‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 4)Chapitre 49 sur 56 · CONSULAT GÉNÉRAL DE FRANGE AU MAROC · texte numérisé non relu

CONSULAT GÉNÉRAL DE FRANGE AU MAROC

A M. CailliÉ, à Arbate.

Monsieur,

Tanger, le 28 Août 1828.

J’ai l’honneur d’être membre de la Société de géographie ; vous devez penser quel plaisir j’ai dû ressentir à la lecture de, la lettre que vous m’avez adressée , le 2 1 de ce mois , par le canal de M. l’agent de France à Rabat , et combien a dû m’être sensible l’arrivée en bon sauvement d’un voyageur tel que vous , Monsieur , qui auriez résolu le grand problème de la possibilité d’un voyage à travers l’Afrique. Je me plais à croire que vous avez visité les villes que vous m’indiquez dans votre intéressante lettre, et sur -tout la ville de Temboctou, qui , depuis deux ou trois générations , est l’écueil oû tant de voyageurs intrépides ont perdu la vie ; mais les informations que vous me donnez sont insuffisantes pour que je puisse y ajouter foi : vous savez combien d’imposteurs peuvent nous tromper. Veuillez m’en donner, s’il vous plaît, de plus amples et de plus précises , afin que je puisse m’en prévaloir auprès de notre gouvernement, protecteur des grandes entreprises , et de la Société de géographie , à la gratitude et à l’admiration de laquelle vous auriez acquis des titres irrécusables.

DOCÜMENS

J’écris à M. l’agent de France du lieu où vous venez d’arriver si miraculeusement , de vous donner tous les secours que réclame votre position , de recevoir telles déclarations que vous voudrez faire sur le voyage pénible et plein d’intérêt que vous venez d’achever , et de vous fournir les moyens de vous rendre à Gibraltar, ou auprès de moi, si vous le desirez mieux.

Cependant , si vous craignez qu’une déclaration , qu’un rapport ou qu’un procès-verbal puisse vous compromettre, adressez -moi une lettre pour M. le président de la Société de géographie i que je lui ferai parvenir par le canal de S. Exc. le ministre des affaires étrangères.

Dans le cas où vous vous décideriez à venir à Tanger, faites le voyage de manière à ne pas vous compromettre, et soyez sur - tout bien circonspect du côté de la religion que vous avez embrassée ; car les Maures ne badinent pas sur ce chapitre , et sont inexorables. Veuillez aussi réunir en un seul paquet les notes -journaux que vous aurez dressés pendant le cours des seize mois de votre rude voyage, et les renseignemens que vous aurez recueillis; le faire sceller du sceau de l’agent de Rabat, où vous vous trouvez, et me l’adresser par un courrier, ainsi que je l’écris à M. l’agent , pour que ces pièces intéressantes et précieuses , qui seront tenues à votre disposition , ne se perdent pas.

Je me croirais heureux, Monsieur, si je pouvais être le premier des membres de la Société de géographie qui jouiroit de l’avantage d’embrasser un confrère qui , à ses risques , périls et fortune , a réussi dans un voyage où tant d’autres ont échoué , et de secourir un compatriote que ses fatigues et ses travaux ont dù accabler de mille maux divers.

J’attends de nouveaux renseignemens de vous, avant de faire part de votre arrivée à ceux qui sont intéressés à la connaître.

Je VOUS prie de me croire avec admiration , Monsieur » votre très-humble et très^obéissant serviteur.

Si:gné Delaporte, vice-consul de France > chargé de la gestion provisoire du consulat général de 5. M. T. C. au Maroc.

Extrait d’une lettre de M. Delaporte , vice - consul , gérafti le consulat général de France à Tanger ^ à M. le commandant de la station navale française à Cadix.

Tanger, i5 Septembre 1828.

M. Caillié (René-Auguste) a entrepris le voyage pénible et dangereux du Sénégal, de Sierra-Léone à Tanger, passant par la ville de Temboctou, et il a eu le bonheur de surmonter toutes les difficultés qui , comme vous le devez juger, sont les suites inséparables d’un pareil voyage.

Le hasard l’a fait tomber chez un agent du gouvernement de Sa Majesté, chez Un membre de la Société géographique, chez moi: je le soigne de mon mieux; c’est un orgueil, une gloire pour moi, d’avoir reçu un concitoyen souffrant, le premier Européen qui ait conquis à notre patrie la connaissance de cette ville de Temboctou dont la recherche a coûté tant à' existences et tant de trésors.

M. Caillié s’est présenté à moi sous le costume d’un derviche mendiant, qu’il ne démentait pas, je vous l’assure : il a simulé pendant son Voyage le culte mahométan. Si les Maures le soupçonnaient chez moi ou au consulat, ce serait un homme perdu; je réclame donc de votre humanité, de votre amour et de votre admiration pour les grandes entreprises , de m’aider à sauver cet intrépide voyageur , dont le nom va devenir célèbre, en m’envoyant, si vous pouvez en disposer, un des bâ-

DOCUMENS

timens sous vos ordres, ou en vous rendant vous-même ici, si vous le croyez mieux. Vous prendriez l’entrée, M. Caillié prendrait l’accoutrement de matelot ou le travestissement d’officier ; il se mêlerait avec les gens de l’équipage ou de l’étatmajor; il se rendrait à votre bord, et il serait sauvé. Il serait doux pour vous et pour moi d’avoir coopéré au salut de ce grand voyageur.

Les Anglais n’hésiteraient pas un instant de recueillir , à bord d’un des vaisseaux de ligne de leur souverain , un compatriote de ce mérite. Dernièrement, à Gibraltar, on publiait que le major Laing y était arrivé sous le costume arabe ; une corvette de guerre fut de suite mise à sa disposition, pour le transporter à Londres : mais au lieu du major Laing, c’était M. Line; la parité de nom fut cause de l’erreur; cependant la corvette n’en fut pas moins désignée.

Veuillez me rendre une réponse, et me faire savoir si vous pouvez rendre à la France, si je puis m’expliquer ainsi , et à la Société de géographie de France, le service que je vous demande en leur nom, en faveur de M. Caillié, afin d’aviser à d’autres moyens pour le rendre à son pays.

Je suis etc.

Signé Delaporte.

Extrait d'une lettre de M. Delaporte, vice -consul de France , à M. JoMARD, membre de VInstitut.

Tanger, le 27 Septembre 1828.

M. Caillié, dont j’ai lu le nom dans un des numéros des Bulletins de lâ Société de géographie, a traversé l’Afrique depuis Rio-Nunez jusqu’à Tanger, passant, chemin faisant, par

Tembociou. Il s’embarque aujourd’hui sur une goélette de l’Etat, et se rend à Toulon, où il arrivera sans ressources. J’espère que la Société de géographie prendra soin de ce voyageur, qui, je crois, l’illustrera. Il a traversé l’Afrique en mendiant; il s’est jeté tel à ma porte : mais je l’ai relevé, je lui ai donné tous les soins possibles , et je me crois heureux d’avoir été le premier Français qui l’ait embrassé.

11 se présentera à vous , vous communiquera les matériaux dont il est porteur. C’est vous qu’il à l’intention de charger de leur rédaction ^ .

Il déplore de n’avoir pas été à même de se procurer une éducation bridante et distinguée; mais il se console de cette disjrace par le bonheur de se dire le seul Européen qui ait tranché la grande difficulté , et d’avoir enrichi le règne de S. M. Charles X d’une entreprise où tant de savans et de voyageurs ont échoué.

Veuillez le présenter à M. le président de la Société, le recommander à tous ses membres , et lui prodiguer les soins qu’il mérite.

Je vous embrasse de tout mon cœur, et me dis avec affection , estime et considération , etc.

Signé Delaporte.

(1) M. Jomard s’est occupé seulement de l’itinéraire, des cartes et de la partie géographique, de la division de l’ouvrage et de l’ensemble de la publication.

Eoctrait d'une lettre de M. Delaporte à M> Jomard.

Tanger, le 3 Octobre 1828.

Je vous ai adressé le voyageur français Caillié, qui, après avoir traversé les marais brûlans de l’Afrique, y a gagné le scorbut, qui lui a rongé les os du palais. Il vous arrivera, si Dieu, qui l’a protégé jusqu’à Tanger, lui consei've la santé, d’ici à deux ou trois mois. Au lieu d’itinéraires informes , dont l’oreille a fait tous les frais, et pris à la volée, tels que ceux que j’ai fournis depuis nombre d’années , il se présentera à vous avec un travail positif, des documens, des matériaux pris sur les lieux , dont il vous demandera de diriger la rédaction ; ne lui refusez pas votre aide , etc.

Ce voyageur a mérité le prix du voyage à Temboctou par la voie du Sénégal , puisque c’est de Saint-Louis qu’il est parti pour se rendre à Tanger ; il a aussi droit à celui de la découverte la plus importante en géographie , comme il le prouvera par son travail : on ne peut les lui refuser.

Signé Delaporte.

Extrait d'une lettre de M. Caillié à M. Jomard.

Lazaret de Toulon, 10 Octobre 1828.

Monsieur,

Mon zèle pour les découvertes géographiques m’a engagé à entreprendre, en 1827 , un voyage dans l’intérieur de l’Afrique , pour visiter la ville de Temboctou , objet des reclïcrclics des

ET PIÈGES DIVERSES. SyS

Européens , et qui a coûté la vie à tant d’illustres voyageurs. N’ayant pu obtenir de mission du gouvernement français du Sénégal, je me. décidai à partir avec mes seules ressources : je réalisai donc à cet effet le fruit de mes économies , et fis les préparatifs de mon expédition. Ce fut le 19 avril 1827 que je quittai Kakondy sur le Rio-Nunez, accompagné par des marchands mandingues allant sur le Niger : le costume arabe et la religion du prophète, que j’adoptai , aplanirent toutes les difficultés ; je traversai sans obstacle les hautes montagnes du Fouta-Dhialon , le Kankan, le Ouassoulo. Je séjournai cinq mois à Timé, pour cause de maladie très -grave- Ce village est habité par des Mandingues mahométans ; il est situé dans la partie S. du Bambara. Dans les premiers jours de janvier 1828 , je continuai ma route; je visitai l’île et la ville de Jenné, et m’embarquai sur le Niger pour Temboctou , où j’arrivai après une pénible navigation d’un mois : j’y séjournai quatorze jours , pris toutes les informations que je pus me procurer; j’étudiai les mœurs et les habitudes des habitans , le commerce et les ressources du pays , et fis route au N. pour effectuer mon retour par le grand désert. Je passai par el-Araouân : après deux mois des plus pénibles privations , j’arrivai au Tafilet , et fis route pour Fez, Rabat et Tanger, où M. Delaporte, vice-consul de France dans cette ville , m’a prodigué tous les secours qu’exigeait ma position. Peu après, je m’embarquai sur là goélette du Roi la Légère, qui m’a conduit à Toulon, où je suis en convalescence et sans moyens, ayant tout épuisé dans un voyage de seize mois.

Je suis etc.

Signé A. CailliÉ.

Extrait d'une lettre de M. A. Caillie à M. le Président de la I Société de géographie.

Toulon, lo Octobre 1828.

Monsieur,

J’ai eu le bonheur de faire, en 1824, un premier voyage chez les peuples qui habitent les bords rians du Sénégal ; dèslors je projetais d’explorer l’Afrique centrale , de visiter les villes de Jenné et Temboctou, afin de surpasser, s’il était possible, les Anglais, qui nous avaient devancés dans cette carrière. N’ayant pu obtenir de mission du gouvernement du Sénégal, je me décidai à partir avec mes seules ressources, persuadé qu’à mon retour le gouvernement s’empresserait de reconnaître les services que j’aurais rendus; je réalisai donc le peu de moyens que j’avais, fruit de mes économies, et je fis les préparatifs de mon départ. Ce fut le 19 avril 182 y que je quittai Kakondy sur le Rio-Nunez , suivant une caravane de marchands mandingues allant sur le Niger. Grâce au costume arabe et à la religion du pays, qüe j’embrassai, les nombreuses difficultés attachées à ce pénible voyage ont été aplanies; c’est à ce travestissement que je dois le succès de mon expédition. J’ai franchi sans obstacles les hautes montagnes de la Sénégambie, les pays de Baléya, Kankan , Ouassoulo. Arrivé à Time, village de Mandingues mahométans, situé dans la partie S. du Bambara , je fus obligé d’y séjourner cinq mois, retenu par une maladie très-grave et qui pensa me coûter la vie. Le 9 janvier 1828, je fus en état de continuer ma route. Je visitai l’île et la ville de Jenné; puis m’embarquai sur le Niger, dans une embarcation de soixante tonneaux, allant à Temboctou , où j’arrivai après un mois d’une pénible navigation. Cette ville esl située à cinq milles au nord de Cabra, dans une plaine de sable

mouvant, où il ne croît que de l’rèles arbrisseaux : j’y séjournai quatorze jours. Je visitai la ville, en pris un croquis ; j’étudiai les mœurs et les habitudes des liabitans , le commerce et les ressources du pays ; puis, me dirigeant au N. pour traverser le grand désert, j’arrivai à el-Araouân. Cette ville est située à six jours au N. de Temboctou : elle est l’entrepôt du sel qui s’exporte à Sansanding et à Yamina , et située sur un sol bien plus aride que Temboctou ; on n’y voit aucun arbrisseau; on y brûle le crottin de chameau. Le vent brûlant de l’E. , qui y règne continuellement , rend ce séjour désagréable. Je continuai ma route au N. , et arrivai aux puits de Télig, à huit jours d’ el- Araouân ; nous nous y désaltérâmes , puis fîmes route au N. N. O. , en nous enfonçant dans le désert : je vis lesolle plus aride, composé de sable mouvant et de roches de quartz gris jaspé de blanc ; il y a peu de granit. Après deux mois de marche dans cet horrible pays , j’arrivai au Tafdet, petit arrondissement faisant partie de l’empire de Maroc ; je passai à Fez, Méquinaz, Rabat et Tanger, où je fus accueilli par M. Delaporte, viceconsul de France ; il me prodigua tous les soins qu’exigeait ma position. Peu de jours après , je m’embarquai sur la goélette du Roi la Légère, qui m’a conduit à Toulon, où je suis en quarantaine pour vingt-deux jours . Je suis en convalescence et sans moyens , ayant tout épuisé dans un pénible voyage de seize mois.

Je suis etc.

Signé A. Caillié.

Après avoir entendu les communications précédentes , dans la séance du 1 7 octobre , la commission centrale de la Société de géo- (papbie a décidé unanimement qu’il serait envoyé sur-le-champ à M Aiupisle Caillié une première indemnité pécuniaire, et que des extraits de ces lettres seraient imprimés dans un supplément au n.“ ()(> du Bulletin

DOCUMENS

Lettre de M. Delaporte à M. le Président de la Société

de géographie.

Tanger, le 3 Octobre 1828.

Monsieur le Président,

Vous faire part qu’un Européen vient de conquérir en Afrique, à la Société de géographie , une vaste étendue de territoire , c’est vous donner, ainsi qu’à elle , une bonne nouvelle ; mais vous annoncer que cet Européen est Français, c’est vous la rendre encore plus agréable.

Un de nos concitoyens, M. Auguste Gaillié, a acquis à la Société tous les territoires situés entre Rio - Nunez ( Sierra- Léone ) et Tanger, c’est-à-dire, entre l’Océan et la Méditerranée. Il a visité les villes de Kankan , Jenné , Temboctou et Araouân. Il a habité Temboctou pendant quatorze jours. Sa maison étoit à quelques portes de celle qu’avait occupée le malheureux major Laing. Il a employé seize mois à faire ce travail et à recueillir les matériaux dont il enrichissait sa besace. Rien ne l’a rebuté , ni refus , ni dégoiits , ni fatigues , ni dangers ; sa vocation , ainsi qu’il me l’a dit plusieurs fois , l’appelait à franchir l’Afrique ; il l’a suivie , et a résolu le problème qu’un Européen peut traverser l’Afrique , problème dont l’impossibilité paraissait presque démontrée. Il a voyagé sans faste; et j’ai vu un derviche quêteur, la besace de cuir sur le dos , se jeter sur le seuil de ma porte , et me tendre , non la main de l’indigence, non la main de la misère dont il portait la liv rée, mais celle d’un compatriote qui s’adresse à un serviteur du Roi de France et requiert sa protection. Il l’a obtenue, Monsieur le Président; elle lui a été donnée par moi, qui me trouve gérer momentanément le consulat général de France,

autant qu’il a été en mon pouvoir de le faire ; et grâce à la coopération de M. le chevalier de Luneau , commandant de la station navale française à Cadix , qui eut la complaisance de m’envoyer un bâtiment du Roi , j’ai sauvé le voyageur et ses papiers. M. le lieutenant de vaisseau Jollivet a reçu à bord de la goélette du Roi la Légère, qu’il commande, M. Caillié; et le 2 8 septembre dernier , il a fait voile pour Toulon , où il doit purger sa quarantaine.

Deux départemens, celui des affaires étrangères et celui de la marine , ont contribué à rendre un Français à son pays natal , et à acquérir à la Société dont vous êtes le président un voyageur modeste, que son entreprise illustrera.

M. Caillié , dont les fatigues et les travaux ont altéré la santé , s’est embarqué avec la fièvre. Il faut espérer qu’elle n’aura pas de suite , et qu’il abordera à Toulon sain et sauf.

Si M. Caillié n’a pas le brillant ni l’éducation de nos voyageurs modernes , il a l’ingénuité et la franchise de ce bon voyageur du vieux temps qui nous a donné sur l’Inde tant de notions intéressantes; s’il n’est pas l’Amédée Jaubert de l’Asie, il sera le Marco-Polo de l’Afrique; et il aura le mérite d’avoir fait, à ses dépens et sans secours , ce que tant d’autres n’ont pu achever à force de trésors.

Après sa quarantaine , il doit se rendre à Paris , où il a l’intention de réclamer l’assistance de M. le chevalier Jomard, vice-président du bureau central de la Société , pour la rédaction des riches matériaux qui font son unique fortune. En recommandant, Monsieur le Président, ce voyageur à votre intérêt, c’est le recommander à celui de tous les membres de la Société de géographie, à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir.

Je suis etc.

Signé Delaporte.

Lettre de M. Jomard à M. Gaillié.

Paris, le i8 Octobre 1828.

Monsieu R,

J’ai reçu , avec tout l’intérêt qu’elle mérite , la lettre que vous m’avez adressée touchant votre voyage dans l’intérieur de l’Afrique. Vous avez pensé avec raison que personne ne pouvait prendre une part plus grande que moi au succès de votre voyage, et je n’ai pas perdu un instant pour communiquer à la Société de géographie le contenu de vos lettres et celles de M. Delaporte. Après en avoir entendu la lecture avec les marques de la plus vive satisfaction , elle a décidé , en attendant l’ effet des démarches que je dois faire auprès du gouvernement, qu’une somme de cinq cents francs vous serait adressée, à titre d’encouragement, pour subvenir à vos besoins et vous aider à vous rendre à Paris.

Nous pensons , Monsieur , qu’il est dans votre intérêt de mettre le temps à profit, autant que votre position et votre santé vous le permettront, en déposant sur le papier tous vos souvenirs pendant que votre mémoire est encore fraîche, et de noter sur-tout avec exactitude les heures ou les journées de marche, les directions que vous avez suivies, et tout ce qui est de nature à s’oublier, comme les noms de lieux et les noms propres en général.

Je vous oflfe, Monsieur, tous les services qui dépendent de moi; disposez de mon faible crédit; et sur-tout prenez le rej^os qui est nécessaire à votre rétablissement, après des fatigues aussi longues etc.

J’ai f honneur d’être etc.

Sifiné Jomard.

Eæ trait d’une lettre à M- le président de l’Académie des sciences.

Paris, le i8 Octobre 1828.

Monsieur le Président,

J’ai l’honneur de communiquer à l’Académie des sciences le contenu des lettres que j’ai reçues hier de M. Delaporte, viceconsul de France, gérant du consulat général à Tanger. Un Français vient d’accomplir le voyage de Temboctou. Il a été assez heureux pour traverser presque toute l’Afrique au N, de l’équateur; depuis le Rio-Nunez^ vers le 10.® degré i/4 de latitude, jusqu’au détroit de Gilbraltar, et il est arrivé sain et sauf à la résidence de Tanger, après avoir franchi l’Atlas entre Tafdet et Fez, et voyagé pendant seize mois consécutifs.

Comme il est le premier Européen qui ait réussi dans le voyage de Temboctou et qui en soit revenu , je ne doute pas , quels que soient les résultats que les sciences puissent en recueillir, que l’Académie n’apprenne ces nouvelles avec un vif intérêt.

C’est le 19 avril 1827 que M. Caillié est parti de Kakondy, sur le Rio-Nunez ; de là , il a parcouru près de trois cents lieues dans l’E. jusqu’à Timé, au-delà du grand fleuve du Dhiolibâ. Il s’y est embarqué près de Jenné; et après une navigation d’un mois , il est arrivé à Temboctou , en avril dernier. Après un séjour de plusieurs semaines , il a fait route au N. et au N. N. O. Son voyage a été de soixante-quinze jours depuis cette capitale jusqu’au Tafdet, à travers le Sahara ou grand désert, au milieu des plus rudes fatigues et des privations les plus pénibles,

La première partie de son voyage coïncide avec celui des voyageurs anglais ' . Ensuite il a franchi les divers étages de la

(]) C’est la ligne que Walt et Winterbottom ont suivie en 1794.

DOCUMENS

chaîne de montagnes du Fouta-Dhialon, au milieu desquelles il a traversé la route suivie par M. Mqllien, et peut -être le Sénégal près de sa source.

Comme il ne faisait guère que douze milles géographiques par jour, il a eu le temps d’observer les lieux avec attention. Il a traversé les pays de Belia , Kankan et Ouassoulo , à peine connus de nom. Enfin, avant d’arriver à Jenné, il a pu voir Bamakou, Yamina, Ségo et SansandingC

Tel est l’aperçu du voyage, d’environ quinze cents lieues, que vient de faire M. Caillié, dont mille dans des contrées presque inconnues. On en peut déjà conclure que Temboctou est plus près de l’Océan qu’on ne l’a marqué sur toutes les cartes. Ses marches confirment la conjecture que j’ai déjà mise en avant, que cette grande ville est peu éloignée du 17.® degré N.

J’ai l’honneur d’être etc.

Slyné JoMARD.

Lettre des Présidens et Secrétaire de la Société de géographie, à »S. Exc. le Ministre de Vintérieur.

Paris, le 20 Octobre 1828.

Monseigneur,

Par la lettre que votre excellence nous a fait l’honneur de nous écrire, en date du 2 avril dernier, elle a manifesté le désir d’être informée des renseigneméns qui nous parviendraient sur les entreprises formées par la Société , et spécialement sur les découvertes relatives à l’intérieur de l’Afrique.

JVous nous faisons un devoir de communiquer avec empres-

(1) n a passé beaucoup à TE. Je ces villes.

sement à votre excellence les nouvelles qui viennent de nous parvenir depuis deux jours. Un Français a été assez heureux pour parvenir dans l’Afrique centrale. Il paraît avoir fait quelque résidence dans la ville même de Temboctou. Parti des bords du Rio-Nunez en 1827, il s’est porté à l’E. jusqu’au-delà des bords du Dhiolibâ, en traversant les hautes montagnes delà Sénégambie supérieure. Ensuite, il a suivi le cours de ce grand fleuve , et même il s’y est embarqué devant Jenné. Au bout d’un mois de navigation, il est débarqué à Cabra, port de Temboctou. Après avoir fait toutes les observations qu’il lui a été possible de recueillir, il est entré dans le grand désert de Sahara; et après deux mois et quatorze jours des courses les plus pénibles, il est parvenu au Tafilet, d’où il s’est rendu à Tanger. C’est là que M. Delaporte , vice-consul de S. M. , gérant le consulat général , l’a recueilli , lui a donné les premiers secours , et lui a procuré son passage en Franee sur un bâtiment de l’État.

Cet intéressant voyageur s’appelle Caillié. Il était déjà au Sénégal en 1824 : c’est au mois d’avril 1827 qu’il s’est rendu à Kakondy sur le Rio-Nunez; là, il se réunit à une caravane de marchands mandingues. Sa position est d’autant plus digne d’intérêt, que, peu de temps avant de s’embarquer, il avait essuyé une maladie des plus graves , qui le retint cinq mois au midi de Jenné. Le chemin total qu’il a fait est de douze à quatorze cents lieues, dont mille dans des pays à-peu-près inconnus.

Telle est la substance des lettres que ce voyageur vient de nous adresser. L’accueil que lui a fait le gérant du consulat, homme très-versé dans les langues et les relations de l’Afrique septentrionale , a déterminé celui de la Société de géographie î elle s’est empressée de lui adresser des marques d’encouragement.

DOCUMENS

Nous espérons, Monseigneur, gue ces nouvelles obtiendront aussi l’intérêt de votre excellence; qu’elle accordera à ce voyageur des marqués de sa satisfaction , et qu’elle voudra bien le recommander au ministre de la marine , afin de lui procurer les secours dont il a besoin pour'se rendre à Paris. Toutes ses ressources ont été épuisées dans un pénible voyage de seize mois. C’est le premier Européen qui, après avoir pénétré dans cette partie de l’Afrique centrale, en soit revenu sain et sauf. La Société de géographie s’applaudit d’avoir appelé l’attention des explorateurs de tous les pays sur l’intérieur de ce continent ; mais elle se réjouit de voir que c’est un Français qui a eu le premier la gloire de réussir.

Nous sommes etc.

Si(jnè Baron CmiER, président de la Société; vicomte SiMÉON, vice -président ; Jomard , vice-présideîit de la Commission centrale ; de LarenaüdiÈre , secrétaire.

Lettre des Prèsidens et Secrétaire de la Société de géographie , à S. Exc. le Ministre de la marine.

Paris, le 20 Octobre 1828.

' Monseigneur,

Un voyageur français , M. A. Caillié , vient d’arriver à Toulon sur la goélette du Roi la Légère, après avoir terminé un voyage difficile dans l’intérieur de l’Afrique , depuis Rio-Niinez jusqu’à Tanger. R paraît avoir résidé dans la ville de Temboctou. Ce pénible voyage a épuisé toutes ses^ ressources , et sa santé est affaiblie par de longues fatigues. Le vice-consul de S. M. à Tanger le recommande à la Société de géographie, afin qu elle lui fasse obtenir du gouvernement les moyens de se

rendre à Paris. Comme ce voyageur est le premier Européen qui ait accompli une pareille entreprise, nous croyons pouvoir, Monseigneur , appeler sur lui avec confiance tout votre intérêt , et réclamer l’appui de votre bienveillance. Elle vous prie de vouloir bien lui procurer les moyens de se rendre à Paris. Nous sommes etc.

Signé Baron Cüvier , président de la Société ; vicomte Siméon, vice - président ; JoMARO, vice -président de la Commission centrale ; de LarenaudiÈRE , secrétaire.

Lettre de M. John Barrow à M. Jomard.

Monsieur,

Londres, 28 Octobre 1828.

J’ai l’honneur de m’adresser à vous sur un sujet auquel je suis persuadé que vous prendrez autant d’intérêt que moimême, le progrès des découvertes en Afrique.

Je vois par le supplément du 66.® Bulletin publié par la Société géographique de Paris, qu’un Français, du nom de Caillié , a réussi à atteindre la ville de Temboctou , et que M. Delaporte, vice-consul à Tanger, observe, dans la lettre qu’il vous a écrite pour vous annoncer l’arrivée de M. Caillié, que ce voyageur se console des fatigues qu’il a souffertes par l’idee qu’il est le seul Européen qui ait réussi, jusqu’à présent, à amener à une heureuse fin une entreprise dans laquelle tant de courageux voyageurs ont succombé.

Loin de moi de concevoir la pensée de diminuer le mérite de ce voyageur entreprenant et aventureux, ou de blâmer le juste orgueil qu’il doit ressentir pour avoir donné à sa tentative une heureuse issue; mais la justice qui est due à la mé-

DOCUMENS

moire d’un autre voyageur qui a péri par la main barbare d’un assassin, exige que je vous expose, Monsieur, que M. Caillié n’est pas le seul Européen qui ait visité Temboctou, ni le premier.

Feu le major Laing est celui qui le premier a mis les pieds dans Temboctou; et je vais vous le montrer par l’autorité la plus irrécusable, sa propre signature, et par celle de son serviteur, qui est maintenant à Tripoli. Dans une lettre adressée à M. le consul Warrington, et maintenant sous mes yeux, datée de Temboctou , 21 septembre 1826, le major dit qu’il est arrivé dans cette ville le 18 du mois d’août précédent, qu’il devait la quitter le lendemain de la date de sa lettre, c’est-àdire le 22 septembre, et qu’il avait l’intention de continuer par la route de Ségo; ensuite il entre dans beaucoup de détails touchant cette ville , et donne un grand nombre de documens curieux qu’il a réunis sur ce sujet , et d’autres matériaux qui , sans aucun doute, seront publiés en temps convenable.

Il a quitté, en conséquence, Temboctou le 22 septembre, avec une petite caravane , ayant un seul domestique arabe à son service; le troisième soir il fut rejoint par quelques Arabes faisant partie de la caravane, et ensuite bassement massacré. Il arriva que la lettre mentionnée plus haut, et qu’il avait écrite de Temboctou, se trouvait dans la possession de son domestique; son bagage a été pillé tout entier, ses journaux et ses nombreux papiers enlevés ; mais nous avons encore l’espoir qu’ils seront recouvrés. Le domestique a subi l’examen le plus sévère : il est ferme et conséquent dans toutes ses réponses; et je regrette de dire qu’il y a grand sujet de croire que cet entreprenant voyageur est tombé victime du traître et barbare Bello, qui s’est conduit si scandaleusement envers le capitaine Clapperton.

J’espère, par conséquent, de votre justice, comme un homme

dévoué aux sciences, et particulièrement à celle de la géographie , et comme président de la commission centrale , que vous prendrez des mesures pour donner quelque publicité à cette communication, comme elle a été donnée à l’heureux succès de l’entreprise méritoire de M. Gaillié.

J’ai l’honneur etc.

Sigiié John Barrow.

Extrait de la réponse de M. Jomard à M. John Barrow.

Paris, 3i Octobre 1828.

Monsieü R,

Quoique étranger à la lettre qui fait le sujet de votre réclamation, je n’aurais jamais voulu participer, même indirectement, à une assertion contraire à la vérité ou à la réputation du courageux voyageur dont vous défendez justement les intérêts. Personne moins que moi n’est accessible aux idées exclusives de nationalité, et c’est aussi dans l’intérêt général de l’humanité que je suis dévoué à la cause des sciences et de leurs progrès indéfinis. Je me serais donc réjoui sincèrement de signaler le premier en France le retour et les succès du major Laing, ainsi que j’ai été assez heureux pour le faire à l’arrivée du capitaine Clapperton et du major Denham : vous devez le savoir. Monsieur, c’est moi qui annonçai au public français les travaux de ces intrépides explorateurs , qui ai publié le premier leurs admirables découvertes dans l’Afrique centrale, et qui payai un légitime hommage à la mémoire du docteur Oudney. Quant au major Laing, j’ai long -temps combattu et révoqué en doute les bruits anticipés de sa mort, et je me suis appliqué à faire ressortir les contradictions des récits

DOCÜMENS

<[ui circulaient en Afrique et en Europe ; rien même jusqu’ici ne m’avait persuadé de la réalité de la catastroplie , et votre lettre, Monsieur, pourrait seule me faire ajouter foi entière à cette triste nouvelle, tant je desirais ardemment d’apprendre le succès du major Laing, d’avoir le plaisir de le proclamer, et de concourir, quoique faiblement, à sa brillante renommée. Le major Denham a pu vous dire comment je l’accueillis à Paris, combien je m’estimai Heureux d’embrasser ce brave officier , et de m’entretenir avec un homme qui dix fois a exposé vaillamment sa vie pour parvenir le plus loin possible dans un continent inconnu.-

Maintenant , Monsieur, voici les propres expressions qui sont l’objet de votre réclamation : « Il est le seul Européen « ( M. A. Caillié ) qui soit parvenu jusqu’à ce jour à terminer » avec succès une entreprise dans laquelle ont succombé tant « de courageux voyageurs. »

Vous voyez, Monsieur, qu’il s’agit de l’heureux retour du voyageur dans sa patrie, et non pas de la découverte de Temboctou. On ne lui fait pas un mérite d’y être allé le premier. C’est ainsi qu’après la mort du docteur Oudney, ses compagnons Glapperton et Denham, plus heureux, revirent leur pays natal : on pouvait donc dire , à leur retour en Angleterre , qu’ils étaient les premiers Européens revenus de Bornou , et qui fussent parvenus à terminer ce voyage avec succès , et cela sans rien ôter de la glorieuse couronne du docteur. Vous rendrez donc justice. Monsieur, je n’en fais aucun doute, nonseulement à moi, mais à M. Delaporte, vice-consul de France; et vous reconnaîtrez, sans aucune peine, que personne n’a eu l’intention de frustrer vos compatriotes de la gloire qui leur appartient. Je m’honore d’avoir contribué à établir comme, principe, dans les réglemens de la Société géographique , que les voyageurs de toutes les nations ont un égal droit à son at-

ienlion; que les récompenses appartiennent à tous, quelle que soit leur patrie ; enfin , qu’il n’y a aucune distinction , dans le sein de cette Société, entre les étrangers et les regnicoles.

Qu’il me soit permis. Monsieur, de déplorer comme vousmême le triste événement raconté dans votre lettre ; cependant , plusieurs circonstances semblent encore laisser au doute une faible place; puisse mon incrédulité être justifiée par févénement! Si cependant la catastrophe est certaine, il restera un vœu à former ; c’est que ses journaux de voyage soient retrouvés, ou au moins que son domestique soit en état de fournir quelques bonnes informations ; enfin , que les curieux matériaux dont vous parlez comme étant en votre possession, soient rendus publics le plus tôt possible. Ainsi que je l’espère, nous jouirons bientôt des documens rapportés par le nommé Lânder, domestique de Clapperton ; et alors je ne serai pas le dernier à faire valoir le mérite de cette nouvelle victime des sciences. Permettez -moi. Monsieur, d’ajouter ici une réflexion : si j’avais eu à faire la liste des Européens qui ont atteint la ville de Temboctou, je n’aurais pas oublié plusieurs individus qui paraissent l’avoir visitée; et peut-être aurais-je même fait mention de Robert Adams, quoique son voyage soit révoqué en doute, chose sur laquelle, vous le savez, les avis sont partagés. M. Delaporte également n’aurait pas manqué de les citer , si tel eût été son but : mais son intention était seulement d’annoncer l’heureux retour du voyageur, après avoir traversé le grand désert ; ce qui n*est arrivé ni à Hornemann , ni à Parck , ni à Oudney, ni à l’infortuné Laing , ni à tant d’autres déplorables victimes.

Il me reste. Monsieur, à me féliciter de l’occasion que vous m’avez offerte de vous exprimer mes véritables sentimens sur le but que doivent avoir les découvertes géographiques, c’est-àdire, futilité et l’amélioration qui en résulteront pour le sort

DOCÜMENS

de l’espèce humaine; je suis également charmé de pouvoir vous exprimer personnellement la haute estime que je professe pour les savans et les voyageurs de votre pays. C’est dans ces sentimens que je vous prie de me croire , etc.

Signé, Jomard.

Lettre de S. Exc. le Ministre de Vintérieiir à MM. les Présidens et Secrétaire de la Société de géographie.

Messieurs,

Paris, le 28 Octobre 1828.

J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et par laquelle, en répondant à celle que je vous ai adressée le 2 avril dernier, vous m’avez communiqué les nouvelles les plus récentes qui vous soient parvenues de l’intérieur de l’Afrique. J’ai lu avec un véritable intérêt les détails relatifs au voyage du sieur Caillié , qui , dites - vous , est le premier explorateur français sorti sans danger, et même avec succès, d’une pareille entreprise. Je vois avec plaisir que la Société de géographie lui ait donné des marques *de satisfaction ; de mon côté. Messieurs, et pour répondre au désir que vous m’en avez exprimé, je viens d écrire en sa faveur à Son Exc. le ministre de la marine. Je prie le ministre de vouloir bien procurer au sieur Caillié les moyens de se rendre à Paris; et pour mieux fixer son attention, je lui ai transmis une copie de la relation succincte que vous m’avez faite, et dont je vous remercie.

Agréez etc.

Signé Martignag

Lettre des Présidens et Secrétaire de la Société à M. Delaporte.

Paris, ie 3i Octobre 1828.

Monsieur le Vice -consul,

Dans une lettre de Toulon , en date du 10 octobre , M. Auguste Caillié nous a instruits du voyage gu’il vient de faire dans l’intérieur de l’Afrique, et il vous a payé un juste tribut de reconnaissance pour la manière généreuse avec laquelle vous l’avez accueilli. En répondant à votre lettre du 3 du courant, qui confirme les circonstances de ce voyage, nous nous empressons de vous adresser les remerciemens de la Société de géographie pour les nouveaux détails quelle renferme, et sur -tout pour les soins que vous avez prodigués à notre compatriote. En même temps que vous remplissiez un devoir d’humanité, vous avez conservé la personne d’un voyageur estimable et courageux qui , le premier parmi les Européens , est revenu de l’Afrique centrale par la voie de Maroc.

Déjà la Société a recommandé vivement aux ministres de la marine et de l’intérieur M. Auguste Caillié ; et pour subvenir à ses plus pressans besoins , elle lui a adressé sur-le-champ à Toulon une première indemnité.

Nous avons l’honneur etc.

Signé Baron Cuvier, Jomard, de Larenaüdière.

D0CÜMEN5

Lettré de S. Exc. le Ministre de la marine.

Paris, ie 11 Novembre 1828.

Messieurs,

Vous m’avez fait l’honneur de me recommander le sieur Caillié, qui vient d’accomplir un voyage à Temboctou et dans diverses autres parties inconnues de l’Afrique centrale, et qui est récemment arrivé à Toulon.

M. le ministre de l’intérieur m’a, de son côté, écrit en faveur de M. Caillié. Je réponds à Son Exc. que c’est à elle qu’il appartient de procurer à cet explorateur les premiers secours qui paraissent lui être nécessaires, et que je m’associerai bien volontiers aux mesures qui seraient prises ultérieurement par le département de l’intérieur, pour récompenser, d’une manière convenable , les travaux et le zèle de M. Caillié , dont j’apprécie tous les titres à l’intérêt du gouvernement.

Permettez etc.

Si^nè Baron Hyde de Neuville.

Extrait du Procès-verhal de la séance du 21 novembre 1828.

M. Jomard annonce que M. Auguste Caillié , présent à la séance , demande à offrir ses remerciemens à la Société ; il donne ensuite quelques détails sur les matériaux qui sont les fruits du voyage, et annonce qu’il a pu tirer du journal un itinéraire complet de Rio-Nunez à Tanger par Timé , Jenné, Temboctou , Tafdet et Fez. Il propose qu’une commission de cinq membres soit nommée pour en prendre connaissance , et faire son rapport avant la séance générale , afin que le public soit promptement mis à même d’apprécier les travaux et les

ET PIÈCES DIVERSES. SqS

observations de cet intéressant voyageur. La proposition est adoptée unanimement , et l’assemblée charge une commission spéciale, composée de MM. Eyriès, Amédée Jaubert, Larenaudière, baron Roger, Cadet de Metz et Jomard , de lui faire un rapport sur le voyage et sur les matériaux de M. Caillié ; la commission centrale se réunira , pour l’entendre , en séance extraordinaire.

Lettre des Présidens et Secrétaire de la Société à LL. EE. les Ministres de la marine y de l’intérieur et des affaires étrangères.

Paris, le 28 Novembre 1828.

Monseigneur,

La Société de géographie , après avoir pris une connaissance approfondie des travaux et des observations de M. A. Caillié dans l’intérieur de l’Afrique, a reconnu qu’il avait mérité la récompense promise au premier voyageur qui serait parvenu dans la ville de Tejïiboctoii en partant de la Sénégamhie , et elle a décidé que le rapport ci-joint serait communiqué à V. Exc. Nous nous empressons. Monseigneur, de vous en adresser une copie ^ dans l’intérêt de M. Caillié , et nous croyons superflu de le recommander de nouveau à votre bienveillance. Peut-être, Monseigneur, V. Exc. trouvera-t-elle convenable de mettre ses sei’vices sous les yeux de Sa Majesté.

Nous sommes etc.

Signé Baron Cuvier, président; le vicomte Siméon, viceprésident; Girard, président de la commission centrale; Jomard, vice -président; de LarenaüdiÈre , secrétaire

(i) Voir le rapport p. 3 69 ci-dessus.

DOCÜMENS

Lettre de M. John Barrow à M. Jomard.

Londres, le 1 Décembre 1828

Monsieur,

J’ai reçu votre obligeante lettre du 1.*^^ novembre, et celle du 20, à laquelle vous avez eu la bonté de joindre des exemplaires imprimés de notre correspondance au sujet des deux voyageurs africains dont il y est fait mention. Je vous prie d’en recevoir mes remerciemens très-empressés. L’explication que vous avez bien voulu me donner dans votre première lettre est parfaitement satisfaisante, et de nature à me convaincre que je me suis mépris, et que j’ai confondu l’beureux retour de M. Caillié avec l’beureux accomplissement de son entreprise. J’ai attendu long-temps pour vous remercier, afin de pouvoir avoir le plaisir de vous envoyer un exemplaire de la carte etc.

Signé John Barrow.

Lettre de S. Eæc. le Ministre de la marine à M. Jomard.

Paris, le 2 Décembre 1828.

En attendant qu’il ait été statué sur la récompense à laquelle peut prétendre M. Caillié, à raison de l’entreprise courageuse qu’il vient d’accomplir, j’ai proposé au Roi d’accorder à ce voyageur une indemnité provisoire de trois mille francs, payable sur les fonds du Sénégal. Sa Majesté a bien voulu, par décision du 3o novembre , accueillir ma proposition. J’ai pensé qu’il vous serait agréable d’être informé de cet acte de la bienveillance royale, que je me félicite d’avoir provoqué.

Recevez etc.

Signé Baron Hyde de Neuville

ET PIÈCES DIVERSES. SyS

Lettre de S. Exc. le Ministre de la marine à M. Jomard.

Paris, le 10 Décembre 1828.

Je m’empresse de vous annoncer que, sur ma proposition , le Roi a daigné, par ordonnance de ce jour, nommer M. Caillié chevalier de la Légion d’honneur: je vous prie de vouloir bien le lui annoncer. Je serai bien aise de le voir demain jeudi 1 1 décembre , de onze heures à une heure , pour lui exprimer de vive voix cette nouvelle.

Agréez etc.

Signé Baron Hyde de Neuville.

Lettre de S. Exc. le Ministre de la marine à M. le baron Cuvier, président de la Société de géographie.

Paris, le 11 Décembre 1828.

Vous m’avez transmis , au nom de la Société de géographie, copie du rapport de la commission spéciale chargée de lui rendre compte du voyage de M. A. Caillié à Temboctou et dans l’intérieur de l’Afrique. J’ai l’honneur de vous remercier de la communication de cet intéressant rapport.

J’ai appris avec plaisir que la Société a jugé M. Caillié digne de la récompense promise au voyageur qui aurait pénétré à Temboctou en partant de la Sénégambie.

Bien que mon département ait déjà contribué à la formation du fonds affecté à cet objet, j’ai proposé au Roi d’accorder à M. Caillié, sur les fonds coloniaux, une indemnité spéciale de trois milîe francs , dont j’ai directement annoncé à M. Caillié l’allocation.

Une grâce d’un plus haut prix encore vient d’être décernée

DOCUMENS

à ce voyageur : par ordonnance du 1 o décembre , rendue sur mon rapport, le Roi l’a nommé chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur.

Je me félicite d’avoir à faire connaître à la Société de géographie ces actes de la bienveillance royale, que j’ai saisi avec empressement l’occasion d’appeler sur le dévouement de M. Caillié.

Agréez etc.

Signé Baron Hyde de Neuville.

Extrait du Procès-verhal de rassemblée générale du 5 décembre 1828.

M. Jomard, organe de la commission chargée de rendre compte des résultats du voyage de M. Caillié, a donné lecture du rapport, et a été écouté avec l’attention la plus vive et la plus soutenue. Après avoir exposé en détail tous les motifs qui ont déterminé la conviction de la commission , et notamment l’accord qui existe entre les récits du voyageur et ceux de ses devanciers les plus exacts et les plus dignes de foi; après avoir annoncé que le journal de M. Caillié renferme un itinéraire suivi et sans interruption depuis le Rio-Nunez jusqu’à Tanger, le rapporteur a donné un aperçu des résultats du voyage , suffisant pour faire naître la curiosité de l’auditoire, mais non pour la satisfaire. Il s’est attaché à faire l’énumération des principaux lieux qu’a visités notre compatriote pendant dix-sept mois, sur une étendue de trois mille milles environ. Nous citerons seulement son embarquement à Jenné, sur leDhiolibâ ( vulgairement appelé le Niger) ; sa navigation de là* jusqu’à Temboctou, pendant un mois entier, dans la saison des basses eaux; son séjour dans cette ville, et sa route à travers le grand

désert, pendant deux mois et demi, jusque dans le royaume de Maroc et à Tanger. Là M. Delaporte, consul de France et membre de la Société de géographie , a recueilli notre compatriote, et lui a généreusement prodigué tous les soins que demandait son état de maladie et d’épuisement, après avoir échappé aux dangers du climat et aux périls d’un si long et si difficile voyage.

Ce rapport a été vivement applaudi; et conformément aux conclusions de la commission , M. Caillié est venu recevoir des mains du président la récompense offerte à son généreux dévouement, c’est-à-dire, le produit d’une souscription ouverte par la Société en faveur de celui qui aurait réussi le premier à pénétrer à Temboctou par la voie de la Sénégambie, et à fournir une description de cette ville.

Lettre de S. Exc. le Ministre de l'intérieur.

Paris, le 5 Décembre 1828.

Messieurs,

J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 29 novembre dernier, et j’y ai trouvé jointe la copie du rapport fait à la Société de géographie sur le voyage de M. A. Caillié dans l’intérieur de l’Afrique.

J’examinerai avec intérêt ce qu’il me sera possible de faire pour remplir les vœux que vous m’exprimez en faveur de ce voyageur, qui vient d’exécuter une entreprise dont je reconnais , ainsi que l’a fait M. le ministre de la marine, toute l’importance pour la science et pour nos relations dans des contrées jusque-là et même encore si imparfaitement connues.

Agréez etc.

Sicjnè DE MartiCiNAC

DOGüMENS

Mort du major Laing. — Traduction littérale d’une lettre écrite

à Saint -Louis par un Maure de Temboctou , et adressée à ' M. JoMARD par M. Prosper Gérardin.

Saint-Louis, 1828.

Sachez que Chems , chef de la tribu des Darmancours , m’a dit qu’il a reçu une lettre de Saleh, fds de notre iman et de notre cheykh ( à Tischit ) , relative au chrétien qui est allé à Ghadamès. De cette ville il a marché vers Touat, puis il s’est dirigé vers la tribu du cheykh Moctar (chef des Kountas, à TE. du royaume des Dowiches ). Moyennant mille gros d’or, les gens de cette tribu l’ont accompagné à Temboctou, où ils sont arrivés après une route qui a duré sept jours; ensuite ils l’ont quitté. Ce blanc resta quelques jours à Temboctou; puis il en sortit. Il fut rencontré par des Maures qu’on appelle Berahiches. Ceux-ci le tuèrent, volèrent son argent, et laissèrent là les livres qu’il possédait.

Saleh dit que si les chrétiens veulent ces livres , ils n’ont qu’à lui envoyer quelqu’un, et qu’il les lui remettra.

Les Berahiches sont des Maures qui habitent dans les environs de Temboctou et d’Arawâne.

Le roi de Temboctou se nomme {el Khâcli).

Récit (l’ini Maure venant de Temhoctou ( communiqué par M. te

baron Roger. )

Saint-Louis, Septembre 1828

En venant de mon pays pour me rendre ici, j’ai passé à Temboctou, où j’ai appris qu’un blanc qui y avait résidé cpielques jours, avait été assassiné en se rendant à Séqo; et voici ce qu’on m’a raconté , dans cette ville, des circonstances de ce malheureux événement.

Cet Européen , qui était parti de Tripoli et avait manifesté le désir de se rendre dans la Sénéqambie, voyageait avec un Juif de Barbarie qui lui servait d’interprète ; il avait à sa suite cpiatre domestiques noirs , et possédait neuf chameaux chargés de provisions et de marchandises. Il était arrivé à quelques journées de Temhoctou avec sa caravane, lorsqu’il fut joint par une autre, composée de Maures Tuât ou Tuaris. Ceux-ci lui demandèrent des présens, et ensuite à faire des échanges. L’Anglais (qu’on suppose être le major Laing) y consentit, et fit des affaires avec cette tribu; mais, pendant la nuit, ils s’introduisirent dans sa tente et l’attaquèrent. Le blanc et ses domestiques se défendirent bravement ; quoique blessé au bras , le voyageur parvint à s’échapper sur un de ses chameaux; il fut rejoint peu après par un de ses gens , c[ui en amena deux autres ; ils gagnèrent heureusement Temboctou et s’y réfugièrent. Mais les Tuaris les y poursuivirent, et vinrent demander au roi de cette ville de leur livrer le blanc qui avait immolé plusieurs de leurs compagnons. Ce malheureux fut obligé de fuir ses persécuteurs : c’est vainement qu’il prit nn

3oO DOCUMENS ET PIEGES DIVERSES.

chemin détourné pour se rendre à Ségo ; il fut de nouveau poursuivi et atteint par ces scélérats , qui le massacrèrent.

Il m*eût été facile d’acquérir des Tuaris les livres qui appartenaient à cet Européen ; je n’ai pas osé le faire , dans la crainte d’être soupçonné d’avoir pris part à cet assassinat.

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