CHAPITRE VIL
Popoco. — Montagnes granitiques. — Traversée du Bâ-fing , (principal affluent du Sénégal) , près de sa source. — Grande cataracte.
— Fouta-Dbialon. • — Langoué. — Couroufi. — Ecoles. — Albinos.
— Industrie des habitans. — Le voyageur est obligé de se faire médecin.
Le 2 mai fut employé à nous procurer des porteurs; ceux que nous avions depuis Kakondy ne voulaient pas aller plus loin. Vers trois heures du soir, une partie de nos compagnons de voyage nous quittèrent ; mon jeune interprète était du nombre : j’avoue que sa séparation me fut pénible , car je causais quelquefois avec lui pour charmer l’ennui du voyage. Ces conversations roulaient sur son pays, auquel il me paraissait très-dévoué: il le plaignait, disait-il, d’être la proie des guerres civiles , qui existaient depuis qu'il y avait deux souverains ayant chacun un parti formidable. J’en parlerai plus amplement par la suite.
Nous allâmes les conduire au-dehors du village. Ne pouvant nous procurer des porteurs , nous fûmes obligés de séjourner le 3 mai. Les habitans , à qui
A TEMBOCTOU.
Ibrahim, mon guide, avait dit qui j’étais, vinrent me voir: la case ne désemplit pas de tout le jour; ils m’accablèrent de questions importunes; plusieurs d’entre eux me firent de petits présens. J’envoyai acheter de la cassave pour quelques grains de verre ; on ne voulut pas prendre de paiement. La nouvelle de l’arrivée d’un Arabe , compatriote du prophète , s’était répandue dans tous les villages voisins : je reçus la visite de plusieurs grands marabouts, prêtres du pays; on les appelle Tierno. Le chef de Tiéléri, village situé à deux milles au N. de Popoco , m’envoya en présent un peu de lait et une noix de colats, signe de grande considération. Les femmes, dans ce pays, sont généralement curieuses ; elles vinrent aussi me faire leur visite ; elles me donnèrent de la cassave; plusieurs d’entre elles se mirent à genoux pour me l’offrir.
Popoco , situé dans une plaine de sable noir de la plus grande fertilité, est un grand et job village; il contient de deux cent cinquante à trois cents esclaves qui ne s’occupent que de culture. Je vis aux environs des cassaves, ignames et pistaches très -bien soignées; ils cultivent aussi beaucoup de riz et de mil : à peu de distance du village , il y a quelques beaux orangers.
J’appris ici que le Fouta-Dhialon était divisé en deux partis, depuis la mort de l’almamy Gadry , dont le rèqne avait été paisible. Tierno-Boubacar et Tierno-
Yayaye prétendaient tous deux iui succéder; ils étaient en guerre de père en fils. Yayaye, dont le parti était d’abord le plus fort, s’éloigna quelque temps pour aller faire la guerre aux infidèles : cette expédition hasardeuse indisposa beaucoup contre lui , et donna le temps à son adversaire d’amener les esprits en sa faveur. Au retour de son expédition , dans laquelle il avait perdu plusieurs hommes , on envoya des lettres circulaires dans tout le pays, qui proclamaient l’élévation de Boubacar à la dignité de chef de l’état. Yayaye se retira, sans renoncera ses prétentions, et conservant toujours un parti formidable.
Damasisya se trouve au N. Nous avançâmes de quatre milles à l’E. S. E. , sur un sol couvert de gravier : et vers deux heures du soir, nous fîmes balte à Dité , où nous changeâmes de porteurs. Je reçus dans ce petit village un très-bon accueil. J’y rencontrai un nègre qui m’avait vu à Ivakondy ; il s’empressa de conter aux habitans l’ histoire que j’avais débitée , ce qui produisit un bon effet , et me fut d’ un merveilleux secours. Timbo , capitale du Fouta , est situé à deux jours au S. E. i/4 S. de ce village, qui est entouré d’une belle haie vive.
Le 5 mai, on m’apporta, à cinq heures du matin, un peu de lait fraîchement trait : j’eus l’imprudence de le boire; il m’occasionna de grands vomissemens et des maux de cœur pendant une partie du jour. Cet
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accident m’obligea à m’arrêter dans le village avec mon guide. J’avoue que je craignis d’être empoisonné ; mais la conduite des Foulahs, qui venaient souvent s’informer de ma santé , et qui paraissaient même très-inquiets de mon indisposition , dissipa mes craintes. L’un d’eux me fit présent d’une grosse poule, qui fut manqée par mon guide et ses gens : pour moi , je ne pouvais supporter aucune nourriture. La caravane se mit en route , et me laissa dans le village ; mais , vers trois heures du soir , m’étant trouvé un peu mieux, nous partîmes avec l’intention de rejoindre notre caravane. Marchant au S. S. E. , sur un terrain un peu graveleux, nous passâmes près de Foucouba , village de cinq ou six cents habitans. Nous arrivâmes au village de Digui , contenant trois à quatre cents habitans ; nous y fîmes balte un peu avant le coucher du soleil , et nous nous rendîmes chez un ami de mon guide; il nous fit une très -bonne réception. Le chef me fit appeler dans sa case avec Ibrahim ; il nous engagea à partager son souper de riz au lait aigre : j’en mangeai. peu, car ce mets n’était pas de nature à remettre mon estomac fatigué. Il me proposa d’aller voir l’almamy, qui, disait-il, me recevrait bien et me ferait de beaux présens : je n’avais pas envie de mettre sa générosité à l’épreuve; je craignais trop qu’il ne voulût me retenir. Mon guide prit la parole pour moi, et lui dit que, rendu à Kankan-Fodéa, son pays, il me
conduirait à Timbo , auprès du chef. Notre hôte nous envoya un souper de riz avec une sauce aux pistaches grillées.
Dans La matinée du 6, il fit de l’orage ; il plut un peu. J’eus la visite de plusieurs femmes , qui toutes m’apportèrent de petits présens on lait, riz, oranges, etc. Un cordonnier me donna une paire de sandales fort à propos , car les miennes étaient cassées. Vers neuf heures, la pluie ayant cessé, nous nous mîmes en route : plusieurs habitans vinrent nous conduire hors du village. Nous nous dirigeâmes à l’E. S. E. La pluie avait purifié et rafraîchi l’air. Nous passâmes auprès de Gourou , village situé au pied d’une petite montagne de vingt-cinq à trente brasses d’élévation. La route de la matinée était sur une plaine fertile et pittoresque, couverte d’une infinité de petites fleurs blanches : nous continuâmes dans la même direction. Nous vîmes quantité d’esclaves occupés à préparer la terre pour les semences de riz et autres graminées qui servent à leur nourriture. Nous traversâmes un petit ruisseau , et nous arrivâmes près de Bady, joli village agréablement situé , sur les bords d’un ruisseau que nous passâmes à gué , ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Ce village contient trois cent cinquante à quatre cents habitans ; il est situé dans la plaine et dominé par une petite montagne. J’ai vu aux environs d’assez belles cultures de tabac d’une petite espèce.
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Nous arrivâmes h cinq heures du soir à Doudé, village de la même grandeur que Bady , à un mille et demi de distance à l’E. S. E. Le chef vint nous recevoir à l’entrée de la palissade dont sa propriété était entourée. Je remarquai du coton très-mal soigné ; ils le sèment à la volée , comme nous semons les graminées, en sorte qu’il vient trop près l’un de l’autre , ce qui gêne beaucoup sa croissance. J’aperçus une petite négresse occupée à la récolte du coton ; il me parut d’une qualité très -inférieure. On nous fit loger dans une grande et belle case à deux portes, et à gauche de notre route de la journée. Notre hôte se trouva très -honoré d’avoir chez lui un compatriote du prophète ; car mon guide s’était empressé de lui raconter les prétendus événemens de ma jeunesse. Il venait près de moi , passait ses mains sur ma tête , puis se frottait la figure , comme si ce rapprochement avec un, compatriote du prophète eût été une chose sainte ou salutaire. Nous fîmes la prière ensemble : ce bon vieux avait réuni chez lui, et assez près d’un oranger, une infinité de petits cailloux sur lesquels , sans doute par esprit de pénitence , il se mettait à genoux pour faire sa prière ; je m’en trouvai très-incommodé , car j’étais obligé de l’imiter. Ensuite il me présenta un enfant de quatre à cinq ans qui avait mal aux yeux, et me pria de le guérir si je le pouvais. Je me trouvais très-embarrassé, et je lui dis que je n’avais aucun médicament
pour cette maladie: mais mon guide l’avait assuré du contraire; et le vieillard, s’imaginant qu’il y avait de ma part mauvaise volonté , m’offrit de me les payer. Je lui fis remarquer que mon bagage était parti devant et que je ne le joindrais que le lendemain; il se tut, et parut peu satisfait de mes réponses. De ma vie je n’ai vu une maladie pareille à celle de cet enfant; il ne souffrait pas , mais il voyait avec beaucoup de difficulté; j’ai pensé depuis que ce pouvait être une espèce de cataracte. Les marabouts, docteurs du pays, avaient épuisé tout leur savoir et leurs grigris ou amulettes ; ils n’y pouvaient plus rien; aussi l’avaient-ils abandonné à sa destinée. Je consedlai aux pareils de laver les yeux de leur enfant avec de l’eau des feuilles du baobab , qui peuvent remplacer la mauve , et de conduire l’enfant à Sierra - Leone , pour le faire traiter; mais ils repoussèrent avec horreur l’idée de mettre leur enfant entre les mains des chrétiens.
Notre bote nous donna à souper du riz au lait aigre , que nous mangeâmes assis sous un oranger.
Le 7 mai , à sept heures du matin , nous nous disposâmes à partir. Je remarquai , en sortant , que l’on avait fait monter les chèvres dans un grenier de dix à douze pieds de haut, pour y passer la nuit. Nous nous dirigeâmes h l’E. S. E., et nous fîmes quatre milles en descendant sur un chemin très-pierreux, qui nous mena à Couraco, village situé auprès d’une petite
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montagne, où coule un joli ruisseau: nous nous assîmes sur ses rives pour prendre un petit déjeuner de riz que nous avions eu soin de conserver de la veille ; puis nous nous remîmes gaiement en route , en suivant la même direction sur de très-bonne terre sablonneuse. Nous passâmes près de Coulinco , village de cinq à six cents habitans, et entouré d’une baie vive; un peu plus loin , nous trouvâmes Cagnola , beau village situé près d’une montagne, où coule un ruisseau qu’il fallut traverser. Après avoir gravi la montagne , la route qui suivit était couverte de pierres ferrugineuses. Nous nous trouvions sur un plateau d’où l’on découvre une chaîne de montagnes très -élevées qui s’étend à perte de vue dans la direction du N. E. i/4 E. au S. O.; elles paraissaient couvertes d’une belle végétation : le Bâ-fing y prend sa source ; il y a quantité de bas-fonds d’où sort une eau limpide et délicieuse. Ces montagnes donnent naissance à de grosses rivières et plusieurs ruisseaux, qui fertilisent ces belles campagnes, et les couvrent d’une verdure toujours renaissante. Sur le penchant, on aperçoit beaucoup de petits villages d’esclaves, entourés de belles plantations de coton, et des fruits que l’on trouve dans nos colonies. Ces lieux charmans et pittoresques enchantent la vue , et rompent la monotonie du voyage. On y cultive du riz et beaucoup d’autres productions.
Il s’éleva un violent orage dans la partie de l’E. ;
nous nous hâtâmes de descendre du plateau par une pente couverte de gros blocs de granit noir , et de terre rouge mêlée de pierres de meme couleur. Nous fîmes à l’E. S. E. trois milles : la route était pierreuse et très-difficile ; on y rencontre des roches ferrugineuses; je vis quantité de sources sortir d’entre les rochers. L’orage approchait, et la pluie nous surprit en route; elle tomba par torrens ; je me servis de mon parapluie, qui me fut d’un faible secours: je voyais de tous côtés l’eau des pluies descendre des montagnes, et aller grossir les ruisseaux. Nous nous hâtâmes d’atteindre quelques cases situées sur le penchant d’un joli monticule, où nous fîmes halte, après avoir fait quatre milles et demi. Ce petit hameau se nomme Bcîfila, nom qui lui vient peut-être du voisinage du Bâ-fing (Rivière Noire). Nous entrâmes dans la case d’une bonne vieille qui s’empressa de nous donner l’hospitalité : elle ne pouvait cesser de me regarder, et me dit n’avoir jamais vu de Maures. Sa petite habitation était entourée de cassaves , de choux caraïbes , giraumons , pistaches de terre , et de quelques gombos; je vis aussi beaucoup d’herbages que je ne connaissais pas. Dès que la pluie eut cessé, je sortis pour faire le tour du jardin. Le soleil ne paraissait plus ; les nuages , amoncelés au sommet des montagnes, rendaient l’atmosphère sombre et humide. T apercevais de loin dans la plaine un joli ruisseau,