CHAPITRE XXIII
Violence des vents d’Est. — *Ti’ond3e de sables. — Disette d’eau. — Situation déploraj^le de la caravane. — Dunes de sable mouvant, roçbes de yranit. — Puits de Tcliçj. — Toudeyni ; mines de sel trèsabondantes. — Chardon du désert. — Ve.xations et persécutions des Maures 7 leur intolérance. — Puits de Cramès. — Puits de Tra.sas ou de Trarzas. — Maures Tajacantes.
Nous continuâmes notre route, en nous dirigeant au N. un peu O. , à travers une plage toujours aride, entrecoupée de petites dunes qui s’étendent de l’E.. à. rO. Quoique le vent d’E. nous eût quittés dans ce jour, la chaleur fut très -forte, â cause div calme qui régnait. La soif nous dévorait : dans le cours de la journée, on ne nous donna à Loire qu’une fois. Je .tirais quelque soulagement du soin que je prenais dé me mettre, à f exemple des Maures, une bande de toile de coton sur les yeux et une autre sur la Louche , poifr me garantir de i’air qui desséchait mes poumons. .
Dans le courant de la journée , nous avions passé par quelques endroits cou verts de gravier gris et rouge. Vers cinq heures et demie, nous fîmes halle sur un
sable très-iini ; aussilot on nous donna h boire une grande calebasse* d’ eau , mêlée de dokhnou. Nous n avions rien mangé de la journée, et cependant nous ne sentions aucun besoin de prendre de la nourriture: c’est. que le dokhnou est une substance très nourrissante, et que la soi!' ardente dont nous étions dévorés nous ôtait l’appétit. On envoya un Maure garder les cliameaux , qui s’écartaient pour chercher çà et là quelques hrins d’herhe.
Vers dix heures du soir, on lit cuire du riz que nous manqcâmes avec du heurre fondu; il im? causa une grande soif. Je priai que l’on me donnât un peu d’eau; mais le vieil Aly , mon guide, qui était resté en arrière, sans doute pour hoire sans témoins, arrivait au moment où f on 5e disposait à me servir, et s’y opposa • avec autorité. Ceci n’était que le prélhcTe des vexations que je devais attendre de sa part.
Le 2 0 mai, à cinq heures du matin, nous fîmes route au N., le pays étant toujours le même que celui que nous avions parcouru la veille.^ Vers dix heures, nous fîmes halte dans un endroit entièrement découvert. La chaleur commençant à être très -forte , on s’empressa de tendre le varois (couverture en peau de rnouton tannée qui sert de tente ) , où nous nous réunîmes pour passer le reste de la journée. On nous donna à chacun une calebasse d’eau, contenant près de trois houtcilles, que nous avalâmes d’un seul trait:
A TEMBOCTQU.
cetlo eau tiède nous remplissait l’estomac sans nous désaltérer*, j’aurais bien mieux aimé en aVôir moins à-la-fois et plus souvent-, mais les Maures qui présidaient aux distributions, ne voulurent entendre à aucun nouvel arranqement , et s’en tinrent à leur vieille liabitude.
Les pauvres esclaves nègres , accoutumés à un pays fertile, trouvaient ce genre de vie bien pénible; cependant ils n’étaient pas plus maltraités que les autres; il n’y avait de préférence pour personne.
Tl n’était pas encore midi , et nous devions rester jusqu’à cinq beures du soir sans rien prendre. I^a cbaleur était excessive ; le vent d’E. , comme tous les jours , soulevait beaucoup de sable ; nous souffrions horriblement. Au moment où je ne songeais qu’à mes maux présens , le vieux Aly vinfroe dire que les outres que m’avaif données Sidi-Abdallabi de Temboctou n’étaient pas assez grandes, et que notre provision d’eau pourrait bien ne pas aller loin, si nous ne la ménagions. I^e coc[uin n’avait pas tort; car tandis qu’à moi seul j’avais trois outres, lui et ses compagnons n’en avaient que deux chacun , encore très-petites ; il fallait pourtant trouver le moyen de donner à boire pendant huit jours à neuf personnes. J’avais bien Je droit de m’opposer à ce que fon disposât des micyines; mais qu’y aurais -je gagné ? On aurait bu mon eau, et fon m’aurait dit que le vent d’E. f avait tarie. Je ré-
pondis donc à Aly que je le remerciais de son avis , el que je m’y conformerais. Pendant cette conversation, suivie pour moi de pénibles réflexions , le vent d’E. augmenta; ce n’était pas le moment de parler d’affaires; nous nous couchâmes pour dormir, nous proposant de marcher toute la nuit.* J’ eus continuellement les’yeux ouverts; j’étais aux aguets. Le vent d’E. ne cessa qu’au coucher du soleil ; alors il tourna à rO.; mais en perdant de sa force, il ne nous incommoda pas moins, car il faisciit toujours voler une grande quantité de sable.
Vers cinq heures, on nous donna une calebasse de dôkhnou; puis nous reposâmes jusqu’à neuf heures du soir, que nous nous mîmes en route. Nous marchâmes toute la nuit, pendant laquelle il fit un calme étouffant, car le vent d’O. avait cessé de souffler. Le pays que nous parcourûmes était très-uni*et entièrement aride. Le mouvement lent et uniforme du chameau me porta au sommeil; je m’appuyai la tête sur mon sac, et je dormis un peu.
Le 2 1 , à dix heures du matin, nous fîmes halte*. Le vent brûlant d’E. , qui commençait à souffler, rendait la chaleur insupportable, et une poussière embrasée nous enti'ait dans les yeux , malgré les précautions qqe nous avions prises pour nous en garantir. On campa sous des tentes; on nous distribua de l’eau liède, qui cependant fui trouvée délicieuse, quoiqu’elle
A TEMBOCTÜU.
ii’étanc'hâl qae raibleniei;! notre soif .; ensuite nous nous étendîmes sur le sable pour nous reposer un peu. Malgré toutes les précautions que j’avais prises, la chaleur fut si* forte, ma soif si ardente, qu’il me fut impossible de dormir; ma bouche était en feu, et ma langue collée à mon palais.
J’étais comme expirant sur' le sable , en attendant avec la plus grande impatience le moment où f on devait nous donner à boire : je ne songeais qu’à beau, aux rivières, aux lleuves, aux ruisseaux; je n’avais pas d’autre pensée pendant la fièvre ardente qui me dévorait; dans mon impati^nice, jé maudissais mes compagnons, le pays, les chaaneaux, que sais-je ! le soleil même, qui ne regagnait pas assez vite les bornes de r horizon.
L’endroit ori nous étions campés était d’une aridité affreuse ; pas un seul petit brin d’herbe ne re- J)osait f œil ; la nature offrait l’aspect le plus effrayant.
Les chameaux dispersés dans la plaine, cette solitude profonde , le silence du désert, produisaient une impression pénible ; difficile à exprimer; ces pauvres animaux, exténués de fatigue, étaient eouebés près des tentes, la tête entre les jambes, attendant tranquillement le signal du départ; enfin il fut donné. A quatre heures et demie, Sidi-Aly , qui s’était chargé de préparer notre ration , jeta quelques poignées de dok|mou dans une grande cale]3asse , versa de f eau dessus ,
et mêla le tout avec ses njains , eu y plongeant les bras .jusqu’aux coudes ; spectacle repoussant pour tout autre que des aflamés, car 1 eau était si precieuse que le vieux Aly n avait pas lave ses mains depuis plusieurs jours. Quoique ce breuvage fût tiède et fort sale, nous le bûmes à longs traits et avec délices.
Après s’être désaltérés, les Maures visitèrent leur bagaqe, pour voir si les courroies n’étaient pas cassées. Malgré cette surveillance exercée à chaque halte, les chameaux sont souvent blessés par leur charge., et se guérissent difficilement : les Maures traitent ces plaies par le feu ; souvent ii^ scarifient les alentours et les tumeurs, pour faire çcoulerle sang et le pus ; ils coupent les chairs mortes , et couvrent le reste de sel pour empêcher la gangrène.*
Lorsque un chameau est malade ou près de mourir de faim, on lui donne un peu d’eau : les Maures se servent pour cela d’un entonnoir en bois qu’ils luf mettent dans les marines ; cette manière de le faire boire est la meilleure, parce qu’ autrement cet animal, quoique naturellement docile, remue la tête de tous côtés, et répand f eau qu’on veut lui faire avaler. Ceci ne se pratique qu’à la dernière extrémité.
Quelquefois c’était en sortant de soigner les plaies de ses chameaux, que Sidi-Aly venait nous préparer notre breuvage , sans même se nettoyer les mains ; ou si par hasard il les lavait, il faisait boire feau dont
A TEMBOCTOU.
iJ s’clait servi à un pauvre esclave qui lui apjKirteiiait. On ne peut pas s’imaginer l’iiorreur et le dégoût que me causait le mépris de cet homme pour ses semblables.
A cinq heures du soir, nous fîmes route au N. Vers dix heures, nous aious arrêtâmes pour faire la prière; après ce pieux devoir, on nous donna une ration d’eau bien insuPisaYite pour étanche^notre soif ; •car, plus nous avancions dans le désert, plus la chaleur était extrême. Dans la nuit j’éprouvai un besoin dévorant de boire; mais je ne pus obtenir d’eau. Je me ployai sur mon chameau , dont le mouvement m’excitait au sommeil, mais je ne pus dormir.
Le 2 2 mai, à neuf heures du matin, la caravane , épuisée par la soif, fit halte. Le vent d’E. était plus chaud ; malheureusement notre eau diminuait sensiblement , le vent nous en consumait beaucoup en séchant nos outres ; une grande partie de cette eau filtrait par les pores.
Couché sur le sable, je m’occupais .des moyens de remédiera notre horrible situation; je proposai à Sidi-Aly d’acheter deux ou trois outres de plus , s’il était possible d’en trouver; à cet effet , je lui remis quelques marchandises que m’avaient données des Maures de Temboctou. Il me répondit que personne ne voudrait en vendre à aucun prix : je le croyais aussi ; mais je souflrais trop pour ne pas insister. Aly me
proposa alors d’envoyer un lioninie de la caravane aux puits les plus voisins , en me disant que c’était le meilleur moyen d’avoir de l’eau pour faire un sanglé 'qui réparerait nos forces épuisées. Cette j^roposition me
parut raisonnable ; j’y adhérai avec plaisir : mais Sidi-
Aly , miisuJman peu scriq)ul(iux , ne se donna même pas la peine de chercher quelqu’un ; il garda pour lui ce que ^ lui avais donné poyr payer un homme , et envoya son fds aux puits. 11 en eût fait autant, sans que j’eusse payé; car je reconnus depuis que c’était un usage , puisque de. toutes les parties de la caravane , je vis parth des Maures que i’on envoyait dans le même but. • •
Ma soif était si dévorante, que je me décidai, pour f apaiser , à entrer dans les tentes de nos voisin^ , pour voir si je ne pourrais pas obtenir de leur pitié quelques gouttes d’eau. Mon chapelet à la main , j’allais de tente en tente, en demander pour Vanioar de Dieu I Je trouvais peu d’ aines charitables ; il est vrai
que ce n’était pas un moment favorable pour en rencontrer, car nctus souffrions tous également. Ma course inutile, et f impatience que j’éprouvais, accrurent mes souffrances ; et de retour dans notre tente, je tombai par terre, sans aucune force.
Les Maures, qui sont les plus insupportables mendians du monde, n’aiment pas qu’on leur demande. Sidi-Aly me disait souvent qu’il ne fallait p^fs de-
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mander h ])oirc aux autres-; que cela était inconvenant: je m’apercevais aussi quelquefois qu’il se vantait à ses amis des attentions qu’il avait pour moi ; il souffrait, disait-il, des privations que j’éprouvais. Menteur hypocrite , il ne m’en soignait pas davantage pour cela ! Beaucoup de Maures croyaient que c’était par pure charité qu’il m’avait pris avec lui, et, loin de les détromper, il les entretenait dans cette erreur; mais enfin, quand ils m’adressèrent des* question^ à ce sujet, je les désabusai, et alors ils m’assuraillit que je payais mon guide beaucoup trop cher. Je le savais bien ; mais qu’y faire? me résigner.
Vers cinq heures du soir, après nous être désaltérés, nous continuâmes à nous diriger au N. : nous parcourûmes un pays Jiérissé de rochers de quartz gris jaspé de blanc. A minuit , nous gravîmes quelques dunes de sable.
Le 2 3 mai , à dix heures du matin , nous nous arrêtâmes sur un terrain sablonneux, mais un peu plus solide que celui de la veille, parsemé de roches de quartz et de granit rose et noir;
Notre position n’avait pas changé ; le vent Tl’E. souillait pourtant avec violence : mais, loin de nous procurer quelques soulagemens, nous avions à craindi’c qu’il nous engloutît sous les monceaux de sable qu’il soulevait , et, ce qui était plus effrayant encore, nous
voyions notre oaii tliminncr par rdicl de la sécheresse qu’il répandait par- tout.
Nul ne paraissait plus soutTrir de la soif et de la chaleur que de pauvres petits esclaves qui demandaient à boire en pleurant. Épuisés par tant de souffrance et par leurs cris , ces malheureux tombaient à terre sans pouvoir se relever : mais en route , les Maures ne les y laissaient *pas, long-temps; ces barbares insçnsibles à des maux si dilliciles à supporter dans 1?P tendre jeunesse, les prenaient rudement par la main, puis les traînaient avec violence, ne cessant de les battre , jusqu’à ce qu’ils eussent rejoint à la course leurs chameaux qui étaient déjà bien loin.
Au reste , personne n’était privilégié ; . ceux des Maures dont c’était le tour de conduire à pied les chameaux, et qui, pour se «distraire et exciter ces animaux, niarchaient en fredonnant des airs, n’étaient pas mieux «traités que ceux qui étaient sur des montures , et ne buvaient que quand on distribuait de beau à toute la caravane. Cependant je crus remarquer que Sidi-Aly p'ortait Sous sa tunique une petite outre dans le genre de nos gourdes de chasse , et que le vieux sournois , sans conscience et sans pitié pour ses frères, en usait souvent en secret.
Ce qui nous incommoda le plus pendant cette horrible journée, ce furent des trombes de sable qui,
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clans leur course , menaçaient à chacjue instant de n^iis ensevelir. Une de ces trombes sur- tout, plus considérable c[Lie les autres, traversa notre camp, culbuta toutes les tentes, et, nous faisant tournoyer comme des brins de paille, nous renversa pêle-mêle les.uns sur les autres : nous ne savions phis où nous étions ; on ne distinguait rien à un pied de distance ; le sable , comme un brouillard épais, nous enveloppait dans de noires ténèbres ; le ciel et la terre semblaient confondus et ne faire c{u’un tout.
Durant ce bouleversement de la natiu'e , la consternation était générale; on n’entendait de tous côtés c{ue des lamentations; le plus grand nombre se recommandaient à Dieu , Qn criant de toutes leurs forces : « Il n’y a cju’un seul dieu, etiviahomet est son prophète ! » Au milieu de ces cris , de ces prières et des mugigseinens du vent, on distinguait par intervalles les c|é rais se me ns sourds et plaintifs des chameaux, aussi effrayés et bien plus à plaindre c[ue leurs maîtres, puisc^ue depuis cjuatre jours ils n^ avaient rien mangé. Tout le temps cjue dura cette afFreuse tempête, nous restâmes étendus sur de sol, stras mouvement, mourant de soif, brûlés par le sable et battus par le vent. Du moins, nous n’eûmes pas à souffrir de fardeur du soleil; son disque, prescjue caclïé sous un voile épais de sable, paraissait terne et sans rayons. Cornrne nous n’osions toucher à notre eau, de peur
que les puits ue fussent à sec, je ne sais ce que nous serions devenus, si, vers trois heures, le vent néti^^t pas tombé. Dès que le calme fut rétabli, nous nous disposâmes à partir. On prépara le dokhnou, et fon nous distribua à boire. Il est facile de s’imaginer combien ce moment étîiit attendu avec impatience : pour savourer le plaisir que me promettait ma portion d’eau, je mis la tête dans la calebasse, afin de boire à longs traits ; je ne prerfais même pas le temps de respirer. Lorsque j’eus bu, j’éprouVai pendant un instant un malaise général, bientôt remplacé par une nouvelle altération. .
Vers quatr.e' heures et dèmie du soir, nous nous disposâmes à quitter fendroit où nous venions d’éprouver une si eÆoy able bourrasque*, nous fîmes route en nous dirigeant au N. La marche des chameaux était lente et gênée :• ces pauvres animaux étaient exténués ; ils avaient f air morne et abattu. L’aspect de cette nombreuse caravane manquant d’eaü et condamnée à nïôurir de. soif, dispersée sur cette plage aride, avait quelque chose de sinistre. Les chameaux, agitant lentement le cou ou ruminant, s’acheminaient vers le nord , sans qu’on eût la peine de leur montrer le chemin. Nous marchions sur un sol sablonneux et couvert de roches élevées de cinq pieds au-dessus du sol.
Plongé dans mes réflexions, je pensais â la sagesse
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(^e la divinité, quia su tout prévoir: le chameau, me disais-je, n’cst-il pas un des plus Beaux chefs-d’œuvre de la nature-, sans le secours de cet animal étonnant, qui rpste huit jours sans manqer et même sans boire , comment connaîtrait -on ces déserts ? Nul mortel oserait-il y pénétrer sans lui? s’il s’en trouvait un assez téméraire pour l’entreprendre, une mort certaine serait le prix de sa témérité. Ces réflexions ne sont pas neuves; mais elles étaient naturelles dans la position où je me trouvais ; j’ai cru devoir rendre compte do mes pensées , comme de mes sensations et de mes soufli’ances.
Le 24 mai, à neuf heures du matin, nous fîmes halte dans un lieu aussi aride que ceux des jours précédens. La nuit avait été calme , et d’une chaleur étouffante; la fatigue que nous éprouvions fut augmentée par la quantité de sable qui tomba tout le temps de notre marche. Nous attendîmes encore toute la journée avec une impatience mêlée de crainte : les Maures, voyant notre abattement et nos souflrances , tâchaient de nous encourager par l’espoir de la prochaine,arrivée des hommes allés à la recherche de feau; mais, vaine attente ! personne ne revint. Le désespoir était général : pour soutenir notre courage , on nous donna une très-petite portion d’eau; on nous, dit que le retard de nos gens n’était pas occasionné par le manque d’eau, lirais par la petite quantité qu’on en trouvait,
et qu’il fallait plus de tenq)s pour remplir les outrer; qu’enfin, s’ils avaient trouvé le puits à sec, ils seraient de retour. Mais, hélas! on se trompait, comme on le verra plus bas. Pour ne pas perdre de temps dans une attente incertaine, vers* quatre heures du soir, on fit route toujours au N. sur un sol plus uni que celui de la veille, mais également couvert de quartz : nous marchâmes toute la nuit, observant le plus grand silence; cependant personne ne dormait, nous étions tous trop altérés. Les Maures conducteurs des chameaux paraissaient muets, et se relevaient plus souvent que de coutume.
Le 25, vers neuf heures du matin, rrous fîmes halte dans une plaine de sable dur, où croissait un peu d’herbe , qui fut bientôt dévorée par les chameaux. Cette plaine était entrecoupée de dunes de gros sable rouge plein de gravier. 11 ne nous restait plus qu’une outre et demie d’eau pour onze bouches , car nous avions avec nous quelques personnes de plus ; on devenait toujours de plus en plus économe; nous souf- • •
frions au-delà de toute expression. Après avoir bu quelques gouttes , nous nous couchâmes en attendant ceux qui étaient allés à la provision. Vers dix heures du matin , ces malheureux arrivèrent à moitié morts de soif : aussitôt .qu’ils se furent désaltérés autant que notre provision le permettait , ils nous racontèrent qu’ils avaient d’abord eu beaucoup de peine à trouver
A TEMBÜCTOU.
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lo puits ; mais qu après l’avoir découvert , ils avaient été cruellement stupéfiés en le trouvant à sec , et que, pressés par une soif ardente , ils s’étaient décidés à tuer un chameau , pour se partager l’eaa eontenue dans l’estomac: faible ressource ! car indépendamment de ce que cette eau était corrompue , ils n’en trouvèrent qu’une petite quantité. Le sang de f animal aurait pu leur être d’un grand secours ; mais ils n’auraient pas voulu le boire, de crainte d’enfreindre les défenses du Coran.
Vers quatr^ heures du soir, après avoir bu le reste de notre eau, la caravane plus altérée que jamais se mit en route , en se dirigeant lentement au N. , dans l’espoir de trouver, le matin du 2 6 , les puits de Télig. Vers neuf heures du soir, on fit la prière comme à fordinaire : un Maure qui nous accompagnait nous donna à chacun un peu de son eau , que nous reçûmes avec reconnaissance ; elle nous fit beaucoup de bien. La nuit , comme les précédentes , fut trèschaude. Vers dix heures, nous fîmes environ trois milles à fE. en côtoyant de hautes dunes de sable mouvant.
Le 26, à cinq heures du matin, nous passâmes parmi de gros blocs de terre blanche qui , dans l’éloignement , ressemblaient à des maisons en ruine ; on trouve dans cet endroit du sable gris très-fm. Les chameaux, quoique chargés , se couchèrent pour se
rouler, ce qui occasionna J3eaucoiip de poussière; les Maures eurent inliniment de peine à les en empêcher. Je remarquai aussi, en cet endroit, du gravier de la même couleur : un peu plus loin, je trouvai des veines de terre blanche de la même nature que ces blocs. A environ trois milles à l’O. , on voit des dunes de sable couvertes de roches de granit couleur lie de vin ; il est très-cassant, et paraît être par couches de trois ou quatre pieds d’épaisseur.
Toute la matinée nous marchâmes dans une qrande plaine entourée de ces dunes : le sol ^tait très-dur, couvert de roches de granit rouge et noir, eji tranches feuilletées comme des ardoises. Vers huit heures du matin, après avoir gravi sur une qrande côte, nous descendîmes dans une espèce de bas -fond (ôrmé par des montagnes de granit rose ; la chaîne s’étend dans la direction de fE. à f O. : le point où nous étions , qui m’a paru être le plus élevé , avait trois à quatre cents pieds de haut. C’est dans ce bas -fond, dont le sol est composé de gros sable jaune , que sont situés les puits de Télig. Nous trouvâmes comblés par les sables ces puits tant désirés ; les Maures se mirent aussitôt à les déblayer, et fou fit boire enfin les pauvres chameaux, qui, sentant le voisinage de beau, étaient indomptables : quand on les chassait à coups de corde , ils couraient dans la campagne, et revenaient en ruminant s’accrou])ir autour des puits , en posant leur
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tête sur le sable frais qu’oii en retirait. La j)renHère eau fut très-noire et bourbeuse; et malgré la quantité de sable qu’elle contenait encore, les chameaux se la disputaient avec acharnement. Ces puits, dont feau est très-abondante, mais saumâtre, n’ont pas plus de trois à quatre pieds de profondeur.
Lorsque l’eau fut potable , j’allai mettre ma tête entre celles des chameaux, pour me désaltérer avec eux : un Maure me donna à boire dans son seau de cuir, car on n’avait pas pris le temps de déballer les calebasses dags lesquelles on buvait ordinairement.
A fE. des puits , où le sol est le moins élevé , on voit les ruines de quelques maisons construites en briques de terre blanche; elles sont presque couvertes par le sable qu’y porte le vent : plus loin , dans cette direction , on découvre beaucoup de terre blanche veinée , comme celle dont les maisons sont construites ; elle ressemble à de la chaux.
Tout le jour fut employé à faire boire les chameaux, qui ne pouvaient se désaltérer; ils se disputaient dans fange jusqu’à la dernière goutte. Je fus obligé de rester toujours au soleil; car les Maures, occupés de leurs chameaux, ne pensaient pas à dresser les tentes. Le vent de fE. , qui soufflait avec violence, rendit cette journée très- pénible, sur-tout à cause des tourbillons de poussière dont il nous enveloppait. L’eau étant commune , on fit cuire un peu de riz , que
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nous mangeâmes avec du ])eiirre, c’était Je premier repas que nous faisions depuis le 1 9 au soir.
Le ‘irj mai, plusieurs personnes allèrent à Tondeyni, qui se trouve, selon les gens de la caravane, à moins d’une demi-journée tà l’O. des puits de Télig. C’est de cette petite ville que l’on tire tous les sels qui s’importent de Temboctou à Jenné, et de cette ville dans tout le Soudan. Le.<f mines de sel, m’a-t-011 dit , y sont à trois pieds et demi ou quatre pieds de profondeur au-dessous du sol, et par couches trèsépaisses : on le tire par blocs; puis on le scie en planches, dans les dimensions que j’ai fait connaître plus haut. Ces mines font la richesse du pays : elles sont exploitées par des esclaves nègres surveillés par des Maures, et qui n’ont, pour se nourrir, que du riz et du mil apportés de Temboctou, cuk avec de la viande de chameau, séchée au soleil. L’eau qu’ils boivent fdtre au-dessous des mines de sel; elle est extrêmement saumâtre : pour la rendre potable, ils y mettent du dokhnou avec du miel; ils corrigent aussi cette détestable boisson en y mêlant une espèce de fromage réduit en poudre dont j’ai déjà parlé , et qui n’est autre chose que du lait caillé séché aussi au soleil.
Le 27 , vers trois heures du soir, après avoir rempli nos outres d’eau, nous levâmes le camp, et nous fîmes route au N. O., espérant trouver de l’herbe pour les
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pauvres chameaux, qui sentaient davantage le besoin de manger, depuis qu’ils avaient bu. Vers cinq heures du soir, nous fîmes balte sur une veine de ^able mouvant, de couleur grise : nous y trouvâmes quelques pieds d’herbe très-éloignés les uns des autres ; quoique cette herbe fût très - dure , ces animaux la broutèrent avec avidité; ils n’avaient presque rien mangé depuis sept jours.
Un peu avant notre départ des puits de Télig, on avait été obligé d’en tuer deux qui ne pouvaient plus marcher et étaient près de périr de fatigue : on distribua cette viande à tous ceux qui en voulurent ; elle servit pour notre souper. On en fit bouillir quelques morceaux , et dans le bouillon on fit cuire un peu de riz , qui conserva le mauvais goût du chameau et me parut détestable. Les Maures dévorèrent cette viande avec avidité, et me dirent quelle était trèsbonne : quant à moi, je ne fus pas du tout de leur avis, car je la trouvais très-dure, et le peu que j’en mangeai m’incommoda toute la nuit; peut-être aussi ce dérangement était-il causé par feau saumâtre que j’avais bue. Cependant ce fut une des meilleures nuits que j’eusse passées depuis que j’étais dans le désert; je m’étais couché auprès d’un pied d’herbe; la chaleur me parut un peu moins accablante que les jours précédens, ce que j’attribuai au voisinage des puits.
Le sol était couvert de quartz gris, jaspé d’un blanc
sale, parmi lequel se trouve du petit gravier de plusieurs espèces.
La 28 , au lever du soleil, nous limes route paisiblement au N. O. , parmi les roches de quartz ; il croissait 'çà et là sur les veines de sable des végétaux herbacés presque secs que les chameaux broutaient en marchant. Vers dix heures du matin, nous parcourûmes un sol couvert de petit gravier noir et de quelques dunes de sable qui se prolongent dans la direction de TE. à l’O. ; ce sable est jaune et plus dur que celui de la veille; dans quelques endroits, il y a du gravier gris et plusieurs roches de granit noir et gris. A dix heures et demie, nous fîmes halte pour faire reposer les chameaux, tous très-fatigués : heureusement ils trouvèrent quelques plantes épineuses^ qu’ils s’amusèrent à manger. Ces plantes ont les feuilles très-courtes et flexibles; le piquant est assez court, mais très-dur : par une sage prévoyance de la nature , cette plante , seule ressource des animaux dans le désert , a la propriété de se conserver verte toute fannée , malgré les vents hrûlans de fE. qui se font sentir si souvent ; les chameaux , quoique peu délicats , ne mangeraient pas la feuille desséchée. Cette plante est vivace; elle pousse de longues racines à fleur de terre, et ne s’élève pas à plus de dix-huit pouces au-dessus
(1) Sans (louic \'he(lys(uiu)i (iIIkkh.
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du sol ; elle croît dans les endroits sablonneux ; je l’ai toujours vue plus abondante sur la partie occidentale des dunes de sable , qu’à d’autres expositions. Les racines sont grosses et remplacent le bois à brûler; les Maures s’en servent pour faire leur cuisine : au coucher du soleil , les esclaves allèrent en ramasser pour faire cuire up peu de riz à beau et au sel , auquel on ajouta, pour le rendre meilleur, un peu de beurre fondu ; ce fut notre frugal souper. On m’en donna une portion à part , dans une petite calebasse ; car les Maures ne voulaient plus manger avec moi, depuis qu’ils s’étaient aperçus que j’avais eu le scorbut; ils avaient horreur de ma personne.
Ensuite, malgré le soin que j’avais mis à étudier leurs manières et leurs habitudes , ils remarquaient que je ne pouvais parvenir à faire comme eux sauter le riz dans la main , en faire une petite boulette , et le jeter dans ma bouche ; et lorsqu’ils avaient intention de m’offenser , ils répétaient que je mangeais comme un chrétien.
Sidi-Aly , mon guide, était un petit homme de ([uatre pieds environ, la ligure ridée, les yeux noirs et médians, ayant une petite harbe grise , le menton un peu alongé , et une grande boucbe qui le rendait encore plus difforme : cet boni me mangeait seul pour se donner l’air d’un personnage distingué. Mettant ses petites mains sales (dont la peau gercée ressemblait
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à celle d’iiii caïman), clans une outre en cuir, pour y prendre du beurre et Je mettre dans notre riz , il tournait et retournait tout aussi proprement notre manger. Malgré les belles promesses d’amitié cjuil m’avait laites, je tardai peu à m’a23ercevoir juscju’à cjuel point elles étaient sincères. 11 me refusait le nécessaire et principalement de l’eau, quoicju’il eût été grassement payé à f avance: les esclaves étaient plus favorisés; on ne les empêchait pas cfen prendre c|uand ils en desiraient, car, grâce aux puits de Tébg, elle n’était plus aussi rare. Heureusement la chaleur ne me paraissait plus aussi forte ni ma soif aussi pressante , soit à cause du voisinage des puits, soit parce que nous avancions dans le N. : enlin, cjuelle c|u’en fût la raison, je jouissais de (|uelcpe allégement à mes maux ; mais il m’en était réservé cfime autre nature.
Les Maures de la compagnie d’Aly , voyant celui-ci me mancjuer d’égards, ne gardèrent plus de retenue envers moi; ils me donnaient des sobriquets ridicules, tels cjue celui de Gageha, nom du chameau que je montais : j’étais sans cesse en butte à leurs railleries méprisantes : encouragés par mon silence et ma résignation , iis excitaient les esclaves à les imiter ; ceux-ci prenaient plaisir à me tourmenter; ils ne parlaient que de moi ; la forme de mon visage était un sujet continuel de dérision ; ils poussaient la méchanceté jusqu’à me jeter des pierres aussitôt que je leur tour-
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nais le dos. 11 est vrai que leurs maîtres autorisaient ces mauvais traitemens ; souvent même ils leur donnaient des branches cliarqées d’épines pour me les mettre dans les yeux ; d’autre fois , ils prenaient un petit morceau de bois , et leur conseillaient de me le passer au nez comme ils font aux chameaux. Ces esclaves , que la gaieté des Maures rendait plus familiers, venaient autour de moi riant aux éclats, sautant, dansant, et me montrant tour-à-tour la branche piquante et le morceau de bois qu’ils avaient ordre de me mettre jusque sous le nez. C’est ainsi que, depuis Télig jusqu’au Tafdet , je fus sans cesse en butte à une foule de vexations. Des Maures me disaient souvent avec mépris : « Tu vois bien cet esclave ; eb bien ! je le « préfère à toi; juge combien je t’estime. » Cette insolente dérision était accompagnée de rires immodérés. Quand je mangeais, ces rustres s’approchaient de moi en affectant d’ouvrir une grande bouche; puis, faisant des grimaces hideuses , ils mettaient leurs doigts dans la bouche pour me contrefaire, et s’écriaient en finissant ; « Il ressemble à un chrétien ! »
Je dévorais mes ennuis, en frémissant à fidée que si de pareils hommes découvraient mes véritables sentimens, iis me feraient souffrir le martyre; je pensais alors aux tortures qu’avait dû éprouver le pauvre major Laing, avec des êtres plus féroces encore. Combien j’aspirais au momen t où j’arriverais au Tafdet pour
être débarrassé d’une si fâcheuse société. Je ne possédais réellement plus que ma couverture et un coussabe neuf que je tenais de la générosité de mon hôte de Temboctou; j’avais encore un cadenas qui sei’vait à fermer le sac où je mettais mes notes : il ne se passait pas de jour que ces objets n’éveillassent la convoitise de mes avides compagnons de voyage; quand je demandais de feau, ils me disaient : « Donne-nous ton coLissabe et ton cadenas , et tu auras à boire. » Ils me laissaient languir de besoin pour m’obliger à leur abandonner ce qu’ils desiraient; mais j’eus le courage de leur résister, et ils n’obtinrent rien.
Les puits étant plus rapprochés, on en rencontrait fréquemment , ce qui décida à marcher une partie du jour. En chemin, lorsque la chaleur était trop forte, on donnait à boire à ceux de nos gens qui en avaient besoin; dans ces momens, ils me montraient du doigt et se disaient les uns aux autres : « Ne lui en donnons pas qu’il ne nous ait promis quelque chose. » Je dédaignais de m’abaisser à la prière ; je supportais la faim et la soif, plutôt cfue de leur rien demander, et je tournais la tête sans faire semblant de les entendre : cependant la soif m’obligeait parfois à avoir recours à Sidi-Aly, qui me faisait donner de feau en murmurant; quand je buvais, il imitait le fredonnement qu’on fait pour engager les chameaux à boire. J1 n’osait pas tout-à-fait Jiie refuser, car il
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an
craignait pour sa réputation; les autres Maures de la caravane qui n’étaient pas ses associés eussent été indignés de sa conduite: aussi se donnait-il devant eux l’air d’avoir pour moi une préférence marquée, de plaindre même les souffrances que j’endurais dans le désert. Cependant il ne put tromper tout le monde; car malgré l’abondance d’eau que nous avions depuis Télig, je fus souvent obligé pour boire d’avoir recours aux autres Maures de la caravane. Je sortais plusieurs fois aussi de notre tente pour fuir les grossièretés de mes persécuteurs, et j’allais sous celles de nos voisins, où je trouvais le repos : j’étais pour ceuxci un sujet de distraction; ils se rassemblaient autour de moi pour m’interroger sur mon évasion de chez les chrétiens , sur leurs mœiu’s , leurs habitudes ; ils me demandaient si j’avais été maltraité par mon maître blanc. J’eus toujours soin de les détourner de cette idée qu’ils ont tous, que les musulmans sont malheureux parmi nous ; cette pensée leur vient de leur système d’intolérance.
Tous me montraient leurs fusils , pour apprendre où ils avaient été fabriqués; et lorsque je leur disais qu’ils venaient de France, je remarquais qu’ils y attachaient plus de prix : aussi , quand je voulais gagner les bonnes grâces de quelque Maure, je lui disais, [)Our le flatter, cfue son fusil était de fabrique française; pour reconnaître le plaisir (pi’il en éprouvait,..
il* me faisait partaqer son breuvage , clans lecfuel il mettait du dokhnoii.
Le 29 , à six heures du matin, nous nous mîmes en route , en nous dirigeant au N. Le sol que nous parcourûmes était tout couvert de cjuartz.
Vers neuf heures du uiatin , nous fîmes halte dans un endroit où nous trouvâmes parmi les roches c|uelques traces de végétation. Un des Maures prit de beau dans un sac de cuir , et alla garder les chameaux ; les autres s’occupèrent à visiter leur or et à le peser: ils ont coutume, comme je l’ai déjà dit, de le cacher soigneusement dans des morceaux de chilfon , sur lescjuels ils mettent une note indic[uant la quantité et le nom de la personne à qui il appartient ; car cet or est souvent le produit des marchandises cjui leur ont été confiées par des négocians , en partant du Tafilet.
Le chameau qui me portait n’avait d’autre charge que des plumes d’autruche. Pour moins le fatiguer, on ne me permettait pas de monter dessus pendant cju’il était couché ; un Maure était chargé par Sidi-Aly de m’aider à me placer sur son dos : cette opération était toujours très-désagréable et fatigante pour moi ; car, pour les motifs que j’ai dit plus haut , ce Maure y mettait beaucoup de mauvaise volonté , et cherchait par méchanceté à faire naître quelque incident qui donnât à ses camarades une occasion de plus de rire à mes dépens.
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A la nuit tombante , on lit cuire du riz pour notre souper. Nous n’avions rien pris qu’un peu de dokhnou avec de l’eau , pour nous ralraîcliir : comme les racines de plante étaient rares, on fit ramasser par les esclaves de la fiente de chameau pour faire du feu ; car si le vent elFacc la trace de leurs pas , on reconnaît toujours celle de leur passage à une assez grande quantité de leurs excrémens.
A dix heures du soir, nous levâmes le camp, et nous fîmes route vers le N. O, Le sol, conservant la même imiforinité , était couvert de quartz à fleur de terre. La nuit fut calme et d’une chaleur étouffante.
Le 00 mai, à onze heures du matin, nous fîmes halte; nous trouvâmes quelques herbes qui servirent de nourriture aux chameaux pendant le jour et une partie de la nuit.
Le 3i, à deux heures du matin, nous nous mîmes en route dans la même direction. Le soi est sablonneux, couvert de dunes de sable jaune mouvant.
En traversant le désert, j’apercevais dans l’éloignement de grandes étendues de terrain qui me semblaient être des lacs et des rivières au milieu desquels s’élevaient comme des îles de sable , et qui se montraient à f horizon de cette plaine désolée, comme un lieu propre à me désaltérer : cette vue rompait pour quelques momens la monotonie de ces vastes solitudes ; mais en approchant , j’étais cruellement
détrompé; l’eau avait disparu , et je ue trouvais cpie du sable mouvant au lieu même où un instant auparavant il me semblait pouvoir étaneher ma soif. Cette illusion ne servait qu’à rendre ma position plus affreuse, lorsque, tourmenté par le besoin de boire, je voyais fuir devant moi cette mer comme par encbantement. 'Il faut avoir vu par soi-même des miraqcs pour se faire une juste idée de leur elïet.
Vers midi, nous fîmês balte; la chaleur très-forte était encore augmentée par un vent brûlant qui soufflait de l’E. Ma soif était pressante; mais je ne pus me désaltérer; on me dit, pour calmer mon imj)atience , que nous allions arriver aux puits. Eflectivemcnt les puits de Craniès sont situés dans cette partie du désert : 011 espérait y trouver de feau; mais, bêlas! ils étaient à sec. Leur emplacement est près d’une chaîne de dunes qui s’étend du N. N. O. au S. Il y a de distance en distance des toufies cfberbe ; c’est la seule marque de végétation qu’on y trouve.
On dressa les tentes, où nous entrâmes pour nous mettre à fabri d’un vent brûlant ; on nous distribua fort peu d’eau, vu fimpossibiiité de s’en procurer. Le sol était composé de sable dur, mêlé de beaucoup de gravier; le vent d’E. souilla si fort, cjue toutes les tentes furent renversées. Vers le coucher du soleil, nous eûmes une alerte ; les chameliers , éloignés de notre camp, aperçurent des Maures qu’ils prirent pour des
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voleurs ; ils vinrent à nous en criant , aux armes ! Aussitôt tout le camp fut sur pied ; chacun prit ses armes , et tous coururent au-devant de rennemi prétendu. Je vis plusieurs de nos gens qui tremblaient, ce qui me fit présumer que le danger était grand. Il ne resta dans le camp que trois ou quatre vieux marabouts, les esclaves et moi; ils se mirent aussitôt en prières : fun d’eux m’appela , et me donna un peu d’eau et un morceau de viande de chameau bouillie , sans doute pour se rendre le ciel favorable. Quant à moi, je n’étais pas plus tranquille que les Maures ; je pensais tristement à ce que nous deviendrions si l’on nous enlevait nos chameaux , seule ressource pour traverser le désert : il nous faudra , me disais -je , mourir dans cet affreux pays; car nous sommes trop éloignés pour recevoir des secours de personne; et pour comble de malheur, notre provision d’eau était presque épuisée. A la vérité, quelques chameaux étaient rentrés, mais la plus grande partie paissaient hors du camp. Au bout d’une heure, je vis, à ma grande satisfaction, revenir nos intrépides guerriers, qui, d’un air de triomphe, nous apprirent que les voleurs avaient disparu. Toute la soirée , le camp fut en rumeur; on délibéra long-temps sur le parti qu’on devait prendre , n’ayant que très-peu d’eau. Il était de notre intérêt de partir dans la nuit, pour éviter la chaleur du jour : mais nos prudens compa-
gnons 'craignaient d’êli'e attaqués en route ; on allait même jusqu’à prévoir que les voleurs pouvaient s’être emparés des ])uits que nous devions trouver le lendemain. On plaça des sentinelles, et on fit la ronde à un mille autour du camp.
Le 1 juin, à cinq heures du matin, nous nous disposâmes à partir en nous dirigeant au N. Nos sacs à eau étaient à sec, car on avait donné à boire aux hommes qui la veille avaient fait la ronde. Toute la matinée nous marchâmes sur un sol dont l’aridité ollrait l’aspect le plus attristant : il était composé de sable très-dur, couvert de beaucoup de gravier gris, et de petites pierres noires, plates et tranchantes. Je remarquai, comme une chose extraordinaire, beaucoup de petits sentiers tracés par les caravanes , et que les vents n’avaient pu elïacer, tant le sol est dur et pierreux. Je dois rapporter ici une petite conversation qui se tint en ma présence , entre Sidi-Molut, Maure Tajacante, et Sidi-Body, faisant partie des associés de Sidi- Aly, mon guide, et l’un de ceux qui me persécutaient le plus : fentretien s’engagea sur les nombreux esclaves dont ils supposent les Européens propriétaires, de même qu’ils croient que les chrétiens, qu’ils ne connaissent réellement que de nom , ne font tous qu’un même peuple , soumis à un seul et unique chef. Dans cette persuasion , Sidi-Molut racontait que le sultan de Maroc avait fait un traité avec celui des chrétiens, pour
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rechange des esclaves des deux sexes, et par lequel un esclave chrétien devait rapporter en retour dix musulmans ou mille piastres. Du moment où Body entendit que le prix d’un esclave chrétien pouvait rapporter cette somme, il interrompit Sidi-Molut , en lui disant : « Eh bien, il faut vendre Sidi- Ab dallahi », en me montrant du doigt. L’autre lui répondit que je n’étais pas un chrétien, et qu’un musulman valait plus que tout l’or du monde. Je ne pus m’empêcher de jeter sur Bpdy un regard de mépris, et meme de lui dire que, s’il en était le maître, je voyais bien que, sans égard pour sa religion , il me vendrait le plus tôt possible. Il eut l’air de faire peu d’attention à ce que je lui disais; mais Molut me regarda en riant, et reprit : « N’est-ce pas, Abdallahi, que Body n’est pas bon P »
Le sol que nous parcourûmes l’après-midi était couvert de dunes de sable jaune et mouvant; on y voyait quelques végétaux , mais à des distances trèséloignées : la chaleur fut très-forte, et redoubla les angoisses de la soif. Enfin, vers deux heures de f aprèsmidi, nous fîmes halte auprès des puits de Trasas ou Trarzas , situés dans une plaine entourée de dunes de sable jaune. Ces puits, en assez grand nombre, ont de sept à huit pieds de profondeur ; f eau en est salée et détestable.
Nous y trouvâmes des Maures Tajacantes; c’étaient
ceux que l’on avait aperçus la veille, et qui nous avaient donné l’alarme : à la vérité, nous leurs avions causé la même frayeur, et ce fut cette raison qui les empêcha de faire halte aux puits de Cramès.
Ceux de Trasas étaient comblés par le sable ; les Tajacantes en avaient déjà déblayé deiix. Dans la même plaine, dont la surface est composée d’un sable gris et dur, on trouve de gros blocs de sel , et, à peu de distance de f endroit où l’on abreuve les bestiaux, plusieurs maisons construites en briques faites de cette substance. Les Maures me dirent qu’il avait existé très- anciennement à cette place un gros village de leur caste, dont les habitans exploitaient les mines de sel de Trasas, et en faisaient un commerce considé rable avec le Soudan. Ils avaient, ajoutèrent-ils, une grande quantité de chameaux; mais ce village avait été détruit par les Maures du Tafilet. Il est cependant permis de croire qu’il fut abandonné volontairement par ses habitans, découragés par la grande diiïiculté qu’ils trouvaient à se procurer du fourrage pour leurs animaux et des grains pour eux-mêmes , et encore par le désagrément de boire de f eau toujours salée.
Les Tajacantes ayant pris la peine de déblayer les puits , tout ce qui composait notre caravane n’eut en arrivant qu’à en profiter. En reconnaissance, Sidi- Aly et Sidi-Molut se réunirent pour leur faire préparer un bon souper.
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Comme notre tente n’était pas dressée , j’allai me réfugier sous celle des Tajacantes. Je' les trouvai à boire le dokhnou , et s’entretenant des affaires de leur voyage ; dès qu’ils m’aperçurent, ils reconnurent que je n’étais pas Africain ; leur premier regard annonçait la malveillance, et fun d’eux me demanda qui j’étais. Un Maure de notre caravane qui se trouvait avec eux me dispensa de répondre ; il prit la parole, et leur raconta , sans rien omettre , la fable que j’avais pris soin de répandre, et qui était maintenant admise parmi tous ceux dont j’étais connu. Ils parlèrent alors de ma figure, qui ne leur paraissait pas avoir le caractère arabe , quoique je fusse devenu très-noir; mais la maladie m’avait entièrement défiguré. Les Tajacantes m’adressèrent plusieurs questions sur les chrétiens, et me firent répéter un verset du Coran que je savais par cœur : ensuite ils burent à la ronde ; puis versèrent de nouveau de beau salée sur ce qui restait au fond du vase et m’engagèrent à le boire.
Le 2, au matin, Aly envoya deux Maures de sa suite , avec un chameau, pour chercher du fourrage ; ils allèrent très-loin , et revinrent dans la soirée avec deux petits paquets de paille , que fon donna aux animaux, qui les dévorèrent aussitôt. Sidi-Aly m’engageait à aller à la recherche du fourrage pour mon chameau; je lui répondis qu’il pouvait y aller luimême, et je m’en allai sous la tente de deux mara-
bouts Ouadnouns. Ces hommes étaient très-doux et blâmaient hautement la conduite de Sidi-Aly envers moi. Toute la journée fut employée à abreuver les bestiaux et à faire notre provision d’eau. L’eau salée ne tenait pas dans nos outres, et coulait toujours par les coutures , sans qu’on pût y porter remède. Quelques Tajacantes prirent les devans.
Le 3 , à cinq heures du matin , nous fîmes route paisiblement au N. O. : nous traversâmes une chaîne de dunes, puis nous marchâmes sur un sol couvert de gravier noir, de cailloux plats et tranchans. Nous fîmes halte, vers onze heures et demie, dans une plaine où il y avait quelques plantes épineuses que les chameaux dévorèrent. Comme nous avions assez d’eau, on fit cuire un peu de riz avec quelques morceaux de chameau séchés -au soleil, durs comme du cuir. Après avoir pris ce repas peu succulent, nous nous couchâmes sur la terre auprès du bagage pour reposer un peu.
Le 4 , â deux heures du matin , on se prépara à partir ; nous fîmes route en nous dirigeant au N. N. O. jusque vers onze heures : nous marchâmes d’ahôrd sur un sable très-dur; puis nous traversâmes une chaîne de dunes cpii s’étend dans la direction de fE. à f O. V ers deux heures du soir, nous fîmes halte, bien fatigués; car il nous avait fallu gravir des dunes de sable mouvant, parmi lesquelles nous étions
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campés. J’ai remarqué que, dans ces endroits montueux , le fourrage est plus commun qu’ailleurs. J’ai au reste vainement cherché dans ces montagnes quelques coquillages, recherche dont la pensée a été suggérée souvent par l’opinion que la mer haigna jadis l’emplacement de ces déserts immenses.