‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 4)Chapitre 3 sur 56 · CHAPITRE XXVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVL

Description du Tafilet et de son commerce. — Agriculture et industrie florissantes. — Misérable condition des Juifs j leurs costumes et leurs usages. — Afilé. — Jardins riches en fruits. — Tannéyara , Marca , M-Dayara , Rahaba. — Chaînes de montagnes de granit.

— Petite rivière de Guigo. — L-Eyarac, Tamaroc, Kars , Aïn- Zéland , L^Eksebi. — Montagnes très-élevées couvertes de lièges.

— L-Quim. — Guigo. — Ville de Soforo. — Ville d’el-Fez ou Fez, l’ancienne capitale de Maroc.

Le Tafilet est un petit arrondissement , faisant , comme el-Drah, partie des états de f empereur de Maroc ; ses habitans paient quelques impositions à ce souverain : il y entretient un hacha ou gouverneur, lequel fait sa résidence à Ressant, ville qui se distingue des autres par une grande porte entourée de petits carreaux en faïence, de diverses couleurs, plaqués symétriquement sur le mur.

Les villages de Ghourland, L-Ekseba, Sosso et Boheim, dans la même ligne, au S. E. de Ressant, sont assez rapprochés les uns des autres : ceux que j’ai eu occasion de voir, sont à-peu près d’une même grandeur et peuvent contenir chacun environ onze à'

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douze cents habitans , tous propriétaires et marchands. Le sol du Tafilet est uni, et composé d’un sable priscendré , très-productif; on y cultive beaucoup de blé , toute sorte de légumes et de fruits d’Europe : la luzerne y vient très-belle ; quand elle est sèche , on la serre pour la provision d’hiver.

Les indigènes ont de beaux moutons , dont la laine est fort blanche; ils l’emploient à faire de jolies couvertures qui sont tissées par les femmes. Ils ont quelques bœufs, mais pas en aussi grand nombre que les pépies nomades; d’excellens chevaux, des ânes, etLeaucoup de bons mulets : les chevaux sont pour la majeure partie possédés par les Berbers, qui sont établis en grand nombre au Tafilet, mais qui s’y montrent moins pillards que ceux d’el-Drah, et ne sont vraiment redoutables que pour les étrangers.

Ce pays, en général, est agréable. Les habitans font un grand commerce avec le Soudan et el-Araouan : ils y envoient du tabac en feuilles qu’ils récoltent dans leur pays ; ils expédient aussi des marchandises d’Europe; ils reçoivent en échange de l’or, de l’ivoire, de la gomme, des plumes d’autruche , des effets confectionnés et des esclaves ; car, je le dis à regret, ce commerce infâme, dans cette partie de f Afrique, est dans toute sa vigueur. Les marchandises que les négocians expédient à Temboctou par le moyen des Maures nomades d’el-Harib , que l’on peut considérer

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comme les voituriers du Soudan, sont transportées sur les confins du désert par les chameaux des Berbers, qui les remettent aux Maures chargés par engagement de les conduire à leur destination. Les Berbers reçoivent pour cela une rétribution : c’est une espèce d’indemnité qu’il est convenu de leur donner ; car ils ne font pas , comme les Arabes , les grands voyages des pays nègres. Sans cette sage précaution des négocians, leurs caravanes seraient pillées par ces barbares , comme quelquefois elles le sont par les

les Maures de distinc^n du Tafilet vont pour la plupart s’établir à Temboctou , comme chez nous on quitte f Europe pour aller dans le nouveau monde , afin d’y faire fortune : ces Maures , après avoir consacré cinq ou six ans au commerce , achètent de for et des esclaves, et retournent dans leur patrie vivre paisiblement.

Le Tafilet est un très-bon pays; il y vient de tout ce qui est nécessaire à la vie de ses habitans. Les nombreux dattiers qui entourent chaque propriété , leur procurent une nourriture abondante et une branche de commerce considérable ; ils vendent beaucoup de dattes dans tout le pays de Maroc, et sur -tout dans les villes situées au bord de la mer.

Dans cette contrée , la population est divisée en plusieurs catégories, et les rangs sociaux y sont distincts. Les hommes qui travaillent à la journée ou au

Touariks. J’ai déjà dit que

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mois, soit pour la culture des terres, soit pour tout autre ouvrage , sont regardés comme appartenant à la dernière classe : ceux qui se croient d’une condition plus relevée , les traitent comme des êtres très-inférieurs. Il y a aussi au Talilet beaucoup d’esclaves nègres et quelques affranchis : jamais ils ne forment d’alliance av^ les Maures; les enfans mêmes nés d’une négresse et d’un Maure par une union clandestine, n’ont aucun état réel dans le pays; ils restent toujours dans les dernières classes de la société.

Les habitans du Tafilet tannent beaucoup de cuir; ils font de beau maroquin, très -estimé dans le commerce , et qui trouve à Fez un prompt débouché. Le peuple, dans ce pays, a plus d’industrie que je n’en ai remarqué dans les différentes parties de l’Afrique que j’ai visitées.

Dans les marchés , chacun apporte le fruit de son labeur : on y voit en abondance des couvertures de laine , des coussabes , des cuirs tannés , des pagnes , des souliers, des nattes, des plats en bois, tous objets travaillés dans le pays.

Chaque propriétaire a fhabitude de faire entourer ses terres d’un mur en pisé, ou d’un fossé ; tous les villages sont- murés, et ceux que j’ai visités n’ont qu’une porte d’entrée qui ferme tous les soirs. Les habitans élèvent beaucoup de volailles , qui sont aussi grosses que les nôtres ; ils en mangent les œufs

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bouillis. Ils ont des pigeons, mais en petite quantité. Quelques particuliers ont un chien et un chat qu’ils nourrissent avec des dattes.

Dans tout le pays d’el-Drah et de Tafilet, ily a des Juifs qui habitent les mêmes villages que les musulmans ; ils y sont très-malheureux , vont presque nus

et sont sans cesse insultés par les Maures : ces fanatiques vont jusqu’à les frapper indignement, et leur lancent des pierres comme à des chiens : le moindre petit enfant peut impunément Içs outrager, sans qu’ils puissent ni se faire justice eux -mêmes, ni compter sur la protection de f autorité. J’ai eu souvent occasion de pourchasser de petits vauriens qui vilipendaient ces malheureux.

Les Juifs du Talilet sont très-sales, et ne vont que pieds nus , peut-être pour éviter finconvénient d’ôter trop souvent leurs sandales, en passant devant une mosquée ou devant la porte d’un chérif ; obligation qui leur est imposée. Ils sont vêtus d’un mauvais coussabe, et d’un manteau blanc , très - sale , qui ne vaut pas mieux ; il leur passe sous faisselle gauche et vient s’attacher surf épaule droite. A f exemple des Maures, ils se rasent la tête; mais ils y laissent. une touffe de cheveux qui tombe sur le front. Les uns sont brocanteurs , les autres ouvriers ; ils font des souliers , des nattes en feuilles de dattier; ils sont aussi forgerons. Ms prêtent leur argent à intérêt aux marchands qui

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font le commerce du Soudan , et n’y vont j amais euxmêmes. Ils n’ont de fortune apparente que leurs maisons ; mais souvènt ils prennent des propriétés pour garantie des fonds qu’ils prêtent. Les Juifs ont toujours de l’argent à leur service : toutefois ils évitent de paraître riches ; car les Maures , qui leur supposent beaucoup plus de fortune qu’ils n’en ont réellement, les tourmentent souvent pour les rançonner : enfin , non-seulement ils paient tribut à ceux-ci et à l’empereur, mais ils sont encore harcelés par les Berbers.

La nourriture des Juifs est meilleure que celle des mahométans : ils mangent beaucoup de pain de froment , qu’ils pétrissent et font cuire eux-mêmes ; ils consomment peu de couscous et de bouillie ; ils font avec du grain de la bière qu’ils boivent en dépit des Arabes ; et dans la saison du raisin , ils récoltent un peu de vin.

Les femmes juives ont, comme îes Mauresses, un morceau d’étolFe de douze ou quinze pieds de long , qui leur passe autour des reins et sur la tête; elles vont aussi pieds nus. Leur costume ne diffère que par la coiffure : elles ont des deux côtés de la tête, près des oreilles, un gros paquet de cheveux qui leur descend sur les épaules , et qui a cinq pouces de longueur et trois de circonférence; elles se couvrent habituellement la tête avec un morceau d’étoffe de couleur, toujours sale, comme le reste de leurs vêtemens.

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Les Juives que j’ai vues au Tafilet sont en général petites , vives et jolies : elles ont des yeux bleus, bien fendus, vifs et expressifs , un nez aquilin et une bouche moyenne ; elles sont curieuses et aiment beaucoup à parler. Puiser de feau, laverie linge, aller chercher du bois pour faire la cuisine, enfin tout le travail du ménage est confié à leurs soins.

Je n’entreprendrai pas de faire le portrait des femmes musulmanes du Tafilet; il m’a été impossible d’apercevoir leur figure; elles ne sortent quenvelop’ pées , de la tête aux pieds, d’une énorme couverture de laine, qui leur laisse à peine la faculté de voir assez clair pour se conduire, ce qui leur donne fair’de masses informes qui se promènent : elles ne se montrent sans voile qu’au sein de leur famille , et quelquefois dans la cour intérieure. Quand des étrangers appelés par quelque alfaire doivent entrer dans la maison, on a soin de faire avertir les femmes de se retirer dans leur logement particulier.

On remarque ici un usage connu dans f Orient , mais qui est suivi dans toute sa rigueur : lorsqu’un simple Maure passe devant un cbérif , il ôte ses sandales , les prend à la main , et s’incline profondément de r air le plus respectueux.

Le 2 août, vers quatre heures et demie du soir, la caravane se mit en route, se dirigeant au N. N. E. Chemin faisant, nous rencontrâmes beaucoup de

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Maures des campagnes, conduisant des ânes .chargés de toute sorte de productions, comme des melons, des giraumons , des raisins, des figues, et d’autres fruits et légumes; ils allaient dans un marché Voisin.

Nous traversâmes des champs, et passâmes auprès d’un village muré dont j’ai -oublié le nom : en continuant notre route fespace d’un mille au N. N. E., nous arrivâmes au village d’Afilé , en dehors duquel nous fîmes halte au coucher du soleil. Il est situé près d’un gros ruisseau que les naturels nomment Sidi-Aïche , et dont feau , qui est saumâtre , est la seule qu’ils boivent : ce ruisseau coule lentement au N. O. Peu après notre arrivée, on nous apporta beaucoup d’orge pour nos animaux., et des melons d’eau pour rafraîchir les chérifs; car il y en avait une demidouzaine qui faisaient partie de la caravane , et allaient à Fez vendre quelques dattes^: la modicité de leur commerce ne les empêchait pas de faire les importans. •

Vers onze heures du soir, on nous apporta du village plusieurs grandes calebasses de couscous , et de la viande d’un cabri qu’on avait tué exprès ; ceux qui les apportaient sur leur tête , étaient éclairés par une bougie. Aussitôt que ces mets furent arrivés, les descendans de Mahomet s’en gorgèrent avec avidité , et donnèrent les restes aux Maures de leur suite ; on eut soin d’éveiller tous ceux qui dormaient ou en

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faisaient semblant. J’étais dans ce moment couché sur le sable, auprès des bagages; personne ne faisant mine de s’occuper de moi , je me résignai patiemment à me passer de souper, quoique je n’eusse mangé de tout le jour que quelques dattes que m’a» vait données mon hôte à mon départ : enfin un Maure du village, se promenant une bougie à la main , m’aperçut, et, me demandant qui j’étais, me conduisit par la main auprès d’un énorme plat de couscous , autour duquel plusieurs Maures étaient rassemblés, il me dit d’en prendre ma part. Le Maure qui présidait au repas , mit quelques rogatons de viande sur une vieille com^erture à mulet ; et quand nous eûmes mangé le couscous, il nous donna à chacun un petit morceau de la viande tenue en réserve , et qu’il déchira avec ses doigts sales.

Le 3 août, à cinq heures et demie du matin, nous nous mîmes en route au N., parmi des plantations toutes entourées de murs en pisé , par-dessus lesquels j’apercevais de beaux arbres fruitiers , tels que poiriers , fig uiers , abricotiers , vigne , et quelques rosiers : ces campagnes charmantes , quoiqu’un peu desséchées, me rappelaient le souvenir enchanteur de nos jardins d’Europe. L’aridité du Sahara était encore si présente à mon imagination , que les campagnes de Tafilet me parurent un paradis terrestre.

Vers dix heures du matin, nous passâmes devant

A TEMBOCTOÜ.

Tamiéyara, petit village situé 'à un mille à TE. de notre route , et ombragé par une énorme quantité de dattiers. Ici notre caravane fut arrêtée par une troupe d’Arabes qui', de gré ou de force , se firent payer des droits de passe. Cette algarade occasionna beaucoup de bruit ; les deux troupes furent même près d’en venir aux mains : cependant il n’arriva rien de fâcheux ; les marchands donnèrent quelques dragmes , et les Arabes nous laissèrent continuer notre route. Nous marchions sur un terrain aride , couvert de gravier ; à droite et à gauche nous apercevions de petites montagnes peu élevées , qui paraissaient composées de sable rouge , et n offraient aucune végétation : la chaleur fut très-forte , et nous n’avions pas d’eau pour nous désaltérer. Vers une heure après midi, nous arrivâmes à Marca, gros village entouré d’un mur de douze ou quatorze pieds , où nous fîmes halte.

Nous courûmes en grande hâte au puits qui est hors du village; on ne pouvait suffire à puiser ; malheureusement nous n’avions qu’un mauvais sac de cuir troué. Après avoir apaisé ma soif, j’allai m’asseoir à fombre, auprès de la porte du village : il y avait là beaucoup de Maures oisifs , couchés sur le dos , attendant qu’on vînt les chercher pour souper; aussitôt qu’ils m’eurent aperçu , ils se levèrent avec étonnement, et se demandèrent les uns aux autres : « Quel

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« est cet hoiïime là ? » Ils avaient reconnu facilement que j’étais étranger, car je portais toujours un costume en étoffe du Soudan , ce qui les frappait d’ abord.

Ils s’assemblèrent autour de moi, et m’accablèrent de leurs questions. En général, les Maures du Tafdet ne m’ont jamais pris à la première vue pour un Arabe ; dès qu’ils m’apercevaient , ils me traitaient en étranger; j’avais besoin de redoubler. d’artifice pour leur en imposer : mais quand je leur disais que j’avais été fait prisonnier très -jeune par l’armée de Bonaparte, ils finissaient par me féliciter sur la bonne résolution que j’avais formée de retourner dans mon pays.

A la porte de Marca, je rencontrai, par le plus grand des hasards, un Berber que j’avais vu à el- Harib ; il me fit un assez bon accueil et instruisit aussitôt rassemblée de tout ce qui me concernait. Ce Berber m’engagea assez poliment à visiter son humble cabane, qui n’avait que le rez-de-chaussée : il m’y fit asseoir sur une natte très-propre , et sa femme apporta quelques dattes que je mangeai avec lui. Cette femme n’était pas voilée ; elle se tenait dans un coin d’une chambre obscure et sale, occupée à tisser une couverture de laine. Lorsque nous eûmes fini de manger nos dattes, le Berber m’emmena à la mosquée, et m’y fit faire connaissance avec deux chérifs , fils naturels .

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de l’empereur : nous les trouvâmes en prière ; dès qu’ils eurent fini, ils m’accablèrent de questions , et me demandèrent entre autres si j’avais subi la circoncision dans le Soudan ou bien à Alexandrie : je leur dis que j’avais été circoncis dans mon enfance, avant de quitter mon pays, et je m’empressai de changer de conversation , ces interrogatoires étant toujours très - pénibles pour moi, puisqu’ils m’obligeaient à me parjurer de nouveau. Heureusement ma réponse parut les satisfaire , et je profitai d’un moment où ils parlaient à leurs élèves , pour les quitter : mais peu après, ils vinrent me trouver à la porte du village; où j’étais assis ; ils se mirent par terre auprès de moi , et me montrèrent un Evangile en latin et en arabe , qu’ils tenaient à la main ; ils me demandèrent si je connaissais ce livre : je lus quelques passages avec eux, et ils s’égayèrent un peu aux dépens de la prétendue crédulité des chrétiens.

Comme il y avait autour du village de jolis jardins entourés de murs, je témoignai le désir de voir les leurs ; aussitôt le plus jeune me prit par la main, et, suivis de six autres Maures, nous allâmes nous y promener. Il fit cueillir des figues et du raisin, que le jeune chérif m’ofPrit de très-bonne grâce ; je fus même étonné de trouver en lui un genre de politesse française, par exemple, de ne pas se servir le premier, de m’offrir les fruits les plus beaux et les plus mûrs.

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et même de me les peler. Je mangeai peu de fruits ; je craignais d’en être incommodé. Je vis clans ce jardin, des melons, des gombos et divers arbres fruitiers : on y a creusé un puits de trente pieds de profondeur. En sortant du jardin, nous allâmes à la mosquée, où Sidi-Abdoul-Rabmân ( c’est le nom du jeune chérif ) me fit apporter par un de ses gens un morceau de pain avec du miel ; il m’engagea à y rester jusqu’à f heure de son souper, qu’il voulait, disait-il, me faire partager. Ce bon jeune homme, âgé d’environ vingt-deux ans, m’invita fort obbgeamment à passer quelques jours à Marca, auprès de lui, pour me remettre de mes fatigues : il me promit qu’ ensuite il me ferait conduire à Fez, sans qu’il m'en coûtât rien. Je le remerciai beaucoup; mais j’objectai que j’étais trop impatient d’arriver chez moi , pour accepter son invitation. Le Berber m’apporta' un bon plat de couscous au mouton ; et un instant après , le chérif m’envoya une portion de son souper , et poussa la complaisance jusqu’à charger un Maure de sa maison de m’accompagner avec une lanterne à l’endroit où nous étions campés.

Le 4 , à cinq heures et demie du matin , nous partîmes, faisant route au N. N. O. parmi des montagnes oèi coule un joli ruisseau qui fertilise les terres c[ui f avoisinent : les babitans propriétaires savent .tirer parti de cette ressource; ils forment des dérivations

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et arrosent à volonté leurs petits héritages; par ce moyen, ils cultivent du blé et du maïs dans la saison de la plus grande sécheresse , et ont en abondance de beaux melons. Sur les bords de ce joli ruisseau , il croit quelques dattiers et beaucoup de figuiers; je remarquai le long de la route un grand nombre de petites • habitations à des distances très-rapprocbées. Le sol était très-pierreux ; cependant nous faisions plus de deux milles à fbeure. Vers deux heures et demie du soir, nous fîmes balte à M-Dayara, ville entourée d’un grand mur, avec des fossés de sept à huit pieds de profondeur et autant de largeur, qui en font le tour ; nous entrâmes par une grande porte, et nous restâmes en dedans pour passer la nuit. Lorsque tous les bestiaux furent déchargés et le bagage rangé, mon guide, le cbérif, noble rejeton du prophète, m’engagea à me rendre à la mosquée, pour chercher, me dit-il, mon repas : sans lui rien répliquer, je restai sur la terrasse assez long-temps , assis sur une natte , auprès d’un Maure de la ville; cet homme, voyant que je ne me pressais pas de me retirer, et sans doute craignant d’être obligé de’ partager son souper avec moi, m’engagea à rejoindre mes compagnons de voyage , pour prendre ma part de celui qu’on allait leur envoyer de la ville. Ainsi repoussé de tout côté, j’allai me coucher auprès du bagage : mon noble muletier me demanda en grondant pourquoi je ne restais pas à la

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mosquée; je iui répondis qu’il pouvait y aller luimême chercher son souper; il se tut. Voyant que cet homme m’engageait si fort à m’éloigner, je crus que les Maures de la caravane se réunissaient ensemble pour acheter leur nourriture , et je me promis de m’en informer.

Le chérif Sidi-Moula-Sitec , homme d’une grande noblesse, et qui jouissait de la faveur impériale, faisait route en même temps que nous ; il avait avec lui sa femme , qui était cachée sous un pavillon couvert d’écarlate pour la préserver de la grande chaleur et en même temps la soustraire à nos regards : en arrivant aux lieux de halte , on la descendait à quatre personnes , et une de ses femmes , aussi voilée en notre présence , levait un coin de la tenture pour lui faire prendre fair.

Sidi-Moula-Sitec , qui faisait faire sa cuisine à part pour iui et ses gens, envoya dans la soirée une copieuse mesure de thé à ses compagnons de voyage , qui le prirent en attendant le souper; peu après on leur apporta une énorme calebasse de couscous, qui fut bientôt partagé entre douze à quatorze Maures qui se le disputaient : lorsque mon muletier fut rassasié , il prit une petite corbeille qui ordinairement servait à donner de forge à ses ânes, y mit les deux ou trois poignées de couscous qui restaient , et vint me les offrir : j’acceptai pourtant avec empressement, car je

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n’avais pris de tout le jour que quelques dattes. Après ce pauvre repas , voyant qidon ne voulait plus me permettre de rester auprès du bagage , et cherchant une place pour dormir tranquille, j’allai me coucher parterre à la porte de la mosquée, auprès de quelques Maures voyageurs: comme j’étais très-enrhumé et que je toussais beaucoup, importunés du bruit, ils s’emportèrent contre moi, jusqu’au point de me frapper pour me faire retirer.

Le 5 au matin, je vis, par les dispositions que l’on

faisait, que nous ne partirions que dans la soirée; je

me décidai, quoique avec répugnance, à aller dans la

ville demander quelques dattes, fruit si commun dans

le pays. Je m’adressai d’abord à un vieux Maure qui

affichait tous les dehors de la dévotion ; mais il fut peu

sensible à ma misère , et il me recommanda d’avoir

confiance en Dieu, et qu’il m’aiderait : un second à

qui je m’adressai m’apporta une poignée de dattes

pourries, que je ne pus manger; enfin un troisième,

qu’à sa mine je jugeai plus charitable, rn’en donna une

assez grande quantité , mais elles étaient encore plus

mauvaises et plus dures que celles que Ton mange à

el-Harib. Je perdis alors courage; et détrompé sur la

charité des musulmans, tant vantée parmi nous, je

retournai auprès de notre bagage : je présentai les

fruits de ma quête aux ânes, qui n’en voulurent pas;

et je déjeûnai avec une poignée de celles que fou

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m’avait données à Boheim. On passa une partie clé la journée à ferrer les animaux. Vers trois heures du soir, tout étant prêt, nous partîmes et fîmes route vers le N. O. , marchant sur un terrain pierreux et uni ; le soleil était à l’horizon lorsque nous arrivâmes à Rahaha ; nous campâmes hors de la ville sous les dattiers. Comme je me trouvais très-près du chérif Sidi-Moula-

Sitec , c{ui avait eu la honté de me donner à hoire en route dans la tasse dont il se servait ordinairement (faveur inouïe), j’allai le remercier; il m’accueillit avec amitié, me donna la main en riant, et me dit qu’il m’avait recommandé à un de ses gens, pour me faire vivre avec lui jusqu’à Fez: pour ne me laisser aucun doute , il fit venir sur-le-champ le Maure prévenu de ses intentions, et lui renouvela Tordre en ma présence ; mais le mauvais garnement n’en tint aucun compte, et n’eut égard à la volonté de son maître qu’un soir seulement.

Le 6 août, à cinq heures du matin, nous fîmes route au N., d’ahord sur un terrain fort plat ; puis nous arrivâmes auprès d’une chaîne de montagnes dont la direction s’étend de fE. N. E. à f O. S. O. : nous nous enfonçâmes dans ses gorges en suivant le cours d’un joli ruisseau appelé le Guigo; la route, extrêmement pierreuse, était très-difficile. Vers huit heures du matin, nous passâmes devant L-Eyarac , petit village contenant à-peu-près vingt-cinq à trente maisons ,

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qui toutes n’ont que le rez-de-chaussée et sont mai construites ; ce village est situé sur un rocher de granit noir. Jusqu’à cet endroit , nous avions suivi le N. N. E.; ici nous tournâmes au N. Vers une heure après midi , nous fîmes halte à Tamaroc, pour laisser diminuer la chaleur, qui était excessive : j’allai me coucher sur le gazon , à l’omhre d’un heau laurier rose agréablement situé sur les bords du ruisseau , dont la fraîcheur et le doux murmure m’engagèrent au sommeil. Les montagnes des deux côtés de notre route sont peu élevées ; elles paraissent composées de granit rose d’un grain très-gros et cassant ; dans quelques endroits il y a aussi du quartz blanc. Vers trois heures du soir , la chaleur étant un peu tombée, nous fîmes route au N. dans des défilés jusqu’à cinq heures et demie; puis nous tournâmes à fO., en suivant toujours le cours du même ruisseau , qui fait beaucoup de sinuosités. En sortant de ce chemin pierreux, nous entrâmes dans une vallée bien cultivée en blé et en maïs ; cet aspect de verdure au milieu de montagnes arides avait quelque chose de ravissant. Vers sept heures du soir, nous fîmes halte à Kars , où nous passâmes la nuit. Depuis» Tamaroc jusque-là on ne trouve plus de dattiers.

Le y, à cinq heures du matin, nous nous mîmes en route en nous dirigeant à fO., puis au N., toujours dans des gorges de montagnes, mais moins fer-

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tiles que les jours précédens; ici, quoique le Guigo y coule , elles sont généralement arides. Les Berbers nomades campent dans ces gorges ; ils y trouvent parci par-là un peu de fourrage pour leurs bestiaux. Vers onze heures , nous arrivâmes à N-Zéland ( ou Aïn- Zéland ). Nos animaux de charge étaient très- fatigués ; ce petit hameau est habité par des Berbers , qui élèvent de beaux moutons : comme ces hommes ont pour habitude de ne rien donner aux Maures, une partie des gens de la caravane se passèrent de souper. Le cliérif Sidi-Moula-Sitec fit faire du couscous pour lui; il en envoya une portion aux chérifs qui l’accompagnaient; quant aux Maures d’une condition moins relevée, ils ne furent pas appelés à la distribution. Les Berbers , pensant qu’ils pourraient gagner quelque chose , firent des galettes de farine d’orge , sans levain, qu’ils vendirent très-hien à ceux qui avaient de la monnaie : encouragés par le débit de cette marchandise , ils tuèrent déux moutons qu’ils firent cuire tout entiers , à grand feu ; ils les distribuèrent par petites portions , qu’ils vendirent quatre mougaunans , pièces équivalant ensemble à huit sous de notre monnaie. Mais nous étions tant de monde que cela ne put suffire pour tous : ceux qui n’en eurent pas mangèrent quelques dattes; triste nourriture, quand on n’a que cela.

Le 8 août, à trois heures du matin, nous quit-.

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lames N-Zéland. La monture que mon muletier m’avait donnée était fatiguée; je fus obligé de faire une partie de la route à pied dans ces montagnes : encore très-faible, je ne marchais qu’avec peine sur cette route excessivement rocailleuse; à chaque instant je m’arrêtais pour reprendre haleine. Je n’étais pas le seul malheureux, car il y avait beaucoup de monde à pied , les pauvres animaux pouvant à peine se porter eux-mêmes. Jusqu’à huit heures, nous marchâmes au N., puis une heure à l’O. et encore au N.; la route était si mauvaise, que les ânes tombaient sous leur fardeau ; ils avaient les cuisses écorchées par le frottement d’une sangle qu’on a coutume de leur passer derrière , en forme de croupière , pour empêcher la charge de tomber en avant à la descente de pentes rapides, tandis qu’une autre, qui leur embrasse le poitrail , remplit la même fonction dans les montées. Les conducteurs frappaient sans pitié ces pauvres bêtes à grands coups de bâton pour les faire marcher plus vite. Vers deux heures du soir, nous arrivâmes bien fatigués à L-Eksebi, où nous fîmes halte : ce joli village , bien muré , peut contenir huit cents habitans ; il est situé dans une grande plaine entourée de hautes montagnes entièrement dénuées de végétation, et où serpente le petit ruisseau dont je viens de parler ; elle est bien cultivée ; il y croît même quelques oliviers qui embellissent la campagne. A

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notre arrivée , les liabitans , tous Maures , établirent unmarcbéoù nous trouvâmes en abondance du pain, de la viande , du raisin et des ligues ; le tout se vendait au poids. Près de ce marcbé se trouA^ait une espèce d’hôtellerie oèi sont reçus les voyageurs en payant une légère rétribution pour ,les animaux seulement; on met ceux-ci dans de petites galeries pratiquées à cet effet, et les hommes couchent près d’eux par terre.

Comme les dattes que mon hôte de Boheim m’avait données étaient finies, et que je n’avais plus rien à manger, je me décidai à en demander, non aux liabitans du village, car elles y étaient chères, parce que le dattier n’y vient pas , mais à un jeune Maure de notre caravane , qui m’en donna très- obligeamment.

Le g , à cinq heures du matin , nous nous mîmes en route au N. Vers sept heures, nous tournâmes à rO. N. O., en gravissant sur des collines de cent à cent vingt -cinq brasses au-dessus du niveau du sol, et où il croît quelques lièges: dans toutes les directions , on découA^rait de semblables éminences , mais beaucoup plus élevées , et toutes paraissant frappées d’une stérilité complète. Exténué de fatigue, je craignis d’étre forcé de rester en chemin : mes jambes ployaient sous moi; j’étais obligé de m'asseoir à tout instant; mon courage semblait près de m’abandonner : enfin ce trajet fut terrible pour moi. Grâce à Dieu^

A TEMBOCTOU.

vers neuf heures, nous atteignîmes le sommet; on descendit ensuite dans une belle et grande plaine entourée de terres élevées qui, la plupart, sont dénuées de végétation. Dans le cours de la journée, notre caravane fut arrêtée quatre fois par quelques Arabes campés près de la route exprès pour se faire payer le droit de passe; on leur donnait des dattes et du pain séché au four : on me dit que ces hommes étaient là par ordre du sultan. Quand nous étions rencontrés par des bergers, ils venaient tendre une pagne sur le bord de la route, pour qu’on leur jetât quelques dattes; plusieurs nous apportaient de l’eau en échange Ce fruit est très-rare et très-cher dans les campagnes. Vers trois heures du soir, nous arrivâmes à L-Guim, petit village maure , où il y a quelques cultures et un peu de fourrage; mais malgré ces traces de végétation, l’aspect général du pays est très-aride; on ne voit pas un seul arbre. Je fis mon souper avec plusieurs petits morceaux de pain d’orge séchés au four, que je lis tremper dans un peu d’eau; la veille, Sidi-Moula- Sitec m’avait envoyé en cadeau, par un de ses domestiques, ces morceaux de pain. Après ce repas, je me couchai près d’un champ de maïs , dont l’un des sillons me servit d’oreiller.

Le 10 , à cinq heures du riiatin, nous nous mîmes en route , nous dirigeant à fO. N. 0. ; vers sept heures,

nous tournâmes au N., à travers les gorges de montagnes arides et pierreuses ; à dix heures , au N. N. O. La campagne, hérissée de hautes éminences, offre l’aspect le plus triste : sur quelques-unes seulement, il croît beaucoup de huis dont les tiges ont à peu-près dix-huit pouces d’élévation; les feuilles en étaient sèches et jaunes. Nous vîmes dans les endroits unis quelques tentes d’ Arabes dont les enfans vinrent nous demander des dattes. Vers trois heures du soir , nous arrivâmes à Guigo , petit village habité par des Berbers : les environs du pays sont nus ; on n’y voit aucune trace de culture. Les puits sont très-éloignés du village, et il est difficile de se procurer de l’eau sans la payer avec des dattes : comme je n’en avais plus, je fus obligé de recourir pour boire à f assistance d’autrui; je m’adressai à plusieurs Maures, qui tous me rebutèrent comme un chien, et m’envoyèrent me désaltérer à la fontaine.

La chaleur, qui fut très-forte , devint tempérée vers le soir; un moment avant notre arrivée, il fit un petit orage qui rafraîchit l’atmosphère ; il plut pendant un quart d’heure. Un chérif, qui depuis long-temps avait mal au pied, me donna à boire et un petit gâteau de froment à l’anis , pour que je lui fournisse une médecine : j’avais encore un peu de diachylon , reste de ma pharmacie; je lui en cédai une partie: il défit

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alors devant moi plusieurs chiffons qui enveloppaient son pied; sur la plaie, presque fermée, il y avait deux gros vers blancs.

Le 11, à trois heures du matin , nous quittâmes Guigo , en nous dirigeant au N., par une route trèspierreuse : cependant on voyait dans la campagne beaucoup de petits arbrisseaux, dès mûriers sauvages, des roses de buisson, l’aubépine, l’olivier, le chêne, qui croît en arbuste , et plusieurs autres végétaux arrosés par le cours sinueux d’un petit ruisseau , dont les eaux claires et délicieuses servirent à nous désaltérerb Vers deux heures de l’après-midi, nous arrivâmes à Soforo, ville murée et située dans une grande et belle plaine , très-pierreuse , mais fertile : la campagne est cultivée en maïs et en beaux oliviers. Près de la vifle, on voit de très-jolis jardins entourés de baies vives, qui renferment beaucoup d’arbres fruitiers ; de nombreux ceps de vigne grimpent dans les arbres et donnent de beaux raisins. Nous descendîmes dans un fandac'^. Je visitai cette ville, la plus belle que j’eusse vue jusque là. Il y a une assez belle mosquée , bâtie en briques et enduite de chaux; deux jolis jets d’eau destinés aux ablutions lui servent d’ornement.

Ce que j’ai vu de plus remarquable à Soforo, ce sont deux moulins à eau. Les maisons, bâties en bri-

(i) Sans doute le Guigo.

(2) Espèce d’auberge.

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ques, ont un étage : les rues sont étroites et sales; mais le voisinage de plusieurs ruisseaux qui descendent des montagnes , et les jolis jardins qui environnent la ville, ne laissent pas d’en faire un séjour agréable. On y tient marché tous les jours de la semaine; il y passe beaucoup d’étrangers ; on vend de la viande cuite au four. J’y ai vu de très-beaux melons ; les Juifs y ont des boutiques. J’ai été singulièrement surpris de voir , à la tour de la mosquée , une mauvaise horloge.

Dans la soirée , Moula-Sitec donna de f argent à un Juif marchand , pour qu’il lui achetât de la bougie : à son retour, le Juif fut arrêté par un chérif, qui, le tenant fortement par son manteau, exigeait qu’il lui en donnât une. Le pauvre Juif avait beau protester d’un air suppliant qu’il n’avait pas les moyens de faire un tel présent, le Maure insista avec violence ; et saisissant f Israélite par une boucle de cheveux , il tira son poignard, et fit mine de vouloir le tuer; le malheureux, transi de peur, criait de toutes ses forces : (( Eh! mon seigneur, épargnez-moi, pour famour de Dieu ! » Le Maure à la fin le laissa partir, et celui-ci se sauva à toutes jambes.

Moula-Sitec me fit venir auprès de lui : comme s’il eût douté de ma sincérité, d me demanda si j’aimais bien les musulmans, et me fit réciter quelques versets du Coran ; ensuite il m’apprit que le lende-

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main nous arriverions à Fez, ville où les chrétiens venaient quelquefois.

Vers neuf heures du soir, onnous envoya de grandes gamelles de couscous pour notre souper. Les chérifs, personnages très-distingués, se mirent à manger les premiers, et nous envoyèrent les restes.

Le 1 2 août , à cinq heures du matin , ncfus quittâmes Soforo ; en sortant , nous côtoyâmes plusieurs jolis jardins. La route, ombragée par des treilles et des figuiers, est pavée de cailloux jusqu’à près de trois quarts de mille hors de la ville. Nous fîmes route gaiement au N. ; nous rencontrâmes beaucoup de Juifs allant au marché à Fez, où nous arrivâmes vers midi. La route que nous avions parcourue est assez belle, pas aussi pierreuse que celle des jours précédons , mais les terres sont peu cultivées.

N’ayant pas de connaissances ni de lettres de recommandation, j’allai loger au fandac avec mon muletier. Après m’êtro reposé un peu sur une natte , je voulus visiter le marché; pour y arriver; je traversai#plusieurs rues basses, très-étroites, et de la plus grande malpropreté. Ce marché se tient dans une rue couverte par des treilles et de la paille; les marchands occupent de petites boutiques de cinq ou six pieds en carré, élevées d’environ trois pieds au-dessus du sol. Ce sont des hommes qui gardent ces boutiques ; ils s’y tiennent assis tout le jour, comme les

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tailleurs sur leur établi. Personne ne lit attention à moi : j’achetai un petit pain pour trois félusses*, et un peu de raisin, dont je fis mon dîner; ensuite je rentrai au fandac, oii je passai la nuit avec les ânes et les mulets.

Le 1 3 , j’allai avec un nègre de Méquinaz visiter le haut* de la ville , ce brave homme mit beaucoup de complaisance à me faire voir ce qu’il y avait de curieux. Nous parcourûmes ensemble plusieurs mosquées; j’en remarquai une sur-tout qui attira mon attention, comme étant la plus belle; les Maures la nomment Mouladrib.

Désirant partir le plus tôt possible, je me hasardai à changer deux pièces anglaises dites couronnes , afin de louer une monture pour aller à Rabat, où j’avais f espoir de trouver un consul français. Je m’adressai d’abord à un marchand maure , que Ton me dit être très-dévot; il fit peser mes pièces et m’en offrit beaucoup moins que leur valeur : je refusais de les lui laisser, lorsqu’un Juif forgeron passa près de nous; le Maure lui proposa de les acheter. En dépi# de la réputation de ses pareils , il se montra moins usurier que le musulman après avoir pesé les couronnes

(i) Fêlasse ou filous est un mot générique, qui veut dire argent

monnayé. A Fez , on donne aussi ce nom à une pièce de monnaie en

cuivre, ressemblant au guedid d’Egypte.

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clans des balances qu’il portait toujours sur lui, il m’en offrit un prix bien plus élevé que n’avait fait le zélé sectateur de Mahomet; je traitai donc de suite avec lui : mais il se trouvait sans argent dans ce moment; et pour éviter de me faire attendre , il pria le Maure de me compter le prix convenu. Celui-ci s’empressa de le satisfaire ; mais il me. donna des pièces du pays que je ne pus faire passer qu’en perdant un quart dessus. Telle est la charité de ces avares tartufes, qui abusent impunément de l’ignorance et de la simplicité d’un étranger malheureux !

Tous les Maures que je rencontrais ne cessaient de me questionner sur le voyage que je venais de faire: ils plaignaient ma misère; mais pas un ne me demanda si j’avais besoin de manger; ils ne me donnaient d’autre consolation qu’en m’assurant que Dieu ne m’abandonnerait pas, qu’il me ferait la grâce de revoir mon pays et mes parens.

Le 1 4 , craignant qu’un long séjour à Fez ne me fût nuisible, je me disposai à partir pour Méquinaz : on m^e fit remarquer que ce n’était pas là le chemin d’Alger; mais je ne voulais pas m’éloigner de Rabat et de Tanger, et je leur dis que mon intention, en allant à Méquinaz , était de voir f empereur, à qui je ferais connaître ma position misérable , et qui sans doute, touché de compassion, me fournirait les moyens de me rendre à Alger, d’où je parviendrais

VOYAGE

plus facilement à Alexandrie. Ayant bien compris toute l’importance de la démarche que je voulais faire auprès du sultan, on ne fit plus d’objection. Je fus heureux de trouver un semblable prétexte pour me rapprocher des hords de la mer; mais intérieurement , je me promettais de mettre autant de soin à éviter f empereur que je pamissais desirer de le voir.

Fez est la ville la plus belle que j’aie vue en Afrique; je vais tâcher d’en donner un aperçu avec toute f exactitude que la hriéveté de mon séjour me permettra d’y apporter.

A TEMBOCTOU.

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