‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828 (volume 5)Chapitre 10 sur 28 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Départ pour mon grand voyage, le 19 avril 1827. — Détails sur les mœurs et les habitudes de mes compagnons de voyage, et sur les caravanes de cette partie de l’Afrique. — Fruit du caura. — Montagnes de Lantégué. — Rivière de Doulinca. — Fonte du fer. — Le Rio-Pongo. — Montagne de Tourna. — Description d’Irnanké et de ses liabitans. — Téléouel; cataracte du Cocouo. — Orangers.

Les observations que l’on vient de lire ont été recueillies pendant l’absence de M. Castagqet, et à l’aide de quelques excursions que je fis avec MM. Bethman et Tudsberry, dans les environs de Kakondy. Je travaillais à mettre en ordre les notes que j’avais prises sur les Nalous , les Landamas et les Baqos , lorsque M. Castagnet revint. Il eut la complaisance de s’occuper immédiatement de mon voyage , et me donna des conseils fort sages sur la manière de me conduire avec les peuples que j’allais visiter -, il me procura tous les renscigncmens venus à sa connaissance , sur leurs mœurs, leur caractère jaloux , leur défiance des Européens; et croyant que scs lumières ne suffisaient pas, craignant de n’en avoir jamais fait assez pour m’obliger, il lit venir des Mandingues jouissant dans le pays

A TE M BOCTOU.

d’une considération méritée par leur probité , leur expérience et leur fortune. Il desirait de me faire accompagner par ces Mandingues jusqu’à Temboctou : il leur fit part de mes projets de voyage , leur parla avec chaleur de mon amour pour ma patrie , leur faisant remarquer tout ce qu’il y avait de courage de la part d’un jeune homme à braver d’aussi grands dangers pour revoir ses parens; puis, développant graduellement la fable de mon origine égyptienne, il chercha à m’obtenir leur appui en excitant leur intérêt. Mais ce fut en vain que M. Castagnet déploya toute son éloquence ; ils restèrent impassibles jusqu’au moment où il leur promit un présent en reconnaissance de ce qu’ils feraient pour moi : alors ils montrèrent un grand zèle pour mon service; tous s’empressèrent d’assurer qu’ils me traiteraient comme leur fils.

Ils me firent aussi des observations sur la fatigue que j’endurerais en parcourant des chemins si difficiles, fatigue que je n’aurais peut-être pas la force de soutenir; mais sur ma réponse, que j’étais décidé à tout supporter pour revoir ma patrie , ils arrêtèrent avec moi le jour du départ.

M. Castagnet leur fit présent de la valeur d’un boeuf en marchandises ; et les Mandingues , fidèles à leur parole, me procurèrent un esclave porteur, qui se chargea de mon modeste bagage. Ces arrangemens furent bientôt terminés.

Le 19 avril 182 y , je pris congé de M. Castagnet. L’avouerai-je ? je pleurais en quittant mon généreux ami : cependant ces regrets , quoique bien sincères , ne pouvaient altérer la joie que j’éprouvais d’entreprendre enfin ce voyage, après lequel je soupirais depuis tant d’années.

Notre caravane se composait de cinq Mandingues libres , de trois esclaves , de mon porteur Foulab , de mon guide et de sa femme. A l’exception de ces deux derniers et de moi , tous les autres portaient des charges énormes.

Nous suivîmes ia rive gauche du Rio-Nunez. Après avoir marché deux heures , nous arrivâmes à la factorerie de M. Bethman. Je revis dans son jardin les tombeaux du major Peddie et de plusieurs officiers de la même expédition : à cette vue, j’éprouvai un frissonnement involontaire , en pensant qu’un même sort m’attendait peut-être; mais ces tristes idées s’évanouirent bientôt en m’éloignant de leurs monumens , et firent place à l’espoir d’un meilleur destin.

A neuf heures du matin, nous nous dirigeâmes vers le S. S. E h Ibrahim ( c’était le nom de mon guide J , à qui j’avais donné en partant plusieurs pièces d’étoffes,

(1) Voyez, pour les détails et les directions précises de la route, 1 Itinéraire du voyage , ainsi que la carte itinéraire, à la lin du dernier volume. Dans le journal , il n’aurait pas été possible de les conserver.

A TEMBOCTOU.

s’arrêta tout- à-coup, et me fit dire par un nègre qui parlait anglais qu’il serait obligé de faire beaucoup de cadeaux en route , et que cependant il craignait encore que je ne parvinsse pas à traverser le Fouta- Dhialon, à cause de ma figure blanche. Cette réflexion était un peu tardive; mais je ne tardai pas à en deviner le but, lorscpi’il ajouta que je devrais en bon Arabe lui donner un morceau de toile.

Il aurait été trop dangereux d’encourager ses importunités ; je fis donc semblant de ne pas le comprendre, et je continuai à marcher sans rien lui donner, toujours en suivant la même direction. Nous trouvâmes un sol composé de terre rouge et un peu pierreux, mais couvert de la plus belle végétation; le nédé1 sur -tout y est en abondance. Nous rencontrâmes un groupe de Mandingues et de Foulahs , assis à l’ombre de gros arbres : ils se disputaient, en attendant qu’on vînt leur apporter les cadeaux d’usage. Il existe une telle concurrence dans le commerce de Kakondv , que les propriétaires de chaque factorerie envoient des gens à leur solde au-devant des caravanes , pour faire des présens aux marchands et les attirer chez eux : s’ils sont nombreux , à leur arrivée

(i) Le nedé est une espèce de mimosa dont le fruit contient une substance féculeuse qui sert de nourriture aux nègres de cette partie de l’Afrique.

à la factorerie, on leur donne un bœuf , puis on les fournit (le riz tout le temps que la traite dure; et au moment de leur départ, on leur fait encore un présent, auquel on joint des provisions pour leur retour.

Les néqocians poussent la concurrence si loin, que souvent même ils vendent sans bénéfice.

En continuant, je trouvai le sol entrecoupé de gros monticules très-pierreux; mais la campagne, couverte de grands arbres, offrait le coup -d’œil le plus pittoresque , et j’avais sous les yeux les sites les plus variés.

La chaleur commençait à devenir pénible ; les porteurs étant fatigués, nous fîmes halte auprès d’un joli ruisseau, dont les eaux limpides et délicieuses servirent à nous désaltérer. Nous avions fait à-peu-près douze milles vers l’E. On alluma du feu ; les nègres esclaves allèrent chercher du bois, et la femme de mon guide se disposa à faire notre dîner.

Dans toute l’Afrique , les marchands ont adopté l’ usage d’emmener une de leurs femmes pour préparer les repas de la caravane. Ces malheureuses ne marchent que chargées de pots en terre, de calebasses, de sel, etc.; enfin elles portent les plus lourds fardeaux , tandis que les maris ne s’embarrassent de rien.

Nous joignîmes en route plusieurs Foulahs chargés de sel , allant dans le Fouta : ensuite nous en rencontrâmes d’autres portant des cuirs, de la cire et du riz ; ceux-ci allaient à Kakondy pour y acheter du sel.

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