ANNÉE
Encouragement pour un Voyage à Temhoctou et dans l’intérieur
de l’Afrique.
L’heureuse tentative des voyageurs anglais qui ont pénétré en 1828 dans l’Afrique centrale, a dirigé de nouveau l’attention de l’Europe vers l’intérieur de ce continent , qui partage maintenant la curiosité avec les régions polaires, le centre de l’Asie et les nouvelles terres australes. 11 était naturel que la Société de géographie touiaiât aussi ses regards de ce côté, en indiquant, de préférence, la voie déjà tentée par Mungo-Park et qui touche aux établissemens français du Sénégal ; aussi estce de son sein qu’est sortie la première pensée d’une souscription pour l’encouragement d’un voyage à Temhoctou. 11 s’agit d’offrir une récompense au voyageur qui aura été assez heureux pour surmonter tous les périls attachés à cette entreprise, mais qui, en même temps, aura procuré des lumières certaines et des résultats positifs sur la géographie, les productions , le commerce de ce pays et des contrées qui sont à l’est. La France est la première nation de l’Europe qui ait formé des établissemens permanens au Sénégal, et son honneur est intéressé à favoriser les voyageurs qui cherchent à pénétrer dans l’intérieur de l’Afrique , par la route la plus rapprochée de ses établissemens. Le succès d’une telle entreprise ne serait pas sans fruit pour notre industrie commerciale ; et en la considérant sous le rapport des sciences , quelle inépuisable source de découvertes ne procurerait-elle pas à l’histoire naturelle , à la physique, à la climatologie, à la géographie physique et mathématique! Quel champ immense à défricher pour la con-
naissance des races humaines, pour riiistoire de. la civilisation des peuples, pour celle de leur langage, de leurs mœurs et de leurs idées religieuses !
L’intention des donateurs n’est pas précisément de mettre un sujet de prix au concours ; l’appât d’une somme d’argent ne saurait être offert pour une tentative qui peut coûter la vie: mais on tient en réserve un juste et honorable dédommagement pour celui qui aura heureusement surmonté tous les obstacles devant lesquels tant d’autres personnes ont échoué jusqu’ici.
Juge et dispensatrice de cette récompense, la Société de géographie saura apprécier le mérite , le courage et le dévouement des voyageurs, ainsi que les services réels qu’ils auront rendus à la science. Elle n’exige pas d’un seul homme des travaux qui supposeraient le concours de plusieurs observateurs et plusieurs années d’un séjour paisible dans le pays; mais elle demande des notions précises, telles qu’on peut les attendre d’un homme pourvu de quelques instrumens, et qui n’est étranger, ni aux sciences naturelles, ni aux sciences mathématiques. Au reste, en ce moment même, plusieurs voyageurs français et anglais se portent vers les rives du Dhiolibâ , et la Société doit se flatter que ses encouragemens ne resteront pas infructueux.
Dans la séance de la commission centrale , du 3 décembre 1824, un anonyme, membre de la Société, a fait don d’une somme de mille francs ^ pour être offerte en récompense au premier voyageur qui aura pénétré jusqu’à Temboctou par la voie du Sénégal , et rempli les conditions suivantes , indiquées au procès-verbal de ladite séance; « Procurer, i.° des observations « positives et exactes sur la position de cette ville , le cours des « rivières qui coulent dans son voisinage, et le commerce dont « elle est le centre; 2.°' les renseignemens les plus satisfaisans « et les plus précis sur les pays compris entre Temboctou et le
«. lac Tsad , ainsi que sur la direction et la hauteur des mon- « taqnes qui forment le bassin du Soudan. » Aussitôt après avoir eu connaissance de cette offre , M. le comte Orloff, sénateur de Russie , a consenti à ce que la donation C|u’il avait faite d’une somme de mille francs ^ à la séance générale du 26 novembre 1824, pour l’encouragement des découvertes géographiques, reçût la même destination.
Informée de l’objet de ces donations, S. Exc. M. le comte Chabrol de Crousol a souscrit , le 1 5 décembre suivant , au nom du ministère de la marine, pour le même voyage, pour une somme de deux mille francs; par sa lettre en date du 22 janvier dernier, S. Exc. le baron de Damas a souscrit aussi, au nom du ministère des affaires étrangères , pour une somme de deux mille francs ; et par une autre lettre en date du 1 9 mars , S. Exc. le comte de Corbière a également souscrit, au nom du ministère de l’intérieur, pour une somme de mille francs. Plusieurs autres souscriptions sont effectuées ou annoncées pour le même objet.
La Société de géographie , chargée par les donateurs de décerner la récompense, et voulant prendre une part directe à l’encouragement d’une découverte aussi importante , a résolu d’offrir en outre une médaille d’or de la valeur de deux mille francs au voyageur qui, indépendamment des conditions déjà énoncées , aura satisfait , autant c[u’ii est possible , à celles qui sont exprimées ci -après.
La Société demande une relation manuscrite, avec une carte géographique fondée sur des observations célestes. L’auteur s’efforcera d’étudier le pays, sous les rapports principaux de la géographie physique. Il observera la nature du terrain , la profondeur des puits , leur température et celle des sources , ]a largeur et la rapidité des fleuves et des rivières , la couleur et la limpidité de leurs eaux , et les productions des pays qu’ils
arrosent. Il fera des observations sur le climat , et il déterminera en divers lieux , s’il est possible , la déclinaison et l’inclinaison de l’aiguille aimantée. Il tâchera d’observer les races d’animaux , et de faire quelques collections d’histoire naturelle , notamment de fossiles , de coquilles et de plantes.
Lorsqu’il sera arrivé à Temboctou, s’il ne peut aller plus avant , il s’informera des routes qui mènent à Kacbnah , à Haoussa, au Bournou et au lac Tsaad, à Walet, à Tischit, et même à la côte de Guinée. Il recueillera les itinéraires les plus exacts qu’il pourra se procurer. Il consultera les habitans les plus instruits , sur la partie du cours du Dhiolibâ qu’il ne pourra pas voir par lui -même.
En observant les peuples , il aura soin d’examiner leurs mœurs , leurs cérémonies , leurs costumes , leurs armes , leurs lois , leurs cultes , la manière dont ils se nourrissent , leurs maladies , la couleur de leur peau , la forme de leur visage , la nature de leurs cheveux, et aussi les différens objets de leur commerce. Il est à desirer qu’il forme des vocabulaires de leurs idiomes , comparés avec la langue française ; enfin qu’il dessine les détails de leurs habitations , et qu’il lève les plans des villes par - tout où il pourra le faire.
Rapport de la Commission spéciale chargée de rendre compte du Voyage de M. Caillié à Temhoctou et dans l’intérieur de l’Afrique.
Messieurs,
Vous avez nommé une commission composée de MM. Eyriès, Cadet de Metz, Amédée Jaubert, Larenaudière , baron Roger et moi , pour prendre connaissance des résultats du voyage de
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M. Auguste Caillié dans rintérieur de l’Afrique. Celle commission s’est rassemblée et m’a chargé de vous faire le rapport suivant. Son premier soin a été de s’assurer du point de départ du voyageur, des routes qu’il avait suivies, des pays et des lieux qu’il avait visités. Interrogé sur ces diverses questions et sur toutes les circonstances de son voyage, il a répondu de la manière la plus claire et la plus satisfaisante. La commission a été frappée du ton de simplicité et de sincérité qui règne dans ses récits, et qui ne permet d’élever aucun doute sur la réalité et l’authenticité de ses différentes excursions , savoir, la traversée du Dhiolibâ, sa route à l’est des pays de Soulimana et de Rissi, sa navigation sur le grand fleuve, sa résidence à Temhoctou, enfin son voyage à travers le grand désert jusqu’à l’empire de Maroc. M. le baron Roger avait une connaissance positive de son départ de Saint-Louis, et de son arrivée l’année suivante à Kakondy , d’où il avait annoncé , au Sénégal , son départ pour l’intérieur. Ainsi le point de départ est constaté : il en est de même de son point d’arrivée, puisqu’il a été recueilli, presque au sortir du désert, par notre collègue M. Delaporte, gérant du consulat général à Tanger. A l’égard de Temhoctou, outre les détails très-circonstanciés que rapporte le voyageur, et des esquisses qu’il y a faites pendant son séjour, on a une autre espèce de garantie dans ses récits touchant la catastrophe de l’infortuné major Laing, qui avait atteint cette ville en 1826. Malgré la diversité des bruits qui circulent sur ce triste événement, les récits de M. Caillié s’accordent avec celui d’un Maure qui est arrivé à Saint-Louis en mars dernier, venant de Temhoctou , et qui a vu chez les Touariks des livres appartenant au major. De plus , notre compatriote résidait dans une maison voisine de celle qu’avait habitée le voyageur anglais, et c’est là qu’il a recueilli des informations détaillées et dont la source paraît inconleslahle.
ET PIÈCES DIVERSES. 36l
La commission peut encore ajouter d’autres motifs de confiance à ceux qui précèdent. Durant la première partie de son voyage, c’est-à-dire, en cheminant à l’est à travers les montagnes du Fouta-Dhialon, il a passé entre les villes de Timbo et de Labey , et par conséquent il a dû couper la route qu’a suivie en 1818 notre collègue M. MoHien. Or, il décrit de telle manière les montagnes , les villages , l’aspect du pays et toutes les localités , que M. Mollien les a reconnus parfaitement dans le tableau qu’en fait M. Caillié. Ces deux voyages se confirment donc réciproquement, et ce résultat, pour le dire en passant, n’est pas sans importance pour la géographie.
Notre compatriote a mis tant d’attention et de persévérance à noter ses routes, ses directions et le temps de la marche, qu’il a été facile à l’un de nous de former , avec son journal , un itinéraire suivi et complet depuis Kakondy jusqu’au port de Rabat, dans l’état de Maroc, où sont indiqués la nature et les divers accidens du sol, tels que les montagnes, les plaines , les ravins et les forêts , les villages et tous les lieux habités, les ruisseaux, les lacs et les marais, les torrens, les cataractes , les gués , les puits , et tout ce qui regarde les eaux courantes et stagnantes. Tant de détails achèvent d’inspirer une confiance entière dans ses récits.
Enfin , nous ajouterons encore qu’ayant été interrogé sur la manière dont il s’était fait entendre des babitans , il a dit que c’était principalement au moyen de l’arabe-maure , qui est parlé au Sénégal, et qu’il avait eu l’occasion d’apprendre dans le pays depuis 1816. Et en effet, il a répondu dans ce dialecte aux questions qui lui ont été adressées par la commission ; et de plus il a énoncé plusieurs mots en mandingue d’une manière conforme aux vocabulaires existans.
Nous avons senti. Messieurs, que c’était un devoir pour nous de vous exposer tous ces motifs et d’y insister. Mainte-
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nant il nous reste à faire connaître quelques-uns des résultats qui ont été obtenus, afin que la Société puisse apprécier les acquisitions que la science vient de faire. Il ne nous est pas permis d’entrer ici dans de grands détails ; ce serait anticiper sur la publication. Un coup-d’œil général est tout ce que la commission croit pouvoir offrir dans ce moment à la curiosité du public.
Les voyages de M. Caillié se lient de la manière la plus utile pour le perfectionnement ou la confirmation des connaissances géographiques aux excursions de Watt et Winterbottom à Timbo , en 1 794 ; du major Laing dans les pays de Kouranko et deSoulimana, en 1822 ;deM. Mollien dans le Fouta- Dhialon, en 1818; de Mungo-Park au Dhiolibâ, en 179 5 et i8o5; de Dochard à Yamina et Bammakou, en 1819; enfin, aux itinéraires des caravanes, sur la route de Temboctou au pays de Tafilet.
On ne peut plus maintenant conserver de doutes sur la position très-élevée des sources du Bâfmg, le principal affluent du Sénégal. Parti le 19 avril 1827 de Rakondy, tombeau du major Peddie et du major Campbell , M. Caillié a traversé cette rivière à Bafila ; il a traversé aussi le grand fleuve de Dhiolibâ dans un point qui se lie très - naturellement avec la position que le major Laing assigne à sa source. De là il est allé et a résidé à Kankan , grande ville dans le pays de ce nom , qu’enrichit le voisinage des mines d’or de Bourré, et il s’est porté jusqu’à deux cents milles dans l’est, au-delà du Soulimana, jusqu’au village de Timé, où il est arrivé le 3 août. Il avait jusqu’alors suivi une caravane de marchands mandingues, faisant route à pied. Dans ce village , il fut retenu malade pendant cinq mois entiers, et attaqué d’une affection de scorbut qui le laissa long-temps entre la vie et la mort, suite de l’intempérie du climat et des fatigues violentes qu’il avait essuyées
en franchissant les montagnes escarpées du Fouta-Dliialon. Cette grande chaîne paraît en effet formée de plusieurs étages, et remplie de torrens et de précipices. Dans cette partie si intéressante de sa route, il avait eu soin de prendre des renseignemens sur la position de Bammakou, et sur ses rapports avec la Sénégambie , rapports qui , on l’espère , ne seront pas stériles.
A Timé commence une autre excursion vers le nord : c’est la deuxième partie du voyage. M. Caillié veut rejoindre le Dhiolibà ; il part le g janvier dernier ; et après avoir vu ou traversé plus de cent villages, et pris une connaissance approchée de la position de Ségo, il revoit le fleuve le lo du mois de mars , à Galia , venant de l’ouest , et il en traverse un bras pour se porter à Jenné. Toute cette partie est entièrement neuve, ainsi que le chemin depuis les environs de Timbo jusqu a lime.
La troisième partie du voyage est sur le grand fleuve ; M. Caillié s’y embarque le 2 3 mars, après une résidence de treize jours à Jenné. Il monte sur une très-grande barque faisant partie d’une flottille marchande. C’était le temps des basses eaux : dans quelques endroits le fleuve a la largeur d’un mille, et ailleurs il est beaucoup plus étroit; sa profondeur et sa vitesse sont variables. Chemin faisant , il note et décrit les alïïuens et les îles, et sur-tout le lac Débo (le même cpii est connu et figuré dans les cartes sous le nom de Dibbie, mais mal placé), et il donne sur tout le cours du fleuve des notions positives autant que neuves.
Enfin il arrive à Cabra, le port de Temboctou, le 19 avril, et dès le lendemain il fait son entrée dans la ville. Après avoir esquissé un aspect des habitations et des constructions de cette cité, noté les choses dignes d’observation, et s’être informé du cours des eaux dans le voisinage, il s’associe à une caravane partant pour le Maroc. Le k mai , il part pour el-Araouân avec
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huit cents chameaux chargés de toute sorte de marchandises de l’intérieur, et il y arrive en six jours; là, six cents chameaux se joignent à la caravane , et en huit autres jours il parvient aux puits de Télig. Tous les puits d’eau douce ou saumâtre et toutes les stations sont notés par M. Caillié avec soin , dans cette traversée du grand désert. La saison des vents brûlans de l’est rend plus rudes encore pour lui les fatigues et les privations de ce pénible voyage. Parti le i g mai d’el-Araouân , il n’arrive que le 29 juin à el-Harib, où la caravane se divise en plusieurs parties, et le 28 juillet il parvient au Tafdet. Enfin, il s’arrête, le 12 août, au lieu même oii Ben-Batouta jeta le bâton de voyageur au quatorzième siècle, dans la ville de Fez; puis, il continue sa route avec un guide; il gagne la mer , et le 1 7 du même mois de septembre il arrive à Tanger, où M. le consul de France le reçoit, veille à sa sûreté, et parvient à le sauver des périls qu’il eût courus, si l’on avait pu le reconnaître sous son déguisement.
M. Caillié s’était muni, avant son départ, de deux boussoles qui lui ont servi pendant le cours de son voyage, et à l’aide desquelles il a pu noter les directions de sa route. Quelque imparfait que soit un tel moyen, si on le compare à des opérations géométriques ou des observations célestes, on doit se féliciter d’avoir le tracé des routes, et des renseignemens de visu sjur des pays pour lesquels on ne possédait jusqu’à présent qife des itinéraires des Arabes, comptés par journées, et le plus souvent contradictoires, vagues ou confus. Ce qui prouve d’ailleurs qu’il a noté avec justesse la longueur des marches, c’est qu elles se trouvent d’accord avec ce que l’on sait de plus exact sur les distances des lieux dans l’empire de Maroc.
Le succès de l’entreprise de M. Caillié est d’autant plus di(]nc d’intérêt, qu’il l’a elfectiiée avec ses seules ressources,
sans la participalion ni le secours de personne. Il aa sacrifié lout ce qu’il possédait pour subvenir aux besoins du voyage.
Il a fait tout ce qui était possible et plus qu’on ne pouvait espérer avec de telles ressources, et il a eu le bonheur de réussir complètement.
Si de tels services sont faits pour mériter à M. Caillié la bienveillance du public et celle du gouvernement , combien ne doivent-ils pas exciter rintérêt et la reconnaissance de la Société de géographie ! C’est le programme publié par la Société en 1824 qui a achevé de le déterminer à pénétrer dans l’intérieur d’un continent inconnu. L’un de nous étant au Sénégal à cette époque, et le voyant animé depuis plusieurs années de la passion des voyages , lui communic[ua un exemplaire de ce programme ; et depuis , M. Caillié ne cessa de faire des efforts de toute espèce , pendant trois autres années, jusqu’à ce c[u’il eût découvert le moyen d’effectuer un dessein aussi hardi : c’est ce qu’atteste le témoin le plus digne de foi, notre collègue M.'le baron Roger, en ce temps gouverneur pour le Roi au Sénégal. C’est alors que M. Caillié quitta Saint-Louis , et visita plusieùrs contrées voisines ; puis il fixa son choix- sur le Rio-Nunez, pour point de départ; à Kakondy, il fut assez heureux pour trouver une caravane partant pour l’intérieur, et il saisit habilement l’occasion favorable.
Le programme publié par la Société en 1824 est composé de deux parties. La première demande principalement des notions positives sur Temboctou et sur les rivières du voisinage, et des renseignemens sur les pays à l’est; M. Caillié a rempli la plupart de ces conditions. La seconde partie, pour laquelle la Société a affecté une récompense spéciale, exige à la vérité des observations célestes ; mais c’est encore une cjuestion de savoir s’il est possible à celui cpi pénètre pour la première fois dans ce pays, même étant muni des instrumens néces-
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saires, de remplir une condition aussi difficile et périlleuse. Qui ne connaît et la jalousie farouche que les Maures et tous ceux qui sont en possession du commerce de. cette partie de l’Afrique , ont conçue de tout temps contre les Européens , et la résistance qu’a éprouvée Belzoni , qui avait tenté de suivre cette direction, et la fin tragique d’ Antonio Piloti, et la triste issue de l’entreprise du major Laing ?
M. Caillié a pénétré jusqu’à Temboctou ; il y est allé en partant de la Sénégambie , comme le demandait la Société. S’il n’a pas exécuté tout ce qu’elle souhaitait que l’on pût faire , il a, en revanche, fait beaucoup d’observations neuves et précieuses, qui n’étaient pas exigées, sur le Fouta-Dbialon, sur les pays de l’est, et sur la partie supérieure du cours du Dhiolibâ ; il a navigué sur ce fleuve pendant un mois ; il a pris des renseignemens sur les mines de Bourré, et fait d’autres recherches qui n’étaient pas demandées ; ce qui établit une sorte de compensation. La découverte de ces pays et la description des régions de Baléya , de Kanhan et de Ouassoulo , sont une telle acquisition pour la géographie , que , lors même qu’il n’aurait pas atteint la ville de Temboctou, il mériterait une récompense très-signalée. Il a encore le mérite d’avoir recueilli un vocabulaire de la langue mandingue, et un autre de la langue kissour, parlée à Temboctou concurremment avec le maure, et d’avoir noté ce qui touche aux coutumes, aux cérémonies, aux productions et au commerce des différentes contrées. D’un autre côté, il y a dans notre programme des conditions qui ont été remplies en partie, depuis sa publication, par les célèbres voyageurs anglais Oudney, Clapperton et Denbam, savoir, celles qui regardent les pays et les montagnes à l’E. et à l’E. S. E. de Temboctou : il n’y avait donc plus les mêmes motifs pour en exiger l’accomplissement.
Ainsi , en décernant à M. Caillié la récompense qu’elle a promise à celui qui aura atteint la ville de Temboctou et en aura fourni une description , la Société remplira l’attente générale , et elle sera assurée de posséder des notions exactes sur des pays mal connus ou totalement ignorés; elle accordera son honorable suffrage à un homme qui en parle, non par ouï-dire, mais pour avoir vu de ses propres yeux; qui, dans ses récits simples et naïfs, raconte, sans mille exagération, ce qu’il a observé , et ne cherche point à exciter l’attention par des aventures extraordinaires. C’est précisément le genre d’intérêt que la Société de géographie attache aux découvertes , celui de la vérité.
C’est beaucoup qu’un homme soit parvenu à rompre l’espèce d’enchantement qui semblait frapper tout Européen parvenu sur ce point mystérieux du Dhiolibâ. On est sûr maintenant que quatre à cinq mois suffisent pour arriver de Temboctou en Europe. A présent que la possibilité du voyage et du retour est prouvée par l’événement et non par des conjectures, tous les hommes dévoués, que tant de catastrophes répétées coup sur coup avaient pu détourner de leur dessein , vont reprendre courage , et tenteront l’entreprise. C’est un grand service de plus qu’aura rendu à la science M. R. Caillié,. et dont elle lui tiendra compte, si elle n’est pas entièrement consolée, par son succès, de la perte déplorable du major
Dans un sujet aussi fécond en développemens géographiques et scientifiques , il eût été facile de s’étendre et d’intérssser par de nombreux rapprochera ens ; mais la commission croit devoir se renfermer dans le cercle de la mission qu’elle a reçue : son but est atteint , si elle a porté la conviction dans les esprits. Elle doit donc ici passer également sous silence , et les
récits de J. Léon, de Ben-Batouta, d’el-Edrisi, et les relations
des Portugais avec Temboctou dans le xv.^ siècle, le voyage de Paul Imbert dans lexvii.*^, celui de Robert Adams en 1810 , encore contesté, et tant de voyages qui se sont succédés depuis quarante ans. En agir autrement, ce serait oublier que nous parlons à des auditeurs qui ont approfondi tous les élémens des problèmes de la géographie de l’Afrique, ainsi que l’attestent. Messieurs, vos trois sujets de prix en faveur des hommes déterminés à braver tous les périls pour explorer ce grand continent, dans l’intérêt commun des sciences et de l’humanité.
Il est aisé, Messieurs, d’après tout ce qui précède, de pressentir les propositions que la commission a l’honneur de vous faire : elle conclut, i.° à ce que vous accordiez à M. Auguste Caillié le prix que vous avez offert au premier voyageur qui parviendrait à Temboctou, en venant de la Sénégambie; 2.° à ce que communication soit donnée du présent rapport à LL. Exc. les ministres de l’intérieur , delà marine et des affaires étrangères.
Nous ne finirons pas ce rapport sans payer un juste tribut de gratitude à M. Delaporte, gérant du consulat général à Tanger, pour les soins généreux et empressés qu’il a prodigués à notre compatriote : la Société lui doit un témoignage particulier de reconnaissance pour avoir sauvé le voyageur et les papiers qu’il a rapportés.
Baron Roger, Larenaudière, Amédée Jaubert, Cadet DE Metz, J. -B. EyriÈs; Jomard, rapporteur.