jusque vers huit heures du soir , que nous trouvâmes un camp où il y avait une tente servant de mosquée, et destinée aussi à recevoir les voyageurs; nous nous y rendîmes, et les habitans du camp nous apportèrent à souper. Cet endroit est couvert de plantes épineuses.

Le ly, à deux heures du matin, nous quittâmes ce camp hospitalier ; nous eûmes pendant une demiheure une trentaine de chiens à notre suite, qui ne cessaient d’aboyer, et mordaient même nos mon-

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tures. A cinq heures, nous tournâmes au N. O.; nous marchions sur un terrain très-uni, et couvert d’une belle végétation. Vers huit heures du matin, on fit halte l’espace d’une heure auprès d’un puits, où nous déjeûnâmes avec du pain frais et. des melons d’eau que nous avions trouvés dans les champs. Après ce champêtre repas , nous bûmes d’assez bonne eau que nous puisâmes à la main , car le puits était peu profond. Nous continuâmes notre route au N. O. : à onze heures , la chaleur étant très-forte , nous fîmes encore halte sous une belle touffe de figuiers, où se trouvaient plusieurs voyageurs endormis; nous y restâmes jusque vers midi. Mon guide était assez complaisant ; il avait égard à mon état de souffrance. Après avoir pris un peu de repos , nous fîmes route dans la direction du N. O., jusque vers trois heures du soir, que nous prîmes l’O. S. O. ; nous marchions sur un sable mouvant. A deux heures et demie, on s’arrêta dans un camp de soldats qui allaient rejoindre f empereur ; ils avaient dressé leurs tentes près d’un bras de mer, que mon guide me dit se nommer Sbo^. A mon grand étonnement, il régnait dans le camp un assez bon ordre : des sentinelles étaient placées à quelque distance les unes des autres ; mais elles dormirent toute la nuit ;

(i) C’est la rivière appelée sur les cartes Sebou, dans laquelle la mer remonte.

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les chefs logeaient sous de belles tentes , ayant un factionnaire à la porte , et les soldats en dehors. Les femmes des campagnes voisines leur apportaient du pain.

Le 1 8 , à trois heures du matin , nous nous mîmes en route , en traversant le camp , où tout le monde dormait encore ; cependant un soldat qui se réveilla en sursaut, s’écria , Quiva-là? Nous continuâmes sans nous arrêter. Un peu plus loin, nous rencontrâmes l’avant-garde, aussi endormie; au bruit que nous fîmes, ceux qui la composaient se réveillèrent, et nous demandèrent où nous allions et qui nous étions : sur notre réponse , ils nous permirent de passer au milieu d’eux ; il n’y avait pas d’autre chemin , et il fallait passer sur un pont. Nous marchâmes au S. O. sur une belle route ; le terrain est composé de sable de couleur grise , et de nature fertile. A huit heures du matin , nous fîmes halte pour prendre un léger repas , composé de pain et de quelques noix achetées à Méquinaz , et nous mangeâmes paisiblement auprès d’un puits. Nous continuâmes notre route au S. O. , sur un sol semblable à celui de la veille, et nous arrivâmes auprès d’un bras de mer qu’il nous fallut traverser pour arriver à Rabat ; j’y vis plusieurs navires portugais. Les environs de Rabat ont des champs cultivés et beaucoup de vignes.

Dès que nous fûmes entrés dans la ville , j’allai avec

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mon guide aufandac, où je me reposai un moment, ensuite je sortis pour me promener dans la ville , et tâcher de découvrir la demeure du consul de France; car je supposais qu’il y en avait un. Je tenais à la main quelques shillings, afin de parvenir, sans me compromettre , à trouver la maison consulaire. Je priai plusieurs Maures de me les changer, bien persuadé qu’ils ne le feraient pas ( car ils sont peu complaisans ) ; mais je prévoyais qu’ils m’enverraient auprès d’un chrétien , et que je profiterais de cette petite ruse pour lui parler sans exciter de soupçons. Effectivement, le premier à qui je m’adressai pour le prier de me donner de la monnaie du pays , me renvoya aux chrétiens : j’en profitai pour demander le consul de France , en lui disant que la monnaie était française; n’ayant aucun soupçon sur moi, il m’enseigna sur-le-champ sa demeure. Je frappai à la porte , et je tressaillis de plaisir, en pensant que j’allais voir un Français.

Un Juif, parlant assez bon anglais, vint m’ouvrir; il me dit que le consul était auprès du sultan , mais qu’il reviendrait bientôt. Je m’éloignai un moment , pour revenir : alors le Juif qui m’avait ouvert fa porte la première fois , me présenta à M. le consul de France à Rabat. Grand Dieu ! que je me trouvai déconcerté, lorsque je reconnus qu’ilétait Juif lui-même ! j’étais tellement atterré, que je restai un moment sans

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ouvrir la bouche ; cependant il me parla en assez bon français, et me demanda ce que j’avais à lui dire : un peu revenu de ma stupéfaction, je lui montrai mes shillings , et le priai de me les changer. Un marchand anglais, qui se trouvait avec lui, et à qui je confiai mon secret, me dit que je pouvais, en toute assurance, communiquer au Juif le sujet qui m’amenait auprès de lui. Je dis donc à l’agent consulaire que je desirais l’entretenir un moment en particulier; il me fit entrer dans son magasin, et asseoir par terre, sur une planche. Là , je lui déclarai que j’étais Français, que je venais du Soudan, et qu’ayant le désir de retourner dans mon pays, je réclamais la protection due à un sujet du Roi de France. Le Juif me demanda si j’avais des papiers, et si j’étais expédié par le gouvernement : lorsque j’eus satisfait à toutes ses questions , il ouvrit un livre de géographie en langue française ; et sur la carte, il me montra le Sénégal et plusieurs autres pays, sans doute pour faire étalage de son savoir : il me fit voir ensuite une lettre de M. Sourdeau, consul général du Roi de France; cette lettre lui annonçait sa nomination à la dignité d’agent consulaire à Rabat; mais il me donna à entendre qu’il n’était pas payé, et que je ne devais pas espérer grand’ chose de lui; puis me congédia, en me recommandant beaucoup de ne pas me faire connaître, si je ne voulais avoir le cou coupé; car, ajouta-t-il,

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les Maures ne badinent pas en matière de religion. Je retournai donc au fandac, laissant à l’agent consulaire dix shillings , que le Juif ne voulut pas me changer ; il me donna pourtant un acompte de trois dragmes ( vingt-quatre sous ) , pour subvenir les jours suivans à mes premiers besoins. Je fis acheter par mon guide un morceau de mouton rôti et deux petits pains que nous mangeâmes ensemble. C’était le dernier repas que j’avais résolu de faire avec cet homme : non qu’il eût cessé d’être complaisant pour moi ; mais persuadé que mon plus grand désir était de voir le sultan son maître , il insistait continuellement pour me déterminer à faire cette démarche. J’avais épuisé tous les prétextes pour en reculer l’époque; et cependant je me serais bien gardé de me présenter au monarque africain, qui, peut-être plus soupçonneux que ses sujets, eût vraisemblablement été plus clairvoyant.

Je sortis donc du fandac, et allai passer la journée au coin d’une rue. Ne sachant où me réfugier, je comptais passer la nuit là aussi tranquillement que le jour; je m’y couchai enveloppé de ma grande couverture. J’invoquais le sommeil, ami des malheureux , lorsqu’une douzaine de chiens se mirent à aboyer après moi avec fureur; ils m’auraient infailliblement dévoré, si je n’eusse été promptement secouru par un de ces hommes que f on poste exprès la nuit dans les

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mes pour empêcher ces animaux d’attaquer les passans. Cet homme me demanda qui j’étais. « Je suis ((Arabe, étranger ici, lui dis -je ; je retourne à (( Alexandrie , mon pays natal. » Sur cette réponse , il me ht placer dans un petit enfoncement, auprès duquel il couchait lui -même; puis il m’arma d’un grand bâton de bambou pour chasser les chiens , s’ils venaient m’importuner; précaution fort sage , car ces animaux, semblant deviner que j’étais étranger, ne cessèrent toute la nuit de m’assaillir de leurs cris menacans. Je serais bien allé coucher dans un fandac ; mais il fallait payer trois paras par nuit , et risquer d’être insulté parles muletiers. Consultant mes faibles moyens, ne sachant pas d’ailleurs quand je pourrais avoir des secours du consul de France, je me décidai, pour économiser ma bourse , à coucher à la belle étoile. J’allai chercher le repos dans un cimetière situé à l’ouest de la ville, au bord de la mer : là, paisiblement étendu au pied d’un mausolée, je ne fus tourmenté ni par les hommes ni par les chiens. Dans la journée, je me tenais au coin des rues, quelquefois dans les mosquées pour y prendre mes tristes repas , qui consistaient en un peu de pain et une grappe de raisin; quelquefois aussi je me permettais d’acheter un morceau de poisson frit. Gomme l’eau des puits à Rabat est saumâtre , j’étais obligé , pour boire, d’en demander aux Maures , qui m’en refusaient rarement.

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Tel fut le genre de vie que je menai pendant tout le temps de mon séjour à Rabat, en attendant une occasion pour aller à Tanger, auprès du consul. Je voyais de temps en temps le Juif Ismâyl , agent consulaire de France ; il me donnait quelques pièces du pays, à compte sur les dix shillings que je lui avais remis. Un jour, en entrant chez lui , je le trouvai à déjeûner*, il me fit asseoir sur le plancher, puis partagea avec moi son thé. Je le priai de me Jouer une monture pour me conduire à Tanger, promettant de le faire rembourser dès que je serais arrivé auprès du consul : mais le Juif, craignant sans doute de ne pas être approuvé par ses chefs , s’y refusa sèchement. Voyant que je ne pouvais rien obtenir de cet homme , pas même la faveur d’être embarqué sur un brig portugais qui allait à Gibraltar , je pris le parti d’écrire à M. Sourdeau , consul général à Maroc : au moment où je m’occupais de ma lettre , Ismâyl en recevait une de Tanger, qui lui apprenait la mort de ce consul général; j’adressai donc la mienne à M. Delaporte, vice-consul gérant le consulat. Mais dans l’intervalle où j’attendais sa réponse , il se présenta une occasion pour aller à Tanger, et je louai un âne pour m’y porter, car je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes.

Le 2 septembre, je partis de Rabat avec le propriétaire de ma modeste monture, l’homme le plus méchant que j’eusse vu dans ce pays. La pauvre bête qui

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devait me recevoir sur son dos, ployait déjà sous le faix d’une lourde charge; marchant sur un sable mouvant, au bord de la mer , il enfonçait jusqu’au jarret, et j’étais obligé de descendre. A peine pouvais-je me traîner ; toutefois , mon indigne conducteur prenait les devans : je fis ainsi la moitié de la route à pied , quoique j’eusse bien payé pour être monté, La fatigue et f épuisement me donnèrent la fièvre. Arrivé au lieu de halte , je m’arrêtai sous un arbre ; là, enveloppé de ma vieille couverture, j’essuyai un accès violent. Vers sept heures du soir, mon guide m’apporta une poignée de couscous que les Arabes auprès desquels nous étions campés , lui avaient donné en passant.

A Laracbe, je vis deux bâtimens qui étaient en croisière ; il y avait une corvette et une goélette : je ne pensais guère que ce serait cette dernière qui me sortirait de cet affreux pays. Les montagnes qui avoisinent Tanger me furent pénibles à gravir; enfin, malade et exténué de fatigue , j’arrivai dans cette ville le y septembre à la nuit tombante.

Comme j’entrais à pied, la sentinelle ne me dit rien, ce qui m’évita le désagrément d’avoir une explication avec le gouverneur de la ville ; explication qui eût rendu mon départ bien plus difficile , et peutêtre eût causé ma perte. J’allai au fandac déposer mon sac , et, dès le même soir , je courus dans la ville pour tâcher de découvrir le consulat de France. Je vis beau-

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coup de mâts de pavillon ; mais comme il faisait nuit , je ne pus distinguer celui de ma nation. C’était un moment bien critique pour moi; je n’osais m’adresser aux musulmans , qui n’auraient pas manqué de me demander quelle affaire j’avais avec les chrétiens : s’ils eussent découvert mon intention, je perdais pour toujours l’espoir de revoir ma patrie. Je couchai au fandac , où je passai une nuit bien agitée. Le lendemain , j’allai me promener dans la rue où j’avais vu les mâts de pavillon : j’aperçus une porte ouverte; un chrétien était auprès ; je l’abordai en examinant avec soin si je n’étais vu de personne, et lui demandai en anglais la résidence du consul britannique: (( Vous y êtes, me répondit-il. » Mais craignant, si je parlais trop long-temps à cette porte, d’attirer l’attention des curieux, je voulus entrer dans la maison pour lui demander la demeure du consul de France; alors cet homme, qui, je crois , était un domestique, s’y opposa en me repoussant avec horreur , tant j’étais sale et défiguré. Je lui demandai la demeure du consul de France; il me dit brusquement, « Il est mort ; » mais en même temps il appela un Juif, qui m’enseigna la porte du vice-consul, et, d’un air curieux , me demanda qui j’étais et ce que je voulais à un chrétien : sans lui répondre , je m’éloignai un peu, tremblant toujours d’être découvert . Quand ceux qui me regardaient furent retirés, je retournai devant la

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porte du consul, et, comme elle était entrouverte, j’y entrai: une femme juive appela M. Delaporte, qui me reçut avec empressement, et me fit monter dans un appartement où je ne pouvais être aperçu de personne. Je compris f étendue des dangers que je courais, aux craintes que M. Delaporte me laissa apercevoir sur les difficultés de me faire sortir de ce pays; mais bientôt, mettant de côté finquiétude sur ma position, il ne pensa qu’à faire éclater sa joie de me voir échappé miraculeusement aux dangers d’un aussi pénible voyage; dans son transport , il alla jusqu’à m’embrasser, et à me serrer dans ses bras, sans témoigner la moindre répugnance ni pour ma personne, ni pour les sales lambeaux dont j’étais vêtu. Enfin , je ne saurais trop parler de la bienveillante réception que me fit cet homme généreux : il eut la complaisance de me faire servir à déjeuner. Cependant quoique à regret, je me vis obligé de sortir de la maison , sans que nous eussions encore rien pu arrêter pour me tirer de f embarras où je me trouvais. En mettant le pied dans la rue , j’eus le désagrément de rencontrer mon muletier, qui , me voyant sortir d’une maison, me demanda d’où je venais: je fus d’abord un peu embarrassé; mais je me remis bientôt, et je lui dis que , dans cette maison , un bon et charitable marabout m’avait donné à déjeuner. Je rentrai au fandac et ne sortis plus de tout le jour, ne voulant pas ap-

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peler sur moi l’attention ; les personnes qui m’avaient vu me demandèrent si j’étais renégat.

Je passai la nuit à songer aux moyens que je pourrais employer pour revoir le vice-consul. Le matin, le maître du fandac vint me demander trois félusses pour prix de la nuit que j’avais passée dans son écurie; puis me poussant par les épaules, il m’envoya à la mosquée rendre grâce à Dieu et au prophète.

A la nuit tombante, je me présentai de nouveau chez M. Delaporte : au moment où j’entrais , la domestique ne me reconnut pas ; elle se retira en arrière en jetant un grand cri; aussitôt, le soldat du vice-consul , qui était assis dans la rue , entra précipitamment, et me mettant la main sur l’épaule , me demanda ce que je voulais, et qui j’étais. Je fus singulièrement déconcerté : M. Delaporte , attiré par le bruit, descendit; il me reconnut, mais il feignit de se mettre en colère , et me dit même des duretés pour ne pas donner de soupçons : « Laissez aller ce chien de mendiant; que veut-il? Va-t-en. » Le soldat me demandait toujours ce que je voulais : pour me tirer de ce mauvais pas, je dis, en considérant la maison comme un homme qui se trompe ; « N’est-ce pas là que demeure Sidi -Mohammed? je crois que je me trompe, )) et je me retirai : le soldat me suivit un instant; mais comme il faisait nuit, il me fut facile de me débarrasser de lui. Revenu au fandac, je me cou-

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chai par terre pour me remettre de T émotion que ce contre-temps m’avait causée: une heure après, je re tournai dans la rue où logeait M. Delaporte, espérant qu’il aurait envoyé quelqu’un à ma recherche pour me rassurer; mais je ne vis personne. Je passai une nuit hien agitée , et dormis peu : lorsqu’il fut jour, je vins me placer devant la maison du vice-consul, pour tâcher d’avoir une entrevue décisive ; car l’incertitude dans laquelle j’étais m’était insupportable. Je m’assis en face de la porte d’un pauvre cordonnier , épiant le moment où je pourrais entrer au consulut sans être vu. La domestique juive qui avait eu si grand peur la veille, me reconnut ; elle alla avertir M. Delaporte, puis me fit signe d’entrer. Le vice-consul me témoigna obligeamment combien il était fâché de la petite scène de la veille ; il ne me dissimulait pas les craintes qu’il avait pour moi, si je restais plus long-temps dans cette position; cependant il ne savait comment faire pour me sauver, et j’étais encore hien plus embarrassé ; sans ses secours, je ne pouvaisjamais quitter ce pays. Me voyant décidé à sortir promptement de cet état de détresse et d’anxiété , M. Delaporte me fixa une heure de la nuit à laquelle je pourrais entrer dans le consulat, n’en plus sortir que pour m’embarquer, et voguer vers l’Europe. Je retournai au fandac, où je passai le reste du jour; je dis aux gens que ma subite disparition aurait pu occuper, que je voulais me rendre à

A TEMBOCTOÜ.

Taone sur la route d’Alger : lorsqu’il fit tout-à-fait nuit, je roulai mon sac dans ma couverture pour le soustraire à tous les yeux, et je me rendis à l’endroit convenu ; un moment après , je vis M. Delaporte, et un Juif, qui venaient me chercher pour me conduire dans l’asile qui m’était destiné. J’entrai au consulat par une porte de derrière ; on me donna une bonne chambre. M. Delaporte me fit apporter sur-le-champ des habits européens , et je quittai avec plJisir les haillons sales qui me couvraient : ensuite il me vint trouver dans ma chambre, et me témoigna la plus grande satisfaction de me voir en sûreté. Après avoir rendu grâce à Dieu, je me couchai dans un bon lit, en me félicitant d’avoir pu me soustraire à la société d’hommes abrutis par l’ignorance et le fanatisme. Quoiqu’il ne me manquât rien, il me fut impossible de fermer l’œil de toute la nuit, tant j’étais agité par le souvenir des périls auxquels j’avais échappé. Pendant tout le temps que je demeurai au consulat, M. Delaporte venait me voir plusieurs fois par jour, et causer avec moi ; il me fit traiter comme son propre fils ; enfin , cet excellent homme me prodigua tous les soins d’un tendre père.

Il me serait difficile de rendre les sensations que j’éprouvai, lorsque je me vis débarrassé pour toujours du costume arabe : je repassais dans mon souvenir les privations, les fatigues que j’avais éprouvées, la Ion-

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gueur de la route que je venais de parcourir, dans un pays immense , à travers mille dangers. Je bénissais Dieu d’être arrivé. au port; mais je croyais faire un rêve, et je me demandais s’il était bien vrai que je pusse être bienj;ôt rendu à ma patrie, si cet espoir n’était pas une illusion.

M. Delaporte ne négligea rien pour rétablir ma santé délabrée ; il me fit donner une nourriture saine , qui ap|)orta une grande amélioration dans tout mon être. Cependant j’étais souvent attaqué de forts accès de fièvre, et je conservais une faiblesse extrême. Pendant mon sjéour au consulat, je m’occupai à mettre à jour mes notes.

Outre les fréquentes et agréables visites du viceconsul , je recevais aussi celles d’un domestique juif, qui était dans la confidence du secret de ma réclusion: cetbomme, quoique Français, était imbu des principes de sa secte , et ne voyait rien au-dessus de l’intérêt; il crut sans doute que je pensais de même, et me conseilla de porter en Angleterre les fruits de mon voyage ; il me faisait envisager que cette nation avait offert 2 5,000 liv. sterling de récompense pour le voyage de Temboctou. Loin de prêter foreille à une proposition aussi méprisable, je lui répondis que j’étais Français, et j’ajoutai : « Les récompenses de mon gouvernement ne seront sans doute pas aussi considérables; mais je ne balancerai pas un seul instant à faire

A TEMBOGTOU.

à mon pays , à mon Roi, l’hommage de mes modestes travaux.

L’excellent M. Delaporte s’empressa d’écrire à M. le commandant de la station française à Cadix; il lui dépeignit sous des couleurs très -vives les dangers auxquels j’étais exposé en séjournant plus long-temps dans cette ville. Le commandant, déterminé par ces pressantes sollicitations , envoya une goélette du Roi à Tanger, pour me prendre et me transporter à Toulon.

Le 2 y septembre i 828, un peu avantle coucher du soleil, on m’envoya des habits de matelot pour mieux me déguiser. Un Maure s’informa qui j’étais, disant qu’il ne m’avait pas vu débarquer avec les autres; le Juif qui m’accompagnait lui répondit que j’étais un Français venant de Tétouân, et que je repassais en France ; il ne dit plus rien. J’arrivai à bord de la goélette la Légère, avec la lièvre et très-souffrant. M. le commandant Jolivet me fit donner tout ce qui m’était nécessaire dans ma situation.

Le 28, à six heures du matin, nous fîmes voile par un vent favorable , et, à ma grande satisfaction , nous eûmes bientôt perdu Tanger de vue. Les soins de M. Jolivet eurent une heureuse influence sur ma santé ; la fièvre me quitta , et f air pur de la mer me rétablit presque entièrement. Nous arrivâmes à Toulon , après dix jours d’une traversée fort heureuse.

Ceux qui ont été long -temps absens de leur pays.

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et qui ont pu craindre de n’y jamais rentrer , ceux-là seuls peuvent se faire une idée de ce que j’éprouvai en revoyant cette clière patrie î Pendant que j’étais en quarantaine , j’écrivis à M. Jomard , président de la commission centrale de la Société de géographie , pour lui donner avis de mon voyage. Peu après , je reçus pour première preuve de l’intérêt bienveillant de cette savante société une somme de 5oo francs, afin de m’aider à me rendre à Paris, Bientôt j’eus la glorieuse satisfaction de mériter ses suffrages : elle applaudit à mon zèle , et m’accorda la récompense promise au premier voyageur qui serait parvenu dans la ville mystérieuse de Temboctou, et en aurait rapporté des observations positives. Le gouvernement accueillit avec bonté le rapport que cette société fit sur mon voyage, et me donna bientôt des marques distinguées de son honorable protection et de sa munificence.

Mais ces mêmes succès si flatteurs me firent quelques adversaires: les uns dirent que je n’étais pas allé jusqu’à Temboctou ; d’autres , que j’avais fait naufrage sur la côte de Barbarie , et que, possesseur de quelques vagues renseignemens , je voulais les donner pour le fruit de mes propres observations. On alla jusqu’à dire que j’avais changé de religion à cliacfue étape : je répondrai à cette perfide assertion que j’ai seulement adopté extérieurement le culte mahométan ,

A TEMBOCTOU.

comme l’unique moyen de pénétrer dans les contrées que j’ai parcourues ; ce qui eût été sans cela tout-àfait impossible, à moins de courir à chaque pas le risque d’une mort certaine. Quoi qu’il en soit , j’avouerai que ces injustes attaques me furent plus sensibles que les maux, les fatigues et les privations que j’avais éprouvés dans fintérieur de l’Afrique.

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