‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 5)Chapitre 9 sur 28 · A TE M13 OC TOU · texte numérisé non relu

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conservé leur indépendance. Leur voisinage des îles situées sur les bords de la mer, et la facilité qu’ils ont de s’y transporter, sont un des motifs qui empêchent l’almamy du Fouta-Dhialon d’aller troubler le repos dont ils jouissent. Ces nèqres habitent près de l’embouchure de la rivière; ce pays, plat et fertile, leur fournit en abondance de gras pâturages pour nourrir leurs nombreux bestiaux. Il est bien étonnant que ces peuples, du reste assez bizarres, n’aient pas reconnu le grand avantage qu’ils auraient à traire les vaches et les brebis, dont le lait leur serait d’une si grande ressource; mais au moins ces animaux réussissent tous très -bien, et ils en perdent moins que les nègres qui ont l’habitude générale de traire leurs bestiaux.

Les Bagos ont des mœurs bien différentes de celles des Landamas leurs voisins. Ils sont plus industrieux, et par conséquent plus heureux; ils habitent un sol très -fertile qu’ils travaillent avec soin; leur principale récolte est le riz. Ils ont l’art de sillonner leurs champs comme nous le faisons en Europe ; ils se servent , pour cet usage, d’une pelle en bois, longue de deux pieds , dont le manche en a six ou sept.

Comme le terrain est très-plat, ils ont soin de faire des conduits pour l’écoulement des eaux. Quand l’inondation est trop forte, ils savent en tirer parti en ménageant adroitement de petits réservoirs dans leurs

champs, pour obvier à la trop grande sécheresse, et conserver au riz cette humidité qu’il aime tant.

Ils ont aussi l’habitude de semer le riz auprès de leurs villages pour le transplanter dans leurs champs, quand il a atteint six pouces d’élévation. Les femmes sont chargées de ce soin, ainsi que de sarcler. Les hommes seuls font la récolte, toujours très -abondante.

Dans ce beau pays, si favorisé des dons de la nature, les femmes sont habituées à aller nues toute leur vie; jeunes et vieilles , sans distinction , n’ont d’autres vêtemens qu’une seule bande de toile de coton , longue de sept à huit pieds et large de cinq pouces, qu’elles se passent autour des reins et entre les cuisses. Ces malheureuses créatures font en partie tout l’ ouvrage delà maison; elles préparent à manger, travaillent aux cultures et aux salines.

Les Bagos vendent avec avantage aux Européens qui commercent avecKakondy, tout le sel qu’ils exploitent; en échange ils reçoivent des étoffes, du tabac, du mm, des verroteries , et d’autres bagatelles.

Les femmes qui travaillent le sel, ramassent, à la marée basse, les terres qui contiennent le plus de parties salées , et en font des tas. Après cette première opération, elles façonnent de grandes jarres avec de la paille et de la terre quelles mettent pardessus, et y versent de l’eau qui, en filtrant, entraîne

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avec elle toutes les parties salées. Cette eau est versée ensuite clans cle grands vases de cuivre , dans lesquels elles la font bouillir jusqu’à ce qu’il ne reste plus que le sel. Alors elles le mettent de nouveau en tas pour être vendu aux habitans de Kakondy , qui en ont un grand débouché dans le Fouta.

Les pluies cpii tombent par torrens dans la mauvaise saison , n’empêchent pas les Bagos de vaquer à leurs affaires. Les hommes et les femmes ont, pour se»garantir de la pluie, une petite natte longue de deux pieds et demi et large d’un pied, au milieu de laquelle ils passent un cordon cpi’ils adaptent à la tête ; cette espèce d’auvent portatif les préserve également du soleil. Les femmes sur -tout s’en servent pour garantir leurs enfans (qu elles portent continuellement sur leur clos) cle l’ardeur du soleil brûlant. Elles prennent une partie de la bande de toile cpii leur passe autour des reins pour tenir l’enfant serré contre elles. Ce fardeau, assez embarrassant, n’empêche pas ces femmes de travailler. Tant qu’ elles sont jeunes, elles se rasent entièrement la tête. Quand elles sont prises du mal d’enfant, elles se couchent parterre, même devant un étranger, et elles enfantent sans pousser une seide plainte. Aussitôt quelles sont délivrées, elles vont laver l’enfant à la rivière, et reprennent leurs occupations ordinaires.

Les Bagos ont f habitude cle marier leurs enfans

très-jeunes; les fiançailles se font lorsqu’ils ont atteint sept à huit ans. Du moment où un mariage est arrêté entre les parens , le père du garçon est obligé, s’il a une fille, de la livrer en échange de celle qu’on lui donne pour son fils. S’il n’en â pas, on a recours ordinairement aux parens du jeune homme , qui jamais ne s’y refusent.

Une fois les jeunes gens fiancés, comme je viens de 4e dire , ils habitent la même maison , et sont élevés ensemble, dans l’idée qu’ils doivent s’appartenir mutuellement ; dès ce moment, le jeune garçon donne chaque matin à sa prétendue une grande calebasse de vin de palme , que les parens lui fournissent , jusqu’à ce qu’il soit capable de faire ce vin lui -même.

Ces enfans vivent naturellement en bonne intelligence. On ne célèbre leur mariage que lorsqu’on s’aperçoit que la jeune vierge a cessé de l’être ; ce qui a lieu ordinairement de onze à douze ans. On fait, à cette occasion, de grandes réjouissances; on tue un bœuf pour régaler les convives, qui sont toujours très -nombreux.

Dès le moment où les enfans sont réunis, le jeune garçon fournit aux parens de sa jeune compagne deux calebasses devin de palmier par jour, l’une le matin , l’autre le soir, jusqu’au moment de la célébration du mariage.

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La j eune fille qui , dans ces occasions , est donnée en échange pour être utile chez les parens de celle quelle remplace, les quitte à son tour lorsqu’elle est sur le point d’être fiancée, pour se rendre chez les parens de celui qui lui est destiné; ce n’est véritablement qu’une compensation de services. Les hommes ne sont pas obligés de donner de remplaçans. Comme les Landamas , ils ont plusieurs femmes , mais ils les épousent à des distances un peu reculées.

Les Bagos font aussi des sacrifices à la naissance de leurs enfans et à la mort de leurs parens. Quand le chef de la famille vient à décéder , on brûle souvent tout ce qu’il y a dans sa maison. On renferme dans des coffres tous les effets , et , avant de les livrer aux flammes, on fait f énumération des bonnes qualités du défunt, en disant : « Voyez comme il était laborieux, comme il a su faire de bonnes affaires ; tâchez de limiter, pour être heureux comme lui. » Et cependant toutes les richesses de ce pauvre homme ne se composent souvent que d’un chapeau européen , de pantalons , de chemises , et autres effets de ce genre , que peut-être il n’a jamais portés. On respecte toujours le lit du défunt, et, devant ce méchant grabat, on creuse un trou de six pieds de profondeur; on y enterre le corps debout , et tous les soirs on allume du feu sur sa tête, et l’on s’entretient avec lui, dans l’idée qu’il entend ce qu’on lui dit.

La famille du défunt, qui, par cet acte de superstition , se trouve ruinée , est soutenue par les habitans du village jusqu’à la récolte prochaine; car le riz même n’a pas échappé aux flammes..

Ce beau et fertile pays produit en quantité des palmiers d’où ils tirent beaucoup d’huile; ces peuples l’aiment beaucoup, et en mettent dans tous leurs ragoûts.

C’est aussi avec cette liqueur qu’ils se graissent tout le corps et la tête; iis en enduisent même leurs vêtemens: aussi sont-ils très-sales; ils sentent l’huile de palme de très -loin.

Ils n’ont qu’une pagne autour des reins; et quoique ayant tous les moyens nécessaires pour se bien vêtir, ils ne veulent pas s’en donner la peine. Ils portent une boucle de cuivre suspendue à la cloison du nez; leurs oreilles en sont garnies d’une certaine quantité. Les femmes ont pour tout ornement quelques verroteries.

Chez leurs voisins, ces peuples passent pour voleurs; cependant ils sont très - hospitaliers , ce qui ne s’accorde guère avec le vice qu’on leur impute. Jamais ils ne voient un étranger sans l’inviter à partager leur repas, et ce serait leur faire une sorte d’injure que de rejeter leur offre; ils prennent îe refus pour du mépris, et iis y sont sensibles. Ils sont belliqueux , et se font souvent la guerre entre eux. Quelquefois

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des familles entières se battent pour vider d’anciennes querelles , même celles de leurs ancêtres. Ils ont pour arme un poignard, et se servent très -adroitement d’un large bouclier de peau d’éléphant pour parer les coups de leurs adversaires. On m’a assuré qu’ils n’ont point l’habitude de faire des esclaves, mais qu’ils tuent sans pitié leurs prisonniers.

Les Bagos n’ont pas de roi : chaque village est gouverné par le plus ancien des vieillards; c’est lui qui règle les différens , quoiqu’ils aient comme les Landamas un simo , qui cependant , dans les cas graves, fait les fonctions de premier magistrat.

Ils sont amis des réjouissances ; ils aiment généralement à boire : souvent les hommes et les femmes se réunissent autour d’une grande calebasse de vin de palme, et ne la quittent qu’ après l’avoir vidée. Ils sont grands mangeurs ; leurs mets sont composés de poissons secs et d’huile de palmier , qui surnage toujours , et les rend si dégoûtans, qu’il serait impossible à un Européen d’en goûter. Quand ils tuent un mouton , ils mêlent la peau et les entrailles sans les nettoyer dans les ragoûts qu’ils préparent; ils se nourrissent aussi de serpens, de lézards et de singes qu’ils attrapent.

Les Bagos ne visitent jamais leurs voisins : ils peuvent aisément s’en passer ; leur sol fournit abondamment toutes les choses utiles à la vie de l’homme

vraiment sobre ; ils ne conçoivent pas qu’il puisse exister des hommes plus heureux qu’ils le sont, et se croient supérieurs aux autres dans tous les genres. Je n’ai rien pu apprendre relativement à l’opinion qu’ils se forment de la divinité : cependant ils en ont quelque idée ; car lorsqu’ils entendent le tonnerre , ils dansent et boivent au son du tambour, en disant que Dieu se réjouit et qu’ils se réjouissent avec lui1.

Leurs maisons sont grandes et commodes ; plusieurs familles y logent ensemble , et chacune de ces familles couche sur le même grabat; à l’exception cependant du chef, qui a son lit séparé. Les femmes ne mangent jamais avec les hommes ; chacune a son plat et fait son repas en particulier : les garçons mangent aussi séparément. Les hommes sont très - bons nageurs ; ils ont des pirogues faites d’un seul tronc d’arbre, qui leur servent à traverser d’une île à l’autre.

Les Bagos ont le teint noir et les cheveux crépus; ils ont l’habitude de se raser le devant de la tête , et laissent croître les cheveux.de derrière, qu’ils graissent d’huile de palmier, ce qui les fait ressembler à la laine de mouton.

(1) Quelques personnes de Kakondy qui connaissent les Baqos, m’ont assuré qu’ils prennent pour divinité les premiers objets qui s’offrent à leur pensée, tels qu’une corne de. bélier: une queue de bœuf, un reptile , etc. , reçoivent également leur sacrifice.

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Quand les hommes sont obligés d’aller à Kakondy pour leurs affaires de commerce, ils se parent avec un pantalon et un chapeau à l’européenne; et dès cgi’ ils sont de retour chez eux , ils laissent ce costume pour reprendre la pagne.

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