‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 5)Chapitre 12 sur 28 · GO · texte numérisé non relu

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cieuse au goût, qui n’a pas plus de quatre lignes d’épaisseur sur un noyau gros comme celui de la pêche. Les nègres aiment beaucoup ces fruits ; ils en font ramasser et en mangent.

Après avoir fait neuf milles , nous passâmes près des ruines d’un village , et nous continuâmes un mille et demi dans la même direction ; la route est plus pierreuse et très -difficile. Nous arrivâmes, à trois heures après midi, très - fatigués , au village de Daourkiwar1, où nous passâmes la nuit. Ce joli village peut contenir environ quatre cents habitans, partie Foulahs, partie Mandingues : il est situé auprès d’une mare dont l’eau est très-bonne à boire ; elle est entourée de bombax, de pruniers et de quelques nauclca. Nous mangeâmes des prunes du pays , que je trouvai délicieuses.

Le ii , a cinq heures du matin , nous continuâmes notre route, nous dirigeant à l’E. S. E. Nous aperçûmes sur le penchant d’une montagne de trois cent cinquante à quatre cents pieds d’élévation , le joli village dhialonké nommé Lom-bar, situé à droite de notre chemin ; nous arrivâmes ensuite sur un coteau composé de très - bonne terre susceptible des meilleures cultures, où se trouve un second village de Daourkiwar. Après avoir marché quelque temps et descendu une montagne , nous trouvâmes un joli ruis-

(1) Ou Daour- Kiwarat.

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seau , et fîmes halte sur son bord : il coule dans une grande et belle plaine entourée de montagnes trèsboisées ; elles sont composées de terre rouge , et propres aux plus belles cultures. Comme la route de la matinée avait été pierreuse et difficile, et que mes sandales me blessaient , je fus obligé de marcher pieds nus ; mais les pierres me faisaient encore plus souffrir. Je remarquai que tous les arbrisseaux étaient grillés par l’ardeur du soleil. Les environs étaient couverts de roseaux ; les naturels s’en servent pour faire leurs cases. On fit cuire du riz à l’eau pour notre dîner ; et après ce frugal repas , nous nous remîmes en route vers midi et demi. Nous gravîmes la montagne en nous dirigeant à l’E. Les racines des arbres barrent la route, qui est généralement pierreuse. Arrivés sur le plateau , nous nous y reposâmes un peu, et continuâmes dans le S.E. La route était plus belle que celle de la matinée ; je vis beaucoup d’arbres à eaura : nous nous amusâmes à ramasser des fruits ; et après avoir fait six milles , nous arrivâmes bien fatigués, à cinq heures du soir, à Coussotami , joli petit village situé sur un coteau. On nous apporta des bananes, que nous achetâmes pour quelques grains de verroterie. Plusieurs Foulahs du village , à qui on avait appris mon arrivée , vinrent me voir ; et comme il faisait nuit , on alluma une bougie faite en cire du pays; on en trouve en abondance dans ces montagnes. Nous passâmes la nuit couchés sous de grands arbres sur les pierres qui couvrent le sol.

Le 28 avril, nous quittâmes Coussotami vers cinq heures du matin. Marchant à JE., nous passâmes près d’un ravina sec, entouré de grands arbres qui forment des sites très-romantiques ; la campagne en général offre l’aspect le plus agréable. Nous arrivâmes dans une belle vallée couverte de gras pâturages, en nous dirigeant au S. E.; ensuite il fallut passer un ravin très -profond et très -difficile , à cause des roches de granit sur lesquelles nous étions obligés de marcher. Ce ravin nous conduisit au pied d’une montagne de cinq à six cents pieds d’élévation , qu’il nous fallut gravir ; et après avoir fait environ quatre milles , nous arrivâmes fatigués sur son sommet, où nous finies halte. Vers une heure après midi , nous nous remîmes en route, en nous dirigeant dans l’E. S. E. quatre milles. Nous atteignîmes un joli petit ruisseau qui roule ses eaux limpides sur un lit de granit ; il vient du S. et coule au N. N. E. : les naturels le nomment Naufomou ; on m’assura qu’il va se perdre dans le Rio-Nunez. Nous nous arrêtâmes un instant, et, assis sur les rives de ce ruisseau , nous mangeâmes de petits gâteaux de farine de riz mêlée avec du miel et du piment, et séchés au soleil, que je trouvai assez bons. Les marchands mandingues et foulahs ont toujours soin de se munir de ces petits gâteaux. En continuant notre route , nous passâmes auprès de Dougué, joli village de trois à quatre cents habitans Foulahs cl Dhiaîonkés, situé dans une plaine de sable qris , susr-

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coptible des plus belles cultures : celle plaine esl en louréc de hautes montagnes , et couverte de très-beaux pâturages. Nous fîmes lialfc auprès d’une source pour y passer la nuit. Le petit village de Mirayé , situe sur le penchant d’une grande montagne, se trouve à un mille au S. E. de Dougué. Plusieurs Foulahs pasteurs, qui gardaient leurs troupeaux dans notre voisinage , vinrent nous voir, et nous vendirent ce qu’ils appellent du caqnan , espèces de pains qu’ils font a vec du maïs et des pistaches grillées et pilées , dans lesquels ils ajoutent du miel : ces pains font en partie leur nourriture en voyage. Je vis un jeune Foulah qui ne pouvait se lasser de nie regarder : il me proposa de le suivre à son camp pour boire du lait ; comme je ne voulais pas y aller seul , il engagea un de mes compagnons de voyage à m’accompagner; deux d’entre eux s’y prêtèrent avec complaisance. Lejeune homme marchait devant pour nous enseigner la route , et avait soin d’ôter quelques grosses pierres qui se trouvaient sur mon passage : arrivé à son ,camp, qui était tout près de notre halte , il s’empressa de sortir une peau de bœuf, sur laquelle il me pria de m’asseoir. Ce camp était composé de cinq ou six cases en paille, de forme presque ronde , et très - basses ; il fallait se mettre en double pour y entrer : f ameublement cou sistait en quelques nattes , peaux de mouton et calebasses pour mettre du lait; le lit se composait de

quatre piquets rnis en terre, sur lesquels sont placés en long des morceaux de bois recouverts d une peau de bœuf. Il alla avertir sa 'vieille mère et ses sœurs , et leur dit que j’étais un Arabe , compatriote du prophète , et allant à la Mecque ; elles me regardèrent avec beaucoup de curiosité , et en faisant plusieurs gestes, crièrent : La allali il -allah, Mohammed rasoul oüllahi ( il n’y a d’autre dieu que Dieu, Mahomet est son prophète ) ; à quoi je répondis par la formule ordinaire. Elles s’assirent à une petile distance de moi, et me regardèrent tout à leur aise. Lejeune Foulah alla me chercher du lait dans une calebasse qu’il eut soin da laver ( excessive politesse de leur part ) , puis m’apporta un peu de viande frite. Je l’engageai à en manger avec moi -, mais en me montrant du doigt la lune , il me dit d’un air timide et riant : Je jeûne ; c’est le ramadan.

De ce petit camp on apercevait le village de Mirayé, situé sur le penchant d’une haute montagne qui m’a paru très -boisée ; il est habité en partie par des Foulalis et des Dhialonkés , tous mahométans. Nous nous séparâmes du bon jeune Foulah-, nous retournâmes au lieu de halte et nous vîmes nos gens revenant de Dougué, où ils étaient allés acheter du riz pour notre provision de voyage. Nous nous couchâmes sous de petites cahutes faites de branches d’arbre recouvertes en paille ; ces cahutes servent à mettre les

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voyageurs «à l’abri des pluies , car le village deDougué se trouve éloigné de la route.

Le 2 !x avril , à cinq heures du matin , la caravane se mit en marche; en nous dirigeant vers l’E. , nous suivîmes une belle route couverte de petit gravier; puis nous arrivâmes près d’une montagne pierreuse que nous gravîmes. En tournant une autre montagne de sept ou huit cents pieds , nous fîmes presque le tour de la boussole; puis nous arrivâmes dans une jolie vallée, où passe un gros ruisseau que les naturels nomment Bancjala ; il coule dans la direction du N. au S. Nous fîmes un demi-mille à l’E. S. E.; puis nous gravîmes une montagne de la même hauteur que la précédente, et très-escarpée. Arrivés sur le sommet, nous redescendîmes par une pente rapide , et nous fîmes halte au bas , vers onze heures du matin , dans une jolie vallée, près d’une source entourée de petits monticules. Nous prîmes notre dîner à l’ombre d’un bombax. A une heure de l’après-midi, nous nous mîmes en route en nous dirigeant au S. S. E. , toujours à travers les montagnes : nous passâmes près de quelques cases de Foulahs pasteurs. Depuis une heure après midi nous avions fait quatre milles , lorsque nous fûmes surpris par un violent orage ; le tonnerre se fit entendre avec fracas : nous nous mîmes à l’abri sous des cases de bergers ; forage dura près de deux heures et demie ; il plut par torrens. Nous nous ren-

dîmes ensuite à Dongol , petit village d’esclaves ' , qui se trouvait â environ un mille et demi des cases des bergers; nous y arrivâmes à trois heures. du soir. Le chef hospitalier nous reçut très-bien , et m’envoya un souper de riz au lait aigre, auquel il ajouta du beurre fondu, il y a dans ce village, qui peut contenir trois cents habitans , une mosquée de la meme forme que les cases du pays.

Le 2 5 avril , à cinq heures du matin , nous prîmes congé de notre hôte, auquel mon guide Ibrahim donna un peu de sel , et nous fîmes route en nous dirigeant au S. E. , et descendant la petite montagne sur laquelle est silué le village; puis nous passâmes. une plaine de la plus grande fertilité. Nous arrivâmes auprès d’une chaîne de montagnes ; les naturels la nomment Lantè- <jaë ; elle s’étend dans la direction duN. E. au S. Chaque montagne s’élève à pic, de près de deux cents toises ; on y voit à peine quelques traces de végétation. Nous passâmes parmi de gros blocs de granit cj ris qui sont en forme de pyramides , et ressemblent aux ruines d’un vieux château. Après nous être enfoncés parmi les gorges de ces montagnes , qui sont composées de beau granit gris, nous passâmes le ruisseau le Doulinca , qui coule rapidement sur un lit de granit dans

(1) Endroit où les propriétaires mettent leurs nègres cultivateurs; ils ont chacun une case, et cultivent un champ particulier dont la révolte est destinée à les nourrir.

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la direction de l’E. au S : nous avions de l’eau audessus du genou. Nous fîmes environ un mille dans une jolie plaine très -fertile et entourée de grosses roches du même granit gris aux sommets. Dans les fentes de ces énormes rochers , il croît de grands bambous. Nous repassâmes le Doulinca auprès d’un endroit où il tombe en cascade , et fait entendre de loin un joli murmure qui charme l’ennui du voyageur. Je m’assis un instant sur ses bords , car les pauvres nègres fatigués se reposaient à peu de distance. Je contemplais avec admiration cette belle et riante campagne : quoique hérissée de hautes montagnes , elle est de la plus grande fertilité, et arrosée par une infinité de petits ruisseaux qui en entretiennent constamment la verdure. Ces montagnes sont habitées par des Foulabs pasteurs qui vivent éloignés de toute société. Le lait de leurs nombreux troupeaux, et un peu de riz qui croît très -bien, suffisent à leur nourriture. Dans ces montagnes, je ne vis aucune bête féroce : ce beau pays semble favorisé par la nature ; il est peuplé d’une infinité d’oiseaux dont les couleurs varient à l’infini; j’en vis beaucoup de la même espèce que ceux qui habitent les bords du Sénégal. Nous nous remîmes en marche sur de très-bonne terre, et nous passâmes devant les cases de quelques Foulahs qui nous apportèrent du lait ; j’en achetai pour quelques grains de verroterie. Ils me regardèrent tous avec beaucoup de curiosité, et dirent

qu’ils n’avaient jamais vu de maure aussi blanc que moi. En les quittant , nous nous trouvâmes dans une jolie vallée formée par deux petites montagnes de granit; elle est composée de sable gris, très-fertile, et couverte de beaux pâturages.

Nous fûmes ensuite obligés de passer de nouveau le Doulinca, qui coule paisiblement sur un lit de granit. Vers une heure de f après -midi, nous fîmes balte près de quelques Foulahs pasteurs : leurs cahutes étaient agréablement situées sous de grands arbres qui y entretiennent une fraîcheur inappréciable dans ces contrées. Depuis mon départ de Kakondy , je n’avais pas encore vu un si beau pays ni aussi fertile. Point de rochers , mais des plaines superbes qui ne demandent qu’à être cultivées pour produire tout ce qui est nécessaire à la vie. Vers deux heures du soir, le tonnerre se lit entendre dans la partie du N. E. ; la journée avait été très -chaude , le ciel couvert de nuages noirs ; il plut en abondance. Nous allâmes nous mettre à l’abri sous les cahutes des bergers, qui d’abord firent difficulté de nous y laisser entrer. Le tonnerre se fit entendre avec un fracas épouvantable; je croyais à chaque instant le voir tomber sur nos têtes ; les éclairs se succédaient rapidement , et le ciel paraissait embrasé. Couchés sur des morceaux de hois ronds, posés sur des piquets mis en terre , nous attendions paisiblement la lin de ce déluge. Après la pluie , nous

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sortîmes des cahutes; l’atmosphère rafraîchie donnait un nouveau charme à la nature. Nous mangeâmes un peu de riz , et nous nous remîmes en route à ]’E. Nous traversâmes un petit ruisseau coulant sur un lit de granit : la route était pleine d’eau et très-bourbeuse , ce qui la rendait fort pénible ; nous fîmes au N. E. un demi mille , puis à l’E. un demi mille , et nous arrivâmes à la nuit tombante à Lantégué, ourondé ou village d’esclaves. La pluie nous avait repris en route; j’eus recours à mon parapluie, qui ne me préserva pas entièrement. Le chef de Lantégué nous donna une case devant laquelle il y avait un très-bel oranger, sous lequel je m’assis sur une peau de mouton. Le tonnerre se fit entendre de nouveau ; l’atmosphère, couverte de nuaqes , était chaude et humide ; la pluie continua toute la nuit ; les éclairs qui se succédaient rapidement venaient illuminer notre case , qui ne fermait qu’à demi.

Le 26, nous séjournâmes à Lantégué , par égard pour un esclave de la caravane qui portait une charge très-lourde, et avait mal aux pieds. Je passai une partie du jour à visiter le village et scs habitans, qui sont au nombre de cent cinquante. Beaucoup d’entre eux me trouvaient trop blanc pour un Maure , et me prenaient pour un Anglais.

Je vis autour de leurs cases de belles plantations de bananiers, ananas, cassaves, ignames, et mille autres

plantes utiles , le tout bien soigné : ce sont les femmes qui sont chargées du soin de les cultiver; les hommes travaillent dans les champs de riz , etc. La chaleur fut très-forte toute la journée , ce qui annonçait de forage pour la soirée , car nous approchions de la saison pluvieuse. Dans ces pays montagneux, elle commence en avril et dure six mois consécutifs : dans le cours de la journée, il s’éleva une petite dispute entre Ibrahim mon guide et deux Mandingues de son village , qui prétendaient avoir leur part de la valeur d’un bœufque leur avait donnée M. Castagnet à Kakondy. Les deux Mandingues vinrent me trouver, et voulaient me rendre juge de leur différent; mais ma décision ne fit qu’échauffer davantage les esprits , et mécontenta mon guide, qui me menaça de m’abandonner, ce qui m’aurait jeté dans un grand embarras; enfin, un jeune nègre qui avait été à Sierra -Leone et parlait un peu l’ anglais, vint à mon secours, interpréta mieux mes paroles, et la paix fut rétablie entre nous.

Le reste de la journée fut employé par les marchands à visiter leurs marchandises; pendant ce temps, je m’occupai A parcourir les environs du village. Je vis plusieurs fourneaux pour la fonte du fer que l’on trouve en abondance dans les montagnes ; ce s fourneaux ont de cinq à six pieds de haut, à-peu-près dixhuit à vingt pieds de circonférence, une cheminée à la voûte , et quatre trous à la base , à l’E. , à l’O. , au S.

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et au N. Non loin du village , il y a de jolis petits ruisseaux qui descendent des montagnes , et coulent rapidement sur des lits de granit ; j’allai m’y baigner, et quelques Mandingues yt lavèrent leur linge.

Le 2 y, à cinq heures et demie du matin, nous quittâmes le village de Lantégué, en nous dirigeant au S. E. , pour traverser la chaîne des montagnes de ce nom : il y a des pics qui peuvent avoir de trois cent cinquante à quatre cents brasses au-dessus du plateau où nous nous trouvions. J’ai vu de beau granit gris-blanc. Nous passâmes non loin d’un petit village où les Foulahs gardent leurs bœufs. En traversant cette chaîne , je ne pouvais me lasser de regarder ces malheureux nègres sautant avec un fardeau sur la tête de roche en roche, de précipice en précipice ; je craignais à chaque instant de les voir tomber dans des gouffres affreux , couverts de grands bambous. On entendait sortir de ces profondeurs un murmure sourd provenant d’une infinité de sources sortant de ces montagnes ; elles forment une rivière qui coule dans la campagne. Lorsque nous fûmes descendus, nous ne vîmes de tout côte qu’un pays couvert de montagnes , cependant pas aussi élevées que celles que j’avais remarquées pendant la matinée. Dans l’endroit où nous la traversâmes , cette chaîne s’étend dans la direction du N. E. au S. S. E. Je n’ai point aperçu de neiqe ; j’y ai vu de très-beau granit

noir, en couches de trois à quatre pieds d’épaisseur, d’autres en blocs : il y en a de gris , de blanc et d un rose pâle; le grain en est très-beau. Nous continuâmes notre route dans l’E. Nous arrivâmes sur les bords du Kakiriman , petite rivière qui coule du N. au S. , sur un lit de granit ; son courant est très -rapide ; il peut avoir de largeur environ soixante-dix à quatre-vingts pas ordinaires ; pendant l’espace de trois ou quatre milles que je pouvais suivre de l’œil son cours, il a la même largeur. Nous passâmes cette rivière à gué , ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. En la traversant , je m’écartai beaucoup de la route ; le courant m’emportait, et j’eus bientôt de l’eau jusqu’aux aisselles; les nègres s’en aperçurent, et me crièrent aussitôt de remonter le courant , et se mirent à dire tous ensemble, La allah il-allah, Mohammed rasoal onllahi; ils parurent très-effayés du danger que je courais. Un peu plus loin , la rivière est profonde , et le courant m’eût englouti ; enfin , remontant un peu , je gagnai la rive gauche sans qu’il m’arrivât d’accident ; mais mes effets étaient tout mouillés. Nous fîmes balte vers onze heures du matin , près de la rive , dans un endroit couvert de petits monticules de sable noir et gras , oîi croissent beaucoup de grands bambous. Nous nous assîmes au pied des arbres ; les pauvres porteurs étaient bien fatigués ; quoique sans bagages , je l’étais autant qu’eux. J’achetai du cagnan , espèce de pain

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dont j’ai parié plus haut, avec lequel je fis mon premier repas de la journée. Plusieurs Foulahs me firent de petits cadeaux ; les nègres me dirent que cette rivière était le Rio-Pongo. Le manque de riz nous obligea à plier bagage , et à nous rendre à Pandeya , petit village habité par des Foulahs pasteurs. En chemin nous rencontrâmes deux nègres portant sur leur tête chacun une calebasse de foigné ( petite espèce de graminée ) , qu’ils ne voulurent pas nous vendre. Nous marchions à l’E. S. E. ; et après avoir fait onze milles, nous arrivâmes au village vers midi et demi : la route y est assez unie , bien boisée , mais couverte de pierres. Pandeya est situé au pied d’une montagne , et peut contenir de cent cinquante à deux cents habitans ; ils vinrent ensemble pour me voir, et m’apportèrent chacun un petit présent de lait. Après nous être reposés un moment à l’ombre de grands nédés , et nous être rafraîchis avec le lait que nous devions à la générosité des Foulahs , Ibrahim mon guide et ses camarades s’occupèrent à acheter un bœuf pour célébrer la fête du ramadan, qui arrivait le lendemain. Il me fit demander par le jeune Foulab parlant anglais, si je voulais participer à l’achat du bœuf: je m’y refusai, sous prétexte que j’avais une longue route à faire , et peu de moyens : il ne m’en parla pas davantage. Ils eurent le bœuf pour quatre barres de tabac, valeur à-peu-près de deux

gourdes , et ils étaient douze ou quinze , car les Foulahs faisant route avec nous y contribuèrent.

Le 28 avril, grand jour de fête, nous séjournâmes à Pandeya; et vers huit heures du matin, tous les marchands se mirent en fde pour faire la prière. J’eus bien soin de m’y trouver ; j’affectai même d’être le plus dévot de tous. Au sortir de la prière, 011 se disposa à tuer le bœuf. Les Mandingues passèrent près d’une heure à égaliser les lots de viande : ils prirent chacun un petit morceau de bois pour leur servir de mesure -, on les mêla tous ensemble , puis on distribua les lots. Ils firent sécher leur viande à la fumée, pour qu’elle se conservât en route : on en fit bouillir une bonne quantité avec du riz, car ce jour était destiné à faire un grand régal.

Je reçus de nombreuses visites de Foulahs , qui me renouvelèrent leur petit présent de lait et de riz , seule chose qu’ils possédassent. La fête fut célébrée avec beaucoup de gaieté ; les Mandingues sur-tout se livrèrent franchement à leur joie bruyante. O11 fit plusieurs décharges, de mousqueterie : puis tous les nègres, réunis auprès de la case de mon guide , se mirent à chanter ses louanges. Comme je l’ai dit plus haut, il était le chef de la caravane, et c’était lui qui fournissait la poudre pour les fusils : ils ont la mauvaise habitude de les charger beaucoup trop ; il en creva un dans les mains d’un nègre, qui fort heureu-

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sement n’en fut pas blessé. Vers onze heures du matin, Ibrahim , suivi des deux Mandingues auteurs de la dispute dont j’ai parlé , vinrent m’inviter à prendre ma part de leur repas , et m’engagèrent de nouveau à oublier ce qui s’était passé : je me rendis à leur invitation. En entrant dans la case d’ibrahim , je vis une grande calebasse de riz bouilli , sur lequel on avait mis de la viande en assez grande quantité; nous nous assîmes autour , et chacun mit la main au plat , suivant l’usage de tous les pays des nègres. Après avoir fini le riz , Ibrahim distribua la viande. Je remarquai que les Mandingues mangèrent ce jourlà beaucoup plus qu’à l’ordinaire ; car c’est leur principale jouissance : le reste de la journée, ils furent très -gais; ils échangèrent la peau du bœuf pour du riz , que nous mangeâmes en route.

Le 29 avril, après avoir mis dans des sacs en cuir le reste de la viande qui avait passé toute la nuit à la fumée, nous nous mîmes en route à six heures du matin. En face du petit village , environ demi-mille au N., je vis une petite chaîne de montagnes aplaties au sommet, à chaque extrémité de laquelle s’élève un pic ressemblant aux tourelles d’un vieux château; elles sont sans aucune végétation. Nous nous dirigeâmes à l’E. un mille sur des roches à fleur de terre , de nature rougeâtre et poreuse ; ensuite nous gravîmes une petite montagne composée de gros blocs de

très-beau granit noir, parmi lesquels croissent de grands arbres : le nédé sur-tout est très-répandu dans toute la campagne. La route est pénible; nous continuâmes à marcher sur des pierres noires et brûlées , que je crois être de nature volcanique ; puis nous traversâmes plusieurs petits ruisseaux qui coulent paisiblement sur des lits de rochers; ensuite on trouve une montagne de cinq à six cents pas ordinaires de haut. Les naturels lui donnent le nom de Tourna; elle sépare le pays d’Irnanké d’avec le Fouta-Dhialon. Nous nous reposâmes un moment sur son sommet; on m’assura que la route qui nous restait à faire pour arriver à Cambaya, village de mon guide, était plus facile. Je vis aux environs de très -bel indigo et des bombax qui le disputent en grosseur aux plus énormes baobabs des bords du Sénégal.

Le pays d’Irnanké est situé à l’O. du Fouta, à l’E. de Kakondy ; il a au N. les nègres qui habitent aux environs de Casamance, et au S. la nation des nègres Timannés, qui habitent non loin de Sierra-Leone. Ce pays est hérissé de hautes montagnes, et habité par des Foulahs pasteurs ; ils possèdent de beaux troupeaux qui font leurs principales richesses , et servent à leur nourriture. Ces Foulahs ont le teint couleur marron un peu claire; leur ligure est belle; ils ont le front un peu élevé , le nez aquilin , et les lèvres minces , la forme de la tête presque ovale: la seule ressemblance qu’ils

aient avec les Mandingues, sont les cheveux crépus. Ils se tiennent en général très-droits , et conservent en marchant un air de dignité; ils se croient bien supérieurs aux autres nègres. Leurs costumes, comme ceux des Mandingues , sont de la plus grande simplicité ; ils consistent en un coussabe ou chemise de toile blanche du pays, et une culotte. Cette culotte est faite de grosse toile; elle est très-large, arrêtée seulement à la ceinture par une coulisse; elle descend jusqu’à moitié des jambes sans y être arrêtée ; ils ont un bonnet de même étoffe. En voyage , ils sont armés d’arcs et de flèches empoisonnées, et portent aussi des lances. Ils se graissent le corps avec du beurre ; ils s’en mettent beaucoup à la tête , ce qui leur donne une trèsmauvaise odeur. Les femmes se distinguent par le soin quelles apportent à leur coiffure; elles ornent les tresses de leurs cheveux avec diverses verroteries, et portent de l’ambre au cou, en forme de collier; elles sont, en général , vives et jolies. Il y a aussi dans ces montagnes beaucoup de Dhialonkés, anciens possesseurs du pays de Fouta-Dhialon , conquis très-antérieurement par les Foulahs, qui soumirent une partie de ces peuples à la religion de Mahomet : ceux qui persistèrent à rester dans l’idolâtrie, devinrent les tributaires de l’almamy ou chef du pays; ils paient leur tribut en bestiaux. Ces peuples sont très-doux, obligeans envers les étrangers qui traversent continuellement leur pays

montagneux,. Ils ont un idiome particulier que les Eoulahs n’entendent pas; mais, en général, ils parlent tous mandingue.

Après nous être reposés un instant , nous continuâmes notre route à TE. sur des roches à Heur de terre, qui m’incommodèrent beaucoup; car je ne pus résistera la gêne des sandales du pays; je fus obligé de les ôter, et de marcher pieds nus. Nous passâmes auprès de Courgin , petit village contenant cent cinquante à deux cents habitans. Aux roches succédèrent des pierres de nature volcanique. Après avoir fait neuf milles à l’E., nous arrivâmes, vers trois heures du soir, à Comi-Sourignan , joli village d’environ cent cinquante habitans , situé sur un beau coteau : la campagne variée offre un coup-d’ œil magnifique ; elle est entrecoupée de jolies collines , couvertes de la plus belle verdure; la terre est jaune et très-productive. Le village est défendu par une baie vive; il y règne la plus grande propreté ; les cases sont entourées de belles cultures de pistaches, cassaves , choux caraïbes , et diverses autres productions : ces cultures , soignées par les femmes ou les enfans , sont tenues dans le meilleur état ; ils ont même soin de balayer les allées qui conduisent à leurs cases. Le chef, en présence duquel nous fîmes la prière , nous fit venir, Ibrahim et moi, dans sa case, et nous engagea à partager son dîner, consistant en riz cuit à l’eau,

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auquel on ajouta un peu cle lait aigre. Nous nous assîmes sur une natte auprès d’un petit feu-, car ils en conservent toujours , à cause delà grande humidité. Après ce léger repas , la femme du chef vint s’asseoir avec nous ; elle écoutait en silence la conversation, qui roulait sur les chrétiens , dont ils parlent toujours avec mépris. La femme eut la complaisance de me donner un peu de lait quelle m’engagea à Boire ; puis elle alla chercher quelques ligues et bananes qu’elle mit dans une calebasse bien propre, et nous les donna à mon guide et à moi. Je remarquai que cette femme avait une physionomie extrêmement douce : ses habits consistaient en deux bandes de toile de coton fabriquée dans le pays et de la plus grande propreté; elle n’avait pas une mauvaise odeur comme les femmes des Foulahs nomades du pays d’Irnanké. La case était grande et bien tenue; je remarquai sur le sol d’assez jolis dessins faits avec de la terre : nous passâmes la nuit dans ce joli village.

Le 3o avril, à cinq heures et demie du matin, nous prîmes congé de nos bons hôtes , et nous fîmes route dans la direction du S. E. , en traversant une grande plaine susceptible des plus belles cultures. Nous tournâmes , en descendant , un petit plateau qui se trouve dans la province do Timbi : la plaine , dans cet endroit , est couverte de roches rouges à fleur de terre ; le pays est généralement très-découvert; à environ 738 milles

à la ronde, on aperçoit plusieurs monticules. Je fis rencontre d’un nègre de Bondou , qui me dit être de Boulibané, capitale du pays ; il allait à Kakondy pour son commerce; il n’avait pour objet d’échange que de l’or. J’étais très -étonné de voir cet homme se décider à franchir à pied une route si difficile et si longue , lorsqu’il avait à sa portée nos établissemens de Bakel, muflis de toute sorte de marchandises. Nous continuâmes à l’E. en traversant une jolie vallée, située entre deux coteaux, où se trouvent trois villages : le plus gros se nomme Telewel, et contient cinq cents habitans au plus. Je fus joint par un Foulah , accompagné d’une de ses femmes , portant sur sa tête une calebasse de lait doux qu’il m’engagea à boire. Ibrahim, mon guide , qui s’était arrêté un moment , lui dit que j’étais un Arabe des environs de la Mecque, et lui débita mon histoire d’Alexandrie : ce zélé sectateur du prophète crut faire une action méritoire envers Dieu en me donnant un peu de lait ; il me quitta en me tendant la main et me souhaitant un prompt retour dans ma patrie. La route devint un peu pierreuse ; nous nous arrêtâmes un moment sous de grands arbres pour attendre nos compagnons restés en arrière. Plusieurs femmes nous apportèrent des bananes ou figues; j’en achetai quatorze pour trois grains de verre.

Nous continuâmes notre route dans une plaine composée de terre jaune et très-fertile. Nous arrivâmes à

Bouma, village situé auprès d’un joli petit ruisseau coulant ses eaux argentines sur un lit de granit, dans la direction du S. E. ; il tombe en cascades, et fait entendre de loin un doux murmure. Ensuite viennent d’énormes roches de granit à fleur de terre; nous marchions parmi de petits monticules, dont la campagne est toute couverte; nous arrivâmes auprès de Bouma-Filasso, petit village sur le penchant d’une montagne, où j’ai remarqué beaucoup d’indigo qui croît spontanément et sans culture ; j’ai vu aussi quelques plantations de coton. La campagne , couverte d’une superbe végétation, offre un très-beau coupd’œil; je remarquai plusieurs endroits nouvellement défrichés pour la culture. Nous descendîmes une petite montagne au pied de laquelle passe le Cocoulo, rivière qui, dans cet endroit, peut avoir de quarante à quarante-cinq pas ordinaires de largeur , et coule rapidement sur un lit de granit, du N. N. E. au S. O. : nous la passâmes à gué, ayant de l’eau au-dessus du genou ; dans plusieurs endroits son lit est découvert , et l’on est obligé de marcher sur de larges roches de granit , couvertes de limon qui rend le passage glissant et dangereux. A peu de distance de cet endroit, elle se précipite à soixante pieds de profondeur , en faisant un bruit épouvantable : je m’arrêtai un instant à contempler cette cataracte. Cette rivière coule parmi de hautes montagnes couvertes de grands arbres; le pru-

nier du pays s’y trouve en quantité. Après i avoir traversée, nous marchâmes au S. S. E. Nous passâmes près de Marca , petit village qui peut contenir deux cent cinquante à trois cents habitans ; il est situe sur de très-bonne terre. Vers trois heures, nous passâmes devant Daycb : la route devint pierreuse jusqu’à Tin-foulasso, petit village entouré de cultures de coton, dans une plaine de sable gris très-fertile. Nous fîmes halte, bien fatigués, à cinq heures du soir, à Gnéré-temilé : nous avions fait douze milles dans notre journée. Nous fûmes bientôt atteints par un violent orage. Comme j’excitais la curiosité de tout le monde, les habitans vinrent en foule pour me voir; quelques-uns me firent de petits présens de lait et de viandes fumées. Plusieurs de ces malheureux avaient des ulcères par tout le corps ; j’eus pitié de leur position, et devins leur médecin : je leur distribuai quelques caustiques (du nitrate d’argent) avec de la charpie ; ils m’envoyèrent un bon souper, en signe de reconnaissance. Ibrahim , qui craignait que je 11e consommasse tous mes médicamens , me conseilla fortement de ne plus leur en donner , parce que , disait-il , on me prendrait pour un chrétien.

Le 1 .er mai , à six heures du matin , nous quittâmes le joli village de Gnéré-temilé, contenant environ trois cent cinquante habitans. La pluie de la veille avait rafraîchi 1 atmosphère , et donnait un nouveau charme

A TE MB O CTO U.

à la nature. Nous marchâmes gaiement à l’E. S. E. : je vis un ourondé (ou village d’esclaves ) entouré d’une belle plantation de bananiers, cotonniers, cassaves et ignames. Nous passâmes près de Maraca; après quoi nous nous trouvâmes dans une plaine de sable où l’on voit plusieurs petits villages d’esclaves. Nous nous assîmes sous un arbre pour attendre quelques-uns de nos gens restés en arrière.

Des nègres du village de Bourwel nous apportèrent des oranges ; je les trouvai délicieuses. Nous reprîmes notre route , en côtoyant un vallon très -profond, garni de grands arbres ; après quoi nous rencontrâmes de très-bonnes terres, en descendant par une pente assez rapide. Nous fîmes halte, vers deux heures du soir, à Popoco, situé dans la plaine. Nous avions fait depuis le matin huit milles.

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