R. C AIL LIE
AYANT PROPOS
Je livre enfin au public la relation de mon voyage dans l’intérieur de l’Afrique, qui devait paraître depuis long-temps; plusieurs causes en ont retardé la publication jusqu’à ce jour, depuis plus de quinze mois que j’ai revu le sol natal. Je n’ai rapporté, des régions que j’ai parcourues , que des notes fugitives, très-laconiques, écrites en
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tremblant et pour ainsi dire en courant; elles fussent devenues contre moi une pièce de conviction inexorable, si j’avais été surpris traçant des caractères étrangers, et dévoilant pour ainsi dire aux blancs les mystères de ces contrées. En Afrique, et sur-tout dans les pays occupés par les Foulabs et les Maures, l’hypocrisie religieuse dans un étranger est le plus sanglant des outrages , et il vaut cent fois mieux peut-être y passer pour chrétien que pour un faux musulman ; de sorte que si mon système de voyage avait ses avantages, bien justifiés d’ailleurs par le succès, il -avait aussi de terribles inconvéniens. Je portais toujours dans mon sac un arrêt de mort, et combien de fois ce sac a dû être confié à des mains ennemies! À mon arrivée à Paris, les notes écrites le plus souvent au crayon se sont trouvées tellement fatiguées.
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tellement, effacées par le temps, mes courses et ma mauvaise fortune , qu’il m’a fallu toute la ténacité, toute la scrupuleuse fidélité de ma mémoire , pour les rétablir et les reproduire comme la base de mes observations et les matériaux de ma relation.
Mais cette scrupuleuse fidélité même qui doit présider à la rédaction des voyages, et que je considère comme le plus grand mérite de la mienne, exigeait que j’y consacrasse le temps nécessaire pour ne rien omettre d’essentiel et pour présenter les faits dans l’ordre même où je les avais observés et notés. Une autre cause non moins légitime de ce retard est une maladie longue et dangereuse qui vint m’accabler quelques mois après mon arrivée en France, et me ravir les forces que n’avaient point épuisées de longues fatigues et les privations de dix-
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sept mois de voyage sur un sol brûlant et tant de fois funeste à l’intrépidité de nos voyageurs européens. Il laut y joindre l’étendue même de ces matériaux , s’élevant à près de trois volumes, mon peu d’habitude dans l’art d’écrire, et la résolution que j’avais formée de ne pas recourir à une plume étrangère , excepté pour quelques incorrections de style qui devaient naturellement m’écliapper dans la plus difficile et la plus délicate des langues; car je voulais offrir au public une rédaction qui m’appartînt, non moins que le fond même de mes observations , une rédaction qui fût , sinon élégante et étudiée, du moins simple, claire, franche, et reproduisant avec sincérité tout mon voyage et le voyageur sous les traits qui lui sont propres. On n’y trouvera point, je le regrette, des considérations d’un ordre
AVANT-PROPOS
vu
élevé sur les institutions politiques ou religieuses , sur les mœurs des peuples que j’ai traversés ; quand même mes études antérieures eussent porté mon esprit vers ce genre de réflexions , le peu de ressources dont je pouvais disposer, et par conséquent la nécessité d’un passage rapide, ne m’eussent pas permis de séjourner assez longtemps pour donner à mes recherches une base solide. Mon but principal était de recueillir avec soin, avec exactitude, tous les laits qui tomberaient sous mes yeux, de quelque nature qu’ils fussent , et de me livrer spécialement à tout ce qui me paraissait intéresser les progrès de la géographie et de notre commerce en Afrique.
Un séjour prolongé dans nos établissemens et nos colonies du Sénégal, et peutêtre aussi ma propre expérience, m’avaient