CHAPITRE IX
Description du Baieya. — Arrivée sur les bords du Dhioliba. — Couroussa. — Sambarala. — Bouré , pays montagneux , riche en or. — Traversée du fleuve. — La rivière d’Yendan. — Kankan.
— Description de la ville. — Marché. — Or de Bouré. — Une fête religieuse. ■ — Épreuve du feu. — Position critique du voyageur.
— Maladies du pays.
Le Baieya est situé sur un sol composé de sable argileux, uni, mais de la plus grande fertilité; il produit en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie.
Il a pour limites, à l’O., le Fouta ; au S., le Sangaran , où passe le Dhioliba ; à TE. , ' le petit pays d’Amana; et au N., des forêts. Tous les villages sont entourés d’un double mur en terre ayant des créneaux; ils ont dix à douze pieds d’élévation : ces villages contiennent de cent à cent vingt -cinq cases construites en paille.
Les habitans du Baieya furent soumis aux lois du prophète par les Foulahs ; et depuis, ils font quelques présens en bestiaux à l’almamy du Fouta. Ils sont guerriers et cultivateurs : ils vivent dans f abondance
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du nécessaire, qu’ils se procurent en cultivant la terre ; leurs bestiaux leur fournissent du beurre et du lait : ils fabriquent des toiles blanches qu’ils échangent avec leurs voisins, pour du sel, principal article d’échange; dans presque tous les villages, on fabrique de la poterie. Les habitans de Baieya sont Dhialonkés : quoique soumis à la religion de Mahomet, ils sont bien loin d’être aussi zélés que les Foulahs ; ils boivent en secret une espèce de bière faite avec du mil et du miel. Lamfia me dit qu’ anciennement ils étaient possesseurs du pays de Fouta-Dhialon. Les femmes y sont vives, jolies et coquettes: elles mettent beaucoup de soins à leur coiffure, qui consiste en deux touffes de cheveux, une de chaque côté de la tête; plusieurs en ont quatre; elles y ajoutent des grains de verre de couleur, artistement arrangés. Elles portent au cou un collier de petits grains de verre noirs , parmi lesquels elles mettent un peu de verroterie dorée ; ce collier est large de trois doigts, et leur serre le cou comme une cravate. Leur coiffure serait agréable, si leurs cheveux n’étaient couverts d’une couche de beurre , dont elles se graissent aussi le corps , ce qui leur rend la peau luisante , et leur donne une odeur forte. La plupart des femmes n’ont pour vêtement qu’une bande de toile de cinq pieds de long et deux de large, quelles se tournent autour des reins; pendant les jours de fête, elles en mettent une seconde
sur leurs épaules, ci se couvrent le sein : elles portent aussi des sandales. C’est à-peu-près le costume général des femmes de la Nigritie. Elles sont trèsenjouées et douces; elles ont le teint fort noir, de beaux traits , les cheveux crépus , le nez légèrement aquilin , les lèvres minces et de grands yeux : elles sont chargées de tout l’ouvrage de la maison, et sont trèssoumises à leurs maris.
Le i 1 juin, après avoir pris congé du chef, auquel je donnai trois feuilles de tabac, qui parurent le satisfaire , nous nous mîmes en route au S. E. Les marchands saracolets, qui avaient des ânes pour porter leurs marchandises, prirent les devans, pour passer plusieurs ruisseaux qui devaient retarder leur marche. Il fit une chaleur très-forte, et nous eûmes de forage; l’air était lourd, et l’atmosphère chargée de nuages. La fièvre me prit en route, et, malgré la chaleur, j’eus des frisions qui m’incommodèrent beaucoup. •Après avoir passé les ruisseaux, ayant de l’eau audessus du genou, nous joignîmes les saracolets ; ils firent marché avec plusieurs Mandingues pour porter une partie de leurs bagages , car ils étaient très-chargés. Je m’aperçus que le sol était en pente du côté de l’E. ; nous continuâmes de suivre la même direction. Le chef des saracolets le plus ancien resta le dernier; et avant de se mettre en route , il traça quelques caractères arabes sur le sol, marmotta des prières, et nous
assura que nous pouvions continuer notre route sans danger, qu’il ne nous arriverait rien de malheureux. Le sol est un peu boisé ; le nédc et le cé y sont en abondance; la route était couverte de gravier. Vers deux heures du soir, nous arrivâmes à Couroussa, village d’Amana, situé sur la rive gauche du Dhioliba : un peu avant d’arriver, l’orage nous surprit; mon parapluie et les arbres sous lesquels nous étions à l’abri me préservèrent un peu. Nous avions fait quatorze milles au S. E. et nous étions tous bien fatigués. Lamfia me mena avec lui prendre notre logement chez le chef, qui nous fit une bonne réception ; il nous donna une belle case, et fit tendre une peau de bœuf pour nous coucher. J’achetai une poule pour deux coups de poudre ; elle servit à notre souper. La lièvre m’avait quitté; il ne me restait plus qu’un qrand mal de tête. Je courus bien vite sur les bords du fleuve, qui depuis si long-temps était l’objet de mes désirs; je le vis venant du S. O. i/â S.; il coule lentement à l’E. N. E. l’espace de quelques milles , puis il tourne à l’E. J’aperçus, un peu au N. du village , un banc de sable qui se rapproche près' de la rive gauche ; le canal pour les pirogues est plus du côté de la rive droite. Je m’assis un moment, pour contempler à l’aise ce fleuve mystérieux, dont les savans d’Europe sont si curieux de connaître les particularités.
Sur la rive gauche, et assez près au N. clu village, on voit de petites montagnes de cent cinquante à xleux cents pieds d’élévation, couvertes de jeunes arbrisseaux ; la terre m’en a paru rouge et de même nature que celle de Sierra-Leone. Quelques forgerons sont établis auprès de ces petites montagnes ; ils exploitent et fondent le fer qu’ils y trouvent en quantité. Ces montagnes s’étendent dans la direction du N. E. ; il y en a aussi sur la rive droite, mais elles sont peu élevées. L’air devint frais, et je retournai à la case; la nuit, il plut beaucoup.
Le 12, nous séjournâmes à Couroussa. Nous eûmes un fort orage, accompagné d’un vent d’Est qui occasionnait une chaleur étouffante ; il vint plusieurs grosses ondées dans les intervalles d’une averse à l’autre. Je retournai sur les bords du fleuve; je ne pouvais me lasser de l’admirer. J’examinai son courant, qui peut avoir environ deux milles et demi ou trois milles à l’heure : il a dans cette saison huit à neuf pieds de profondeur; je le jugeai d’après la longue perche avec laquelle les mariniers poussent les pirogues1: je l’estimai dans cet endroit aussi large que le Sénégal l’est à Podor. La rive droite est plus basse que la gauche , sur laquelle est située le village, à une élévation de près d’un vingtième de mille au-dessus
(i) Les mariniers qui naviguent sur le fleuve s’appellent socjvios.
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du rivage. Je remarquai , dans l’intérieur du village , plusieurs gros bombax à l’ombre desquels les vieillards se rassemblent, pour passer une partie de la journée à eonverser. Ces peuples prennent beaucoup de tabac en poudre : ils ne le prennent pas comme en Europe avec les doigts; les uns se servent d’un petit pinceau, et d’autres d’une petite cuiller en fer, de la forme d’un cure-oreille; ils ne font pas usage de la pipe. Les nègres me dirent que le fleuve commence à déborder en juillet, et qu’ alors ils vont en pirogue l’espace de trois milles dans la plaine, où ils cultivent beaucoup de riz. Le banc de sable ([ue j’avais vu à découvert la veille , ne paraissait plus le jour suivant.
Couroussa est un joli petit village entouré d’un grand mur en terre , de dix à douze pieds d’élévation et de huit à dix pouces d’épaisseur : il peut contenir quatre à cinq cents habitans. Je remarquai que des milliers d’hirondelles , de la même espèce que celles que l’on voit en Europe, faisaient leurs nids dans ce mur; elles étaient rassemblées par troupes sur de grands arbres, et je pensai quelles se préparaient à partir. On entre à Couroussa par plusieurs portes étroites et basses; elles ferment avec une planche faite d’un seul arbre. La ville est ombragée par des bombax et des baobabs , et elle est chef-lieu de cinq petits villages situés sur les rives du Dhioliba. On nomme ce
pays Amana. Les habitans sont Dhialonkés, la plupart idolâtres : ils ne voyagent pas; ils vivent paisiblement en cultivant leurs petits champs, que fertilisent les débordemens du fleuve Ils prennent beaucoup de poisson avec des hameçons qui leur sont fournis par les voyageurs venant de nos établissemens de la côte: ils se servent aussi de la fouène , instrument à trois branches et à dard avec des dents de scie; cette fouène est emmanchée d’un grand morceau de bois ; ils l’emploient avec beaucoup d’adresse. Je vis une espèce de poisson qui ressemble à la carpe, ayant de même beaucoup d'arêtes : ils le font sécher à la fumée , et en vendent à leurs voisins et aux marchands qui passent chez eux.
Bouré est à une distance de cinq jours en descendant le fleuve en pirogue. Voici la distribution du chemin : deCouroussaà Cabarala , un jour; de Cabarala à Balatou, un jour; de Balatou au village Dhialiba, un jour; de Dlhaliba à Boun-Bouriman , un jour; de Boun-Bouriman à Bouré, un jour, en remontant un peu le Tankisso pour y arriver.
Bouré est un pays montagneux, qui contient quantité de riches mines d’or , d’après le rapport que m’ont fait les naturels : j’en parlerai plus au long dans son temps. Dans la soirée, mon guide et moi nous allâmes faire une visite au chef, que l’on me dit être un grand guerrier, redouté de ses voisins. Nous
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le trouvâmes seul et assis dans sa case, tenant une flèche à laquelle il ajustait un dard -, je remarquai quantité d’arcs, de carquois et de flèches suspendus dans divers endroits de la ca$vc. Il nous fit asseoir sur une peau de bœuf, et Lamfia causa avec lui ; la conversation roula sur moi : il nous promit que le lendemain nous traverserions le fleuve ; ce sont ses esclaves qui passent les voyageurs; il perçoit des droits en marchandises d’Europe, telles que poudre, tabac, couteaux, ciseaux, etc., ainsi que du sel; ces droits l’enrichissent beaucoup. Il me dit qu’en faveur de ma qualité de chérif, il me faisait grâce du passage. Ce chef pouvait avoir une cinquantaine d’années, taille de cinq pieds et quelques pouces , une physionomie très-douce et même agréable.
En rentrant dans notre case, nous achetâmes du poisson frais pour notre souper: c’était une espèce de carpe, longue de huit pouces sur quatre ou cinq de large; elle contenait beaucoup d’arêtes. La nourriture habituelle des habitans est du riz cuit à l’eau, sans sel, auquel ils ajoutent une sauce faite avec du poisson sec pilé; ils en mangent aussi du frais: avec le foigné ils font une bouillie très-épaisse , qu’ils nomment tau (sanglé du Sénégal); ils mangent leur tau avec une sauce aux herbes ou aux pistaches , fruit qu’ils cultivent beaucoup/ Comme le sel commence à être trèscher, ils n’en font usage que les jours de fête ou de
réjouissance. Ils récoltent beaucoup de nédés, et des fruits de cés avec lesquels ils font du beurre; je remarquai des tas de ces graines fraîchement récoltées , exposées à la pluie, <it qui commençaient déjà à germer.
Le 1 3 juin , nous traversâmes le fleuve dans des pirogues de vingt-cinq pieds de long sur trois de large et un de profondeur : il y avait beaucoup de monde au passage ; tous disputaient sur le prix qu’on leur demandait, voulaient passer les premiers, et parlaient tous à-la-fois, en sorte que personne ne s’entendait; ils faisaient un bruit assourdissant. Les saracolets eurent beaucoup de peine à faire embarquer leurs ânes dans les pirogues : ceux qui étaient passés tiraient nombre de coups de fusil , en signe de réjouissance, ce qui ajoutait encore au tapage que les nègres faisaient en disputant. Je fus obligé de rester au soleil toute la matinée ; car les bords du rivage sont si découverts , qu’il n’y avait sur la rive gauche qu’un seul arbre, un gros bombax, sous lequel on se mettait à l’ombre ; mais il y avait tant de monde dessous, que je ne pus m’y placer. Pendant notre passage , je vis une quantité de femmes et de jeunes filles se baigner dans le fleuve ; elles étaient toutes nues, et paraissaient ne pas faire beaucoup d’attention aux hommes qui les regardaient; elles s’en retournèrent au village avec une calebasse sur la tête, et une pagne autour des reins. 11 n’y avait
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que quatre pirogues pour passer au moins deux cent cinquante à trois cents personnes avec leur bagage ; il était près de onze heures lorsque nous fûmes tous sur la rive droite. La chaleur excessive m’occasionna un grand mal de tête et la fièvre. Nous fîmes route au S. E. sur de bonnes terres , laissant derrière nous quelques marchands qui n’avaient pas encore traversé le fleuve : j’avais une peine infinie à marcher, tant j’étais accablé par le mal. La chaleur était trèsforte , et j’ouvris mon parapluie pour me préserver des rayons brûlans du soleil; plusieurs de mes compagnons de voyage me conseillèrent de le fermer en passant près des villages, pour, disaient-ils, ne pas éveiller la cupidité des cabres (infidèles). Nous continuâmes à J E. ; la route était inondée, et nous avions dans plusieurs endroits de l’eau jusqu’à la cheville : nous passâmes auprès de Sambarala, village situé sur les bords du fleuve ; il est entouré de nédés et de cés. Nous continuâmes ensuite à marcher sur un sol sablonneux couvert d’une belle végétation; je vis beaucoup de tamariniers. Nous arrivâmes vers trois heures à Counancodo , ou je vis de beaux orangers : nousavions fait neuf milles dans la journée.
J’avais témoigné à Lamfia le désir d’avoir du tamarin pour traiter ma fièvre : il s’empressa d’envoyer sou frère en chercher dans le bois voisin; mais celuici me rapporta des fenil les au lieu du fruit, qui eût
été plus efficace ; il ne m’avait pas compris. Nous ne pûmes pas nous procurer du lait ; car les saracolets qui nous avaient devancés , avaient acheté tout ce qu’il y avait dans le village. La fièvre ne m’avait pas quitté pendant toute la route ; je fis acheter une poule pour un peu de poudre, afin de me remettre un peu de mes fatigues. Notre caravane était composée de soixante à quatre-vingts hommes : les uns portaient des fardeaux; plusieurs autres conduisaient des ânes, et le plus petit nombre marchait dégagé de tout embarras. Un de nos compagnons avait un esclave qu’il me dit avoir eu de Sierra-Leone ; il craignait qu’il ne désertât, et il me pria de lui faire un amulette pour l’en empêcher: sa demande était très - instante ; il m’offrit sur-le-champ de me procurer de l’encre et du papier: comme je ne voulais pas écrire en caractères européens pour ne pas éveiller leurs soupçons, je lui fis observer qu’ayant quitté mon pays trèsjeune, je ne savais pas faire de grigris, et je l’engageai à s’adresser à quelqu’un de plus savant que moi. Le lendemain, je remarquai ce malheureux esclave ayant sur la tête une charge qu’il avait peine à porter; il était attaché par le pied avec une corde faite d’écorce d’arbre , amarrée à son fardeau ; il était dans l’impossibilité de la couper, car son prudent et soupçonneux maître avait eu soin de ne pas lui laisser de couteau.