CHAPITRE PREMIER
COÜP-d’oeIL général sur les connaissances ANTÉRIEURES
AU VOYAGE DE M. CAILLiÉ.
Un puissant intérêt s’attache aux voyages de découvertes dans l’Afrique centrale : toute exploration de cette partie du monde excitera donc de la curiosité, pour peu quelle ajoute quelque chose aux connaissances acquises et quelle satisfasse à l’un des besoins de la science géographique, c’est-à-dire, quelle
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fournisse des documens certains sur la situation respective des lieux, leur position topographique et leurs distances relatives, ou sur les productions naturelles et la géographie physique du pays; soit sur la population , le commerce , la navigation intérieure , l’industrie et l’agriculture ; soit encore sur les mœurs, les coutumes , le culte , les superstitions et le langage des peuples, ou enfin sur la conformation physique des hahitans; en un mot, pourvu quelle intéresse le géographe ou le naturaliste, f historien ou f homme livré au commerce et à findustrie. C’est en effet dans ces résultats positifs que consistent le mérite et l’utilité d’une relation de voyage. Le lecteur attentif trouvera dans le simple journal qui est sous ses yeux plus d’un résultat de cette espèce , et sur-tout en ce qui regarde la géographie, la nomenclature et la position des heux, le cours et fimportance des rivières, la situation des montagnes, et en général tout ce qui se rapporte aux accidens du sol. Les peuplades nombreuses que M. Caillié a visitées, au milieu desquelles il a vécu, présentaient aussi trop de sujets d’observation, pour qu’il n’essayât pas au moins d’esquisser leurs portraits. C’est au public instruit qu’il appartient d’apprécier ce qu’il y a de neuf et d’intéressant dans cette peinture, naïve et sans art, de nations ou de tribus à peine connues de nom en Europe : je ne dois pas m’y arrêter ici, et je m’occuperai d’abord uniquement de
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l’examen et de la discussion de tous les points de géographie auxquels se rattachent les routes de M. Caillié. Toutefois, avant de me livrer à cette discussion , pour laquelle j’aurai besoin de toute l’indulgence du lecteur, qu’il me soit permis de jeter un coup-d’œil sur les explorateurs qui l’ont précédé et sur les connaissances antérieures à son voyage. Malgré l’avantage qu’a M. Caillié sur tous ses prédécesseurs, d’avoir rapporté en Europe une description de la ville de Temboctou, écrite sur les lieux, il est plus d’un motif pour rappeler ici les tentatives que l’on a faites avant lui ; chacune de ces entreprises était un pas de plus dans une carrière qu’il a été donné à lui seul de parcourir jusqu’au bout. Après cet examen des découvertes et des relations des précédens voyageurs, je m’occuperai de l’analyse de la carte itinéraire jointe à cet ouvrage : elle a été construite avec les élémens très-détaillés que fournit le journal du voyageur français. Ils forment ainsi la base de la carte générale du voyage. Je traiterai ensuite de la nomenclature des pays qu’il a parcourus , du cours du grand fleuve sur lequel il a navigué comme Mungo-Park , et des acquisitions dont la science lui est redevable, sans négliger les questions qui se rattachent au théâtre de ses découvertes.
Quiconque s’occupe de l’bistoire des découvertes dans f intérieur de l’Afrique, est obligé de remonter
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au savant cosmographe el-Edricy, que l’on pourrait appeler le prince de la géographie arahe. On ne connaissait jusqu’à présent qu’un extrait de sa description; mais un hahile orientaliste ‘ vient de découvrir un manuscrit beaucoup plus complet que celui qui fut traduit en latin au commencement du xvi/ siècle et que le savant Hartmann a commenté. En attendant qu’on jouisse de la traduction que prépare M. Amédée Jaubert, je rapporterai , d’après la version latine^, l’analyse de la description des pays que M. Caillié a visités, ce qui n’est au reste qu’une très-petite partie du théâtre de ses excursions. Selon el-Édricy , Segelmassa ou Sidjümessa, ville du pays du Tafdet, esta quarante journées de marche du Soudan, c’est-à-dire, des lieux peuplés et du sol fertile de cette immense contrée; on compte également quarante journées à Tocrurou Takrour, à Salla ou Sala, et à Oulil. Sala est sur la rive septentrionale et Takrour sur la rive méridionale d’une rivière qui s’appelle Nil; Sala est à deux journées de Takrour, soit par eau, soit par terre.
(1) M. Amédée Jaubert a déjà présenté à la Société de géographie la traduction du premier climat de la Géographie d’el-Edricy, d’après le manuscrit qu’il a découvert : l’ouvrage entier sera imprimé dans le recueil des mémoires de cette Société. Le révérend M. Renouard prépare de son côté, à Londres, la traduction d’un manuscrit aussi inédit du même géographe.
(2) Voy. Geogr. Nubiens. àGahriel. Sionit., p. 7, 9, Paris. 1619, in-4.®, et Hartmann, Edrisii Africa, p. 28 à 55 etpass. Gotting. lygÔ, in-S.®
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Le lieu appelé Oalil, donné pour une île proprement dite , est le grand entrepôt de sel de ces contrées, et situé à seize jours de Sala. Au levant de Takrour sont plusieurs grandes villes ; Ghana à vingt-quatre jours , et Bérissa à douze jours : AoudeghesB est à douze jours vers le nord de ce dernier endroit; le pays de Lamlem estàdix journées au midi; il contient Ouangara, Malel etDau, éloignés de quatre jours; à l’occident est Meczara; au levant, Vancara; au nord, Ghana; au midi, un désert.
Plusieurs de ces notions sont assez d’accord avec les marches de M. Caillié à travers le désert; je ne puis ici qu’indiquer en passant cette conformité , parce qu’il faudrait entrer dans quelques détails sur f appréciation de la journée de marche et des différentes espèces de journées, question importante qui sera traitée ailleurs. Takrour correspond peut-être à la localité qui, depuis, devint le siège de Temboctou^. L’importance de cette ancienne ville est prouvée par ce même nom de Takrour, donné alors au Soudan
(1) Agadez, selon M. Walckenaer. Voyez ses savantes Recherches géographicjues suri intérieur de lAJnque septentr. p. ii, ouvrage où sont cités ou rassemblés presque tous les matériaux que doivent consulter ceux qui s’occupent de l’bistoire des découvertes.
(2) M. Walckenaer a déjà remarqué que , sur l’ancienne carte en bois de la bibliothèque du Roi ( du milieu du xiv ^ siècle), Temboctou est indiqué sous le nom de Tenbiich. Sa fondation datait alors d’un siècle et demi environ. Rech. sur l’Jfr. septentr. etc., pag. 1 4-
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tout entier, et que ies indigènes lui conservent encore de nos jours. Sala est un point dont M. Gaillié a eu connaissance, mais à droite de la route de Temboctou au Tafdet, et non pas à l’O. de Temboctou; et il ne faut pas d’ailleurs le confondre avec Ain-Salab de r oasis d’Agably.
Le lieu d’Oulild’el-Edricy, si long-temps cbercbé , ne serait-il pas une île dans le sens qu’on donne au mot oasis, comme étant entouré de toute part d’un océan de sables? Ce lieu correspondrait bien àTycbyt, célèbre par ses mines de sel; il est vrai que le géographe arabe semble placer Oulil sur la mer mêmeb
Quant à Gbana, que fon croit répondre au Kano visité par les derniers voyageurs anglais, sa position paraît beaucoup trop occidentale dans el-Edricy ; à moins que ces voyageurs (comme on fa déjà soupçonné ) liaient porté trop à forient Kano et les autres lieux du Soudan situés entre le Bornou et Saccatou.
Plus de deux siècles avant el-Edricy , un autre écrivain arabe non moins estimé, Ebn-Haukal, avait fixé les positions relatives de Sidjilmessa, Oulil, Gbana; elles s’accordent également avec f itinéraire de notre voyageur. Tout lecteur instruit demandera si le même accord existe avec les marches du célèbre Ben-Batouta.
(1) Jnsiilaverè Ulïl in mare sita est etc. Geograph. Nahiens. page 7. Mais bahr signifie également fleuve et mer.
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Ses voyages sont connus par les fragmens que MM. Kosegarten et Burckhardl ont traduits, d’après l'extrait composé par el-Bilounik On sait qu’en i 352, Ben-Batouta partit de Sidjilmessa pour Temboctou et l’Afrique centrale : en vingt-cinq jours, il atteignit lesminesde sel deTegbazza^; dix jours après. Tas-bal; puis, à dix ou douze jours plus loin, Aboulaten (Ejulat ou Eiwelaten^) ; au-delà, Maly, à vingt-quatre jours de distance; de Maly à Zagbary (ou Sagber), dix jours; et de là à Karsendjou ( ou Karseckou).
Ce lieu est baigné parla grande rivière, (jui est le Nil, et coule à Kâbera et Zâgbah ( ou Sâgba ) ; de Zâgbab, le Nil coule vers Temboctou, Koukou (Kok) , Mouly, dernier lieu du pays de Mâly, etBowy (ouYouy), une des plus grandes villes du Soudan. De là le Nil descend au pays de Nouba et passe par Dongolab. De Karsendjou, Ben-Batouta se rendit à la rivière de Sansarab , à dix milles de Mâly , qu’il quitta après deux mois de séjour; quelques jours après , il atteignit
(1) On vient de publier ce même extrait, plus complet, traduit en anglais par M. S. Lee, sous le titre de tlie Travels ojibn Batuta , etc. Lond. 1829. Voy. p. 281 et suiv. J’ai entendu parler, pendant mon séjour au Kaire, d’un manuscrit complet de l’ouvrage de Ben-Batouta, déposé dans la bibliothèque de la mosquée el-Azhar.
(2) Peut-être et non Teghary, comme a lu Burck-
hardt, ou Tegherry, ce qui conduirait au midi du Fezzan : M. Kosegarten a lu [ylÀj' ; M. Lee, dans un des manuscrits.
(3) Oualet, selon M. Walckenaer.
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Temboctou sur le Nil, Koukou, Berdammah et Takadda ( ou Nekda). A son retour à Sidjilmessa, il visita Touât, Kahor, Dekha et Bouda; voyage de plus de cent vingt-huit jours ou stations.
On ne peut dissimuler l’obscurité que présente ce récit : elle vient principalement de ]a manière dilTérente dont on peut lire les noms propres, en suppléant les signes orthographiques qui manquent souvent dans les manuscrits. Ainsi Burckhardt a lu (jjUj Tegherry le nom que Kosegarten avait lu [yUj* Taghazza , ce qui porterait dans le Fezzan bien loin du Sahara. Tas-hala, ville de commerce, est peut-être le lieu de Tychyt : Aboulaten est confondu avec
Eyoulaten t ou bien Oualet. Mâly ou Mala est peut-être Salajl-^ , Nekda pourTagada etc.
Les lieux voisins de Temboctou , selon Ben-Batouta, sont Kâbera et Zaghah. On connaît aujourd’hui Cabra, et le second de ces noms rappelle celui de Meczara
d’el-Edricy, et de Mar-Zagbab ou Marzarali de certaines relations. Ainsi, les distances des lieux dont M.Gaillié a eu connaissance, et que j’ai en conséquence placés sur la carte générale dn voyage , Tychyt, Oualet, Sala, Cabra, Temboctou, seraient assez conformes à la description de Ben-Batouta : ici je passe sous silence ce qui regarde la direction des rivières.
On trouve peu de distances itinéraires dans les relations rédigées d’après les découvertes des Portu-.
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gais de ce côté de l’Afrique. Ils ont caché avec soin les documens positifs qu’ils ont pu recueillir, de peur de livrer le commerce aux autres nations de f Europe. Nous lisons dans les Décades de Barros qu’ils étaient en grande relation avec les deux royaumes de Toucourof et Temboctou. B n’est pas démontré que le premier de ces noms soit identique avec Takrour^ et par conséquent ce passage ne prouverait point que les pays de Takrour et de Temboctou soient distincts.
Au temps de Léon f Africain, qui voyageait dans la première partie du xvi.^ siècle, Temboctou avait déchu de sa prospérité au profit de la ville de Djenné, qui est encore aujourd’hui, au rapport de M. Caillié, plus considérable et plus commerçante que la première ville. Selon Léon, le fleuve passant à Temboctou coule à fO. « Nous naviguâmes , dit -il , en venant du royaume de Tombuto au levant, et suivant le cours de feau, vers le royaume de Gbinea, et jusqu’au royaume de Melli, lesquels sont tous deux vers le couchant de Tombuto^. » Cette assertion n’est point confirmée par le voyageur français. Quand même on supposerait que f un des deux bras qu’il a vus avant cette ville est un affluent, et non pas une branche,
( 1 ) C’est l’opinion qu’a adoptée M. Walckenaer ( Recherches sur l’Afrique sept. etc. page 32 ).
(2) Ihidem , page 83.
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une dérivation du fleuve, et qu’il ne s’en fût pas aperçu ( ce qui serait bien extraordinaire ) , cette hypothèse serait contredite par ce qui lui fut rapporté par les habitans, que ce bras allait rejoindre la grande branche à quelque distance de là.
Si f on excepte Léon ( qui était un Maure né à Grenade ) , et les Portugais , sur lesquels nous n’avons que des notions incertaines , transmises par Marmol et Barros , le premier Européen qui soit parvenu à Temboctou, est le Français Paul Imbert, né aux Sables- d’Olonne , c’est-à-dire, dans la même province que René Caillié; son voyage est antérieur à fan 1670, Il accompagnait son maître, un Portugais renégat, envoyé à Temboctou par le gouverneur du Tafilet. Il résulte du peu que Ton sait de ce voyage, que la distance de Maroc à Temboctou est de quatre cents lieues , et que f on mettait deux mois à la parcourir. Cette route fut à-peu-près la même que celle que M. Caillié a suivie, au moins jusqu’au Tafllet : le temps est aussi le même. Enfin f estime de quatre cents lieues concorde encore très-bien avec celle de M. Caillié.
Trois autres voies ont été tentées par les Européens , pour parvenir au centre de f Afrique septentrionale ; celle de la Sénégambie, celle de Tripoli, enfin celle de f Égypte et du Nil supérieur. La première est certainement la plus courte; la seconde est
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pleine d’obstacles ; la dernière , quoique la plus longue, sera peut-être un jour préférée par les explorateurs, comme la plus instructive , la plus féconde en découvertes , et pour d’autres motifs encore. Je ne parle pas d’une quatrième voie, celle du golfe de Bénin, qui fixe aujourd’hui les yeux de l’Angleterre, mais qui semble offrir peu de chances de succès , malgré les rivières qui aboutissent à ces parages. Entrer dans l’intérieur par les rivières du Sénégal, de la Gambie ou de Sierra - Léone , était f entreprise la plus naturelle de toutes, non - seulement à cause de la proximité , mais encore si l’on envisage la nécessité de découvrir les sources du grand fleuve qui coule vers Temboctou : question qui n’a pas moins d’importance que le problème des sources du Nil , et qui est devenue , chez les modernes , presque aussi célèbre que l’autre le fut pour les anciens. Aussi, sur environ quarante - deux voyageurs européens, on en compte vingt-trois qui ont suivi cette voie , sans parler de six Européens naufragés sur les mêmes côtes , emmenés dans f intérieur par les Maures, et qui ont recueilli des renseignemens , soit sur Temboctou, soit sur d’autres contrées centrales. La plupart de ces voyageurs n’ayant point frayé la route de M. Caillié, et fhistoire abrégée de toutes ces explorations ayant été déjà faite par M. Walckenaer et par d’autres savan s géographes, je regarde comme complètement superflu
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de les passer en revue ; le lecteur me saura doublement gré d’abréger ces remarques , et de lui indiquer de si bonnes sources. Je ferai connaître seulement, d’après ces dilférentes autorités, l’époque et le terme des principaux voyages, et j’analyserai succinctement ceux qui présentent des lignes de route coupées par celles de M. Gaillié, ou qui ont avec elles quelque chose de commun. Le lecteur aura ainsi sous les yeux un tableau frappant des efforts tentés depuis deux siècles et demi par les Européens avec une admirable persévérance.
En i588, Thompson.
\ Watt.
1 Winterbottom.
1795, Mungo-Park . . .
a atteint le Tenda. . . parla Gambie.
1620, Robert Jobson. .
idem.
idem.
1670 , Paul Imbert. . .
Temboctou .
Maroc.
> 698 J Dp. Rnip, , , , ^
Calam
iSaint-T .nnic
1715, Compagnon . . .
le Bambouk
idem.
1 7 *>.8 J Stibbs ,
m (r^^TnniP
1731 , Moore
idem.
1742 , De Flandre. . . .
Saint-Louis.
17/10, Aflansnn . . . , . -
idpm
1784, Follier
côtes de Nun.