CHAPITRE VIII
Pont sur le Tankisso. — Départ pour le Kankan. — Description du Fouta-Dhialon. — Caractère, mœurs et usages des Foulahs. — Pays de Kankau - Fodéa. — Arbre à beurre. — Cours du Dhioliba. — Pays de Couranco, Sangaran et Kissi-kissi. — Mariage chez les Mandingues. — Rivière de Bandiégué. — Bagaraya. — Saraya. — Bacocouda. — Danses guerrières.
Le 2 h mai, j’allai avec Ibrahim voir un Mandingue gui devait partir sous peu pour le Kankan. Mon guide me recommanda fortement à lui, et je me décidai à profiter de cette occasionne lui promis qu’en arrivant dans ce pays, je lui ferais un joli cadeau. Dans le cours de la journée, un Mandingue me demanda une médecine , et me dit que depuis qu’il était marié, un obstacle l’arrêtait auprès de sa femme*, quelle s’en plaignait, et lui faisait même des infidélités; il ajouta que le petit garçon qui courait dans sa cour était de sa femme et d’un de ses amans : mais, continua-t-il en soupirant, je ne puis pas me plaindre, car je ne suis pas capable d’en faire autant. Comme le gingembre croît dans les environs, je lui conseillai
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d’en manger beaucoup, et l’assurai qu’il s’en trouverait mieux : mais ce remède ne parut pas le contenter ; il voulait une médecine de jalap, que je lui donnai pour me débarrasser de lui.
Je me rendis à la prière du soir , où je vis, contre l’ordinaire, une grande quantité de Mandingues assemblés. Au sorlir de la mosquée, ils formèrent tous un cercle autoûr du vieux chef : il fit une petite harangue pour annoncer au peuple qu’il était arrivé un courrier de Timbo, portant une lettre circulaire, de laquelle on allait faire lecture ; il pria chacun de prêter attention. Alors un marabout, assis à côté de lui, se mit à lire à haute voix. On apprit que l’almamy Yayaye était déposé, que Boubacar le remplaçait, *et se déclarait protecteur de l’islamisme, enjoignant au peuple de lui être fidèle. La lettre était écrite des deux côtés , sur un papier large de trois pouces et long de cinq. Après la lecture, le courrier, sans perdre de temps, reprit sa dépêche et se mit en route pour le Baleya, où il allait la porter; ce départ précipité m’empêcha de la copier pour en connaître plus tard le contenu. Le chef fit une prière et des vœux pour le règne du nouvel almamy ; plusieurs Mandingues l’imitèrent, puis s’entretinrent long-temps des divisions qui déchiraient le Fouta. Yayaye s’était retiré avec un parti qui laissait présumer qu’on ne serait pas long - temps en paix. Rendus à notre habitation,
Ibrahim m’apprit qu’à son retour de Firya, Yayaye n’avait pas été approuvé par les grands de Timbo , qui l’ avaient déposé par mécontentement de la guerre inutile qu’il venait de faire , guerre qui coûtait plusieurs hommes à la patrie.
Le 2 5 mai, au matin, après avoir donné un peu de crème de tartre à un nègre qui me tourmentait depuis plusieurs jours pour avoir une médecine, j’allai avec Ibrahim assister à la construction d’un pont sur le Tankisso : je vis en route quelques Mandingues , avec le grand tambour dont j’ai parlé plus haut, frappant à tour de bras pour avertir les ouvriers de venir à l’ouvrage. Arrivé auprès du pont, je trouvai six à huit hommes couchés sur le bord de l’eau, en attendant que tout le monde fût arrivé. On me fit voir que l’eau montait, dans la saison des pluies, à la hauteur de vingt- cinq à trente pieds; les branches qui barrent le passage sont couvertes par cette crue extraordinaire; on m’assura même que le pont était souvent démoli et entraîné par le courant. Ce ruisseau inonde la plaine, dans laquelle on fait une récolte de foigné avant de semer le riz. Tous les ouvriers arrivés , on se mit à l’ouvrage en chantant. Ils me parurent très-gais, et s’amusèrent beaucoup, car c’était pour eux une partie de plaisir : tous les habitans de Cambaya, pénétrés de la nécessité d’un pont, s’étaient décidés à y travailler. Il pouvait avoir
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de quarante à quarante - cinq pas de lonq sur six à sept pieds de large; ce sont de grands piquets plantés au milieu du ruisseau, à des distances rapprochées, sur lesquelles on pose des traverses qui , dans beaucoup d’endroits , sont supportées sur les branches des arbres qui croisent le ruisseau. Sur les traverses , on pose des morceaux de bois en long, bien ajustés ensemble avec des lianes ( bois très-flexible ). On pose ensuite en travers du pont de petits morceaux de bois à la distance d’un pas les uns des autres, pour assurer la marche en traversant ce pont chancelant. On m’assura que s’il n’était supporté par des branches d’arbre, il ne pourrait pas résister à la rapidité du courant. Ils ne mirent que peu de jours à l’achever, car il y avait beaucoup d’ouvriers; tous les liabitans de Cambaya y contribuèrent. Plusieurs femmes apportèrent des calebasses de riz et de foigné pour le dîner de leurs maris : on m’invita à en prendre ma part , et tous indistinctement nous nous assîmes autour, et mîmes la main au plat; puis nous retournâmes gaiement au village.
Le 26 mai, Lamfia, qui devait me servir de guide pour me rendre dans le Ivankan , Ibrahim et moi , nous allâmes chez le chef du village , le prévenir de mon prochain départ. Mon ancien guide me demanda, en sa présence, si, avant de me séparer d’eux, je voulais aller à Timbo voir l’almamy. Je lui dis que
j’en serais charmé; mais que la route de Cambaya à Timbo était hérissée de hautes montagnes difficiles à gravir, et qui me fatigueraient beaucoup; que je desirais ardemment continuer ma route à 1E. , avant que les pluies devinssent plus fréquentes , puisque alors il serait impossible de voyager sans éprouver les plus grandes difficultés : il convint de la justesse de mon observation , et décida que je pouvais partir avec Larnfia , à qui le bon vieillard me recommanda particulièrement , lui disant de me remettre entre les mains du chef de Kankan , qui me ferait conduire à Bouré en sûreté. Pendant mon séjour à Cambaya, j’avais eu soin de bien remplir mes devoirs religieux, et d’étudier le Coran soir et matin, pour en imposer davantage. Je m’arrangeai avec mon nouveau guide pour porter mon “bagage jusque dans le Kankan ; nous convînmes de deux brasses de guinée , que je donnai avant de partir. Je fis à Ibrahim, dont j’avais été content , un très-joli présent en ambre , indienne , guinée , poudre , papier, ciseaux et mouchoirs de soie. Il me pria de ne parler à personne de ce cadeau : il voulait passer pour généreux musulman , quoiqu’il fût très-avare , comme tous ses compatriotes. Leur générosité envers moi n’avait jamais excédé deux ou trois noix de colats , au lieu que les Foulahs qui venaient à Cambaya vendre du sel ou autres marchandises, me faisaient toujours de petits présens , et
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ne me demandaient rien. Nous devions partir dans deux jours; on faisait les préparatifs , c’est-à-dire que Lamfia préparait du riz pour notre nourriture en route. Ibrahim m’avait promis de me donner aussi quelques provisions ; mais il l’oublia volontairement. Un bon vieux Foulah , notre voisin , établi dans le pays, me fit préparer un gros pain de cagnan , pain qui , comme je l’ai déjà dit, est fait de pistaches, de maïs et de miel : c’était, disait-il, pour m’amuser en chemin ; il m’assura que, s’il n’était retenu par ses cultures, il viendrait lui-même m’accompagner jusqu’à Kankan : ce bon Foulali se nommait Guibi. Ibrahim m’offrit, si je voulais acheter du miel, de me faire aussi un pain de ce genre ; je le remerciai de sa générosité. Il s’assit auprès de moi, et me dit que , dans les pays que j’allais traverser pour me rendre dans le mien, j’aurais souvent affaire aux Mandingues; qu’il me conseillait en ami de ne pas me mettre de mauvaise humeur , quand on me demanderait des médecines , parce qu’ils pourraient bien ne pas se montrer aussi patiens qu’ici. Je le remerciai de son conseil , me promettant de le mettre à profit. Le Foulah Guibi me disait souvent, en s’entretenant avec moi, que les Foulahs étaient les blancs d’Afrique, et les Mandingues les nègres ; il entendait par-là reconnaître la supériorité des Foulahs.
Le Fouta- Dhialon est gouverné par un almamy
nommé par les principaux de l’état ; ils se rassemblent à cet effet , et ont également le droit de le déposer , si le peuple n’est pas content de sa conduite : le gouvernement est tliéocra tique.
Les Foulahs du Fouta sont en général grands et bien faits ; leur contenance est noble et fière ; leur teint marron clair est un peu plus foncé que celui des Foulabs nomades ; ils ont les cheveux crépus comme les nègres , le front un peu élevé , les yeux grands , le nez aquilin , et les lèvres minces , la figure un peu alongée ; en un mot, leurs traits se rapprochent de ceux des Européens. Ils sont tous mahométans et très-fanatiques ; ils ont en horreur les chrétiens , et sont persuadés qu’ils veulent s’emparer des mines d’or situées à l’E. du Fouta : c’est pourquoi ils mettent tant de précaution à leur fermer cette route. Ils ne font pas, comme les Mandingues, de grands voyages-, ils préfèrent rester paisibles habitans de leur pays , veiller sur leurs esclaves , qui sont une partie importante de leur fortune. Ils sont jaloux et envieux , exercent souvent des actes de rigueur envers les marchands étrangers qui traversent leur pays, sur- tout quand ces derniers sont riches. Cependant ils sont assez hospitaliers , et secourent généreusement leurs compatriotes : je n’ai pas vu dans ce pays un seul mendiant. Ils cultivent dans leurs montagnes beaucoup de riz , du gros maïs et du petit mil ; le coton , qui
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leur sert à fabriquer des étoffes dont les lés n’ont que cinq pouces de large ; ces bandes sont destinées à couvrir leur nudité. Le principal commerce du pays consiste en sel et en étoffes ; cependant ils vont vendre à Kakondy des cuirs , du riz , de la cire et du mil , qu’ils échangent contre du sel qu’ils portent ensuite à Kankan et à Sambatikila pour avoir des étoffes. 11 y a aussi quelques Foulahs qui font des voyages à Bouré , où ils achètent de l’or qu’ils viennent échanger à la côte pour des fusils, de la poudre, des verroteries et diverses autres marchandises avec lesquelles ils achètent des esclaves. Les Foulahs sont belliqueux et animés de l’amour de la patrie. En temps de guerre, ils partent tous indistinctement; il ne reste que les vieillards et les femmes dans les villages. Beaucoup sont armés de fusils et de sabres ; mais la majeure partie se servent de l’arc et de la lance : ils ont tous un poignard dont la lame est droite; cependant j’en ai vu quelques-uns courbés ; ces poignards sont fabriqués dans le p5ys. Leurs vêtemens consistent en un coussabe qui , le plus souvent , est de toile blanche , et une culotte de même étoffe1. Ils portent aussi une pagne qu’ils se passent autour du corps , des sandales et un bonnet rouge ; leurs cheveux sont tressés , et ils y mettent du beurre. Rarement ils sortent sans avoir plusieurs lances à la main.
(1) J'ai décrit sa forme plus haut.
J’ai remarqué que leurs vêtemens étaient toujours trèspropres ; ils se lavent souvent le corps , et toujours à l’eau tiède. Il y a dans tous les villages des écoles publiques pour les enfans : les classes se tiennent en plein air, soir et matin , à la clarté d’un grand feu. Lorsqu’ils savent bien lire le Coran , ils sont regardés comme très-instruits. J’ai remarqué dans ce pays que les parens sont très-indulgens pour leurs enfans, qui sont toujours obéissans. et fort doux. Les Foulahs de cette partie de l’Afrique ne laissent pas leurs enfans nus ; ils ont tous un coussabe. Ceux que l’on rencontre sur nos établissemens ne sont pas mis aussi proprement, parce qu’en voyage ils prennent tout ce qu’ils ont de plus mauvais. Ils mettent leur sel dans des feuilles d’arbre artistement arrangées. Ils font beaucoup usage du tabac à priser , mais ils ne fument pas ; ils préfèrent le tabac qu’ils achètent dans nos établissemens à celui qu’ils récoltent dans leur pays. Les femmes y sont vives, jolies et très-douces : elles ont l’habitude de se frotter les dents avec du tabac en poudre. Leur costume , quoique simple , est toujours de la plus grande propreté. Elles sont , comme dans tout l’intérieur, soumises à leurs maris; jamais elles ne se permettent la moindre plaisanterie avec eux. Je ne me suis point aperçu que ces derniers frappassent leurs femmes : ils peuvent en avoir quatre , comme les nègres mandingues ; la loi du Coran ne leur en permet pas davan-
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tage ; encore ce sont les riches ; les pauvres n’en ont que deux. Elles sont chargées du soin du ménage , et de préparer l’ordinaire pour la famille. Elles cultivent aussi un petit jardin auprès de leurs cases : elles ont un logement particulier, et font leur ordinaire à part; rarement elles mangent ensemble , et font tour à-tour le souper de leur mari ; il leur donne à chacune une vache, quelles ont soin de traire soir et matin. Leur petit ménage consiste en quelques calebasses pour conserver le lait et les mets tout préparés , deux ou trois pots en terre, et une grande jarre pour mettre le riz sec. On pratique autour de la case, intérieurement, une petite élévation de six à huit pouces , sur un pied de large , qui sert à placer tous les ustensiles du ménage; on voit au fond une espèce de lit , comme celui que j’ai décrit chez le chef. Dans chaque case, quatre piquets plantés en terre soutiennent une espèce de plafond fait de bambous , pour la garantir de la suie dont le toit est couvert. Les femmes m’ont paru généralement très-gaies, peu jalouses les unes des autres, à moins que le mari ne fît un présent à l’une sans rien donner à ses compagnes ; elles me demandaient souvent de l’ambre et du corail , sans paraître trop offensées de mes refus. Les Foulahs nourrissent beaucoup de bestiaux , bœufs , moutons et cabris ; ils ont des chevaux d’une petite espèce, peu d’ânes , quelcjues chiens , et ils élèvent beaucoup de volailles. Ils
font fréquemment des voyages à Sierra-Leone , où iis vont vendre des bœufs pour l’approvisionnement de cette colonie. Ce pays fournit abondamment tout ce qui est nécessaire à la vie , riz , mil , ignames , cassaves, choux caraïbes, oranges, bananes, etc. Ils sont tous musulmans, fanatiques à l’excès. Les maladies que j’ai vues dans le pays sont la lèpre, des grosseurs au cou ou goitres , quelques fièvres et oplithalmies ; je n’ai vu aucune maladie vénérienne. Ils sont fiers , méfians et menteurs : on les accuse d’être paresseux, enclins au vol ; ils sont sobres , supportent les plus grandes privations avec courage ; ils sont naturellement braves , mais superstitieux , comme tous les musulmans ; ils ont beaucoup de confiance dans leurs grigris , et quand ils vont à la guerre , ils en sont couverts ; ils rendent tributaires tous ceux de leurs voisins qui n’embrassent pas la religion de Mahomet. Pendant mon séjour à Gambaya, je ne me suis pas aperçu qu’il y eût de tribunal ni de juge particulier pour régler les différens , comme le dit Mungo-Park , en parlant des bords de la Gambie ; j’ai vu cependant beaucoup de discussions qui toutes étaient jugées par les plus anciens du village ; ils ne vont même pas devant le chef, à moins de circonstances graves, qui souvent même les obligent d’aller en présence de l’almamy de Timbo, qui se trouve à deux jours à l’O. S. O. de C ambaya.
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Chaque Mandingue est un chef révéré dans sa famille : sa case est placée au milieu de celle de ses femmes ; on n’y voit aucun ustensile de ménage , seulement deux grandes jarres contenant les provisions de graminées pour l’année , qu’il donne par portions à ces mêmes femmes. Il n’a d’autres meubles que la peau de bœuf sur laquelle il couche : ses armes , lorsqu’il les a déposées, font le seul ornement de son habitation.
Lorsque le maître va aux champs surveiller ses esclaves , ses femmes ont soin de lui porter son dîner. En prenant leur repas, ils ont l’habitude d’inviter tous ceux qui se trouvent auprès d’eux ou qui passent : si l’invité ne s’assied pas auprès de la calebasse, le chef prend une poignée de riz qu’il tourne long-temps dans sa main , puis il la trempe dans la sauce , et la donne à celui qu’il a invité; cette politesse ne doit jamais se refuser, à moins qu’on ne veuille faire injure à l’hôte. Si des étrangers partagent leur repas , les Mandingues s’empressent de mettre la main dans le plat , de tourner le riz de tout côté pour le faire refroidir; ce qui est encore regardé comme une politesse. Le chef verse lui -même la sauce sur le riz : il mange la première poignée , puis engage les autres à l’imiter; en commençant, on dit toujours bismillah (au nom de Dieu, etc. ). Souvent on sort de ce repas à moitié rassasié; car il s’y trouve nombre de paresseux qui ne
font que courir de côté et d’autre pour partager le dîner de leurs voisins. Je parlerai plus amplement des mœurs des Mandingues , qui toutefois diffèrent un peu dans chaque pays.
Kankan-Fodéa , dont Gambaya fait partie, est un petit arrondissement habité par des Mandingues sujets de l’almamy de Timbo ; il est situé dans une plaine immense, composée de sable gris un peu graveleux; elle est fertilisée par les débordemens du Tankisso , qui fait mille sinuosités dans cette belle campagne : après avoir fait un coude au S., il se dirige au N. E., puis au N. N. E. , et , après bien des détours , va se perdre dans le Dhioliba. Bouré est situé sur la rive
gauche du Tankisso, à un jour de sa jonction avec le
fleuve. Tous les Mandingues de Gambaya s’accordent à dire que ce pays est très-riche en mines d’or, et que ses habitans ne cultivent pas , quoique le sol soit trèsfertile , et qu’ils achètent tout avec de l’or, même les pistaches. La plaine de Kankan-Fodéa est entourée de hautes montagnes de cent brasses d’élévation àpeu-près : elles sont habitées par quelques Foulahs pasteurs , qui nourrissent de nombreux troupeaux. L’arbre à beurre y croît, ainsi que dans la plaine; on m’en apporta du fruit que je trouvai assez bon : mais comme le beurre animal est commun dans le pays, ils le mangent de préférence. Ils emploient ce végétal pour les douleurs et pour les plaies; ils en vendent
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un peu sur les établissemens européens de la côte. A cinq jours au S. i/4 S. O. de Cambaya, on trouve le royaume de Couranco, où, suivant le rapport de plusieurs Mandinques voyageurs , le Dhioliba prend sa source. Je les questionnai sur ce sujet ; ils me dirent quelle se trouvait entre Bouré et Yamina : je leur dis que cela était impossible; je reconnus ensuite qu’ils parlaient de la cataracte , qu’ils appellent sourondo, et j’avais compris à tort que sourondo signifiait source dans leur langue. Je me mis à tracer par terre une ligne qui représentait le lleuve, et leur en montrant l’origine , je leur demandai comment ils appelaient cela dans leur langue; ils me répondirent folou (commencement ) ; ils n’ont pas d’autre expression pour exprimer source. Ils m’assurèrent que le folou du Dhioliba se trouvait dans le Couranco; il n’y a que le Bâ-fing, me dirent-ils, et d’autres petites rivières qui prennent leur source dans le Fouta. Le Bâ-fing passe dans le pays de Bondou, et va à N’dar (Saint- Louis du Sénégal). A un jour et demi au S., on trouve Fryia ou Firya , composé de plusieurs petits villages réunis; on m’assura que le Dhioliba y passe et qu’il est déjà très-large. A cinq jours au S. S. E. sont les premiers villages du Sangaran. Le Sangaran et le Couranco sont de grands pays comme le Fouta; les habitans sont idolâtres. Ces pays, m’a-t-on dit, sont divisés eh plusieurs petits arrondissemens, ayant
chacun un chef particulier et indépendant ; ils se font souvent la guerre : il y a cependant quelques musulmans établis dans ce pays. Le Couranco se prolonge de l’E. à l’O. et au S. du Sangaran, qui va aussi de l’O. à TE. On m’assura que ces pays sont montagneux et très -fertiles, et gouvernés par des chefs indépendans. Le petit pays de Kissi-kissi est à l’O. de Couranco , à dix ou douze jours de Cambaya et aux environs de Sierra -Leone.
Dans la soirée du 28 au 2g mai, il passa une caravane de marchands saracolets, venant de Cambaya et allant à Kankan , où la caravane devait se diviser pourBouré, Ségo et Yamina; ils visitèrent le mansa ou chef; ce bon vieillard me recommanda à leurs soins. Ils allèrent coucher à Bagaraya, environ deux milles à l’E. de Cambaya.
Le 29 mai fut employé à faire nos préparatifs : je disposai mon bagage, qui, depuis mon arrivée , était resté dans la case d’ibrahim, car celle où je logeais était hors de l’enceinte, et 11e fermait pas. Je le visitais souvent: je m’aperçus plusieurs fois qu’on y avait touché; je jugeais cela par la manière dont il était attaché. J’avais des pièces d’étolfe entamées, du tabac et des verroteries qui paraissaient beaucoup leur plaireje 11e pus cependant reconnaître si l’on m’avait volé ; j’aime mieux présumer qu’ils étaient excités par la curiosité , que de les soupçonner de vol. Je fis un petit
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cadeau au Foulah Guibi, pour le dédommager du pain de pistaches qu’il m’avait donné.
Le soir, je pris congé du bon vieux chef, qui avait eu pour moi tant d’égards; je lui lis cadeau de quelques coups de poudre , qui parurent lui faire plaisir : il me donna sa bénédiction, et fit des vœux pour le succès de mon voyage.
Le 3 o mai 182-7, après avoir fait mes adieux à mes amis ( autant qu’un blanc puisse en avoir chez les nègres ) , nous nous mîmes en route, vers dix heures du matin , après avoir mangé un peu de riz qu’Jbrahim m’avait fait préparer. Lamfia, mon nouveau guide, avait avec lui une de ses femmes, qui devait en route faire notre ordinaire; elle portait sur sa tête un sac de sel avec des calebasses et un pot. Notre caravane était composée de huit individus. Ibrahim et le Foulah Guibi vinrent me conduire jusqu’au pont qui traverse le Tankisso. Mon ancien guide portait mon parapluie et mon satala , dans lequel il y avait sept à huit pains de riz cuits au soleil, que l’on m’avait donnés au moment de mon départ; il m’en prit deux sans m’en prévenir: je fis part de cette indiscrétion à Lamfia; il désapprouva cette conduite, et me demanda si Ibrahim m’avait mangé beaucoup de marchandises ( expression dont ils se servent pour exprimer l’abus de confiance ). Nous nous séparâmes, au pont : Guibi et Ibrahim me recommandèrent de
nouveau aux soins de Lainfïa, lui représentèrent que j’avais peu de moyens pour faire un aussi long voyage, qu’il 11e devait pas être exigeant, et que Dieu l’en récompenserait; ils semblaient me quitter à regret; en s’éloignant, ils se tournaient vers moi, et me criaient à tue tête : Salamalékoum , Abd - allaliï ( nom que je portais). Ils renouvelèrent cette salutation trois fois en signe de paix, puis crièrent encore : Allam-Kiselcik! ( que Dieu te préserve en route! ) Cependant, quoiqu’ils tinssent tous les deux le même langage , il me fut aisé de reconnaître plus de sincérité dans les regrets de Guibi que dans ceux que manifestait Ibrahim.
Nous arrivâmes de bonne heure à Bagaraya, situé à deux milles et demi à l’E. de Cambaya: la route est couverte de cés1 . Le chef de ce village nous reçut très-bien; il nous donna une très-jolie case pour nous loger, et m’envoya un assez bon souper de riz : il m’assura qu’il n’avait pas entendu parler de moi, tout le temps que j’étais resté à Cambaya. Les saracolets à qui le père d’ibrahim m’avait recommandé , étaient partis dans la matinée pour traverser les bois qui séparent le Fouta-Dhialon de Baleya. La soirée fut un peu orageuse, l’air sombre et couvert de nuages, la chaleur étouffante. J’allai à la mosquée avec mon nou-
(1) Cé , le shea de Park , arbre à beurre.
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veau guide, qui paraissait avoir pour moi beaucoup d’égards: il s’empressait de prévenir tous mes désirs; il portait même la complaisance jusqu’à la servilité. Au sortir de la mosquée, tout le monde s’assembla autour de moi ; on me regardait avec beaucoup de curiosité : Lamfia s’empressa de satisfaire les questions des assistans , et les instruisit des circonstances qui occasionnaient mon passage dans le pays ; il les assura que j’étais un chérif1 de la Mecque, sans doute pour me donner plus de considération. Le village de Bagaraya est habité par des Dhialonkés et par des Mandingues ; il peut contenir de trois à quatre cents liabitans : il y a une mosquée particulière pour les femmes, qui, suivant l’usage de la religion, ne peuvent pas entrer dans celle des hommes. De retour à notre case, nous eûmes la visite du chef, qui vint s’asseoir un moment auprès de nous ; il parla beaucoup , et me questionna sur la manière dont j’avais été traité par les chrétiens : je m’empressai de détruire la mauvaise opinion qu’il avait de notre caractère; il s’imaginait que j’avais été bien battu et bien maltraité par ces infidèles.
Nous fûmes obligés de rester à Bagaraya toute la journée du 3i mai, pour attendre quelques marchands
(1) Les chérifs sont les descendans du prophète; ces sont les nobles des Arabes.
mandingues qui se proposaient de faire route avec nous. Nous avions des bois à traverser pour arriver à Baleya ; il est nécessaire de ny passer qu en nombre suffisant pour se défendre ; on y trouve des brigands qui dévalisent les voyageurs : il était donc prudent d’attendre les marchands qui devaient se joindre à nous.
Dans le cours de la journée, j’eus plusieurs visites; je reçus en présent une belle poule , du riz et. du lait, que nous mangeâmes à notre souper. Les Mandingues de Gambaya, à qui j’avais donné des médicamens et des soins , ne furent pas à beaucoup près aussi généreux que les Dhialonkés de Bagaraya. Ces bons nègres disaient qu’ils étaient bien contens de posséder chez eux un chérif qui allait à la Mecque, qu’ils nomment Malm. Je donnai un peu de crème de tartre au chef, à qui La m fia avait dit que j’avais de très-bonnes médecines; il nous envoya un souper de foigné bouilli , sans être pilé , et avec un peu de lait. Dans l’après-midi, je m’étais aperçu qu’on avait tué deux moutons ; j’en fus étonné , et j’en demandai la cause : on m’apprit que c’était pour célébrer le mariage du chef, qui devait avoir beu le soir ; c’était sa quatrième femme. Cet homme pouvait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans. Je vis plusieurs femmes du voisinage allumer un grand feu ; les amis du chef s’étaient chargés d’envoyer leurs esclaves chercher
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le bois pour l’alimenter. On mit sur ce feu deux énormes pots en terre qui pouvaient avoir dix-huit à vingt pouces de hauteur, et douze ou quatorze de diamètre : dans l’un on fit cuire du riz et dans l’autre un mouton. Je vis venir plusieurs autres femmes du village , pour aider leurs camarades ; elles allumèrent d’autres feux pour faire un souper particulier, destiné pour les amies de la future épouse. La cuisine se faisait en plein air -, les cuisinières tenaient chacune à la main une grande spatule avec laquelle elles remuaient le riz et la viande; chacune venait remuer à son tour. Le riz étant cuit, on apporta d’énormes calebasses dans lesquelles elles l’arrangèrent; elles étaient au moins une douzaine pour chaque plat: elles donnèrent au riz là forme d’un pain de sucre, en y posant les mains et l’arrosant légèrement avec de l’eau froide pour le bien niveler. Il y avait à manger au moins pour deux cents nègres , car la majeure partie des habitans devaient assister à la fête, qui devait commencer à la nuit. Ainsi préparé, on enleva les calebasses de riz, qu’on mit dans une case du chef.
Les mariages sont faciles chez les Mandingues. Après avoir vu la personne qui leur convient pour épouse, ils gaqnent les bonnes grâces des parens en leur faisant des cadeaux, ainsi qu’à leur fille. On convient du prix que le prétendu doit mettre
à la possession de celle qu’il desire : ce prix consiste en un , deux ou trois esclaves , suivant la beauté et les qualités de la future. Ces esclaves sont donnés à sa mère, qui, pour ce prix, consent au mariage de sa fille.. Le mari fait tous les frais delà fête, qui d’ordinaire se célèbre la nuit ; puis , sans aucune formalité religieuse, on consomme le mariage.
Il plut un peu dans la soirée : forage se üt entendre , mais il ne dura pas. Une partie de la nuit j’entendis les chants joyeux des nègres et négresses, qui ne cessèrent de danser au son d’un petit tambour: leur danse est plus décente que celles des nègres ouolofs des environs du Sénégal; ils ne font que marcher en cadence, en secouant les bras et remuant la tête. Les femmes étaient toutes vêtues avec deux pagnes , et un morceau d'étoffe de couleur qui prenait sur le front, se rattachait derrière la tête, et leur servait de coiffure ; elles portent leurs cheveux en tresses et y mettent du beurre. Je n’eus pas le plaisir devoir la nouvelle mariée ; on ne m’invita même pas au repas : je n’eus pas sujet de le regretter, car je présumai (pie ce ragoût devait être détestable.
Le i A’ juin, à six heures du matin, nous fîmes route au S. E. quatre milles dans des gorges de montagnes en granit ri peu élevées: notre caravane se composait de quatorze hommes, en me comprenant, et d’une femme portant un fardeau. Nous continuâmes peu-
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dant trois milles sur un sol couvert de grands arbres et de la plus belle végétation. Le cé ou arbre à beurre y est très-répandu ; l’indigo et le nédé s’y trouvent aussi. Nous fîmes rencontre de plusieurs marchands foülahs qui revenaient de Kankan : ils me prirent d’abord pour un chrétien, et s’écrièrent avec étonnement: « Un blanc qui va dans l’Est ! les grands du Fouta n’en savent certainement rien, car ils s’y opposeraient! » Ils voulurent même m’empêcher d’aller plus loin, lorsque Lamfia, mon guide, qui était resté un peu en arrière , arriva et mit fin à cette discussion, qui aurait pu devenir sérieuse, car je ne parlais pas assez bien le mandingue pour m’expliquer. Mon guide leur raconta la manière dont j’avais été pris par les Européens, et les assura que j’étais un véritable Arabe chérif de la ‘Mecque (car dans ce pays , il n’ont jamais entendu parler d’Alexandrie , que j’avais adoptée pour ma patrie; ce nom ne leur est même pas connu). Lamfia leur fit entendre que j’avais traversé le Fouta avec sécurité, tfue tous les habitans m’avaient bien reçu , que même ils m’avaient fait des présens; que je lisais bien le Coran, chose qu’un chrétien ne se déciderait pas à faire ; que d’ailleurs, ajoutat-il , ces derniers ne marchaient pas seuls et à pied , qu’ils ne connaissaient que les rivières et les batimens (l’idée qénérale des peuples, dans tout l’intérieur du Soudan, est que nous habitons de petites îles, au mi
lieu des mers; et que les Européens voudraient s’emparer de leur pays, qu’ils croient le plus beau de l’univers ). L’un de ces Foulahs m’adressa quelques mots arabes, auxquels je répondis, ce qui le disposa tout-à-fait en ma faveur; car cela prouvait à ses camarades qu’il parlait cette langue, ce qui flattait son amour-propre; et généralement les nègres aiment à montrer de la supériorité sur leurs semblables. Ce Foulah assura donc à ses compagnons que j’étais un véritable Arabe, et ils me laissèrent continuer ma route.
A peu de distance , nous fîmes halte dans les bois , sous des cahutes où les voyaqeurs se mettent à l’abri de la pluie : elles sont très - simples ; ce sont des piquets mis en terre en long et sur une seule ligne , vers lesquels sont inclinées des branches d’arbres recouvertes de paille, et défendues du vent par des morceaux de bois placés en travers , ce cpii forme une haie très-inclinée vers la terre, et dans la direction de l’Ouest.
La femme de mon guide prépara notre dîner. Lamfia nourrissait une partie des Mandingues de la caravane, car ces derniers n’avaient point de femmes avec eux , ni de pots pour faire cuire leur riz.
On attrapa une brebis , qui sans doute s’était échappée de chez son maître. Les Mandingues tinrent conseil pour savoir si on devait la tuer; ils convinrent qu’il n’y avait pas d’inconvénient , puisqu’ils ne cou-
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naissaient pas le propriétaire. On l’égorgea clone, et l’on lit un grand souper pour réparer nos forces. Dans tout le pays des nègres, c’est un grand luxe que de manger de la viande , jouissance qu’ils ne se donnent que les jours de fête. Cette brebis portait un agneau , ce qui n’empêcha pas de trouver la viande délicieuse.
L’endroit où nous étions campés se nomme Sokodatakha, nom qui lui vient des arbres dont il est ombragé ; c’est une grande plaine de sable couverte d’arbres, et d’une belle verdure ; elle est entourée de montagnes de granit qui ont à-peu-près trois cents pieds d’élévation ; elles sont sans végétation. Nous passâmes la nuit sous les cahutes dont j’ai parlé plus haut. Quoiqu’il fît chaud , on alluma de grands feux en dehors. Au milieu de la nuit , un orage vint troubler notre sommeil; je ne pus dormir, caria pluie m’incommoda beaucoup , nos cahutes ne suffisant plus pour nous garantir.
Le 2 juin , vers six heures et demie du matin , après avoir pris un léger déjeûner, nous nous mîmes en route gaiement, quoique nos habits fussent tout mouillés. Nous marchions dans la direction del’E. La campagne est très-boisée , et la route un peu graveleuse ; l’arbre de cé et l’indigo sont abonda ns dans cette contrée. Après avoir marché l’espace de quinze milles , sur un sol de sable dur et couvert de gravier , en avançant, la campagne continue d’être boisée, mais les arbres
n’ y sont ni aussi gros ni aussi élevés que les précédens. Nous fûmes surpris par un violent orage venant de l’E. ; le vent était très-froid , et la pluie tombait par torrens. Dans un instant toute la plaine fut rouverte d’eau; nous en avions jusqu’à la cheville: j’avais ouvert mon parapluie; mais il ne put résister contre le vent, et je fus, comme mes compagnons, mouillé jusqu’aux os. Fort heureusement j’avais soin de tenir mes notes dans un porte-feuille du pays , fait en cuir de veau non tanné. Nous fîmes halte sous des cahutes semblables à celles de la veille. Vers trois heures du soir, la pluie cessa, le soleil reparut, et la nature reprit un charme nouveau. On se disposa à allumer du feu ; nous eûmes toutes les peines du monde à y parvenir, carie bois était trempé ; nous réussîmes enfin , et nous séchâmes nos habits. On brûla beaucoup de paille, car le bois ne s’allumait que très- difficilement ; on était obligé de le faire sécher à la flamme avant de pouvoir s’en servir. Nous vîmes passer beaucoup de voyageurs venant de Baleya , qui avaient comme nous reçu l’orage ; ils étaient chargés de toile blanche fabriquée dans le pays , et allaient dans le Fouta-Dhialon les échanger pour du sel.
Dans un moment où j’étais caché derrière un buisson pour écrire mes notes, je vis venir la femme de I .jamfia; aussitôt je pris ma culotte que j’avois fait sécher au feu : elle retourna vers son mari , qui lui
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demanda si j’écrivais. — Non, répondit-elie , il s’habille. J’entendis cette conversation , car je n’étais pas très-éloigné ; elle me fit présumer que mon guide me soupçonnait; je redoublai de précautions pour ne pas être aperçu, et devins plus assidu à l’étude du Coran. Quelquefois, quand je m’écartais delà route pour écrire, je voyais de mes compagnons qui tournaient autour de moi, et tâchaient de voir ce que je faisais ; mais j’avais soin de tenir à la main une feuille du Coran, sur laquelle je posais mon papier pour prendre mes notes ; et lorsque je voyais quelqu’un venir à moi, je les cachais , et je paraissais lire un verset du Coran.
Nous fîmes , avec une partie du mouton de la veille , un assez bon souper ; Lamfia et moi , nous mangions ensemble , et les autres Mandingues prenaient leur repas à part : malgré la méfiance que mon guide paraissait conserver ( puisqu’il avait envoyé sa femme pour voir si j’écrivais ) , il continuait cependant à me témoigner beaucoup de considération , ne se lassant pas de prendre ma défense contre ceux qui doutaient de ma conversion , et répétant sans cesse que j’étais chérif , ce qui semblait répondre â toute objection. Comme plus ancien, il avait quelque ascendant sur ceux qui composaient la caravane; ce respect pour la vieillesse est en usage parmi les nègres, qui n’entreprennent rien sans consulter les plus an-
ciens de leurs villages. Le terrain où nous étions campés est de très-bonne terre noire dans quelques endroits, et rouge dans d’autres, comme celle de Sierra-Leone , avec des pierres de même nature. Il y croît quelques palmiers.
Le 3 juin, à -sept heures du matin, après avoir pris un assez léger déjeûner, nous fîmes routeàl’E, un mille en longeant de petites montagnes de cent cinquante à deux cents pieds d’élévation, composées de pierres rouges et poreuses , de la nature de celles de Sierra-Leone. Ces montagnes s’étendent du N. au S. , et sont les dernières du Fouta-Dhialon , dans la partie de l’E. Du haut de ces monticules , on découvre une belle plaine sablonneuse , où nous descendîmes par une pente très-rapide -, ensuite nous marchions sur du sable rougeâtre ; plus loin , la route était couverte de gravier , et nous continuâmes à l’E. le chemin étant uni et la campagne très-découverte ; il y croît cependant, dans la partie du N., de gros bornbax, des cés , mimosas ( gonatiers ), nédés , nauclea africana et de l’indigo. Nous rencontrâmes beaucoup de voyageurs sur la route. Après avoir fait treize milles dans la matinée, vers quatre heures du soir, étant bien fatigués, nous fîmes halte auprès d’un ruisseau dont le lit large et peu profond est composé de sable argileux ; il est à sec dans quelques endroits : les naturels le nomment 1 eBa-ndiégué ( rivière
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aux poissons ). Ce ruisseau arrose le Baieya, et va se perdre dans le Tankisso , qui lui-même se jette dans le fleuve. Deux de nos compagnons allèrent acheter des poissons secs à des pêcheurs qui se trouvaient à quelque distance de l’endroit où nous étions campés. Nous fîmes sécher nos marchandises mouillées de la veille , et j’éprouvai du regret d’être obligé d’étaler ainsi mes belles pièces d’indienne . qui attiraient l’attention de mes compagnons. Le lieu de notre campement était peu boisé ; on apercevait quelques buissons de naucléa ; le sol était couvert d’herbe sèche , dont la feuille était coupante comme la roucbe. Il me parut devoir être inondé , dans la saison des pluies , par le débordement du Ba-ndiégué , dont les rives sont très-boisées.
Le 4 juin , à six heures du matin , nous quittâmes les bords du Ba-ndiégué , et nous trouvâmes la plaine couverte de belles amaryllis à fleurs blanches ; nous tournâmes au S. E. , suivant une belle route et de bonne terre : nous fîmes halte vers huit heures du matin , pour déjeuner ; nous nous assîmes sous un gros bombax. On trouve sur ce chemin des cahutes pour recevoir les voyageurs. Je vis beaucoup de cés dans les environs.
Nous entendions le tambour de Saraya , premier village à l’O. de Baieya. Après avoir pris un bon déjeuner de riz c< de poissons séchés à la fumée, nous
fîmes route à l’E. neuf milles sur de très -bonne terre, contenant beaucoup de sable ; la campagne est trèsdécouverte , et n’offre pas un seul monticule. Après avoir traversé le Ba-ndiégué sur un pont de branches d’arbre très - chancelant , nous arrivâmes à Saraya vers trois heures du soir.
Dans la plaine où ce village est situé, je vis des esclaves qui travaillaient à la préparation des terres: ils avaient avec eux un tambour pour les encourager, car dans quelques parties de ce vaste pays on ne fait rien qu’au son de la musique ; c’était le même tambour que nous avions entendu dans la matinée. Lamfia alla trouver un homme de sa connaissance, qui nous donna une case pour nous loger. A la nouvelle de l’arrivée d’un chérif arabe , les habitans vinrent en foule pour me voir, et me regardèrent avec curiosité ; ils avaient vu, disaient -ils , des soulocas i, mais pas aussi blancs que moi. Lamfia s’empressa de leur raconter mon histoire : la case ne désemplit pas de toute la soirée. Mon parapluie, que je leur fis voir, piqua leur curiosité : ceux qui sortaient allaient annoncer cette nouvelle à leurs camarades, qui accouraient à leur tour. Nous fîmes un bon souper, que j’achetai pour environ trois coups de poudre.
Le 5 juin , nous séjournâmes à Bagaraya , pour
(1) Arabes ou Mahnmétans en tjénéral.
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nous remettre un peu de nos fatigues ; j’avais mal aux pieds, car mes sandales me gênaient beaucoup.
Je visitai le village et ses environs. Il est entouré de deux murs en terre , de huit à neuf pieds d’élévation sur huit à dix pouces d’épaisseur; on voit, audessus de la porte d’entrée, des créneaux placés à distances rapprochées poury poser les fusils. Je remarquai aussi une petite guérite autour de laquelle il y a des trous qui s’ouvrent dans toutes les directions. Ce village, frontière de Baleya, est situé dans une belle plaine de sable très-unie, découverte et fertile ; j’ai vu de gros bombax, baobabs, nédés et cés: l’indigo y croît spontanément et sans culture; ils se servent de sa feuille pour teindre leurs étoffes; je parlerai plus loin de la manière de l’employer. Ils se procurent de l’eau en creusant dans le sable des puits de deux brasses de profondeur, dont l’eau, quoiqu’un peu trouble, est délicieuse. Ces bons nègres, tousDhialonkés, continuèrent de venir me voir tout le jour; ils me firent de petits présens de lait , et le chef m’envoya une poule que nous mangeâmes à notre souper. Je donnai à Lamfia des verroteries, pour acheter du riz et du miel, afin de régaler toute la caravane. Je m’aperçus que ce dernier gardait pour lui une partie de mes verroteries : comme ce n’était qu’une bagatelle, j’y fis peu d’attention. Je le priai de faire piler le riz pour en pétrir de petits gâteaux avec le
miel que j’avais acheté et celui que me donnèrent les habitans. La in fia et sa femme délayèrent avec leurs mains sales la farine, le miel et le piment en poudre ; ils firent de petits pains ronds qu’ils manipulèrent fortement , ensuite les exposèrent au soleil : on les mit dans un sac de cuir, et nous les mangeâmes en route. Je fis, pour joindre à ma provision, emplette d’un peu de sel , qui commençait à devenir rare et très-cher. Les habitans me dirent que le village de Folio, résidence du chef de Baleya, se trouvait à un jour à l’E. N. E. du village , et qu’il fallait bien me donner garde d’y aller. « Il n’est pas musulman , disaient-ils, et il te ferait payer des droits de passe. » Aux environs du village, j’ai vu des pierres ferrugineuses : j’en cassai une, elle contenait beaucoup de particules de fer. Ces pierres se trouvent sur la surface du sol, qui est très-uni; les indigènes les fondent pour en fabriquer des instrumens aratoires , c’est-à-dire, des pioches de sept à huit pouces de long et trois de large ; le bout est un peu rond ; le manche a deux pieds de long; il est très-incliné.
Le village de Saraya peut contenir de sept à huit cents habitans ; ils ont beaucoup de bœufs, qu’ils font coucher entre les deux murs qui entourent le village. On me dit que le grand fleuve passe à un jour au S. du village. On y prend du poisson que l’on fait sécher à la fumée, et dont on fait des sauces pour manger
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le riz; ils en font un objet de commerce. Toute la soirée, la jeunesse se réjouit en dansant au son du tambour de basque et d’un petit instrument fait en bambou : leurs danses sont gaies et décentes. Nous allâmes, mon guide et moi, faire visite au chef: il nous reçut très-bien , et lit tendre une peau de mouton pour m’asseoir. La porte de sa cour est ombragée par deux bombax. Dans la soirée, il nous envoya un assez bon souper de riz au gombo.
Le 6 j uin, à six heures et demie du matin, nous fîmes , à l’E. S. E. , sur une belle plaine de sable , quatre milles, toujours même sol. Nous passâmes près de Fausim’oulaya, village entouré d’un mur en terre ; la route est couverte de nédés et de cés. Nous traversâmes le Ba-ndiégué, qui coule dans une belle plaine ornée d’une verdure toujours renaissante; nous continuâmes deux milles même direction , sur une plaine unie, composée de terre rouge, où il y a beaucoup de gravier et de pierre également rouge , de la même nature que celle de Sierra-Leone.
Nous entrâmes au village de Sancougnan pour voir le chef; tout voyageur est obligé d’en faire autant: nous Je trouvâmes couché sur une grande peau de bœuf, la tête appuyée sur une planche. Mon guide lui dit que j’étais chérif, et que je me rendais dans mon pays, près de la Mecque. Ce chef, que l’on disait 11e pas être zélé musulman, nous fit une assez bonne
réception; il me donna une très-belle case pour me loger, et me pria de passer le reste du jour dans son village. Lamfia rencontra le fils du chef de Kankan , zélé musulman , qui était venu à Baleya pour vendre un cheval; je m’empressai de faire connaissance avec lui, et lui donnai une feuille de papier. Tl parla au chef de Sancougnan en ma faveur: car, disait -il, c’était un grand guerrier, pas trop dévot, qui pourrait bien me faire rançonner en passant. Après notre entrevue , qui eut lieu dans une espèce d écurie où il était couché auprès de son cheval , nous allâmes à la case que l’on nous avait destinée : peu après on m’apporta, de la part du mansa ou chef, une calebasse de riz, de lait et de beurre fondu, le tout saupoudré de sel, que nous mangeâmes à notre dîner. J’eus soin de débiter dans ce village un mensonge propre à leur en imposer: je leur dis que M. Macaulay, négociant à Sierra-Leone , très-connu dans tout ce pays, avait voulu me retenir; qu’il m’avait fait la proposition de me faire des avances pour le commerce ; que je l’avais rejetée, à cause de la grande répugnance que j’avais à rester avec les infidèles. Étant en présence du chef, je tirai quelques feuilles du Coran, que je lus tout haut pour me faire passer pour un zélé musulman. Un vieillard du Bondou, établi dans ce village, méprit des mains les feuilles du Coran, et voulut montrer son érudition ; il marmotta quelques
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mots tout bas, en tenant les feuilles tantôt en travers , tantôt la tète en bas. J’eus l’imprudence de trop le remarquer, de rire un peu de son ignorance : il s’en aperçut, me remit sur-le-champ les feuilles du Coran, et resta après nous auprès du chef, auquel il fit entendre que j’étais un chrétien, et non pas un chérif comme le disait mon guide.
Dans la soirée , l’orage se fit entendre avec force, et il plut beaucoup toute la nuit. Le chef nous envoya un souper de riz, comme le précédent.
Le 7 juin, au matin, nous nous préparâmes à partir. Lamfia et moi, accompagnés du fils du chef de Ivankan, nous allâmes voir le mansa de Sancougnan , à qui je fis présent de sept à huit coups de poudre et de quelques feuilles de tabac; Lamfia y joignit des noix de colats, que nous distribuâmes aux parens du chef. Ils étaient tous dans leur case enfumée : on voyait suspendus autour des murs, des arcs, des flèches, des carquois et des lances; une jarre pour mettre de l’eau, une peau de bœuf et quelques nattes, composaient tout l’ameublement.
Nous sortîmes du village vers huit heures du matin. Bientôt nous fûmes joints par le mansa, suivi du Mandingue de Kankan, qui me servit bien dans cette occasion. Le chef nous dit que le vieux Bondouké assurait que j’étais un Européen, et non pas un Maure; que d’ailleurs j’étais trop blanc; que certainement nous
voulions le tromper pour ne pas payer les droits de passe. Mon guide se distingua dans cette circonstance; il assura que jetais du véritable pays des Arabes, patrie du prophète, et un grand chérif, ajoutant les mêmes preuves qu’il en avait déjà données aux autres incrédules que nous avions rencontrés. Le Mandingue de Kankan appuya fortement l’opinion de Lamfia, qui y mettait beaucoup de zèle, et demanda au chef s’il avait vu quelquefois un chrétien lire le Coran. Le mansa finit par dire qu’il reconnaissait que le vieux Bondouké était un menteur, et qu’il ne doutait plus que je ne fusse un véritable chérif; et me tendant la main en signe de paix, il me souhaita un bon voyage, et retourna dans son village. Nous continuâmes notre route à l’E. sur un sol de gravier et de pierres volcaniques, noires, cassantes et poreuses. Je réfléchissais en marchant à l’indiscrétion de ma conduite de la veille envers le Bondouké, qui s’était piqué contre moi, et qui avait cherché à en tirer vengeance; je me promis bien d’être par la suite plus circonspect avec les nègres , qui sont généralement ignorans , susceptibles et vindicatifs : j’avais blessé son amourpropre, et il est toujours dangereux d’offenser la vanité des ignorans.
Nous avions fait deux milles , lorsque nous arrivâmes à neuf heures et demie du matin à Courouman- Cambaya, village, comme Sancougnan, entouré d’un
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double unir -, il peut contenir de cinq à six cents habitans. Mon guide avait beaucoup de connaissances dans ce village ; il me dit qu’ici nous n’avions rien à craindre :« On ne te prendra pas , ajouta-t-il, pour un chrétien, comme là bas (en désignant Sancougnan); on en voulait à ton bagage , car ce sont des kafïres 1 ; et sans le fils du chef de Kankan , nous n’en serions pas sortis si heureusement. » Nous nous rendîmes chez un de ses camarades d’école, qui nous donna une belle case pour nous loger; elle fut bientôt remplie par les habitans, attirés par la curiosité de voir un chérif. J’eus la visite d’un saracolet venant de Ségo et allant à Kakondy : il me parla maure ; je lui fis un petit présent de quelques feuilles de tabac. Nous séjournâmes le 8 dans ce village ; Lamfia fit des échanges de sel pour des étoffes. Toute cette journée , il fit une chaleur suffocante , qui fut suivie d’un violent orage et de beaucoup de pluie. Le g , nous fûmes encore obligés de séjourner pour attendre plusieurs voyageurs qui devaient faire route avec nous. Quelques personnes m’apportèrent de petits jfrésens de lait, et une poule qui servit à notre dîner. Notre hôte eut de nous un soin tout particulier. Je trouvais les habitans trèsdoux et hospitaliers : tous les soirs, ils dansaient au clair de la lune, assemblés sous un bombax ; je les
(i) Le mol kaffrc on kafir veut dire infidèle et idolâtre.
voyais avec plaisir sauter gaiement au son d’un petit tambour de basque el d’un instrument lait en bambou, qui ressemble au flageolet, et dont ils tirent des sons très-harmonieux.
Le 10 juin, à sept heures du matin , nous prîmes congé de notre liôte , auquel je donnai en partant une feuille de papier et du tabac , pour lesquels il me combla de remerciemens. Nous nous dirigeâmes à l’E. trois milles , en traversant une plaine de sable gris , couverte du plus bel indigo , gui croît sans culture. Nous passâmes à Siraléa , gros village de six à huit cents habitans : nous allâmes voir le chef, qui heureusement était absent ; mon guide m’assura que , si nous l’eussions trouvé , j’aurais été obligé de lui donner beaucoup, de marchandises.
Les environs de ce village sont bien cultivés : nous continuâmes au S. E. neuf milles, sur une belle route un peu inondée , car il pleuvait souvent. En chemin nous vîmes plusieurs jolis petits ourondés entourés de haies vives, qui embellissent la campagne : nous traversâmes , ayant de l’eau au-dessus du genou , deux ruisseaux qui coulaient au N. et allaient se perdre dans le Niger. Au N. E. de la route, on me fit apercevoir une chaîne de montagnes peu élevées , qui s’étend dans la direction du N. à l’E. : elle sépare le Baleya de Bouré ; ses bois sont habités par des brigands , qui arrêtent les voyageurs et les pillent sans miséricorde.
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Nous fîmes trois milles au S. E. sur de belles terres unies et bien cultivées. Nous arrivâmes , à trois heures du soir, bien fatigués , à Baeocouda , village de cinq à six cents habitans, et le dernier à l’E. deBaleya. Mon guide et moi, nous allâmes voir le chef pour lui demander un logement ; nous le trouvâmes assis sur une peau de bœuf tendue dans une grande case , entouré de marchands saracolels qui étaient arrivés la veille. J’avoue que je n’étais pas bien tranquille à la vue de tous ces marchands ; c’étaient les mêmes qui avaient passé à Cambaya, dans le Fouta , et qui venaient de Gambie. Il y en eut un qui me parla la langue maure ; je répondis à ses questions , et aussitôt le chef se leva et me conduisit dans une de ses cases : il nous donna une peau de mouton pour nous asseoir. Mon guide s’empressa de lui faire le détail de mes aventures; le chef l’écouta avec plaisir, et approuva ma résolution. Nous nous retirâmes , et allâmes à notre case, où le saracolet qui m’avait parlé arabe vint me trouver : il me dit qu’il m’avait pris d’abord pour un chrétien; mais qu’à présent il voyait bien qu’il s’était trompé; que certainement j’étais un Arabe. Mon saracolet parlait beaucoup , et cherchait à me flatter : je m’aperçus qu’il desirait quelque chose ; je lui donnai un peu cle tabac , et lui promis qu’à mon arrivée à Kankan, je lui ferais présent d’une paire de ciseaux. Il me proposa de me conduire à Ségo , d’où
je pourrais , me dit-il , aller à Jenné, clans une embarcation. Je lui dis que je ne demandais pas mieux , et le congédiai. Le chef nous envoya à souper, et un habitant nous donna des ignames blanches bouillies. La soirce et une grande partie de la nuit furent employées par les habitans à des danses guerrières : on vint emprunter le fusil de mon guide. Les hommes du village dansaient au son de deux tambours ayant chacun un bâton de quatorze pouces , dont ils appuient une extrémité au fond , et l’autre sur le bord ; ils sont tenus par des cordes faites en boyau de mouton , et ressemblent un peu à une guitare ; à l’extrémité de ce bâton , il y a nombre de grelots , de boucles et de petits morceaux de fer, qui font entendre un cliquetis qui accompagne le son du tambour, ce qui produit un effet assez agréable. Les musiciens chantent en frappant avec la main sur le tambour ; ils excitent par leurs chants le courage des guerriers, qu’ils exhortent à bien se battre et à détruire les infidèles. Les acteurs de ces petites guerres tiennent un sabre nu à la main , et sont armés d’arcs et de fusils; ils sautent et dansent au son des instrumens , font des gestes menaçans , comme s’ils voulaient tuer leurs adversaires , tirent des coups de fusil et lancent des flèches; puis toutà-coup , comme s’ils étaient vainqueurs , ils font des sauts et des danses en signe de réjouissance , et mille autres grimaces de ce genre. Ce spectacle attira la
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plus grande partie des habitans : je n’y restai qu’un moment , et puis je me retirai , car je craignais d’être insulté. Quand je fus dans ma case , Lamfia me dit que c’était l’image de la manière dont on fait la guerre aux infidèles.