CHAPITRE II
Je suis forcé de faire la médecine. — Défiance des Maures. — Jeûne rigoureux. — Description du camp du roi à Lam-Khalé. — Les écoles. — Divertissement des femmes.
Le 16, le roi fut indisposé; il me fit venir auprès de lui, et me demanda si je connaissais quelques plantes qui pussent lui procurer du soulagement. Je lui promis de faire un tour dans la campagne pour en chercher : en effet , je parcourus la plaine , et j’y trouvai beaucoup de basilic, plante qui croît spontanément dans un terrain gras; je recueillis aussi beaucoup de graines, que je cachai avec soin dans un coin de ma pagne. Je rentrai, et je donnai du basilic au roi , en lui recommandant d’en faire du thé; il en but et s’en trouva bien. La propriété de cette plante était tout-à-fait inconnue aux Maures; aussi cette grande nouvelle lit -elle beaucoup de bruit dans le camp. Tous les princes m’appelèrent dans leurs tentes, pour me consulter sur les différentes maladies dont ils étaient attaqués , et me demander des remèdes. Un charlatan eût profité de cette circonstance pour mettre
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leur crédulité à contribution , et certes un de leurs marabouts aurait saisi cette occasion ; mais , lorsque j’étais forcé de prescrire quelque traitement, je donnais toujours des remèdes innocens, et que je savais incapables de faire du mal. Cependant je fus content de* cette confiance momentanée; car elle me procura l’avantage de me promener dans la campagne sans éveiller le soupçon, et sous le prétexte de chercher des plantes médicinales.
Le 20 septembre, avant le lever du soleil, je me mis en route pour aller visiter la chaîne de montagnes; elle se trouvait à deux milles à l’E. du camp. Pour m’y rendre , je traversai une plaine dont le sol trèsgras était composé de sable noir , entrecoupée de ravins , et dont la végétation était très -belle. Je gravis au sommet de la plus haute; elle est élevée d’environ trois cent cinquante pieds ; des rochers de granit noir s’en détachent, et la hérissent de tout côté. Parvenu sur son plateau , je vis que cette chaîne s’étend au loin dans le N. E. , sur une largeur N. et S. d’environ trois milles. Les autres montagnes qui la forment sont toutes moins élevées que celle où je me trouvais : je découvris parmi les roches quantité de cotonniers dont les feuilles sont très -découpées ; les capsules et les graines sont beaucoup moins grosses que celles du cotonnier que l’on cultive sur nos ctablissemens du Oualo. J’en pris des graines, ainsi que
de beaucoup d’autres plantes que je trouvai à maturité, et je les cachai dans un coin de ma pagne1 : je ramassai aussi quelques plantes. Comme je redescendais la montagne , je rencontrai deux chasseurs maures; ils parurent surpris de me voir, et me demandèrent ce que je venais chercher si loin du camp; je leur montrai mes plantes, en leur disant que je venais chercher quelques médicamens pour Hamet- Dou, qui était malade ; ils parurent me croire, me firent voir de petites pintades qu’ils venaient de prendre, et me quittèrent. Je gravis sur une autre montagne , composée de roches quartzeuses couleur de chair , et moins grosses que celles que j’avais remarquées sur la précédente. J’en trouvai plusieurs ressemblant beaucoup à du marbre. Les intervalles qui séparent les rochers sont remplis par du sable rougeâtre pur.
En retournant au camp, je parcourus la plaine, espérant y trouver du coton semblable à celui qui croît sur les montagnes, mais je n’en trouvai pas un seul pied.
Les deux Maures que j’avais rencontrés, arrivés avant moi au camp, avaient rendu compte de mon excursion : cette nouvelle étant parvenue au roi , éveilla ses soupçons ; et dès qu’il sut que j’étais de retour, il me
(i) La pagne, est un grand morceau d’étoffe du pays, qui sert de vêtement.
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fit appeler. Je n’avais pas eu le temps de cacher mes graines : quand j’entrai dans sa tente, il me demanda , d’un air de mécontentement, d’où je venais, et pourquoi je m’éloignais ainsi seul du camp; qu’il croissait assez de plantes aux environs, sans en aller chercher si loin. Plusieurs Maures qui m’entouraient s’aperçurent que j’avais un nœud à ma pagne ; ils le saisirent, et me demandèrent ce qu’il contenait; et sans me donner le temps de répondre, ils le dénouèrent: ((Que veux -tu faire de cela, me demandèrent - ils? C’est pour porter aux hlancs quand tu retourneras à l’escale ? » Et sans me laisser le temps de dire un mot, ils jetèrent les graines au loin. Je tâchai de leur persuader que ces plantes avaient des vertus médicinales , et que je les avais recueillies pour plusieurs d’entre eux. Ne pouvant leur en imposer par ce moyen, je leur représentai , pour les apaiser, qu’en venant chez eux, j’avais rompu mes relations avec les blancs, et que je ne pouvais plus retourner dans leur pays.
Dans la soirée, me trouvant sous la tente d’un marabout instituteur, je profitai d’un moment où je pouvais me procurer de l’encre, pour mettre mon journal àjour; je me cachai, et j’avais déjà écrit une page, lorsque je fus surpris par le chérif Kount. Il me prit le papier des mains: étonné de ne voir aucun caractère arabe, il me demanda ce que j’écrivais là. J’avais
d’abord l’intention de lui dire que c’étaient des prières que je voulais me graver dans la mémoire ; mais réfléchissant que je n’en savais pas encore assez pour remplir une page, je lui dis que c’était une chanson, et je me mis à chanter un couplet pour le lui persuader. Mais le défiant chérif ne parut pas y croire , et m’apostropha en me disant que j’étais venu espionner ce qui se passait chez eux pour en rendre compte aux chrétiens. Il m’importait de détruire cette idée ; j’y réussis en affectant une grande indifférence pour ce que je venais d’écrire; et lui remettant le papier entre les mains , je lui dis en riant: «Va à l’escale , tu feras lire cet écrit, et tu verras si je mérite l’outrage que tu me fais. » Cette ruse eut l’effet que j’en attendais; il me rendit le papier, en me priant de lui lire encore ce qu’il contenait: je chantai un autre couplet; mon chérif parut persuadé, et me quitta, à ma grande satisfaction , car ses soupçons me mettaient dans un cruel embarras. Je remerciai Dieu d’en être quitte à si bon compte, et me promis bien d’être plus prudent à l’avenir. Depuis ce moment, quand je voulais écrire, je me mettais soigneusement à l’écart derrière un buisson, et, au moindre bruit, je cachais mes notes et m’emparais de mon chapelet, faisant semblant d’être en prière. Cette dévotion affectée me valait des applaudissemens de ceux qui me surprenaient ; mais combien il m’était pénible de jouer un tel rôle!
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Depuis trois jours, le vent d’E. soufflait avec force; les pâturages s’épuisaient; on envoya vers le nord, pour savoir s’ils étaient plus abondans. Dans la soirée, il éclata un orage affreux : le tonnerre faisait un bruit épouvantable et la pluie tombait par torrens ; le vent renversait toutes les tentes ; le plus grand désordre régnait dans le camp. L’orage avait surpris tout le monde ; on n’avait pas eu le temps de baisser les tentes : les cases mêmes ne résistèrent pas , elles furent emportées; les épines qui formaient les parcs aux veaux furent également enlevées , et blessèrent plusieurs personnes. Les Maures, quoique habitués à ces sortes d’ événemens , paraissaient très -effrayés. On n’entendait de toute part cpie des cris d’hommes et de femmes se recommandant à Dieu : ce tumulte était encore augmenté par les mugissemens lugubres des troupeaux, qui, blessés par les épines que le vent emportait, erraient à l’aventure autour du camp. C’était la première fois que je voyais un violent orage dans le désert: la consternation générale que je remarquais me lit craindre un danger pressant ; je partageai un moment la terreur des Musulmans; mais au bout de trois quarts d’heure, le vent diminua, et la pluie cessa bientôt après. Alors on s’occupa de relever les tentes et de rallier les troupeaux épars ; puis on ralluma les feux que le vent avait éteints , et chacun sécha ses vêtemens ; car les Maures ont l’habitude de n’en avoir
qu’un. ]] me restait une pagne sèche, dont je me couvris-, plus de dix personnes me la demandèrent pour se changer; mais j’en avais un trop grand besoin pour la leur prêter, ce qui me fit encourir leurs reproches. Je remarquai que le roi avait été, comme tout le monde, exposé à la pluie, et qu’il n’avait pas plus de vêtemens pour changer que ses sujets, car il conserva toute la nuit ses habits mouillés.
J’ai dit que l’orage avait surpris tout le monde: ordinairement quand les Maures en sont menacés , ils baissent les tentes pour éviter qu’elles ne soient renversées ; on ne laisse que les plus petites , qui résistent presque toujours , et servent d’abri au roi et à la famille royale ; tout le peuple reste dehors exposé à la pluie : mais dans cette journée, le vent fut si fort, que les plus petites tentes furent enlevées, et que les princes et princesses partagèrent le sort commun.
Le 21 septembre, il arriva au camp un marabout trarzas qui venait de Portendik ; on m’appela pour me faire voir plusieurs effets qu’il en rapportait : je vis un pantalon à pieds, en basin piqué, que je crus reconnaître pour avoir appartenu à M. Lacaby, qui se trouvait à bord de la goélette la Rose- Virginie, lorsqu’elle fit naufrage sur le banc d’Arguin. Il possédait encore un petit nécessaire pour homme, fort joli , et des bottes de marin , dont il se servait pour se garantir des épines et des khakhams. J’aurais
désiré lui adresser quelques questions; mais je n’osai, de peur d’éveiller des soupçons. D’ ailleurs les circonstances de ce naufrage m’étaient connues avant mon départ de Saint-Louis, où j’avais vu les naufragés.
Le# 2 3 septembre, les gens que l’on avait envoyés pour chercher des pâturages revinrent , et dirent qu’ils n’avaient pas trouvé d’eau dans les lieux qu’ils avaient parcourus ; on se décida à se porter A^ers le N. E. , où l’on espérait être plus heureux.
Le 24 , on leva le camp. Le chameau de mon marabout était malade; je fis la route à pied. Nous traversâmes les montagnes : à six milles environ du lieu que nous venions de quitter, nous rencontrâmes une mare nommée Lakhadou, et environnée d’une belle plaine, dont le sol est argileux et couvert de végétation ; nous nous y arrêtâmes , pour y passer quelques jours. Cette mare était agréablement ombragée de (jrewia.
Depuis trois jours, Fatrné Anted-Moctar avait cessé de me donner un repas de sanglé , comme elle en avait l’habitude; je ne recevais plus d’elle qu’un peu de lait soir et matin; je souffrais horriblement de la faim. Le roi m’avait bien dit de lui demander tout ce dont j aurais besoin; mais je n’en obtenais pas davantage; et ce lait, au lieu de me rassasier, me causait des coliques et m’affaiblissait beaucoup.
Dans la soirée, un Maure nommé Moxé arriva au camp : il est J’interprète ordinaire du roi lorsqu’il va aux escales ; il parle parfaitement le français. Hamet- Dou me fit appeler pour m’interroger de nouveau; je lui fis les mêmes réponses que précédemment. Moxé me dit qu’il arrivait de Galam, où il avait obtenu de l’agent de la société commerciale une pièce de guinée et un fusil; qu’il se proposait d’y retourner bientôt , et il me proposa de l’accompagner, ajoutant que quatre ou cinq jours suffiraient pour nous y rendre. J’aurais été bien aise de faire ce trajet; je pris prétexte du besoin que j’avais de renouveler mes vêtemens. Je de mandai au roi s’il voudrait me prêter un chameau pour faire la route : il me le promit , mais pour l’époque où les eaux seraient descendues; car, disait-il, les chemins étaient impraticables pendant cette saison. Le soir il me fit donner un morceau de mouton pour mon souper.
Le 2 5 septembre, étant à la prière, je me trouvai mal de besoin; Moxé me demanda si j’avais la fièvre. Je lui dis la cause de ma faiblesse , et j’ajoutai que j’avais bien de la peine à supporter le genre de vie des Maures; que cependant j’espérais m’y habituer avec le temps. Après la prière, le roi me fit offrir un mouton , me recommandant de le préparer moimême, parce. que, si je le confiais aux Maures, ils me le mangeraient tout entier : j’acceptai; mais il
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craignit sans doute que je ne suivisse pas ses conseils, et, pour ne pas m’exposer à la rapacité de ses sujets , il ne m’envoya pas le mouton. Je dus peut-être ce bon office à Moxé, car Fatmé-Anted- Moctar me dit qu’il avait voulu me desservir près de Hamet-Dou. Je sus qu’il lui avait fait entendre que ce n’était pas l’amour de Dieu qui m’avait conduit parmi eux, mais bien la curiosité, et que je n’y resterais pas longtemps. Heureusement quelques marabouts prirent ma défense, et le roi dit lui-même qu’il ne pouvait croire que la curiosité seule m’eût porté à venir parmi eux pour y éprouver d’aussi grandes privations; qu’il fallait que Dieu eût fait un miracle en ma faveur en opérant ma conversion. Je crus reconnaître un trait de jalousie dans la conduite de Moxé, qui craignait que ma présence près de son maître ne rendît la sienne moins nécessaire lorsque j’aurais appris l’arabe. Ce fut sans doute aussi ce qui porta le nègre dont j’ai déjà parlé , celui qui avait interprété mon premier entretien avec le roi, à dire que je n’avais pas fait naufraqe, mais que j’avais commis quelque crime atroce chez les blancs, et que j’en avais été chassé. Bien que le roi rît de ces propos, ils ne laissaient pas de diminuer la confiance qu’on avait en moi; je m’apercevais que chaque jour je perdais de la Considération que j’avais inspirée d’abord. Je desirais vivement quitter le camp du roi, non -seulement sous ce rapport, mais parce
que je ne pouvais m’y instruire, puisqu’il n’était habité que par des harabis ( guerriers ) , qui ne s’occupent nullement d’études, et mon marabout avait trop d’affaires pour pouvoir me donner des leçons. J’en parlai à ce dernier, qui entra dans mes vues, et m’engagea à demander au roi une monture pour me rendre à son camp, où ses fils se chargeraient de mon instruction. Hamet-Dou me dit d’attendre encore quelques jours, qu’il m’y ferait conduire.
Le 3o septembre, on leva le camp; nous fîmes neuf milles au N. , sur un terrain sablonneux, couvert de khakham. Comme les Maures , je portais des sandales pour chaussure : je souffrais extrêmement des piqûres de cette plante; j’avais les pieds et les jambes ensanglantés. Je priai plusieurs Maures de me prendre en croupe sur leurs chameaux; ils me répondirent que leurs montures étaient fatiguées, que je pouvais aller trouver le roi qui m’en ferait donner une. Mais le roi avait pris les devans, et j’avais perdu de vue mon marabout; il ne me restait d’espoir que dans la pitié de ceux près de qui je me trouvais. J’essayai encore une fois de les fléchir, car j’étais épuisé de fatigue et de douleur; mais ce fut inutilement : je n’obtins pour prix de mes prières que des railleries ; on me répondait qu’en souffrant ainsi et avec résignation, je gagnerais le ciel. Ils disaient vrai; mais je suis convaincu qu’aucun d’eux n’eût voulu prendre ma place et le
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gagner à ce prix. Encore s’ils m’eussent laissé à mes souffrances , j’eusse été moins malheureux; mais les jeunes princes, qui montaient de fort beaux chevaux, venaient caracoler autour de moi, me heurtaient, et me raillaient sur mon costume , qui ne consistait qu’en un coussabe1 fait d’une mauvaise pagne bleue qui tombait en lambeaux. Je trouvai sur la route quelques pastèques ; j’en mangeai pour me désaltérer ; et lorsque ma soif était trop pressante , il me fallait mendier un peu d’eau, le chapelet à la main : alors quelquefois j’en obtenais une petite portion.
Enfin, vers onze heures, on s’arrêta près d’une mare nommée Tobaïti. J’aperçus la tente du roi, qui était déjà dressée; j’y allai pour me reposer. Plusieurs marabouts vinrent retirer les nombreuses épines qui m’étaient entrées dans les pieds. Le roi parut fàclié de l’état de souffrance dans lequel il me voyait; il m’assura que s’il m’avait trouvé en route, il m’aurait fait donner une monture, et il ordonna que l’on apportât du lait et de l’eau pour me rafraîchir. Quand je fus un peu reposé, je me rendis à la tente de Fatmé-Anted-Moctar, résidence que l’on m’avait choisie. Le soir, à l’heure ordinaire, on fit la distribution du lait pour le souper. Ayant reçu ma part, je m’informai si je ne pourrais
(1) Coussabe, espèce de blouse saus manches. Voy. la note à la page 1 60.
trouver personne qui voulût me l’échanger pour un peu de sanglé; on me montra une vieille esclave bambara qui en avait presque toujours. Elle accepta ma proposition, m’en donna un peu, et me promit de m’en fournir autant chaque jour. De mon côté, je lui promis une récompense. Cette malheureuse allait, quand ses maîtres n’ avaient plus besoin d’elle, ramasser du haze pour sa nourriture; car elle ne recevait que le lait d’une vache pour ration, et l’on avait soin de choisir une de celles qui en donnaient le moins. Cependant , malgré sa misère, elle trouva encore le moyen d’adoucir mon sort. Tant il est vrai que les plus malheureux sont les plus compatissans ! Pendant sept jours que je restai encore au camp, elle ne manqua pas une seule fois de m’apporter une petite calebasse de sanglé.
Le y octobre, je priai le roi de me faire conduire au camp de mon marabout, comme il me l’avait promis. Il me donna un bœuf porteur pour monture, et un esclave pour guide. Nous partîmes à neuf heures du matin; mais à peine avions -nous fait un quart de mille , que le bœuf s’arrêta et ne voulut plus marcher. Nous fûmes obligés de retourner au camp.
Le 8, Hamet-Dou m’ayant fait donner un autre bœuf, je partis à six heures du matin, me dirigeant au S. O. i/4 O. sur un sol sablonneux , couvert de khakham. Notre marche fut bien pénible, à cause de la soif que nous éprouvâmes ; il n’y avait pas d’eau sur
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la route. A deux heures , nous trouvâmes les traces d’un camp; nous les suivîmes. En gravissant sur des dunes de sable mouvant , nous aperçûmes au S. un ruisseau qui s’étendait de l’O. au S. O.; ses bords étaient garnis de mimosa, de zizyplms lotus et de nauclea, qui conservaient toute leur verdure. Mon guide m’apprit que ce ruisseau s’appelait el-Hadjar, et qu’il inondait la plaine dans la saison des pluies. Je crus que c’était le même que j’avais passé avec Boubou-Fanfale. Je vis s’élever près des bords du ruisseau des colonnes de fumée , ce qui me parut être l’indice de la proximité d’un camp ; je m’en réjouissais, en pensant que j’allais bientôt me désaltérer : mais, après avoir fait quelques pas , je vis la plaine toute embrasée; c’étaient des herbes sèches auxquelles on avait mis le feu. Des oiseaux de proie voltigeaient autour des flammes , pour attraper les insectes et les reptiles qui se sauvaient de l’incendie.
Lorsque nous atteignîmes les bords du ruisseau, nous trouvâmes des esclaves occupés à ramasser du haze; quelques Maures les surveillaient. Je m’approchai d’eux , et en obtins yn peu d’eau pour boire. L’un des Maures me prit la main, et me dit qu’il était enchanté de me voir. Il me fit réciter une courte prière ; puis, ayant demandé une petite chaudière où il avait du sanglé, il me conduisit près d’une mare qui se trouvait à quelques pas de là , dans le lit du ruisseau , à sec dans cette saison ; elle était ombragée par le
feuillage vert et touffu d’un très -bel arbre, qui conserve à l’eau sa fraîcheur.
En partageant le sanglé de ce Maure, j’appris de lui que, quand l’herbe est trop courte pour la couper, ils y mettent le feu pour ramasser ensuite le baze.
Nous avions fait vingt-trois milles depuis le matin , et il nous restait encore trois milles à faire pour nous rendre au camp de Mohammed -Sidy, lakariche ou prince. Après nous être désaltérés et reposés, nous fîmes route au N. O. Le chemin que nous parcourûmes était entrecoupé de dunes de sable mouvant. Nous arrivâmes au camp à quatre heures du soir.
A peine y étais-je entré, que je fus , comme dans les premiers camps, l’objet de la curiosité publique : tout le monde se réunit autour de moi; on me fit réciter des prières pendant une partie de la soirée. Plusieurs femmes me demandèrent si je voulais partaqer leur lit ; sur ma réponse affirmative , elles s’en allèrent en riant aux éclats. Une d’entre elles voulut me visiter pour savoir si j’avais subi la loi du prophète; mais je ne jugeai pas à propos de la satisfaire. Le lieu où était situé le camp se nomme Lam-Khaté. On ne me donna pour mon souper qu’un peu de lait; je n’eus pas, comme au camp du roi, la faculté d’y joindre du sangle. Pendant la nuit, il lit un coup de vent de I E. qui renversa toutes les tentes , et nous empêcha de reposer.
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Le 9 octobre, le guide que m’avait donné Hamet- Dou refusa de me conduire plus loin. J’employai tous les moyens que j’avais en mon pouvoir pour le retenir : je ne pus y réussir; il voulut retourner au camp de son maître. Je vais m’arrêter à Lam-Khaté pour faire la description du camp du roi.
Ce camp comprend la tribu de Oulad-Sidy, que l’on nomme lakariches ( princes ) ; c’est de cette tribu que sortent tous les rois des Braknas. Dans quelques circonstances , le camp se divise en deux ou trois parties, qui toutes portent le même nom , en les distinguant pourtant par le nom du chef qui les commande. Le camp d’Hamet-Dou pouvait contenir, lors de mon séjour, à-peu-près cent tentes, et de quatre à cinq cents habitans. Lorsque le roi reçoit les droits accoutumés, son camp est rempli d’étrangers qui viennent lui demander des cadeaux. J’en ai vu qui y étaient depuis trois mois, dans l’espoir d’obtenir dix coudées de guinée, ce qui représente une valeur de dix francs. Ces parasites vont se loger dans la première tente où l’on veut bien les recevoir; et deux fois le jour, le matin et le soir, un chapelet d’une main, un satala1 de l’autre, vont de porte en porte mendier un peu de lait. Pendant la journée, ils se promènent deux à deux dans le camp, se réunissent sous les tentes
(1) On nomme satala, de petits vases en fer-blanc, à-peu-près comme ceux dont se servent nos laitières.
pour faire la conversation, et s’endorment le plus souvent en se débarrassant mutuellement de la vermine qui les ronge. J’étais pour eux un sujet de distraction; lorsqu’ils se réunissaient autour de moi, ils y passaient une partie de la journée à me faire des questions ou à me tourmenter. En général , ce sont les hassanes 1 ( guerriers) qui m’ont fait le plus souffrir. Fanatiques, paresseux, ignorans , ils n’étaient satisfaits que quand ils pouvaient me faire éprouver des mortifications, joignant toujours à leurs insultes un rire ironique insupportable. A chaque instant ils me demandaient si je voulais me faire circoncire. Je répondais que j’attendais là-dessus la décision de mon marabout; mais, à ma grande satisfaction, celui-ci déclara que cette opération n’était pas nécessaire, que d’ailleurs elle serait dangereuse à mon âge, et que cela ne m’empêcherait pas d’aller au ciel.
Les marabouts2 n’habitent pas ordinairement le même camp que les hassanes ; quatre seulement habitaient celui de Hamet-Dou. J’en vis un fort pauvre qui tenait une école ; il instruit les garçons et les filles; et lorsque leur éducation est achevée , les pareils lui donnent en cadeau un eoussabe ou un bœuf. Le
(1) Ou hassanjèh. Les Maures nomment hassanes ceux qui portent les armes et font la guerre; on les nomme encore harabis.
(2) Les marabouts sont les prêtres; ils ne sont pas armés, et ne vont pas à la guerre.
soir et le matin, les enfans vont ramasser du bois pour faire du feu ; c’est toujours le soir à la nuit et le matin avant le jour qu’ils étudient. A la lueur d’un grand feu , ils récitent en chantant très -haut des versets du Coran que le maître écrit sur leur planchette , et qu’ils sont obligés d’apprendre par cœur. A une heure du soir, ils se réunissent encore sous la tente du maître pour réciter leur leçon. Pendant la classe, le maître se promène autour du feu , en chantant luimême pour donner le ton à ses élèves ; il tient une longue baguette à la main ; et lorsqu’il aperçoit quelqu’un qui n’étudie pas, il le frappe vigoureusement. Quand un élève sait sa leçon par cœur, il la répète en faisant le tour du camp, ce qui lui attire de nombreux applaudissemens.
Les Maures ont une grande vénération pour le Coran; jamais ils ne le posent par terre , ni même sur une natte , sans mettre une pagne dessous. Avant de le toucher, ils font toujours l’ablution , en se mettant les deux mains sur la tête , puis se les passant sur la figure et les bras ; celui qui en agirait autrement serait méprisé et regardé comme un infidèle.
Les enfans ne sont admis à l’école qu’ après avoir été circoncis ; avant cette époque , il leur est défendu de manier le livre sacré. Les esclaves n’y portent jamais la main , étant regardés comme impurs. Lorsqu’ils prennent les planchettes, ils ne doivent Je faire que
par la corde qui sert à les suspendre, et avoir bien soin de ne pas les retourner du haut en bas, ni de leur laisser frôler la terre : quand la classe est finie, on les pose sur des épines ; si un esclave se permettait d’y toucher, il serait fouetté impitoyablement.
L’éducation des filles est très - bornée ; on leur apprend à faire le salam et quelques prières , mais rarement à écrire ; cependant il s’en trouve d’assez instruites. Les garçons apprennent le Coran par cœur; mais ce sont toujours les marabouts dont l’éducation est la plus soignée. Il y en a qui sont très -instruits des préceptes de leur religion, et ils ont la prétention de nous croire moins instruits qu’eux sur l’histoire sainte. Ils furent très- surpris que je connusse la Bible, et la citation de quelques traits de la vie des patriarches me valut de nombreux applaudissemens : mais ils s’étonnaient bien davantage que je susse l’histoire de Mahomet; ce fut sur-tout ce qui me mérita tout- à fait leur bienveillance.
Tant que l’éducation des enfans n’est pas achevée , ils sont mal vêtus ou même nus; les garçons n’ont qu’un coussabe fait d’une pagne; les filles sont ordinairement nues jusqu’à l’âge de puberté; les uns et les autres ue portent de la guinée qu’ après qu’ils sont * sortis de l’école, ou lorsqu’ils font de rapides progrès; alors c’est pour eux une marque de distinction.
Le père devient rarement l’instituteur de ses en-
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fans, à moins qu’il n’y ait pas cl’école dans le camp quil habite; dans ce cas, il instruit ses fdles, car il n’est pas dans l’usage de les envoyer à l’école hors du camp. Le père n’achève pas l’éducation de ses fils; mais c’est ordinairement de lui qu’ils apprennent les premiers éiémens; puis ils sont envoyés chez un marabout maître d’école. Les parens leur donnent à chacun deux vaches, dont le lait leur sert de nourriture. Le maître ne reçoit de salaire qu’ après avoir fini l’éducation de son élève. Les hassanes apprennent rarement à écrire ; leur principale ambition consiste à savoir bien monter à cheval et se battre.
Les Maures font la prière cinq fois par jour; le roi y assiste toujours. La mosquée, chez les Braknas, consiste en un entourage d’épines, quelquefois recouvert d’un mimosa, s’il s’en rencontre un dans la place où elle est située. Les Maures s’y réunissent pour parler politique ou affaires de commerce ; souvent ils y passent toute la journée à causer de choses indifférentes. Ce lieu saint est interdit aux femmes; elles font le salam devant leurs tentes. Les hommes mêmes , lorsqu’ils y entrent, observent une sorte de cérémonie reliqieuse; elle consiste à mettre le pied droit en avant, et à le tenir en arrière en sortant; en entrant dans la mosquée, les Maures font l’ablution. Ils n’ont point de crieurs publies, comme j’en avais vu chez les nègres, pour appeler à la prière, mais, par un ancien usage,
c’est l’un des plus vieux marabouts qui appelle, en criant sillali akbar; souvent plusieurs marabouts font cet appel avant d’entrer. Ce n’est point une obligation, mais ils paraissent s’en faire un devoir.
La tente du roi n’a rien qui la distingue de celles de ses sujets ; elle a vingt pieds de long sur dix de large ; elle est faite comme toutes les autres en tissus de poil de mouton1; elle est garnie, à chaque bout, de huit cordes en cuir, avec autant de piquets , qui servent à la tendre. Deux montans de dix ou douze pieds de long, croisés par le bout, et s’ajustant dans une petite traverse d’un pied de long sur six pouces de large, se placent au milieu , et servent à l’élever; cette traverse surmonte les montans , et empêche que leurs bouts ne crèvent la tente. Un tapis fait dans le pays , en poil de mouton , entoure la tente intérieurement ; quatre piquets sont plantés à l’un des bouts , et soutiennent deux traverses où l’on passe une corde ou une courroie en manière de filet, sur laquelle on place le bagage. Les effets sont contenus dans des sacs de cuir carrés en forme de malle, dont l’ouverture est placée à l’un des bouts; ces sacs ont un couvercle fermant à cadenas.
Les harnais des chevaux et des chameaux entourent
(1) Au lieu de laine, le mouton de cette partie de l'Afrique est couvert de poil ; il y en a dont le poil est si ras qu'il est impossible de les tondre.
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la tente. Le lit du roi est fait comme celui des nègres; c’est une claie garnie de nattes, supportée sur des piquets et des traverses, à environ un pied de terre. Une natte étendue par terre remplit le vide de la tente , et sert de lit à la suite du roi. Le commun du peuple couche par terre sur des nattes sous lesquelles ils étendent quelquefois un peu de paille. Pour préserver les effets d’être volés, on dresse une natte autour, vers le bout de la tente. La provision d’eau est gardée dans des outres placées sur des piquets dans l’intérieur ; elle est réservée pour les besoins des maîtres, et pour abreuver les veaux. On en refuse aux esclaves, et celle même qui a eu la peine d’aller la chercher n’en obtient un peu qu’à force de prières, et après avoir subi toute sorte de mortifications.
La vaisselle du roi consiste en six ou huit plats creux et ronds , en bois ; ils contiennent environ six litres chaque, et servent à mettre le lait et les autres alimens; trois chaudières en fonte, et deux pots en terre qu’ils tirent du Fouta, forment la batterie de cuisine et complètent l’ameublement. Cette description de la tente du roi convient également à toutes ; seulement, chez les pauvres, les tapis sont remplacés par des nattes.
Hamet-Dou est presque toujours entouré de guéhués, ou chanteurs ambulans. Il y en a un grand nombre parmi les Maures; ils marchent toujours à la suite
des princes, dont ils obtiennent tout ce qu’ils veulent, en employant tantôt les plus basses adulations, tantôt les menaces. Chaque prince en a un attaché à sa suite; celui de Hamet-Dou le suit par-tout où il va. Souvent, assis dans la tente, il chante ses louanges , et lui débite les flatteries les plus outrées ; il faut être roi africain pour les entendre sans rougir : sa femme et ses enfans f accompagnent ordinairement, et répètent en chœur les sottises qu’il vient de chanter. Cette secte de parasites a trouvé le moyen de se faire craindre autant qu’elle est méprisée des Maures; elle possède au plus haut degré le talent de la persuasion ; et bien que les guéhués soient connus pour des imposteurs, et voués par l’opinion publique au feu éternel, leurs calomnies sont si adroites, qu elles influent toujours sur la réputation de ceux contre lesquels elles sont dirigées. Les marabouts sont ceux qui les méprisent le plus; mais ils les reçoivent toujours bien lorsqu’ils passent chez eux, par la crainte que leur inspirent les faux rapports qu’ils seraient capables de faire contre ceux qui ne les auraient pas traités avec assez d’égards.
Les guéhués ont deux sortes d’instrumens dont ils s’accompagnent en chantant. L’un , fait en forme de guitare, n’est autre chose qu’une petite calebasse ovale, recouverte d’une peau de mouton très- bien apprêtée; un bâton d’un pied de long la traverse hori-
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zontalement près, de ses bords , et sert à monter les cordes de l’instrument , qui sont au nombre de cinq , faites de plusieurs brins de crin tordus ensemble : cet instrument se touche, et rend des sons très -agréables. Le second est une sorte de harpe à quatorze cordes de boyaux de mouton , montées sur un bâton de deux pieds de long , placé obliquement dans une calebasse ronde , beaucoup plus grande que la première. Une corde en cuir , tendue horizontalement sur la peau qui recouvre la calebasse , sert à fixer les cordes par le bas; quelquefois c’est à un morceau de bois placé en travers quelles sont attachées. A l’extrémité de la calebasse et sous la dernière corde se trouve un morceau de fer très-plat et ovale, de cinq pouces de long, garni de petits anneaux également en fer; et lorsqu’on touche la harpe, ils font un cliquetis qui accompagne agréablement le son de cet instrument déjà assez harmonieux. Ces musiciens ne négligent jamais de demander quelque chose aux princes dont ils chantent les louanges; et comme ils sont rarement refusés, ils ont tous de nombreux troupeaux et de bonnes montures. Souvent ils font eux-mêmes des cadeaux aux marabouts pour obtenir leur amitié ; ceux-ci acceptent, mais ne les en méprisent pas moins.
Pendant un mois que je suis resté au camp du roi, je ne l’ai pas vu une seule fois prendre une nourriture solide, mais toujours boire du lait. Lorsque je lui de-
mandai pourquoi il ne mangeait ni sanglé, ni viande, il me répondit qu’il préférait le lait à toute autre nourriture. Pour se distinguer des autres Maures, le roi et tous les grands ne boivent que du lait de chameau, dont ils disent préférer le goût ; mais j’ai toujours pensé qu’ils ne lui trouvaient d’autre avantage sur le lait de vache, que la difficulté de se le procurer : étant plus rare, les esclaves ne peuvent en avoir; c’est donc une sorte de distinction à laquelle ils attachent de l’importance. J’ai vu la reine plusieurs fois manger de la viande trempée dans du beurre fondu.
Les Maures en général ne prennent pour nourriture, pendant la saison des pluies, que du lait, qu’ils ont en abondance à cette époque de l’année. Les plus riches tuent quelquefois un mouton, mais cela arrive rarement. Un jour le guéhué du roi en avait tué un et l’avait fait cuire dans la braise; je me trouvais sous sa tente, lorqu’une trentaine de Maures y entrèrent alléchés par l’odeur qu’exhalait la viande; et semblables à des bêtes carnassières, ils attendaient l’instant de satisfaire leur vorace appétit. Le guéhué crut en être quitte pour quelques morceaux qu’il leur distribua : mais à peine commença-t-il à manger avec sa femme , qu’il ne fut plus le maître ; les Maures se précipitèrent sur la viande, l’enlevèrent dans un instant , s arrachant les uns aux autres les morceaux des mains et de la bouche ; ils se disputaient même les
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os , et dévorèrent le mouton du pauvre guéhué sans qu’il lui restât à peine de quoi en goûter. Il me semblait voir des chiens se disputer un morceau de viande que l’un d’eux aurait volé; et bien que j’eusse été invité à manger ma part du mouton, je ne fus pas plus heureux que le propriétaire; ce qui me contraria beaucoup , car j’avais une faim dévorajite. On m’assura que cette scène n’aurait pas eu lieu chez tout autre que chez un guéhué, et qu’on n’oserait se permettre de tels excès chez une personne un peu élevée en dignité.
Je représentais quelquefois aux Maures qu’ils pourraient augmenter leur nourriture , en faisant ramasser du haze par leurs esclaves, pour faire du sanglé; mais leur amour-propre en paraissait blessé ; ils me répondaient : a G’ est la nourriture ordinaire du peuple «et des esclaves; nous nous croirions humiliés d’en « faire usage. »
Ceux qui ont un peu de mil de reste de leur provision, le conservent pour le retour de la sécheresse, époque où le lait devient rare.
Les Maures ont de nombreux troupeaux de bœufs et de chameaux; ils élèvent aussi de très-beaux chevaux, dont ils prennent le plus grand soin. Lorsque le lait est abondant, ils leur en donnent à boire soir et matin. Quand un cavalier arrive dans un camp, il le parcourt, en quêtant du lait , et de l’eau pour son cheval.
La garde des chameaux est confiée aux laratines 1 ou aux zénagnes, rarement aux esclaves nègres. Quand il naît un chameau, on lui lie les jambes sous la poitrine, pour l’habituer de bonne heure «à se tenir couché pendant qu’on le charge. Lorsqu’il est en état de porter, un mois suffit pour lui apprendre ÿ se relever chargé, et à maintenir son fardeau en équilibre. Quand on veut le sevrer, on lui passe une broche de bois dans le nez, à laquelle on attache des épines qui., en piquant la mère, empêchent quelle ne se laisse téter; on met de plus à celle-ci suivies mamelles une toile qu’on lui noue sur le dos. Les esclaves noirs sont chargés du soin des bœufs ; vers sept heures du matin, ils les mènent aux champs, et les rentrent au coucher du soleil. On ne trait les vaches que sur les dix heures du soir, après la dernière prière : ce sont les gardiens qui sont chargés de ce soin, lis ont un pot en bois qu’ils ne lavent jamais; ils l’exposent audessus du feu pendant environ dix minutes ; c’est la flamme qui le nettoie : mais, par ce moyen, il contracte un goût de fumée qu’il communique au lait, ce qui le rend très -désagréable à boire. Les Maures ont l’habitude de laisser téter leurs veaux; ils pré-
(1) Les Gratines sont des en fan s issus de Maures et d’esclaves négresses; ils sont esclaves, mais ils ne sont jamais vendus: fiers de leur origine, souvent ils refusent d’obéir à leur maître. C’est une race intermédiaire entre les Maures et les esclaves.
tendent qu’une vache privée de son veau ne donnerait plus de lait. Un enfan t est chargé de les faire sortir l’un après l’autre, à mesure que l’on Irait. Le veau court à sa mère; on le laisse téter un moment, puis on l’attache par la tête à une des jambes de devant de la mère, qui , trompée, se laisse traire sans difficulté. On laisse les veaux quelque temps avec leurs mères; puis on les enferme dans un petit parc entouré d’épines, où ils passent le reste de la nuit et tout le jour.
Chez les princes , ce sont les esclaves favorites qui reçoivent le lait dans des calebasses, pour le distribuer ensuite à leurs maîtres. La beauté , chez les Mauresses , consiste dans un extrême embonpoint : on force les jeunes filles à boire du lait avec excès ; on voit celles qui sont déjà grandes en boire volontairementune énorme quantité ; maisles enfans y sont forcés par leurs parens , et souvent par une esclave chargée de leur faire avaler leur ration. Celle-ci profite du moment d’autorité qu’on lui accorde sur ces êtres faibles, pour se venger, avec une sorte de cruauté, de la tyrannie de ses maîtres. J’ai vu de malheureuses petites filles pleurer, se rouler par terre, même rejeter le lait quelles venaient de prendre ; ni leurs cris, ni leurs souffrances n’arrêtaient la cruelle esclave, qui les frappait, les pinçait jusqu’au sang, et les tourmentait de mille manières, pour les obliger à prendre la quantité fie lait qu’elle jugeai! convenable
de leur donner. Si leur nourriture était plus substantielle , un tel système aurait les suites les plus graves; mais loin de nuire à la santé des enfans , on les voit se fortifier et engraisser sensiblement. A f 'âge de douze ans, elles sont d’une grosseur énorme; mais parvenues à vingt ou vingt-deux ans , elles perdent beaucoup de leur embonpoint; je n’ai pas vu une seule femme, à cet âge , être d’une corpulence remarquable.
Les femmes les plus grosses sont réputées les plus belles. Les Maures ne s’attachent ni aux agrémens de la figure, ni à l’esprit; au contraire, ce qui est un défaut essentiel chez nous, est un attrait chez eux; ils aiment que leurs femmes aient les deux dents incisives de la mâchoire supérieure saillantes et- en -dehors de la bouche ; aussi les mères coquettes emploient-elles tous les moyens possibles pour forcer les dents de leurs filles à prendre cette direction.
Les hommes, comme je l’ai dit , se nourrissent aussi de lait ; mais ils en boivent beaucoup moins cpic les femmes. Les esclaves ont pour toute nourriture le lait d’une vache , et, dans la saison où le lait est rare, une petite mesure de grain de trois quarts de livre environ , et sans lait ; alors ils ne font qu’un repas, le soir , à onze heures , après que leurs maîtres ont soupé. Ceux des Maures qui ont de petits esclaves de dix ou douze ans , les font tenir près de f entourage où sont les veaux pendant qu’on trait ; et cà chaque
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vache, on leur laisse boire une gorgée de lait : c’esl toute la nourriture qu’ils reçoivent; aussi souffrent- ils beaucoup de la faim.
Lorsque tout le monde a soupe , on met le reste du lait dans un sac en cuir qu’ils appellent soucoa , pour le faire cailler. Le matin, après qu’on a trait, on déjeune comme on a soupé , c’est-à-dire, avec du lait; la seule différence, c’est qu’il est moins abondant, parce qu’on laisse téter les veaux dans la matinée.
A midi , une esclave bat le lait pour faire du beurre ; eide remplit de vent le soucou qui le contient , puis l’agite sur ses genoux pendant un quart d’heure. Quand le beurre est fait , on le met en petites boulettes de la grosseur d’une noix, et l’on ajoute trois quarts d’eau au lait, qu’on verse dans des calebasses, pour être distribué à dîner. On met les boulettes dans la portion destinée aux femmes, et elles les avalent en buvant ; cette boisson de lait coupé d’eau est ce qu’ils nomment cheni.
Les Maures sont naturellement malpropres ; mais ils semblent choisir de préférence l’esclave la plus sale pour faire le beurre et distribuer le cheni. J’ai vu de ces femmes , faisant des boulettes de beurre avec leurs mains, s’essuyer les doigts à leurs cheveux, puis reporter la main dans la calebasse où étaient ensemble le beurre et le lait. Cette malpropreté me révoltait au point que souvent j’aimais mieux endurer
la faim que de prendre une boisson aussi, salement préparée.
Si les esclaves sont maltraités chez les liassanes, ils le sont encore plus chez les marabouts. On a vu que chez les liassanes ils ont la faculté d’aller ramasser du liaze pour eux, ce qui adoucit beaucoup leur sort, tandis que les marabouts les y envoient pour leur compte , et ne leur en donnent qu’une très -petite mesure, et sans lait.
Les troupeaux des liassanes sont moins nombreux que ceux des marabouts; ils n’ont ordinairement dans leurs camps que des vaches à lait et quelques bœufs porteurs; le reste des troupeaux, les chameaux exceptés, est remis entre les mains des zénagues ou tributaires, qui les leur ramènent quand ils en ont besoin, et en sont responsables. Chaque tribu a une marque particulière pour ses troupeaux, à laquelle les propriétaires ajoutent une contre- marque. Ce sont leurs ouvriers qui font les pots en bois dont ils se servent pour traire : ils prennent un morceau de tronc cl’arbre, de la grosseur convenable; ils le couvrent de bouse de vache, ne laissant à découvert que la grandeur qu’ils veulent donner à l’embouchure ; puis mettant du feu dessus, ils soufflent à force de soufflet, en chassant toujours la flamme vers le fond; de cette manière, le bois se creuse, et 1 humidité que produit la bouse de vache qui enduit le dehors empêche le pot de brûler sur les côtés.
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Ils font aussi des entonnoirs en bois par ce moyen, qui est très-long; mais ils n’en connaissent pas d’autre.
J’ai dit plus haut que j’étais sur le point de continuer mon voyage, et que mon guide m’avait quitté à Lam-Khaté. Le 10 octobre, un des fils de Mohammed-Sidy , lakariche , me donna un esclave pour me conduire : nous nous mîmes en route à sept heures du matin; nous fîmes un mille à l’O. , en suivant le bord d’une mare très -considérable , sur laquelle je vis beaucoup de canards, de sarcelles et de poules d’eau; le terrain qui l’environne est argileux et gras ; j’y remarquai des tiges de mil de l’année précédente. Après avoir passé cette mare, nous nous dirigeâmes au S. O. ; nous fîmes quinze milles sur un terrain pierreux , couvert de gramen. Je n’avais rien pour conserver de l’eau; aussi je souffris beaucoup de la soif. Nous rencontrâmes en route un marabout monté sur un bœuf: je lui demandai un peu d’eau, en accompagnant ma demande d’une courte prière en arabe ; il m’en donna d'assez mauvaise grâce , en me disant que je n’en aurais pas eu sans la prière que j’avais répétée. A midi, nous arrivâmes au camp de Boubou -Fanfale, situé sur le bord du el-Hadjar : il parut satisfait de me voit' , et me donna un morceau de mouton pour dîner. Mon guide s’en retourna , et Boubou me donna un de ses fils pour me conduire au camp de mon marabout. A deux heures, nous repartîmes, en nous dirigeant au S. O ,
sur un sol pierreux. Après avoir parcouru l’espace de dix milles, nous arrivâmes, à six heures du soir, à Ténèque, camp de zénagues, appartenant au roi :nous y passâmes la nuit. J’obtins de mon hôte, pour mon souper, une calebasse de sanglé, qui me fit le plus grand plaisir. Dans la soirée, j’eus la visite de toutes les femmes du camp.
Le 1 1 , â cinq heures du matin , nous continuâmes notre route, toujours dans la meme direction. Il se trouva un marabout qui faisait le même chemin que nous; nous marchâmes de compagnie. Le sol, composé de sable jaune, était couvert de khakhames. Nous passâmes près de huit à dix tombeaux; du plus loin que mes compagnons les aperçurent , ils s’écrièrent : Salam-aley-coam la alluh ila allalioa 1 (Que la paix soit avec vous; il n’y a qu’un seul Dieu. ) Nous nous arrêtâmes pour prier, ce qui me donna le temps d’examiner ces tombeaux. Des tertres sont élevés au-dessus des corps, et à la tête de chacun , il y a une pierre plate , sur laquelle est écrit le nom du défunt. Après une courte prière, nous jetâmes chacun une petite branche d’arbre sur les tombeaux ; puis mes compagnons se rendirent à celui d’un grand marabout très-révéré, à la tête duquel se trouvait un trou d’un pied de profondeur; ils y prirent de la terre , s’en frottèrent le front, le ventre et le dos, et m invitèrent à en faire autant. Je jugeai que tout passant devait s acquitter de ce devoir superstitieux.
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A onze heures , après avoir parcouru clix milles , nous trouvâmes un camp de la tribu de Dhiéolebeu , dont mon marabout était le chef. Nous nous y reposâmes pour laisser passer la grande chaleur du jour; on ne nous donna qu’un peu d’eau pour nous rafraî chir. A deux heures , nous nous remîmes en route , â l’O. , sur un terrain argileux, noir et gras; nous trouvâmes encore le ruisseau ; et â six heures , nous fîmes halte à el-Khara Hett-Louhed-lahi. Un peu avant d’arriver, nous fûmes aperçus d’une troupe de femmes rassemblées autour d’un tambour, que deux jeunes gens battaient avec chacun une baguette ; ces femmes marquaient la mesure en battant des mains ; elles chantaient , et faisaient mille contorsions avec leur corps, sans néanmoins changer de place. Dès qu’elles m’aperçurent, elles quittèrent leur récréation pour me tourmenter : elles entourèrent aussitôt le bœuf sur lequel j’étais monté ; elles me tiraient par les pieds , me pinçaient , et jetaient des cris effroyables , au moindre mouvement que je faisais. En vain le marabout qui m’accompagnait chercha-t-il à les écarter, assurant que j’étais musulman ; elles s’acharnèrent après moi, en criant : el-nosrani! el-nosrani ! ( le chrétien! le chrétien! ), tandis que les cnlans me jetaient des pierres. L’une d’elles mit ma patience à bout ; elle alla jusqu’à me frapper d’une baguette : je la lui arrachai, et lui en appliquai un si vigoureux coup sur le visage ,
que toutes les autres furent effrayées et prirent Ja luite. Nous descendîmes chez une connaissance de mon guide, où je fus très-bien reçu : on me donna , pour mon souper , du couscous qui me parut délicieux ; c’était la première fois que j’en mangeais depuis que j’étais chez les Maures. Je m’attendais à être tourmenté pendant la soirée; mais je jouis d’un repos parfait: le coup de baguette avait effrayé les curieuses.
Le 12 octobre, à six heures du matin , nous fîmes route au S. Le sol, pierreux en quelques endroits, était de très-bonne qualité. Je remarquai, sur la route , quelques pieds d’indigo d’une très-grande beauté; chaque plant avait quatre pieds de haut; les Maures n’en connaissent pas la propriété. Nous fîmes six milles , et vers neuf heures nous arrivâmes au camp de mon marabout; tous les liabitans me revirent avec joie.
Le 1 3 , le plus jeune des fils de Mohammed- Sidy- Moctar me coupa les cheveux , puis me fit une culotte de mon coussabe , et de la pagne que j’avais il fit un coussabe.
Le 1 4, nous allâmes visiter sa tante , dont le camp était voisin du nôtre. Tous les marabouts me firent accueil, et je vis avec plaisir que je serais moins tourmenté chez eux que chez les hassanes. Lu marabout m’amena une esclave qui avait un cancer au sein, et me pria de lui indiquer quelque plante qui put la guérir; il m’offrit six bœufs pour ma récoin-
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pense : je lui fis observer que les plantes étaient toutes sèches , et qu’il était impossible de s’en procurer dans cette saison. Il fut suivi d’une quantité d’autres malades , qui tous me priaient de leur procurer du soulagement; j’en remarquai de très-souffrans , et j’éprouvais une peine extrême de ne pouvoir les soulager. En vain je leur disais que je n’étais pas médecin, et que je n’avais aucun médicament; ils renouvelaient leurs instances, et je ne pus me soustraire à cette scène de douleur, qu’en quittant le camp. Il était une heure, lorsque je rentrai à celui de mon marabout.
J’ai remarqué que les Maures en général ne sont pas sujets à de graves maladies, ce qu’ils doivent sans doute à leur grande sobriété ; mais ils sont très - sensibles aux souffrances ; le moindre mal les accable. Un homme , pour un léger mal de tête , se plaint comme un enfant. Voici les remèdes dont l’usage est le plus répandu parmi eux. Dans toutes leurs maladies, ils observent la diète , et n€ prennent qu’un peu de lait pour nourriture; mais quand ils sont convalescens , ils ne mangent que de la viande pour accélérer leur rétablissement. Lorsqu’ils ont mal à la tête , ils se la serrent avec un bandeau, le plus fortement qu’ils peuvent. Pour le rhume ils s’introduisent du beurre fondu dans le nez, au moyen d’un petit vase auquel est adapté un tuyau; ils prétendent en obtenir beaucoup de soulagement, sur- tout pour le rhume de cerveau.
Quand ils ont des maux d’estomac, ils font une tisane composée d’un demi-verre d’urine de chameau, mêlée dans deux bouteilles d’eau. L’écorce de mimosa brûlée et réduite en poudre sert pour toute sorte de coupures, brûlures, contusions, etc. ; on en fait un onguent en la mêlant avec du beurre, et l’on en frotte la partie malade deux fois par jour. Ils traitent les douleurs avec la feuille du bauhinia pilée , mêlée avec de la gomme réduite en poudre et un peu d’eau: ils en mettent une couche sur la partie affectée; la gomme en séchant forme une croûte qu’ils laissent tomber d’elle- même ; ils font quelquefois brûler la gomme pour s’en servir. Le froid leur occasionne souvent des douleurs à la figure : ils ont pour cette partie du corps un remède particulier; c’est une pierre rouge, fort dure, qu’ils trouvent sur les montagnes; ils la broient en la frottant fortement sur un caillou ; ils en obtiennent une poudre avec laquelle ils frictionnent à sec la partie malade. On voit souvent des personnes qui ont la moitié de la figure rouge , quelquefois un œil ou un coin de la joue. Ils nomment cette pierre lahméré; je crois que c’est une espèce de sanguine: ils en font de l’encre rouge en la délayant avec de l’eau gommée. Je desirais en rapporter un échantillon; mais jel’ai cherchée inutilement, et n’ai jamais pu obtenir d’eux de m’en donner. Ils sont sujets à la fièvre : ils n’y connais sent point de remède ; mais quand ils en sont atteints,
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ils boivent du lait gommé. J’ai vu une femme qui l’avait depuis un mois, se frotter la tête avec du beurre trèschaud , dans lequel on avait mis du girolle pilé.
Les purgatifs sont rarement employés, quoiqu’ils en connaissent l’usage. Ils ramassent le séné , qu’ils appellent falagé; lorsqu’ils veulent s’en servir, ils le pilent dans un mortier avec quelques fruits de zizyphus lotus , délaient la poudre dans une bonne quantité d’eau, et la donnent à boire au malade. Ils ont encore une autre plante qu’ils emploient comme purgatif, et dont l'effet est moins puissant.
La gale , si commune chez les nègres , est assez rare chez les Maures. Quand quelqu’un en est attaqué , il évite tout le monde -, l’entrée de la mosquée lui est interdite ; une natte placée dans un coin de la tente lui sert de lit, et personne ne hoit à sa calebasse, jusqu’àsa parfaite guérison. On le traite avec de la poudre à tirer, détrempée dans l’eau, dont il se frotte tout le corps. Tels sont les traitemens que j’ai vu employer chez les Maures, et dont ils tirent bien peu de soulagement. J’ai vu, pendant mon séjour, un seul homme attaqué de féléphantiasis, un seul aveugle, et aucun lépreux; il paraît que cette maladie n’y est pas connue. Je n’y ai jamais rencontré de boiteux.
De retour au camp, je priai le fils de mon marabout, âgé de dix -huit ans, de me dicter quelques versets du Coran, que je desirais écrire pour les ap-
prendre par cœur: à la seconde ligne, il ne voulut plus continuer, disant qu’il ne fallait pas écrire le langage de Dieu avec une main profane; cependant il consulta un marabout qui, mieux instruit, l’engagea à continuer.
En me promenant dans le camp, je remarquai des pierres noires détachées du sol et très -pesantes; j’en cassai une, et reconnus quelle contenait beaucoup de fer; j’en ai envoyé un échantillon à M. le commandant et administrateur. Les Maures fondent ce fer; ils en font des serrures, des entraves et différons ouvrages. Pour le fondre, ils creusent dans la terre un trou d’un pied et demi de profondeur, au-dessus duquel ils élèvent un four, en forme de pyramide, d’environ cinq pieds de haut, en laissant à la hase quatre
ouvertures pour y adapter des soufflets. Ils remplis-
sent le fourneau de minerai concassé en petits morceaux, puis le chauffent avec de la fiente de mouton qui, lorsqu’elle est séchée, fait un feu très-ardent. Quatre hommes, placés aux ouvertures du fourneau , soufflent continuellement jusqu’à ce que le fer soit fondu , puis le laissent refroidir sans lui donner aucune forme, ce qui le rend très- difficile à travailler; aussi préfè rent-ils beaucoup celui cjue nous leur vendons.
Le 1 5 octobre, les pâturages étant épuisés, nous levâmes le camp pour le transporter à quatre milles S. O. i//i O. sur une presqu’île formée par le lif du
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ruisseau; elle se nomme Guigné, et était couverte de pâturages qu’il inonde dans la saison des pluies ; les arbres y sont plus beaux qu’ ailleurs.
Le 2 1 , j’eus des coliques qui me firent beaucoup souffrir. L’un des fils de mon marabout fit des prières, et me cracha sur le ventre , en m’assurant que c’était un très-bon remède; il en fit autant sur le lait que je devais boire : quelque rebutant que cela fût pour moi , j’eus la patience de le laisser faire sans le contredire, pour ne pas choquer ses opinions.
Dans la soirée, une caravane allant dans le Fouta échanger du sel contre du mil, s’arrêta dans le camp; elle s’établit au milieu; on y porta des nattes qui servirent de lit aux voyageurs qui la composaient. A dix heures du soir, on apporta de tout côté, chez mon marabout, des calebasses de sanglé et de lait, qui furent ensuite distribuées aux ziafis (voyageurs ).
Quand la caravane n’est pas nombreuse , une partie du camp seulement contribue à ses besoins, et à tour de rôle; lorsqu’elle est nombreuse, tout le camp y contribue. Si elle arrive pendant le jour, le chef du camp , en se rendant à la mosquée pour faire la prière, quête pour les ziafis, et chacun envoie une ou deux mesures de grai'ns, suivant le nombre des voyageurs. Une esclave est chargée de le piler, et de préparer le sanglé. Quand un voyageur arrive seul, il se rend dans la tente qu’il veut choisir, et le propriétaire le
nourrit sans recourir à ses voisins. Comme ils préfèrent toujours les tentes qui ont le plus d’apparence, il en arrive souvent cinq ou six jours de suite dans la
même. Souvent ils séjournent dans le camp; on les nourrit pendant deux ou trois jours ; mais passé ce temps, on est en droit de leur refuser des vivres. Les voyaqeurs hassanes sont détestés , à cause du ton qu’ils mettent à exiger ce qu’ils veulent. Si on ne les sert pas assez vite, ils font du bruit, menacent, traitent leurs hôtes d’inlidèles, et c’est la plus grande insulte qu’on puisse faire à un marabout. Mais quand un voyageur passe chez eux, il est mal traité , mal nourri; aussi évite-t-on leurs camps, et la charge retombe entièrement sur les marabouts.
Les Maures, comme on vient de le voir, se donnent mutuellement 1’ hospitalité ; mais ils ne méritent pas pour cela l’épithète d’hospitaliers , car rien ne leur fait autant de peine que lorsqu’ils aperçoivent des zialis. Ce n’est pas par humanité qu’ils les reçoivent, mais bien par crainte , sur-tout lorsque ce sont des hassanes , qui, s’ils étaient mal reçus, ne manqueraient pas de les piller. Ils accordent rarement l’hospitalité aux voyageurs nègres : quand ceux-ci passent dans un camp, ils vont matin et soir, le jatala à la main, lorsqu’on trait les vaches, quêter un peu de lait; mais ils en reçoivent si peu, qu’ils sont souvent obligés de parcourir deux ou trois camps, pour avoir de quoi faire un repas.
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Beaucoup de nègres du Fouta-Toro vont chez les Maures pour étudier le Coran -, ils y restent souvent cinq à six mois , et n’ont d’autre moyen d’existence que de demander l’aumône. Quoique musulmans , iis sont très -mal vus, et généralement méprisés des Maures, qui disent qu’ils ne sont bons qu’à faire des esclaves. Les nègres ne portent jamais de marchandises avec eux, parce qu’ils seraient sûrs d’être dévalisés par les hassanes ; ils vont toujours à pied, et portent sur leur dos une petite planchette sur laquelle sont écrits des versets du Coran.
Il existe chez les Maures un genre de vagabonds nommés ouadats ; ce sont les hassanes les plus malheureux, qui n’ont souvent ni tentes pour se loger, ni bestiaux pour subvenir à leurs besoins ; trop paresseux pour travailler, et d’ailleurs regardant le travail comme un déshonneur, ils préfèrent courir de lente en tente et mendier honteusement leur nourriture. Ces parasites incommodes sont d’une insolence sans égale : quand ils arrivent dans un camp, ils y mettent le désordre ; on entend de toute part les disputes qu’ils occasionnent parleur exigence. Malgré leur ton arrogant, on leur accorde tout ce qu’ils demandent; car s’ils allaient se plaindre dans leurs tribus que tel camp les a mal reçus , les hassanes voleraient les troupeaux de ce camp pendant qu’ils seraient à paître dans les bois, et les marabouts seraient obligés de
payer plusieurs têtes de bétail pour recouvrer Je reste. Les troupes de ouadats sont composées de femmes et d’enfans; on y voit rarement des hommes : ils vont à pied ou montés sur des ânes ; c’est toujours chez le chef du camp qu’ils se présentent, et celui-ci est chargé de leur procurer des vivres. Lorsqu’on ne veut pas qu’ils séjournent, on leur donne pour trois ou quatre jours de provisions, et on les congédie : alors ils vont dans un autre camp, où ils mendient encore; et comme ils savent qu’on leur fournira toujours à manger, quand ils ont reçu des denrées au-delà de leurs besoins présens , ils les vendent pour de la guinéc, et souvent même aux personnes qui leur donnent 'l’hospitalité. S’ils n’ont point de bestiaux pour porter ce qu’on leur donne, on leur en prête pour aller jusqu’au camp voisin. Ils ne s’arrêtent que chez les marabouts; les hassanes et les zénagues ne voulant pas les recevoir.
Lors de ]a récolte des gommes, ces mendians vont chez les marabouts , les suivent dans les forêts, s’en font nourrir, et en tirent, à force d’importunités, de bonnes parties de gomme, qu’ils portent aux escales1 et qu’ils vendent pour de la guinée.Les marabouts n’osent les refuser, car les ouadats se réuniraient, les battraient et pilleraient leur gomme. Tel est le genre de vie de ces sortes de gens. 11 est bon d’observer qu’étant
(1) Marches.
A TEMBOCTOU.
chez les marabouts , ils sont très -soigneux de faire le salam ; mais ils cessent de s’y astreindre dès qu’ils ne sont plus sous leurs yeux.
Il y avait neuf jours que j’étais chez Mohammed-Sidy- Moctar, et l’on ne parlait pas de me faire étudier. Je m’adressai à l’aîné de ses fds, qui me traça l’alphabet arabe sur une planchette et me dit de l’apprendre par cœur : comme je ne le pouvais pas seul, je le priai de me l’enseigner ; je m’adressai aussi à ses frères ; mais je les trouvais rarement disposés à se déranger pour moi ; ils préféraient rester couchés sous leur tente à causer ou dormir. Du reste, ma situation était plus agréable qu’au camp du roi; je ne souffrais pas autant de la faim ; on me donnait ordinairement du sanglé deux fois par jour, avec un peu de lait dessus ; c’était à midi et à dix heures du soir que je recevais ma ration : cependant à midi le sanglé était souvent remplacé par du cheni ; quelquefois aussi il était arrosé* de cheni et de beurre ; mais ce ragoût était toujours si dégoûtant, que je me passais souvent de dîner à cause de la malpropreté avec laquelle le beurre est préparé: et cependant il est d’un grand luxe chez les Maures ; les plus riches seuls en mangent, et encore très-rarement. Les marabouts vivent mieux que les hassanes, parce qu’ils emploient leurs esclaves à ramasser le haze : les hommes mangent du sanglé une fois par jour, et boivent du lait le soir; les femmes ne vivent que de
lait. Dans la saison sèche, où le lait devient très-rare, les marabouts vont dans le Fouta acheter du mil en échange pour des bestiaux et de la guinée. Ceux qui n’ont pas les moyens d’en acheter, se contentent de leur lait; et certes ils sont très-malheureux, car j’ai vu, dans les mois de février et mars, les meilleures vaches n’en donner tout au plus que deux bouteilles par jour. Les indiqens qui n’ont pas de troupeaux sont nourris par leur tribu ; chaque habitant du camp leur donne tour-à-tour le lait d’une vache : mais cet usage n’a heu que chez les marabouts.
Ceux dont les troupeaux sont nombreux tuent quelquefois un bœuf ou un mouton; mais cela arrive si rarement , que , dans l’espace de sept mois que j’ai habité le camp de Mohammcd-Sidy-Moctar, je n’en ai vu tuer que dix, et seulement pendant la saison sèche ; car ils n’en tuent jamais quand le lait est abondant, ainsi qu’ après la récolte du mil.
Les hassanes les plus riches mangent de la viande une fois par jour; cependant j’ai vu que, par économie, ils restaient plusieurs jours sans en manger. Ils sont extrêmement gourmands; mais s’ils voulaient assouvir leur appétit, leurs troupeaux ne pourraient subvenir h leurs besoins. Ce n’est, qu’en voyage qu’ils satisfont leur voracité, lorsqu’ils peuvent faire contribuer leurs hôtes.
A TEMBOCTOU.