CHAPITRE III
Manière cle cultiver le mil et de l’employer. — Caractère des hassanes ou guerriers. — Le balanites œgyptiaca : son fruit ; manière d’en extraire de l’huile. — Querelle suscitée par une femme. — < Manière de se préserver du froid dans l’intérieur des tentes. — Récolte de la gomme. — Mariages des marabouts ; ceux des hassanes. — Successions. — Manière de tanner le cuir — Costume des Maures.
C’est à la fin de mai que se fait la récolte du mil ; alors les marabouts reçoivent du grain de leurs esclaves -, et les hassanes , de leurs zénagues ou tributaires. Ce mil les soutient jusqu’au mois de juillet, époque où commence la saison pluvieuse, et où ils s’éloignent des bords du fleuve , pour ne plus vivre que de lait ; alors ceux qui ont du mil de reste , le conservent pour le retour de la sécheresse.
Au mois de novembre , quand les eaux du fleuve commencent à baisser , les Maures envoient leurs esclaves ensemencer les terres qui ont été submergées par les pluies ou par le débordement du fleuve. C’est aussi à cette époque que les zénagues se rendent près du fleuve pour y cultiver le mil. Les esclaves d’un même camp se réunissent pour le logement, et
établissent leurs cultures clans le même canton ; chaque champ est limité, et la récolte de chacun gardée soigneusement à part. La manière dont ils cultivent.est extrêmement vicieuse; mais elle leur donne peu de peine. Ils ont un grand picpiet avec lequel ils font des trous de six pouces de profondeur; ils mettent trois ou quatre grains de mil dans chaque trou, puis le recouvrent d’un peu de sable ou de terre légère. Ils ne donnent aucune préparation à leurs terres; seulement ils sarclent l’herbe après que le mil est levé. Pour éviter le travail, ils choisissent un sol maigre, parce que le sol gras, produisant plus’d’herbes, les obligerait à un sarclage de plus, et qu’ils sont naturellement enclins à la paresse. Quand leurs champs sont ensemencés, ils attendent en repos que le mil soit levé; alors ils l’éclaircissent et nettoient autour du pied , pour lui donner de l’air; beaucoup n’y font rien de plus, et laissent croître l’herbe entre les rangs.
Quand l’épi commence à paraître, ils se tiennent continuellement dans le champ, pour en chasser les oiseaux, qui dévoreraient le grain avant sa maturité : cette occupation ne leur laisse pas un moment de repos; ils vont sans cesse d’un bout du champ à l’autre, en criant, jetant des pierres, et la nuit ils y couchent pour veiller aux gazelles, aux porc- épies et aux sangliers, qui leur feraient de grands dégâts.
Lorsque le mil a atteint sa maturité, on coupe l’épi,
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on l’égrenne en frappant dessus avec des bâtons. Le grain est mis dans des sacs de cuir et transporté dans les camps; ceux qui en récoltent au-delà de leur consommation probable, portent l’excédant aux escales et le vendent aux trait ans.
Le l\ novembre, le gendre de Mohammed- Sidy- Moctar vint au camp. Comme il ne logeait pas chez son beau-père, je crus qu’ils étaient brouillés : j’allai lui faire ma visite. Il me témoigna beaucoup d’amitié , et me fit nombre de questions sur la résolution que j’avais prise; il m’en félicita; puis il me dit qu’il craignait beaucoup que les chrétiens ne gardassent mes marchandises, ou bien que, si je retournais les chercher, ils ne me retinssent de force. Je m’empressai de détruire une erreur qui lui était suggérée parler principes mêmes de sa religion. Je l’assurai que les chré tiens me laisseraient toujours libre de mes actions; et quant à mes marchandises, quelles étaient aussi en sûreté entre leurs mains qu’entre les miennes. « Les «blancs, lui dis -je, ne volent personne; leurs lois « punissent sévèrement ce crime , et ils rendraient « justice au dernier musulman comme au premier des « chrétiens ; ils sont égaux devant la loi. » Je saisis cette circonstance pour lui demander pourquoi les musulmans tenaient envers les chrétiens une conduite aussi contraire à la religion; pourquoi, lorsqu’ils se hasardent à voyager chez eux pour affaires de commerce,
ils les maltraitent ou les font esclaves, quoiqu’ils n’en reçoivent aucune insulte. « Je ne crois pas, ajoutai-je , qu’un Dieu bon et miséricordieux approuve une pareille conduite. Si vous desirez la conversion des chrétiens, ce n’est qu’à force de relations, et en les surpassant en justice et en bonté, que les musulmans parviendront à les persuader, et non en les maltraitant. D’ailleurs, la majeure partie d’entre eux n’ont jamais entendu parler du prophète. Moi, je suis musulman, mais je n’approuverai jamais celui qui fait du mal à son semblable. » Le marabout convint de la vérité de ce que je lui disais; mais il répondit qu’il était indigné de voir que quand un musulman parle du prophète à un chrétien, celui-ci lui rit au nez; qu’il n’y a que des inlidèles qui puissent en agir delà sorte, et qu’il serait méritoire pour lui de le tuer, parce qu’ alors ils iraient tous deux dans le ciel. J’eus intention d’entrer dans quelques détails sur la religion chrétienne ; mais je craignais de me laisser emporter trop loin par un zèle imprudent : je me contentai de lui dire que les chrétiens adoraient le même Dieu que les musulmans. Oui, dit-il, je le sais : mais ils ne prient jamais; ils boivent du vin et de l’eau-de-vie, ce qui déplaît à Dieu ; enfin , de toutes les religions, celle de Mahomet est la seule qui lui soit agréable , et il condamne au feu éternel ceux qui ne la suivent pas. ü me demanda ensuite si je voulais faire le
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voyage de la Mecque ; je lui répondis que c’était le devoir de tout bon musulman, et que j’espérais bien m’en acquitter. Il me prit la main en me disant : « C’est bon, Abd-allabi, vous aimez Dieu et le prophète. » Ce fut Boubou -Fanfale qui nous servit d’interprète pendant cet entretien.
Le même jour, un jeune Maure m’engagea à le suivre dans les bois, où il avait rendez-vous avec les autres jeunes gens du camp. Lorsque nous fûmes parvenus dans un lieu très -épais, on s’assit; et un moment après , un esclave amena un mouton : ce nègre ramassa dubois et alluma du feu, après avoir creusé un trou en terre, en forme de fourneau. Un marabout ayant égorgé le mouton1, l’esclave le dépouilla. Les marabouts prirent les boyaux, les vidèrent en les pressant entre les doigts et sans les laver, firent des andouilles avec toutes les tripes , ensuite ils les mirent sur le feu et les mangèrent , quand elles furent à moitié cuites. Lorsqu’il y eut beaucoup de braise , on l ôta du trou: on y plaça le mouton; puis on le recouvrit de braise et de cendre , et on ralluma du feu par dessus. Au bout d’une demi- heure , mes compagnons jugeant
qu’il était assez cuit , le retirèrent , donnèrent la tête et
(i) Chez les Maures et même chez, les nègres, c’est toujours un marabout qui coupe la gorge à l’animal ; ils ne mangeraient pas de la viande qui aurait été tuée par un esclave, ou même par un homme qui ne serait pas marabout.
un morceau du cou à l’esclave, puis dépecèrent le reste en autant de parts que nous étions de personnes; ensuite on jeta les pièces pour déterminer celle de chacun. Ces sortes de réunions sont en usage parmi les Maures : cinq ou six jeunes gens se rassemblent, fournissent à tour de rôle chacun un mouton , et vont le manger dans les bois , pour éviter les importunités auxquelles ils seraient exposés dans le camp. Quand ils sont rassasiés, ils portent le reste de leur part à leurs parens; mais cela se réduit toujours à très -peu de chose, souvent à rien. C’est avec la peau des moutons et des chèvres qu’ils font leurs sacs en cuir et leurs outres. Pour cela, ils fendent la peau de l’animal depuis la saignée jusque près des épaules ; ils dégagent la peau avec la main , la retournent et sortent toute la chair par cette ouverture.
Le 6 novembre , on leva le camp ; on se rendit à trois milles O. i/4N. O., en suivant toujours les bords du ruisseau , où les pâturages sont abondans. Une partie du camp resta, et ne nous rejoignit que le 8. Un marabout m’apprit que Mohammed-Sidy-Moctar était en route pour se rendre à son camp.
Les terrains qui environnent el-Hadjar sont partout de très-bonne qualité , couverts d’une riche végétation. Le débordement périodique du ruisseau y dépose un limon qui les fertilise , et ils sont encore engraissés par le séjour des nombreux troupeaux que
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les pâturages y attirent. Cette terre vierge n’attencl que -la main du cultivateur pour produire en abondance toutes les plantes qu’on voudrait y cultiver. Mais on le proposerait en vain aux Maures , et l’éloignement de ce lieu ne permettra jamais aux Européens de s’y établir. À une demi- lieue de ses bords , la nature du terrain change ; le sol devient ferrugineux ; on ne voit de végétation que sur de petits îlots de sable jaune , fort dur , où les pluies font germer quelques graminées.
Le g novembre , plusieurs Maures vinrent me trouver pour que je leur indiquasse la manière de prendre le basilic : l’aîné des fils de la maison me dit que je ne devais la leur indiquer qu après m’être fait donner un coussabe ; je répondis que, si j’étais assez heureux pour pouvoir rendre quelques services aux Maures , je le ferais pour l’amour de Dieu, et n’en retirerais jamais aucun paiement. Je rapporte ce fait pour faire voir combien ces peuples sont peu généreux.
J’ai dit plus haut que les fils de mon marabout ne me donnaient que rarement des leçons ; je ne négligeai pas pour cela de ni’ instruire ; je m’adressai aux autres marabouts , qui m’apprirent des versets du Coran par cœur; j’appris aussi par les mêmes à connaître les caractères arabes. Mais la nouvelle de la prochaine arrivée de leur père rendit mes hôtes plus attentifs; iis me donnèrent une planchette d’éco-
lier, et matin et soir je fus soumis à chanter les louanges de Dieu et du prophète, à la lueur d’un petit feu.
Le i o , j’étais à faire bouillir un peu de lait pour mon déjeuner : deux hassanes gui venaient d’arriver au camp s’approchèrent de moi; l’un d’eux jeta un chiffon sale dans mon lait , puis fit semblant de gronder son camarade , comme pour me faire croire que ce n’était pas lui qui l’avait jeté, et qu’il prenait intérêt à moi. Ce trait et celui que je vais raconter donneront une idée du caractère de cette classe. Ces deux hommes se trouvaient encore au camp le 1 2, au moment où l’on se disposait à aller plus loin. Ils trouvèrent un malheureux haddad (ouvrier en fer), et voulurent le forcer à leur donner un coussabe ; ce malheureux n’en avait pas pour lui-même , car il était nu : ils le frappèrent , lui firent des menaces , puis lui mirent une corde au cou, et l’attachèrent à un chameau pour l’emmener avec eux; mais au moment de partir, un marabout obtint sa grâce à force de prières. Comme je demandais la cause de tant de cruauté , on me dit que c’est ainsi que les hassanes traitent les zénagues (tributaires) , quand ils veulent leur extorquer quelque chose ; qu’ils leur font suivre leur chameau à la course, en les frappant impitoyablement, et qu’ils ne les lâchent qu après en avoir obtenu ce qu’ils demandent.
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Les ouvriers sont toujours des zénagues ; ils» sont généralement méprisés des autres classes, et sans cesse exposés au pillage des hassanes. Quand ils ont gagné quelque chose par leur travail , ils le donnent à garder tà un marabout, car ils ne pourraient le conserver chez eux. Ils sont ou cordonniers ou forgerons : les cordonniers font tous les ouvrages en cuir, sandales, porte - feuilles , selles, etc : les forgerons font les serrures , les entraves , les poignards , et généralement tous les ouvrages en fer; ils sont, de plus, orfèvres, et travaillent avec beaucoup d’adresse ; ils ont peu d’outils, et font des ouvrages étonnans. On leur fournit ordinairement le métal , et on leur donne en paiement du mil, du lait, ou de l’ étoffe pour faire des vêtemens.
Il était huit heures lorsque le camp se mit en route. Nous fîmes six milles au N. N*. O., sur un terrain couvert de pierres ferrugineuses , et trois milles sur un sable jaune. L’arbre nommé balanites œgyptiaca y croît en abondance ; les nègres du Sénégal l’appellent soump. Les Maures ramassent le fruit de cet arbre ; et de l’amande qu’il renferme, ils font un sanglé qu’ils aiment beaucoup , parce qu’il est très -gras. Cette amande contient beaucoup d’huile ; quelques habitans du Sénégal en font pour leur consommation, quand l’huile d’olive est rare. J’en ai mangé à Saint-Louis, et l’ai trouvée passablement bonne ; je pense quelle
pourrait être beaucoup meilleure , si l’on apportait plus de soin à la récolte du fruit et à la fabrication de l’huile. Si le gouvernement accordait des encouragemens à ce genre de culture , ce fruit pourrait devenu' une branche de commerce importante. Cet arbre croît dans tous les terrains du Sénégal. Quand les habi tans veulent en extraire l’huile , ils pilent les amandes dans un mortier -, lorsqu’elles sont réduites en pâte, ils font un trou au milieu : l’huile coule promptement et abondamment dans ce trou ; ils la puisent à mesure , jusqu’à ce qu’il n’en vienne plus ; alors ils pressent la pâte dans les mains, et elle fournit encore beaucoup d’huile; mais elle est moins limpide que la première. Deux litres d’amandes donnent ordinairement une bouteille d’huile; on peut juger de la quantité qu’on en* retirerait en employant un meilleur procédé. Les nègres mangent la pidpe du fruit crue , ou cuite sous la cendre ; le tronc du balanite fournit un bois jaune , facile à travailler, et solide ; les Laobés1 en font des mortiers , des pilons , des baganes ( grandes sébiles ) , et divers autres ouvrages.
Le 2 4 novembre, je fus témoin d’une scène qui m’amusa beaucoup. J’aperçus hors du camp quantité de femmes qui poussaient des cris glapissans , et des
(1) Nation errante répandue dans toute la partie occidentale de l’Afrique. Les Laobés sont charpentiers et brocanteurs : ce sont les Juifs de cette contrée.
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enfans qui jetaient des pierres; je m’approchai par curiosité. Je vis une femrné* en pleurs, enveloppée dans ses vêtemens , et soutenue par ses amies : comme je m’informais du sujet de son affliction , je vis plus loin plusieurs hommes disputant à une foule de femmes la charge de deux hœufs porteurs ; trois esclaves armés de courroies rossaient les femmes qui s’approchaient des bœufs ; celles - ci , avec des bâtons , ripostaient et renversaient les charges. Tandis que les hommes s’occupaient à les relever, elles en arrachaient ce qu’elles pouvaient , puis l’ emportaient en chantant vers le camp , comme un trophée de leur victoire. Cette lutte dura plus de deux heures, et le bagage . était sensiblement diminué, lorsque la femme et la fille du grand marabout s’en mêlèrent : elles s’assirent sur le reste du bagage, et les deux partis commencèrent à s’entendre.
La belle éplorée était née dans ce camp, et était mariée depuis quelque temps à un marabout d’un camp éloigné; désirant voir ses parens, elle avait engagé son mari à l’accompagner à leur camp. Quelques jours après leur arrivée , le mari voulut repartir; mais à la prière de sa femme , il retarda son départ : cependant ses affaires l’appelant, il s’était décidé à se mettre en route , lorsque sa femme, voulant le retenir encore , lui suscita une querelle, le frappa même, eJ attroupa les femmes du camp contre lui. Celles-ci,
comme des furies , s’acharnèrent sur le mari, qui fut secouru par quelqucs-ur# de ses amis : mais lorsqu’ils voulaient relever les effets que les femmes jetaient par terre, elles les poussaient , les tiraient par leurs vêtemcns , les faisaient rouler avec les ballots ; quatre fois les bœufs furent déchargés et rechargés en ma présence. Trois vigoureux nègres , esclaves du mari , avaient beau fouetter les femmes par ordre de leur maître, ils ne purent venir à bout d’écarter la foule; ils reçurent eux-mêmes des coups de bâton; et les enfans, toujours amis du désordre , faisaient pleuvoir une grêle de pierres sur eux et sur les marabouts.
•Enfin, la fdle et la femme du grand marabout s’étant emparées du bagage, on capitula : elles furent priées de faire écarter la foule , et les marabouts promirent de ramener les effets au camp jusqu’au lendemain. Mais quand tout le monde se fut éloigné , ils chargèrent les bœufs, et s’en allèrent emportant tout au plus le quart de leurs effets. Dans la soirée , la femme se mit en route pour rejoindre son mari.
Les femmes mauresses ont beaucoup d’ascendant sur leurs maris , et souvent elles en abusent. La polygamie n’est pas en usage chez les Maures de cette partie de l’Afrique; leurs femmes ne souffriraient pas qu’ils eussent des concubines. Le roi lui -même n’a qu’une femme, comme ses sujets.
Le 2.5 novembre, un hassane vola les bœufs d’un
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marabout de notre camp, ce qui causa une grande rumeur ; tout le monde fut sur pied toute la soirée : deux amis de celui qui avait été volé partirent pour le camp du liassane , afin de réclamer les bœufs. On me dit que si le roi s’était trouvé là, le voleur aurait été sévèrement puni. Le même soir, Mohammed -Sidy- Moctar arriva : je m’attendais à voir éclater la joie dans sa famille; je fus fort surpris qu’on n’allât pas même au-devant de lui. Il entra dans la tente, salua tout le monde : on lui rendit froidement son salut ; sa fille seule se leva, et lui posa respectueusement les mains sur la tête, sans aucune démonstration d’amitié. Je n’ai jamais vu les Maures s’embrasser : un amant même n’embrasse pas sa maîtresse; il lui pose la main sur la bouche, puis la reporte à la sienne pour recueillir sans doute le baiser qu’elle y a déposé.
Le lendemain , les marabouts qui étaient allés réclamer les bœufs, revinrent sans les avoir obtenus.
Le 28 novembre, le grand marabout alla lui-même les réclamer, et les fit rendre; mais il eut beaucoup de peine , et ce ne fut que le 6 décembre qu’il rej vint ; les bœufs arrivèrent peu de temps après lui.
Les Maures ont des lois très - sévères contre le vol ; mais elles sont rarement exécutées. Si le voleur est pris en présence du roi , sa majesté peut, sans aucune forme de procès , lui faire appliquer cinquante ou soixante coups de fouet sur le dos ou lui faire couper
les oreilles. La peine cle mort est quelquefois infligée aux tributaires, mais jamais aux hassanes ni aux marabouts. Suivant la loi de Mahomet , le voleur doit avoir le poignet coupé : mais tous ont intérêt à l’adoucir; car si elle était rigoureusement exécutée, tous les Maures seraient manchots. Cette loi n’est pas applicable à ceux qui volent les chrétiens; au contraire, ils font une bonne action : aussi saisissent -ils toutes les occasions de les piller.
Le 10 décembre, le camp se transporta à douze milles O. 1 jk N. O. , et se trouva éloigné de trois milles E. du lac Aleg, où l’on alla chercher de l’eau pour les besoins du camp. Ce sont les femmes qui sont chargées de ce soin ; elles mettent les outres sur des ânes : elles partaient du camp à neuf heures et revenaient à une heure.
Le froid commençait à se faire sentir; le vent du nord soufflait avec force, et rendait les nuits trèspénibles. Les Maures, dans cette saison, ont l’habitude de tendre le varroi : c’est une grande couverture faite de peaux d’agneau tannées , et cousues solidement ensemble ; ils la tendent dans leurs tentes sur des piquets , les côtés retombant à terre, de manière à les garantir de l’air pendant la nuit. Ils ont en outre des couvertures ou manteaux en laine , qu’ils achètent des marchands kounts qui les apportent de Ouâlet ou autres grandes villes de l’intérieur; ils s’enveloppent
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dans ccs couvertures pendant la nuit , et même le jour lorsque le froid est vif. Les esclaves couchent aussi sous le varroi , par terre , et n’ont d’autre couverture que la peau de mouton qui leur sert de vêtement.
Le 1 1 , je vis tuer un bœuf. Des esclaves lui lièrent les quatre pieds, et l’abattirent, puis lui «plantèrent un piquet à travers la peau de la gorge pour l’empêcher de remuer la tête ; un marabout le saigna , et les esclaves le dépouillèrent. La viande, coupce en tranches étroites , fut èxposée sur des traverses en bois soutenues par quatre piquets , pour la faire sécher. On fit un entourage d’épines pour en écarter les chiens , et on la couvrit de nattes pour l’empêcher de se corrompre au soleil. Un esclave coucha auprès jusqu’à ce qu’elle fût séchée, et entretint la nuit un petit feu au-dessous pour chasser l’humidité. Cette viande ainsi séchée fut mise dans des sacs en cuir pour être conservée. Lorsqu’elle est bien préparée , elle peut se garder long-temps sans se corrompre et n’a pas de goût désagréable. Les Maures la mangent ordinairement sans autre préparation et sans la faire cuire. Les esclaves qui ont dépouillé le bœuf reçoivent le cou et quelques os; la tête est donnée aux haddads; le reste des os est distribué en cadeaux.
Les Maures n’invitent jamais leurs amis , ni même
leurs parens, à manger de la viande : quand ils en
ont , ils la conservent pour eux. Quelquefois plusieurs se réunissent, fournissent chacun un bœuf qu’ils tuent l’un après l’autre, et mangent la viande en commun, comme je l’ai déjà dit pour les jeunes gens qui tuent des moutons. C’est pour eux une sorte de carnaval , auquel ils donnent un nom qui signifie partie à mmiiger de la viande.
Le 1 2 décembre , j’allai visiter le lac Aleg ; il était entouré de camps de marabouts ; c’est le rendezvous ordinaire de tous ceux qui vont sur les bords du fleuve. Les environs sont entrecoupés de petits monticules couverts de pierres ferrugineuses. Le boscia integrifolia croît abondamment dans la plaine ; on en récolte le fruit qu’on mange cuit avec delà viande : les Maures le nomment izè. Les bords du lac sont couverts de mimosa, de zizyphus lotas et de nanclea aj ricana. Sa largeur n’excède pas trois milles ; il s’étend du S. au N. et se termine en tournant au N. O. ; son circuit peut être évalué à douze lieues. Il déborde périodiquement comme le fleuve , et inonde les terrains qui l’environnent à un mille au large; ces terrains sont très-fertiles, et sont cultivés par les Maures après la retraite des eaux. Le lac est alimenté par le el-Hadjar, et par une infinité de ravins qui lui apportent les eaux des pluies dans la mauvaise saison.
L’époque de récolter la gomme était arrivée; chacun s occupait de ses préparatifs : je montrai le désir
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de me joindre à ceux qui devaient y aller , mais je ne pus en obtenir la permission. J’attribuai ce refus opiniâtre à leur défiance; car ils s’imaginent que les Européens cherchent à s’emparer de leur pays , qu’ils croient le meilleur et le plus h eau du monde. Ne pouvant satisfaire le désir que jai^ais d’observer moimême la manière dont se fait cette récolte , je tâchai au moins de me procurer là-dessus des renseignemens positifs.
Le 1 3 , les esclaves destinés à ce travail partirent sous la conduite de quelques marabouts; ce ne fut , que les jours suivans que j’obtins de la femme de mon hôte les détails que je vais rapporter.
On a cru mal à propos jusqu’à ce jour qu’il se trouvait des forêts de gommiers dans le désert; cette erreur a été accréditée par tous les voyageurs qui ont écrit sur des renseignemens inexacts tirés des Maures, qui, pour élever leur pays , répondent toujours que tout s’y trouve en abondance. L’acacia qui fournit la gomme , croît isolément dans toutes les parties élevées du désert, jamais dans les terrains argileux ou d’alluvion, mais sur un sol sablonneux et sec ; il est très-rare sur les bords du Sénégal. Ce n’est pas le mimosa gammifera des botanistes, que j’avais appris à connaître sur nos établissemens ; ses feuilles, également pennées , ont les folioles plus larges , plus épaisses et d’un vert plus foncé : il se rapproche da-
vantage, par son port et sa forme, de l’acacia cultivé en France.
Des puits creusés dans l’intérieur , oii se fait ordinairement la récolte , donnent leur nom à la contrée où ils se trouvent; telle a été l’origine des noms qu’on a donnés aux forêts supposées. C’est près de ces puits que les marabouts s’établissent. Les esclaves coupent de la paille pour faire des cases : un même marabout surveille les esclaves de toute sa famille ou de plusieurs amis; il les réunit tous, souvent au nombre de quarante ou cinquante, sous la même case. Chaque marabout envoie ce qu’il a d’esclaves disponibles; il s’y joint quelquefois des zénagues malheureux. Le propriétaire donne à chacun de ses esclaves une vache à lait pour le nourrir, une paire de sandales, et deux petits sacs en cuir. Le marabout surveillant emmène deux vaches et emporte un sac de mil pour sa provision .
Lorsqu’il se joint un zénague aux esclaves , il s’adresse à un marabout, qui lui fournit une vache et ce qui lai est nécessaire; puis, à la fin de la récolte, il reçoit la moitié de la gomme qu’il a ramassée. Les zénagues ne sont admis à la récolte qu’à cette condition; s’ils y allaient pour leur compte, ils seraient pillés par les hassanes. Chaque escouade est munie d’une poiüie, d une corde pour les puits , et d’un sac en cuir qui sert de seau pour tirer de l’eau. On m’a assuré que
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ces puits sont très-profonds : les cordes que j’ai vues avaient de trente à quarante brasses de longueur. On fixe la poulie à deux piquets plantés de chaque côté du puits et réunis à leur extrémité : le bout de la corde passé dedans est attaché au cou d’un âne, qui, chassé par un marabout , enlève le seau ; un autre reste pour le recevoir et le verser dans une auge en bois , où ils abreuvent leurs vaches. Ce sont les marabouts surveillans qui sont chargés de cette fonction. Les esclaves, chaque matin, remplissent d’eau l’un de leurs sacs de cuir, et, armés d’une grande perche fourchue , vont courir les champs en cherchant de la gomme : les gommiers étant tous épineux , la perche leur sert à détacher des branches élevées les boules qu’ils ne pourraient atteindre avec la main. A mesure qu’ils en ramassent , ils la mettent dans leur second sac de cuir. Ils passent ainsi la journée sans prendre d’autres alimens qu’un peu d’eau pour se désaltérer. Au coucher du soleil , ils reviennent à la case ; une femme prépare le sanglé pour le souper du marabout : une autre trait les vaches , et chacun boit le lait de celle qui est destinée à le nourrir. Lorsque la gomme est abondante, chaque personne en ramasse par jour environ six livres ; ce qui prouve que les gommiers sont isolés , et non réunis en forêts, comme ils le disent; car alors ayant moins à courir, ils en ramasseraient davantage.
Le marabout surveillant reçoit une rétribution qu’il
prélève sur la gomme : les esclaves travaillent pendant cinq jours pour leur maître , et le sixième est au bénéfice du surveillant ; de cette manière , celui - ci se trouve avoir la meilleure part de la récolte. Les Maures n’ont ni vases ni sacs pour emporter la gomme ; quand ils en ont une certaine quantité , les esclaves de chacun font un trou en terre, et y déposent celle qu’ils ont ramassée. Lorsque les trous sont pleins , on les recouvre de peaux de bœuf, de paille et de terre : on a soin , en recouvrant , d’imiter le sol qui est autour ; car si la cachette était découverte , la gomme serait volée par d’autres Maures. Quand on change de lieu, on fait une marque , soit à un arbre , soit à une pierre des environs, et la récolte reste là jusqu’à ce qu’on la transporte aux escales pour la vendre ; alors elle est mise dans de grands sacs de cuir, et chargée sur des bœufs et des chameaux.
Les gommiers n’ont pas de propriétaires particuliers ; tous les marabouts ont le droit d’y envoyer autant d’esclaves que bon leur semble, sans être assujettis à aucune formalité ni à payer aucune rétribution. Ce pourrait être, pour quelques-uns d’eux, une source de grandes richesses , s’ils entendaient mieux leurs intérêts ; mais par suite de leur indolence naturelle , non -seulement ils ne cherchent pas à augmenter le nombre de leurs esclaves , mais encore ils négligent d’en envoyer autant qu’ils le pourraient à la récolte.
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Leurs besoins sont très - bornés ; un seul vêtement leur suffit.
Le 1 4 , un jeune homme d’une tente voisine , ayant une maîtresse dans un camp de la tribu de Oulad- Biéry , m’engagea à l’accompagner chez sa prétendue , avec quelques-uns de ses amis : ce camp était à un mille au N. du nôtre ; j’acceptai , car je recherchais toujours les occasions qui pouvaient me fournir quelque trait du caractère ou des usages de ce peuple. Je fus très - bien reçu : toutes les femmes se réunirent autour de moi, m’entretinrent long -temps , me firent beaucoup de questions ; et comme notre conversation était assez gaie, elles me demandèrent si je voulais me marier ; sur ma réponse affirmative, elles m’engagèrent à choisir une femme parmi elles , et me pressèrent de leur dire à laquelle je donnerais la préférence. Je leur répondis que le choix m’embarrasserait trop; que je préférais les épouser toutes, car je les trouvais toutes également belles et aimables. Cette plaisanterie les amusa beaucoup ; elles parurent m’en savoir gré, et m’adressèrent même des remerciemens. M’étant aperçu de l’absence du marabout amoureux , je demandai où il était ; mais je ne pus le savoir : on me répondit simplement qu’il ne reviendrait qu’à la nuit. Plusieurs femmes étaient occupées à parer la fiancée; elles venaient de lui mettre le henné, pour la rendre plus belle aux yeux de son amant.
Lehenjié, Iciwsonia inermis, croît abondamment dans l’intérieur ; les Mauresses pilent ses feuilles, qui procurent une couleur rouge pâle , en usage pour leur parure. Les feuilles étant pilées et réduites en pâte , cette pâte est appliquée sur la partie du corps que l’on veut colorer; on la préserve de faction de l’air en la couvrant, et on l’arrose souvent avec de l’eau, dans laquelle on a fait macérer de la fiente de chameau. La couleur est cinq à six heures à se fixer ; après ce temps , on enlève le marc , et la partie qui- en a été recouverte reste teinte d’un très-beau rouge. Elles se mettent le henné sur les ongles , sur les pieds et dans les mains , où elles se font toute sorte de dessins; je n’en ai jamais vu mettre à la figure. Cette couleur reste un mois sans s’altérer, et ne s’efface qu’au bout de deux mois. C’est, chez les Maures, non - seulement un très -bel ornement , mais encore un usage consacré par la religion , pour les femmes qui se marient. Lorsqu’on a mis le henné à une femme , elle affecte de le faire voir ; elle a soin, en parlant, de faire remarquer ses mains et ses pieds , pour qu’on lui fasse compliment. Par-tout les femmes sont coquettes.
La parure des Mauresses ne consiste pas seulement dans le henné. Notre fiancée se fit aussi coiffer : ses cheveux, enduits d’une pommade faite avec du beurre, du girofle pilé et de l’eau, furent mis en tresses qui lui retombaient sur les épaules , et garnies de boules
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d’ambre, de corail et de verroteries de diverses couleurs. C’était la première lois que je voyais une Maurcsse ainsi parée.
A la fin du jour, je cherchai l’amant ; un jeune Maure m’accompagna. Nous le rencontrâmes près du câmp : je crus qu’il se rendrait directement chez sa future ; mais au contraire , il évita de passer devant sa tente , et alla chez un de ses amis. Je lui en témoignai mon étonnement ; il me dit qu’il évitait de voir ceux qui allaient devenir ses parens. Nous eûmes sur ce sujet une conversation très -étendue ; en voici le résumé.
Lorsqu’un jeune homme devient amoureux d’une fille et qu’il veut l’épouser, il cherche en secret à obtenir son consentement. Dès qu’il en est assuré, il charge un marabout de négocier les conditions du mariage avec les parens de la fille; celui-ci convient des présens que devra faire le prétendu , du nombre de bœufs qu’il donnera à sa belle-mère, etc. Quand les conditions sont réglées, le négociateur en instruit les autres marabouts , lorsqu’ils se réunissent à la prière et en présence de l’amant. Dès ce moment, il est privé pour toujours de voir le père et la mère de celle qui doit être son épouse ; il a grand soin de les éviter; ceux-ci, quand ils aperçoivent leur gendre futur , se couvrent la figure ; enfin , de part et d’autre , les liens de l’amitié semblent rompus : coutume bizarre
dont j’ai en vain tâché de découvrir la source; on m’a toujours répondu : C’est l’usage.
Il serait pénible de penser qu’une alliance détruisît les sentimens d’amitié et d’estime entre les familles ; c’est ce dont je cherchai à m’assurer avec le plus grand soin. Je parlais quelquefois d’un gendre à son beaupère, et réciproquement : j’ai toujours remarqué que f indifférence n’était que feinte; ils conserventles mêmes sentimens d’affection , et tâchent au contraire , dans la conversation , de rehausser le mérite l’un de l’autre.
Cet usage ne concerne pas seulement les parens ; mais quand l’amant est d’un camp étranger, il se cache à tous les liabitans , excepté à quelques amis intimes , chez lesquels il lui est permis d’aller. On lui fait ordinairement une petite tente sous laquelle il se tient renfermé toute la journée ; et lorsqu’il est obligé de sortir ou de traverser le camp , il se couvre le visage. Il ne peut voir sa future pendant le jour ; cc n’est que la nuit, quand tout le monde repose, qu’il se glisse dans la tente quelle habite, y passe la nuit avec elle, et ne s’en sépare cpi’à la pointe du jour. Cette manière peu décente de faire l’amour dure un ou deux mois ; puis le mariage est célébré par un marabout. La mère de la mariée donne une fête ; elle tue un bœuf, si elle en a les moyens ; puis fait faire beaucoup de couscous et de sanglé pour régaler les convives, qui sont toujours nombreux. Les femmes se
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réunissent autour cle la jeune épouse, chantent ses louanges, et se divertissent toute la journée. Je ne les ai jamais vues danser.
Les hassanes ne s’assujettissent pas à l’usage de se cacher des parens ; ils continuent de se voir après comme avant le mariage. Leurs fêtes sont aussi plus gaies et plus brillantes; ils y admettent les guéhués. Enfin, quels que soient les usages dans l’une ou l’autre classe , la femme y est soumise , comme son mari , envers les parens de ce dernier.
Lorsque le mariage est célébré , si le mari possède un chameau, il peut emmener de suite sa femme : alors sa belle-mère se charge de l’équipement de la monture; elle fournit le berceau et le tapis qui le recouvre; elle pare sa hile de ses plus beaux ornemens , lui donne une natte pour se coucher , et une couverture en peau de mouton; le mari conduit le chameau, et se tient la ligure cachée jusqu’à ce qu’il soit hors du camp. S’il n’a point de chameau , il laisse son épouse dans le camp jusqu’à ce qu’il en ait acquis un; car ce serait un grand déshonneur pour une femme de se rendre au camp de son mari montée sur un bœuf. Quelquefois il se fixe dans le camp de sa femme; alors il fait venir ses troupeaux , devient habitant du camp , et cesse de se cacher.
Tl arrive souvent que les époux ne peuvent s’accorder ensemble, ou désirent de se séparer : alors l’un
d’eux susdite une querelle à l’autre, et ils se quittent sans avoir recours aux marabouts qui les ont unis. Celui qui veut rompre , fait un cadeau à l’autre. Quand il y a des enfans, fes garçons suivent le père, les filles restent avec la mère; si elle est enceinte, et que, lors de l’accouchement, il naisse un garçon, il est envoyé à son père , qui le fait allaiter par une femqie zénague.
Si le mari vient à mourir, la femme prend le deuil, et le porte quatre mois et dix jours ; pendant tout ce temps, elle se couvre de ses plus mauvais vêtemens , ne reçoit sous sa tente que ses plus proches parens, et ne sort que le visage couvert. Le mari ne porte point le deuil de sa femme, et peut se remarier dès le lendemain , si cela lui plaît. Voici comment se règlent les successions.
A la mort d’un homme, sa femme reçoit le quart de son héritage; la mère du défunt retire le dixième des trois autres quarts, ensuite le père prend encore le quart du reste : la part des enfans , ainsi réduite de moitié , est partagée de manière que la part de chaque garçon soit double de celle de chaque fdle. Si le mari succède , il prend la moitié de la succession de sa femme , et l’autre moitié est partagée entre les aïeuls cl les petits-enfans dans les proportions ci-dessus. Si les deux époux meurent sans enfans, la succession retourne auxasccndans; les collatéraux n’héritent jamais.
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Après la mort cle l’un des époux, les enfans sont confiés à un oncle du défunt, qui en prend soin jusqu’à l’âge de dix-huit ans , âge auquel ils deviennent majeurs ; jusque-là, leurs. bœufs sont déposés chez leurs aïeuls. Ceux qui sont encore à la mamelle, sont mis chez les zénagues jusqu’à l’âge de deux ans, puis reviennent chez leur oncle.
Les Maures ne s’affligent de la mort de personne; ils trouveraient au contraire très - mauvais qu’on pleurât sur le défunt , dans la persuasion que son ame monte droit au ciel. On lui rase tout le corps, à l’exception de la barbe; on l’ensevelit dans un linceul blanc, après l’avoir lavé exactement; puis on le laisse exposé sous sa tente pendant quatre jours , durant lesquels les marabouts se réunissent près de lui , et chantent le Coran.
Si les parens du défunt sont riches , ils tuent un bœuf pour régaler les chanteurs; s’ils sont pauvres, ils leur donnent seulement du sanglé chaque soir. Le cinquième jour, on fait une fosse de deux pieds et demi de profondeur; on met le corps dedans , couché sur le côté et la face tournée du côté de la Mecque. On garnit d’épines le dessus de la fosse pour en écarter les hôtes féroces. Si le défunt est d’un rang distingué, on tapisse de nattes le dedans de la fosse. Le tombeau recouvert, on y place une inscription; les marabouts font le salam, puis s’en retournent au camp.
Les hassanes et les zénagues n’enterrent pas euxmêmes leurs morts ; ils ont recours aux marabouts , qui se chargent de les inhumer moyennant une légère rétribution. Les femmes n’assistent jamais à l’enterrement des hommes, et réciproquement.
Lorsqu’il naît un enfant, on lui frotte tout le corps avec du beurre frais; on en fait prendre à l’accouchée; on en frotte aussi sa figure, et on ne la nourrit que de viande jusqu’à son entier rétablissement. Le mari a soin de s’absenter lors des couches de sa femme; car dès quelle ressent les premières douleurs, elle pousse des cris horribles, et adresse à son mari les injures les plus grossières et les plus indécentes : c’est encore un usage. Quand l’enfant a acquis un peu de force , on attache une pagne par les quatre coins , en forme de hamac, pour lui servir de lit et de berceau. C’est ordinairement la mère qui allaite son enfant.
Le pays des Braknas est situé à environ soixante lieues E. N. E. de Saint-Louis; il a pour limites, au S. le fleuve du Sénégal, à l’E. le pays des Douiclies1, au N. E. celui des Kounts2, au N. la tribu de Oulad- Lême3, à laquelle s’est réunie une autre tribu voisine : elles forment à elles deux un corps de nation redouté,
(1) Ou Dowichs. Voir la carte du cours du Sénégal , au - dessous de Moussala.
(2) Peut-être les Teja-Kants, ou Takants , réputés plus loin vers l’E.
(3) Ou Ouled-Doulyme.
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à cause des brigandages qu’ elles exercent ; elles ne suivent pas la religion mahométane. La tribu des Labos1 se trouve au N. E. , et à l’O. les Trarzas. Ce royaume est formé de plusieurs tribus, les unes de hassanes , les autres de marabouts. Les principales sont : (Hassanes), Oalacl-Sihi, Oalad-Aly, Oalad- Hamet, Oalad-Mcdihso , Oulcid-Abdallah , Oulad-Baccar, Oulad-Pis-nem-Nematemci; ( Marabouts ), Dliiedhiébe- Touaryk, Oulcid-Tandom et Oalad-Biéry-Tocjatt. Chacune de ces tribus a son chef particulier et indépendant. Hamet-Dou est reconnu roi par le gouvernement français; c’est à lui que l’on paie les coutumes pour favoriser la traite de la gomme : il reçoit celles que paient les navires traitans ; mais les marchandises qui en proviennent sont partagées entre tous les chefs et princes, et ceux-ci les distribuent ensuite à leurs sujets. Les marabouts ne reçoivent rien des princes.
Ces tribus se font souvent la guerre entre elles , et peuvent l’entreprendre sans le consentement du roi. La couronne n’est héréditaire qu’ autant que le roi laisse en mourant un fds majeur: s’il meurt sans enfans, ou même s’il ne laisse que des fds mineurs , la couronne revient à son frère, qui la conserve jusqu’à sa mort; alors, s’il y a eu des fds mineurs du roi précédent, l’aîné rentre dans ses droits , et reprend la couronne
(1) Peut-être el-Abou-Sebâs.
cle son père. La population des Braknas n’est pas très - nombreuse ; elle se divise en cinq classes déjà nommées : les hassanes , les marabouts, les zénagues , les laratines et les esclaves.
Les hassanes sont regardés comme les premiers du
pays. Ce sont eux qui font la ([uerre : leurs armées se composent d’eux et de leurs esclaves; les zénagues s’y joignent aussi par l’appât du 'pillage. La même cause y attire quelquefois le commun du peuple, c’est-à-dire, les hassanes pauvres; mais ils y vont toujours volontairement, car les princes n’ont pas le droit de forcer les hommes libres de les suivre à la querre.
Lorsqu’un chef de tribu est dur ou injuste envers ses sujets, ou même peu généreux, chacun est libre d’enlever ses troupeaux et d’aller se joindre à telle autre tribu qu’il lui plaît : aussi rien de moins régulier que la population d’une tribu; elle augmente ou diminue suivant le caractère et la générosité de son chef; celle du roi même n’est pas exempte de désertion.
Lorsque les Maures ont la guerre entre eux , ils ne font pas de prisonniers ; si quelques-uns de leurs ennemis tombent entre leurs mains, ils les mettent à mort sur-le-champ; les dépouilles du vaincu appartiennent au vainqueur. Ils ne se battent qu’en tirailleurs , et n’attaquent que par surprise. Les chefs de tribu se battent comme leurs soldats. Cependant on
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m’a dit que quand Hamet-Dou va à la guerre, il se fait toujours accompagner d’un de ses ministres , qui a soin de le retenir à une distance respectueuse par son coussabe , qui, ajoute- 1 -on, n’a jamais été déchiré : c’est peut-être une calomnie. Ce sont toujours les liassanes qui font des descentes chez les nègres pour les piller et faire des esclaves ; rarement les zénagues les accompagnent. Ils sont hautains et fiers : ils traitent inhumainement leurs malheureux tributaires , et les méprisent au point que la plus grande insulte qu’on puisse faire à un hassane, c’est de l’ Appeler zénague. Les liassanes sont paresseux , menteurs , voleurs , gourmands , envieux , superstitieux ; enfin ils réunissent toutes les mauvaises qualités. Un hassane qui possède un cheval , un fusil et un coussabe, se rcqarde comme le plus heureux des hommes. La saleté chez eux paraît être une vertu. Les hommes sont couverts de vermine, et ne.se nettoient jamais. Les femmes sont dégoûtantes : continuellement étendues sur leur lit, les cheveux oints d’une couche de beurre que la chaleur fait fondre et ruisseler sur leur visaqe et sur tout leur corps , elles exhalent une odeur infecte, capable d’incommoder un Européen. La paresse est poussée encore plus loin chez elles que chez les hommes : elles ne se lèvent même pas pour prendre leurs repas; elles s’appuient sur les deux coudes pour recevoir le lait que leur
présente l’esclave, et lui rendent la calebasse lorsqu’elles ont bu.
Le commerce des Braknas est entre les mains des marabouts. Ce sont eux qui récoltent toute la gomme, sans payer aucun droit-, lorsqu ils l’ont livrée aux Européens , ils vont dans les pays éloignés vendre les fusils et les guinées qu elle leur a produits. Ils s’arrêtent souvent à Adrar, à sept journées N. du lac Aleg : cette ville donne son nom à un petit royaume; elle est habitée par des marabouts qui ne s’occupent que de culture et élèvent de nombreux troupeaux. Le pays fournit beaucoup de dattes ; leurs champs sont entourés de dattiers. Ils ne vivent pas sous des tentes comme les Braknas ; ils ont des maisons construites en terre surmontées de terrasses, et qui n’ont que le rez-de-chaussée. Ces marabouts changent leurs dattes et leur mil contre la guinée et les fusils des Braknas : la guinée leur sert à faire des vêtemens; ils ne cultivent pas le coton. Ils ont beaucoup d’esclaves , qu’ils emploient à la culture du riz et du mil et à garder leurs troupeaux. Les pâturages sont peu abondans autour de la ville; ils sont obligés d’envoyer paître leurs bestiaux fort loin : on dit que les esclaves qui les gardent sont souvent un mois ou deux absens. Cette nation est paisible; elle ne prend les armes que pour défendre son pays contre les rapines de ses voisins. C’est pendant la saison des pluies que les Braknas entreprennent ce
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voyage, ils traversent, pour y arriver, un désert cle quatre jours de marche. Ces détails m’ont été fournis par des marabouts qui ont visité plusieurs fois ce pays. Je me proposais de les accompagner le printemps suivant, si j’étais resté parmi eux.
Les marabouts braknas sont aussi paresseux que les hassanes ; ils ne font d’autre exercice que d’aller à la mosquée , et leur seule distraction est la lecture du Coran. Quelquefois ils font la conversation , couchés sur le sable , et s’endorment en causant religion ou politique.
De toutes les classes des Maures, les marabouts sont ceux qui donnent le moins et demandent le plus. Leur qualité de prêtres les faisant considérer comme les dipensateurs de la grâce , on ne les refuse jamais, dans la persuasion où sont les autres Maures de ga gner le ciel par ces libéralités. Ce n’est pas seulement aux hassanes qu’ils adressent leurs demandes ; ils s’obsèdent aussi entre eux : mais c’est sur-tout envers les zénagues. Cette classe, méprisée de. toutes les autres , est harcelée par toutes : si les marabouts ne les maltraitent pas comme le font les hassanes , ils les menacent des foudres de la religion et du feu éternel ; ainsi le malheureux tributaire, dans l’espoir d’une autre vie plus heureuse , se dépouille pour satisfaire la cupidité de ses insatiables maîtres. Ceux des marabouts qui n’ont pas d’esclaves pour ramasser la gomme.
trop paresseux pour se iiver eux-mêmes au travail , resteraient sans vêtemens , si les zénaques ne leur fournissaient les moyens d’en acheter; c’est encore de ces malheureux qu’ils obtiennent un sac de beurre qu’ils vont vendre aux escales pour de la quinée. On pensera peut-être qu’ils savent reconnaître tant de bienfaits, et apprécier les privations que s’impose le crédule zénague pour les satisfaire : non, l’ingratitude est encore un de leurs vices ; à peine ont -ils- obtenu ce qu’ils désirent , qu’ils décrient leur bienfaiteur, le maudissent, et le vouent au feu éternel.
Quelques-uns des plus misérables, qui n’ont aucun moyen d’existence, se fixent dans les camps zénagues pour instruire les enfans ; outre leur nourriture, ils reçoivent comme paiement des moutons, du beurre, des cuirs tannés , ou de l’étoffe pour faire une tente. '
Les marabouts ne sont pas plus susceptibles d’amitié que de reconnaissance. Un jour que je témoignais cà Mohammed-Sidy-Moctar le désir d’aller voir son gendre, il voulut m’en détourner, en me disant qu’il n’était pas bon. « S’il était bon, me dit-il , il « vous aurait donné un bœuf, quand vous êtes allé « le voir la première fois , et il ne vous a pas même « donné un coussabe : il ne me donne jamais rien; « je ne l’aime pas. » Je lui demandai s’il aimait Hametr-Dou , qui lui avait fait des cadeaux en ma
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présence : « Ah ! dit-il, Hamet-Dou est riche, etc. »
Je me souviens qu’en quittant le camp du roi , je donnai une pagne à l’esclave qui avait eu soin de me fournir du sanglé : mon marabout, qui s’en aperçut, lui ôta la pagne en la grondant sévèrement. J’insistai pour que ce cadeau lui fût rendu ; mais il ne céda pas , me gronda à mon tour, et me dit de me souvenir qu’un marabout ne doit jamais donner, et toujours recevoir. Il remit la pagne à mon guide , pour la joindre à mes autres effets. Ce trait peint bien leur caractère.
S’ils sont ingrats , ils ne sont pas moins inhumains Ils traitent leurs esclaves avec barbarie ; ils ne leur donnent que des noms insultans , les frappent, exigent d’eux beaucoup de travail , ne leur fournissent que trèspeu de nourriture , et, pour tout vêtement, une peau de mouton. Je me récriais quelquefois sur la dureté avec laquelle on commandait à ces malheureux ; on me répondait : « Ce sont des esclaves, des infidèles; vous voyez qu’ils ne prient jamais ; ils ne connaissent ni Dieu ni le prophète. » J’en ai vu cependant qui faisaient régulièrement la prière , et qui n’étaient pas mieux traités ; cela n’empêchait pas qu’on ne ne les appelât du nom flétrissant d’esclave.
Les fonctions que remplissent les marabouts les rendent plus dissimulés que les liassanes : ils se montrent moins cruels et plus hospitaliers ; mais j’ai eu mille occasions de reconnaître que c’est toujours avec
humeur qu’ils reçoivent les étrangers , et que la crainte des représailles ou du pillage, plus que 1 humanité , les porte à en agir bien avec eux.
Un voyageur européen qui ne prendrait pas le parti de feindre, comme je l’ai fait, s’il échappait à la fureur fanatique des hassanes , ne serait peut-être pas assassiné par les marabouts ; mais ils lui interdiraient l’entrée des tentes , et ne lui accorderaient aucun secours ; ou s’ils lui donnaient un peu de lait pour l’empêcher de mourir de faim , ce serait dans l’espoir d’en tirer une riche rançon. Si un chrétien tombait
entre les mains des hassanes ou des zénagues, il n’est sorte de tourmens auxquels il ne fût exposé.
Les marabouts s’éloignent moins des bords du fleuve que les hassanes ; ils lèvent le camp moins souvent ; ils ne changent de place que pour se procurer des pâturages.
Les zénagues ou tributaires sont les plus malheureux des Maures : ce sont les serfs des hassanes; ces derniers en ont tous -, plus ou moins. Ils exigent d’eux des contributions annuelles , qui consistent ordinairement , pour chaque zénague , en un matar de mil ( le quart d’une barrique ) , une calebasse de beurre, quelques peaux de mouton tannées , et une laize d’étoffe pour tente , ou une vache et une calebasse de beurre. Le tributaire paie exactement son maître ; mais celui-ci , injuste et exigeant, demande toujours
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plus qu’il oe lui est dû , et fait endurer au malheureux les tourmens les plus atroces pour lui extorquer ce qu’il veut. On a vu plus haut comment il est traîné à la queue d’un chameau. La cruauté va plus loin encore : si , après lui avoir fait souffrir les plus grands tourmens , il ne peut rien obtenir , souvent le barbare le poignarde. Ils ne sont nulle part à l’abri des persécutions : les bassanes les poursuivent jusque dans leurs camps ; ils vont s’y établir pour plusieurs jours, et se font nourrir comme ils le veulent.
Les zénagues ont peu de bœufs , mais de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres , qui leur produisent beaucoup de lait avec lequel il font du beurre, qu’ils vont échanger aux escales contre de la guinée. On leur permet la possession de quelques esclaves , qu’ils emploient à la culture et à garder leurs troupeaux ; mais ils ne peuvent pas les envoyer à la récolte de la gomme; les hassanes les leur voleraient. Ils s’écartent peu du fleuve, et campent toujours au milieu d’un bois épais, pour se soustraire autant que possible aux visites importunes des hassanes et des voyageurs. Ils préfèrent habiter les pays marécageux , parce que leurs troupeaux y trouvent une nourriture plus abondante. Ils ont beaucoup de lait ; mais il est désagréable à boire , à cause du qoût qu’il retient des herbes fortes que mangent les brebis et les chèvres ; il est si mauvais , que quand les hassanes
et les marabouts passent chez eux , ils n’en boivent qu’avec répugnance et quand ils ne peuvent s’en procurer d’autre.
Aussitôt après la retraite des eaux , ils descendent vers le lleuve pour semer le mil ; ils travaillent à leurs champs avec leurs esclaves.
Les femmes zénagues , laborieuses par besoin , filent et tissent le poil de mouton et de chameau , pour faire des tentes ; ce sont elles aussi qui les cousent. Elles tannent le cuir , font les varrois , en un mot tous les ouvrages, excepté ceûx en fer. Voici leur manière de tanner : si c’est un cuir de bœuf, elles le coupent par le milieu ; elles font un trou en terre , le garnissent de bouse de vache ; elles mouillent le cuir et le frottent avec de la cendre , le mettent dans la fosse , le recouvrent exactement de cendre ; après avoir versé de l’eau sur la cendre jusqu’à ce quelle soit bien délayée, elles ferment la fosse avec une couche de bouse de vache. On laisse le cuir ainsi pendant six ou huit jours; au bout de ce temps , on le râclc avec un couteau pour enlever le poil , puis on le lave bien, afin d’en ôter toute la cendre. Quand il est nettoyé , on le met dans une grande calebasse avec l’écorce de boscici et de la graine de mimosa ( la même qui est connue dans le commerce sous le nom de babela, et au Sénégal sous celui de ncm-ncm ) , avec l’attention de bien le frotter et le mêler ; on verse de l’eau dessus jusqu’à ce qu’il trempe
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bien, et on le laisse dans, cette calebasse pendant quatre jours au plus; puis on le retire pour le racler de nouveau, afin d’ ôter le poü qui pourrait être resté à la première opération. Lorsqu’il est bien nettoyé, on le remet dans la même calebasse , en augmentant la quantité de graine réduite en poudre, et mouillant toujours convenablement. Quatre jours suffisent pour achever de le tanner parfaitement. Alors on le lave bien, et on fécharne avec des coquilles tranchantes, que les Maures se procurent sur les bords de la mer. Les peaux de chèvre et de mouton se tannent de la même manière, mais beaucoup plus promptement, étant moins épaisses. Le cuir tanné de cette manière a exactement la même couleur que le nôtre , et est d’un bon usage. Ils l’emploient ordinairement sans autre apprêt ; mais lorsque l’usage auquel ils le destinent exige une grande souplesse , ils le graissent avec du beurre avant de s’en servir.
Les femmes font aussi du savon avec du suif de bœuf et de la lessive : ce savon est très-mauvais , blanchit mal, et communique une odeur très -désagréable au linge.
Quand un tributaire a trop à souffrir avec son maître, il peut s’en donner un autre. Il conduit ses troupeaux et tout ce qu’il possède , chez celui auquel il veut se donner, et tâche de lui couper une oreille s’il le trouve endormi , ou de tuer son cheval : dès ce
moment , ii est le tributaire de ce nouveau maître , qui a sur lui d’immenses droits , tandis que son ancien maître perd tous les siens.
Mais si le fugitif est repris avant qu’il ait pu couper l’oreille ou tuer le cheval, il est fouetté, dépouillé de tout ce qu’il possède, et chassé sans miséricorde. Alors il devient extrêmement malheureux : rarement on lui accorde l’hospitalité ; sa vie n’est plus qu’une longue angoisse ; souvent il succombe sous le poids de sa misère, sans qu’aucun de ses semblables daigne jeter sur lui un regard de pitié. J’en ai vu un dans le camp où j’étais; il «était absolument nu : il vint demander l’aumône et l’hospitalité; mais loin d’obtenir le moindre rafraîchissement ou même le moindre signe de pitié, on 'le chassa en le frappant inhumainement, et l’on excita tous les chiens du camp à sa poursuite. Que devint ce malheureux, et sur quoi reposait une telle cruauté? Parce qu’il avait voulu changer d’oppresseur, avait-il pour cela perdu la qualité d’homme ? Avec quel plaisir je me serais privé de mon souper pour le lui offrir! mais ses impitoyables compatriotes ne me laissèrent pas cette satisfaction.
On m’a dit que, dans les temps de disette, les zénagues mangent les sauterelles , après les avoir fait sécher simplement au soleil : mais je crois que c’est un conte que l’on m’a fait pour rabaisser cette race à mes yeux ; car, cultivant le mil et nourrissant des trou-
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peaux, ils vivent généralement mieux que les autres tribus, et, en temps de disette, ils doivent moins souffrir que les classes fainéantes. D’ailleurs, dans le cours de mes voyages, quoique j’aie vu des peuplades bien misérables , je n’ai jamais vu nulle part les Maures manger des sauterelles.
Les liaddads (ouvriers en fer) sont de cette classe, et peut-être plus malheureux encore que ceux qui se livrent à la culture et au soin des troupeaux. Ils ne peuvent habiter de camp particulier ; les hassanes les pilleraient ; ils sont obligés , pour se soustraire à leur rapacité , de se tenir dans les camps des marabouts , et de les faire dépositaires de ce qu’ils possèdent.
Malgré tous mes efforts, je n’ai rien pu découvrir sur l’origine de cette race, ni savoir comment elle avait é'té réduite à payer tribut à d’autres Maures : lorsque j’adressais des questions à ce sujet, on me répondait que Dieu le voulait ainsi ; que c’étaient des infidèles qui faisaient rarement le salam. Seraient-ce les restes de tribus vaincues, et comment ne s’en conserverait-il aucune tradition parmi eux P Je ne puis le croire; car les Maures, fiers de leur origine, n’oublient jamais les noms de ceux qui ont illustré leurs familles; et les zénagues, formant la partie majeure de la population , et étant d’ailleurs exercés à la guerre, se soulèveraient sous la conduite d’un descendant de leurs anciens chefs, et secoueraient le joug de la ser-
vitude, en exterminant leurs oppresseurs. Ils le pourraient; ils sont assez nombreux.
La quatrième classe de la population se compose des enfans nés d’un Maure et d’une esclave noire; on les nomme laratines. Quoique esclaves par leur naissance, ils ne sont jamais vendus; ils ont des camps particuliers, sont traités à-peu-près comme les zénagues, et assujettis aux travaux. Les laratines fds de liassanes sont guerriers; ceux qui sont fils de marabouts reçoivent de l’instruction, et embrassent la profession de leur père. Fiers du privilège attaché à leur naissance , ils sont peu soumis à leurs maîtres ; ce n’est que par la force que ceux-ci peuvent les contraindre à leur payer la rétribution qui leur est due. Ils ne possèdent que peu de bestiaux; car, dans la crainte qu’ils s’ affranchissent s’ils devenaient riches, on ne leur permet pas d’augmenter leurs troupeaux. Ce sont eux et les zénagues qui prennent soin des troupeaux de bœufs et de chameaux que les liassanes font garder hors de leur camp.
Les esclaves forment la cinquième classe , et sont tous nègres. Ils sont chargés de tous les travaux du Camp, du soin des troupeaux, de la provision d’eau et de bois, et de la culture des champs. Les femmes pilent le mil, préparent les alimens, servent leurs maîtresses, abreuvent les , veaux, vont chercher de
l’eau, et, chez les marabouts, vont h la récolte du
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liaze et de la gomme. En voyage , les esclaves portent sur leur tête ce- qui ne peut être chargé sur les bœufs. Ils sont, comme je l’ai déjà dit, maltraités, mal nourris, et fouettés au moindre caprice du maître, sans même avoir commis la plus légère faute. Rarement on les appelle par leur nom , mais par celui d'esclave. En un mot, il n’est sorte de vexations qu’on ne leur fasse endurer.
Les Maures quittent les bords du fleuve au commencement de la mauvaise saison, c’est-à-dire, au commencement d’août; car, outre que les inondations les incommoderaient beaucoup , ils y seraient exposés à toutes les- maladies qu’ elles occasionnent , et leurs troupeaux seraient dévorés par les moustiques. Ils vont dans le N. E. , sur les confins du gçand désert, où ils trouvent des pâturages abondans , un climat sain et exempt des incommodités qu’ils auraient à redouter aux environs des marécages. Ils s’en rapprochent à la retraite des eaux , et y passent tout le temps compris entre les mois de mars et d’août.
Le costume des Maures consiste, pour les riches, en un drâh, tunique de guiné.e qui leur descend aux jarrets, et dont les manches , aussi larges que le corps , tombent jusqu’à terre. Une culotte faite de dix coudées de guinée les couvre depuis la ceinture jusqu’aux genoux: une pagne complète le vêtement; ils la mettent par-dessus la tunique, et quelquefois sur
leur tête, en turban; ils portent rarement des sandales. Ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter une tunique, portent simplement un coussabe1 fait de cinq coudées de guinée.
Les Maures se rasent toutes les parties poilues du corps, excepté la barbe, qu’ils laissent croître , et pour laquelle ils ont une grande vénération. Une belle barbe est la plus belle parure d’un musulman.
Les femmes ont pour vêtement une demi -pièce de guinée ( environ sept aunes ) , dans laquelle elles s’enveloppent à triple tour. Dans l’un des bouts , avec le tiers environ de l’étoffe , on pratique une sorte de coussabe, ouvert d’un côté, en repliant- l’étoffe sur elle -même , et cousant les lisières à deux endroits, de manière à former trois ouvertures , une pour la tête et deux pour les bras. On voit que les ouvertures ne sont pas sur le côté comme aux coussabes des hommes ; mais l’étoffe retombe de chaque côté en se drapant , et ne gêne point les mouvemens : à l’endroit de la couture , sur chaque épaule , se trouve une agrafe d’argent , qui sert à soutenir le second tour de l’étoffe ; le troisième leur passe sur la tête , et leur sert de
(1) On nomme coussabe une pièce d’étoffe de deux aunes de long sur trois quarts au moins de large , pliée en deux , et les laizes cousues ensemble , en laissant par le haut des ouvertures pour passer les bras ; on en fait une autre au milieu de l’étoffe pour passer la tête. C’est une chemise sans col et sans manches.
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coiffure. Pendant le deuil , ou en présence des étrangers, des chrétiens sur -tout, elles se l’entortillent autour de la tête , de manière qu’on ne leur voie que les yeux. Ce vêtement se nomme malafi : jamais elles n’en ont de rechange; elles le portent deux ou trois mois sans le laver , et sont souvent deux ans sans pouvoir le renouveler.
Elles ont de beaux cheveux, quelles réunissent en tresses sur leur tête, en forme d’ovale ; deux petites tresses, se joignant au-dessous de chaque oreille, sont garnies de verroteries, et leur tombent de chaque côté de la tête. Quelques-unes placent à côté deux autres tresses plus longues , auxquelles elles suspendent un collier mélangé d’ambre, de corail et de verroteries, qui leur tombe sur la poitrine ; d’autres enfin multiplient les tresses à l’infini, en les garnissant toujours d’orncmens. Celles qui ne suspendent pas leur collier à leurs cheveux, l’attachent aux agrafes de leur vêtement; elles n’ont pas l’habitude de le porter autour du cou. Une bande de guinée, de cinq pieds de long sur cinq à six pouces de large , complète leur coiffure; elles s’en enveloppent la tête à plusieurs tours. Tous les jours elles se graissent les cheveux avec du beurre ; cet usage conserve très-bien les cheveux , mais leur communique une odeur de rance insupportable.
Les jeunes filles ont une grande houcle en or au
bas de chaque oreille , et quatre autres à la partie supérieure, que leur poids force à se renverser. Les femmes de vingt-quatre ans n’en mettent plus qu’une petite en haut.
Les enfans vont tout nus jusqu’à l’âge de douze ou quatorze ans; on leur rase la tête, en y faisant des dessins, ou laissant des touffes de cheveux; souvent ils n’ont que la moitié de la tête rasée. A douze ans, on laisse croître les cheveux des fdles, et à dixhuit on rase totalement la tête des garçons. L’opinion de quelques voyageurs, accréditée au Sénégal par des récits populaires sur la manière de couper les cheveux aux jeunes gens, en leur laissant plusieurs touffes que l’on retranche à mesure qu’ils se distinguent par quelque action d’éclat , est absolument fausse, au moins chez les Braknas. J’ai eu plusieurs occasions de me convaincre que ces touffes de cheveux sont de pure fantaisie , et que le nombre dépend de la volonté de celui qui rase ou de celle du jeune homme. C’est une mode qui varie suivant le goût de chacun ; il est rare de voir deux têtes rasées de la même manière , excepté chez les hommes au-dessus de l’âge de dix- huit ans, qui se la tondent entièrement.
J’ai déjà dit que les femmes mauresses ont beaucoup d’ascendant sur leurs maris; je le répète ici, pour détruire une erreur dans laquelle M. Durand est tombé, et qu’il a pu transmettre à ses lecteurs. Le
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mari n’a d’autre autorité sur sa femme que celle que lui donne une raison plus éclairée; je dirai même que les Mauresses conservent plus d’empire sur leurs maris que nos dames françaises. Rarement elles les servent; il faudrait quelles n’eussent pas d’esclaves; et encore j’ai toujours vu que, dans ce cas, une voisine prêtait une femme pour piler le mil et faire le sanglé. J’excepte les femmes zénagues; mais si celles-ci servent leurs maris , c’est quand leurs esclaves sont occupées , et d’ailleurs elles travaillent ordinairement. M. Durand dit encore que les femmes ne sont jamais admises aux repas de leurs époux : j’ai été témoin du contraire; je les ai vues manger avec leurs fds et leur mari; rarement, à la vérité, mais j’ai remarqué que cela dépendait de l’usage qu’ont les femmes de ne boire que du lait, qu’on leur sert dans de petites calebasses.
Il est encore inexact de prétendre que la mère porte respect à son fds, et que le père et la mère affectent de l’indifférence pour leurs fdlcs : le fils est toujours soumis à sa mère et l’honore infiniment ; et si les parcns ont quelque préférence pour les garçons, ils n’en chérissent pas moins leurs filles. D’ailleurs, je n’ai jamais vu de réjouissances, ni à la naissance d’un garçon, ni à celle d’une fille.
La majeure partie des Maures croient que nous habitons sur la mer, et que nous n’avons que quelques
petites îles semblables à celle de Saint -Louis : sous ce rapport , ils s’imaginent que nous voulons nous emparer de leur pays , qu’ils estiment être le meilleur du monde. Cependant les marabouts ne partagent pas cette erreur ; ils savent que nous habitons une terre infiniment meilleure que la leur. Aussi me disaient-ils souvent qu’ils étaient fâchés de n’-avoir rien de bon à m’offrir; mais que Dieu me récompenserait des privations que je m’imposais volontairement, en abandonnant l’heureux pays des chrétiens pour habiter parmi eux. Cependant ils n’ont aucune idée de nos arts ni de nos manufactures. Ils m’interrogeaient souvent pour savoir à quel usage nous employions la gomme; mais ils ont toujours cru que je les trompais : ils sont persuadés que nous la transformons en ambre, dont la couleur s’en rapproche un peu, et en autres marchandises de grand prix ; que nous ne pouvons nous passer de gomme, et que sans elle nous ne pourrions exister. Il m’a été impossible de les détromper sur ce point; aussi, quand il y a quelques discussions aux escales ou marchés, ou qu’on refuse ce cpi’ils demandent, ils menacent de ne plus apporter de gomme.
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