CHAPITRE XXII
I)('part de Temboclou le Ix mai 1828. — Caravane de six cenls-chameanx. — Cntrée dans le désert. — Clialeur ctouflanle. — Kenconlfe des Touariks. — Moyen des Arabes pour se diriger dans le désert. — Aspect du Sahara, semblable au fond d’une mer sans eau. — Détails sur les caravanes. — Lieu où a été assassiné le major Lainçj. — El- Araouau , ville dans le. désert; ses puits, sa population, son commerce. — Renseignemens sur Taouât et Ouâlet. • — Caravane de quatorze cents chameaux. — Accablemept des esprits à la vue de l’immensité des sables.
• Au moment de me séparer de mon hôte , je voulus reconnaître ses soins généreux : quoiqu’il m’eût souvent répété qu’il ne me traitait que j)Our l’amour de Dieu et du prophète, je lui ollris la couverture de laine que j’avais achetée à Kakondy, et qui m’avait été*si utile pendant ma longue maladie de Timé; je lui offris aussi le satala ou vase dont je me servais pour les ablutions. Contre mon attente , .cet excellent homme refusa, en disant que je 'pourrais en avoir besoin en route, et qu’il ne fallait pas m’en priver. Enfin, vaincu par mes instances, il se décida à accepter*, mais, la veille de mon départ, il me fit h
son tour cadeau (1*11110 grande couverliirc de coton l'abriquéc dans le Soudan, et qui valait celle que je lui avais donnée. Il joignit encore à ce bqau présent un coLissabe neiü' de même étoffe, pour que je puss(5 en cbanger en route. Ce ne fut pas tout : il mè fournit des vivres pour atteindre el-Araouan, où il me lit conduire à ses frais, me recommandant avec chaleur à inï habitant de cette ville, son correspondant, pendant le séjour que j’y ferais avant d’entrer'dâns le grand désert; enfin, il n’épargna rien pour rendre mon voyage supportable : je reçus encore de lui deux outres en cuir pour garder ma provision d’eau pendant la route, du dokiniou, du pain de froment cuit au four comme notre biscuit , du beurre animal fondu, et une bonne quantité de riz.
Pendant les quatorze jours que je suis resté à Temboctou, il a fait toujours un temps très-chaud; le vent n’a pas cessé de souffler de la parfje de fE.
La caravane destinée pour el-Araouan et dont je faisais partie, devait se mettre en route le 4 niai au lever du soleil. Mon hôte fut debout de si honne heure, qu’il eut le temps, avant le départ, de m’emmener déjeimer chez lui avec du thé, du pain frais et du heurre. Pour que rien ne diminuât f imjiression agréable que m’avait laissée mon séjour à Temhoctou, je rencontrai, en sortant, fhôte du major Laing, qui me força d’accepter un vêtement neuf pour la route.
Sidi-Abclallahi me conduisit à quelque distance de sa maison ; et avant de me quitter, il me souhaita un bon voyage , en me serrant alTectueusement la main. Ces adieux m’avaient retenu assez long-temps; et je fus obligé , pour rejoindre la caravane, qui était déjà bien loin, de courir environ un mille entier dans le sable , avec trois esclaves restés en arrière : cette course me fatigua tellement, qu’en arrivant près de -la caravane,«je tombai sur le sable sans connaissance. On me releva , et l’on me plaça sur un cbameau chargé; j’étais assis entre des ballots, et, quoique assez durement cahoté, .je me félicitais trop de ne pas avoir à marcher, pour me plaindre de ma monture.
Le à mai 1828, à huit heures du matin, nous faisions route au N., sur un sable presque mouvant, très-uni, et entièrement aride. Mais, à deux milles de la ville , nous vîmes quelques arbustes semblables aux genévriers , ^ des bouquets de mimosa ferrmjinea , assez hauts, donnant un peu de gomme de mauvaise qualité. Les habitans de Temboctou envoient des esclaves jusque là pour couper du bois à brûler. La chaleur était accablante , et la marche des chameaux fort lente, parce qu’ils broutaient, en cheminant, des chardons et quelques herbes flétries éparses çà et là dans ces plaines arides. Durant cette première journée , on donna à boire , aux esclaves comme à moi, à discrétion ; conduite fort humaine , sans doute. Mais
A TEMBOCTOU.
je ii’eii fus pas moins outré d’un acte de barbarie ([ue depuis je ne vis que trop souvent se renouveler ; des Maures maltraitant un pauvre esclave bambara de vingt-cinq ans, l’obligeaient de marcher sans lui permettre de s’»arrêter et sans lui donner à boire : ce malheureux, qui n’était pas habitué à de si grandes privations, se plaignait de manière à toucher les cœurs les plus durs, en s’appuyant sur la croupe des chameaux ou en se couchant par terre ; vainement demandait-il de l’eau, les mains jointes et en pleurant; ses maîtres cruels ne répondaient à ses prières et à ses larmes qu’à coups de verges et de cordes.
• ATemboctou, les marchands donnent aux esclaves dçs chemises du pays, pour se couvrir décemment; mais en route , les Maures des caravanes, les hommes’ les plus barbares que je connaisse, leur ôtent leurs bonnes chemises pour leur en mettre d’autres qui tombent en lambeaux.
A cinq heures du soir, la caravane, oèi l’on comptait près de sfx cents chameaux , fit halte dans un ravin composé de sable jaune, assez solide, où ces bêtes trouvèrent un peu d’herbe : ce lieu me parut délicieux. Un esclave, à qui on ne donna cpe le temps de boire un peu d’eau , alla garder les nôtres , et nous ne songeâmes plus qu’à passer tranquillement
la nuit ; mais avant de nous endormir, nous sou-
pâmes avec une calebasse d’eau , du dokhnou , et
le pain que m’avait donné Sidi- Abdallahi. Ce pain étant très-dur, nous le fîmes tremper dans l’eau, où nous mîmes du beurre et du miel; cette bouillie nous ‘ parut délicieuse. Les esclaves eurent pour souper du sanglé accommodé avec du beurre et» du sel ; ces bonnes gens eurent encore l’attention de m’en olfrir.
Le 5 mai , au lever du soleil , nous nous disposâmes â partir ; on continua à marcher au N. , sur un terrain semblable à celui que nous avions trouvé la veille; seulement, de distance en distance, on apercevait de chétifs buissons tout rabougris , et quelques pieds de salvadora que. les chameaux dévoraient.
Versinidi, nous entrâmes dans un pays moins plat, couvert de tertres peu élevés et iiïclinés dans la dirçc- 'tion de fE. à f O. La chaleur était étoulfante , à cause du vent d’E. qui soulevait une grande quantité de sable; nos lèvres en étaient couvertes; notre soif devenait insupportable ; nos souffrances augmentaient à mesure que nous pénétrions davantage dans le désert. .Nous rencontrâmes deux Touariks qui se rendaient à el-Araouan , et que nous prîmes pour les éclaireurs de quelque troupe de brigands; heureusement ils étaient seuls. Tous deux montaient le même chameau; ils portaient au hras un houclier en cuir, au côté un poignard , et â la main droite une pique. Sachant (pi’ils nous trouveraient en chemin , ils n’avaient eu garde de prendre av('c eux aucune provision , et s’é-
A TEMBOCTOU.
taient reposés sur la caravane du soin de leur nourriture. Ces deux coquins, que la moindre menace sérieuse eût fait trembler , profitant de la terreur qu’inspirent le nom et les crhnes de leur nation , obtinrent tout ce qu’ils voulurent ; ce fut à qui leur donnerait de f eau, quoiqu’on ne dût pas en trouver avant six jours, à qui leur fournirait de quoi manqer; en un mot , ce qu’on avait de meilleur fut pour eux. Enfui , au bout de trois jours, nous eûmes la satisfaction de les voir partij’ et d’être délivrés de leur fâcheuse compagnie.
A quatre heures du soir , on campa pour passer la nuit, pendant laquelle nous éprouvâmes une chaleur excessive, causée par un calme plat; le temps était lourd et couvert de quelques nuages qui semblaient fixés dans f immensité ; la cbalevr était intense.
Avant d’aller plus loin^ je dois apprendre au lecteur comment je m’y prenais pour estimer la route. Ordinairement nous parcourions environ deux milles , terme moyen, à f heure; la nuit, la route était presque constamment dans la direction du N. Dans la crainte qu’on ne vît ma boussole de poche si je la tirais pour la corfsulter, je me réglais le jour sur le soleil, et la nuit sur fétoile polaire.
C’est sur cette étoile que les Arabes se dirigent dans toutes leurs courses à travers le désert; les plus anciens guides des caravanes vont en avant, pour in-
cliquer la route aux autres; une dune, un rocher, la dilTérence de la couleur du sable , cjnelcjnes toufl'es d’iicrbe, sont pour eux des signes infaillibles et auxquels ils se reconnaissent. Satis boussole , sans aucun autre moyen d’observation , iis (int une telle habitude de remarquer les plus petites choses , cju’ils ne s’égarent jamais, cjuoicju’il n’y ait aucune route tracée, et cjue les pas des chameaux soient en un instant comblés et effacés par les vents.
Le désert n’offre pas toujours le n^ême aspect ni conséc^Licmment les mêmes difficultés; ainsi, dans plusieurs endroits, je fai trouvé couvert de rochers et de gravier où fou voyait empreintes les traces des caravanes qui y avaient passé long -temps auparavant. Du reste , cjuoique le désert soit une plaine de sable ou de roche, l’Arabe commet peu d’erreurs clans le ‘trajet de la route, et rarement il se trompe d’une demi-heure, lorsqu’il annonce que l’on arrivera aux puits à tel moment de la journée. Je ne dois pas oublier de dire que ces puits sont presque toujours comblés , et c|ue le premier soin , en y arrivant , est de les déblayer.
Le 6 mai , la caravane partit à trois heures du matin, et continua à se diriger au N. : même sol, même aridité , même uniformité que les jours précédons .
La température fut extrêmement pesante toute la journée, la chaleur étouffante ; il semblait qu’il allait
A TEMBÜGTOU.
pleuvoir; le soleil, caché par les nuages, ne se montrait qu’cà de longs intervalles ; mais nos vœux ne ])urent obtenir du ciel une goutte d’eau;- en dépit de tous, les pronostics, il ne plut pas, A mesure que nous nous éloignions du S., nous trouvions des contrées mille fois plus arides; nous n’apercevions même plus ces chardons et ces salvadores, tristes consolations au milieu d’une nature aussi affreuse. C’était le véritable
aspect des ondulations de la mer; peut-être, du fond d’une mer sans eau: les vents creusent en effet les sables du désert, en sillons ondulés, comme la brise fait des vagues de la mer, lorsqu’elle en trouble légèrement la surface. A la vue de ce spectacle, de cett« horrible nudité, j’oubliais un instant mes maux, pour songer aux convulsions violentes qui paraissent avoir mis à sec une partie de f Océan, aux catastrophes subites qui ont bouleversé notre globe.
A onze heures du matin , nous fîmes h-alte. La chaleur était insupportable : nous nous assîmes auprès de quelques mimosas très-rabougris, sur lesquels nous étendîmes nos couvertures, car ces arbustes dépouillés de feuilles n’offraient aucun ombrage. A fabri de ces tentes , on nous distribua une calebasse d’eau un peu tiède, à cause du, vent d’E.; selon notre habitude, nous y jetâmes quelques poignées de dokhnou; enfin, pour nous débarrasser de tout soin, un esclave fut envoyé pour garder les chameaux qui se délas-
saicnt en broutant ([uelqiies herbes desséchées; puis nous nous étendîmes pour dormir sur le sable, qui, en cet endroit , est couvert de petits cailloux. Ce n’était pas par paresse, mais par raison; car nous devions attendre la nuit, pour profiter de la fraîcheur, et marcher plus tà notre aise que pendant le jour, où le calme était plus insupportable que le soleil le plus ardent. Aussi, durant celui-ci, me fut-il impossible de fermer fœil, tandis que les Maures jouii’I^ent d’un sommeil profond Le même calme rèqne souvent pendant la nuit; mais au moins on en est dédommagé par fabscnce du soleil. Dans les contrées ^labitées, la nuit, ou plutôt la fin de la nuit, est. aussi le temps le plus agréable : c’est à l’instant qui précède le lever de faurore, que les fleurs exhalent tous leurs parfums; fair est doucement agité, les oiseaux font entendre leurs chants. Des souvenirs tout-à-la-fois doux et pénibles me portaient à tourner mes regards vers le S. ; pouvais-je ne pas regretter une aussi belle nature au milieu du plus affreux désert?
Les caravanes qui traversent le désert n’obéissent point à un commandant absolu ; chacun y est maître de la conduite de ses chameaux , quelque peu qu’il en ait ; les uns en ont quinze , les autres six ou dix , quelques-uns trois; j’en ai même vu qui n’en avaient que deux; ce sont les plus pauvres; ils se réunissent aux riches, conduisent leurs chameaux, et ceux-ci.
A TEMBOCïOü.
en paiement , les nourrissent et leur rournissent de l’eau pendant la route.
Les Maures appliquent toujours le bénéfice de leurs voyages à f achat de nouveaux chameaux, et aucun d’eux ne ferait 'celui de Temboctou sans en posséder au moins un. Les chameai& ne marcbent pas à la flic , comme ils pourraient faire en parcourant nos routes bordées de terres cultivées; au contraire, ils vont dans tous les sens , par groupes ou seuls , mais pourtant toujours (sur cette route) entre le N. N. E. et le N. N. O. Ceux qui appartiennent au même maître ne se quittent pas; j en ai vu souvent cinquante ensemble , ne se mêlant pas avec les cbameaux étrangers. La charge d’un chameau est de cinq cents livres , et le transport coûte , de Temboctou à Tafilet , dix à douze mitkhals d’or\ cp^ie f on paie d’avance.
Les chameaux qui portent les marchandises d’un (bible poids , comme plumes d’autruche , étoffes en pièces ou en habits 5 reçoivent en outre, pour compléter leur charge, les esclaves, les provisions d’eau et de riz ; car le prix de la charge se payant en raison du poids, les propriétaires de chameaux, s’ils ne la complétaient pas, ne gagneraient rien à transporter des effets plus embarrassans que lourds.
Lorsque la caravane s’arrête, les troupes de cha-
(]) Le niilklial en or est évalué i 2 francs; en arrycnl, 4 francs.
incaiix sont tenues à deux cents pas de distance les unes des autres, pour éviter la confusion , qu’on aurait à redouter si on les mettait ensemble.
Quand les Maures retournent dans leur pays, ils n’emportent ])as seulement des plumes d’autruche et de l’ivoire , mais aussi beaucoup d’or , les uns plus , les autres moins i j’en ai vu plusieurs qui en avaient pour une valeur de cent mitkhals. Ces sommes sont ordinairement adressées aux marchands de Tafdet, par leurs corresponçlans de Temboctou , en retour des marcbandises expédiées par les premiers , et que ceux - ci *ont vendues pour leur compte. Pendant nos haltes dans le désert, je voyais souvent les Maures occupés à peser leur or dans de petites balances semblables aux nôtres, et qu’on fabrique ckms le Maroc. L’or que portent les Maures, commis voyageurs du désert , est renfermé précieusement dans des morceaux de toile , avec une étiquette où est écrit le poids de ce métal, et le nom de la personne à laquelle il appartient.
Lorsque la nuit fut venue, nous fîmes notre souper ordinaire, avec de l’eau* du pain, du beurre et du miel. Plusieurs Maures, que nous ne connaissions pas, vinrent nous demandera souper; puis ils engagèrent les deux Maures avec qui je m’étais associé pour le voyage, à venir manger de leur riz cuit au beurre. Quoiqu’ils n’ignorassent pas c[ue c’était mon pain qu’ils
A TEMBÜCTOU.
avaient mangé, ils ne daignèrent pas irt’inviter; ce qui me prouva qu’en dépit .de tous mes efforts, il subsistait généralement de la défiance contre moi. Au soleil couchant, il souffla une brise du N., qui, sans être très - fraîche , ne m’en parut pas moins délicieuse, et contribua beaucoup à me faire dormir.
Vers onze beui^ du soir, nous nous mîmes en route, ‘toujours pour le N., nous dirigeant sur l’étoile polaire. Les chameaux connaissent si bien le désert , qu’ aussitôt qu’ils sont chargés, ils prennent, par instinct, la route du N., comme s’ils étaient conduits par le souvenir des puits qu’on doit y trouver. Je- crois qu’un voyageur, étant seul, n’aurait pas besoin d’autre guide pour arriver.
La nuit fut chaude et calme ; le ciel , qui était serein , nous laissait voir sa voûte étoilée; nous avions devant nous le grand et le petit chariot, qui paraissaient très-près de f horizon. JNe pouvant dormir sur ma monture, j’observai les astres parcourir leur carrière; je remarquais à l’orient le groupe d’étoiles si remarquable, appelé la constellation d’Orion ; je fobservai encore à-peu-près à moitié de sa coutse , presque à notre zénith ; à l’approche du jour il disparaissait et semblait s’ensevelir dans un océan d.e sable.
Les chameaux ne forcent jamais leur pas, qui est naturellement un peu alonqé ; lorqu’ils ont hâte d’arriver, ils avancent le cou, dont les mouvemens*sui-
vent ceux ckis jambes ; des piétons les dirigent, travail très-fatigant , qui les oblige à se relever de deux en deux beures.
Le terrain que nous parcourûmes durant toute la nuit me sembla encore plus aride que celui où nous avions passé les jours précédons; pendant des beures entières , nous ne trouvân:^ pas un seul brin d’iierbe.
A onze heures du matin, la chaleur devenant trèsforte, nous fîmes halte dans un endroit où nous trouvâmes plusieurs petites dunes de sable : on envoya un esolave à la découverte de quelques buissons pour nous mettre à f ombre; mais on n’en trouva pas un seul ; on ne distinguait que la réverbération des rayons du soleil sur ce sable mouvant, qui rendait la chaleur encore plus brûlante ; il était impossible de rester les pieds nus sur le sol, sans éprouver des douleurs in-
supportables. Tout le reste du jour fut calme et étouffant. Le sol, dans ces parages, est entrecoupé de quelques coteaux; on y trouve, à des distances très-éloignées , un peu d’herbe pour les chameaux.
Nous étions restés toute la matinée sans boire ; dès que nos tentes furent dressées , nous nous désaltérâmes ; notre eau commençait à diminuer à mesure que notre soif augmentait; aussi ne fîmes-nous pas cuire â souper ; nous ne bûmes qu’un peu de dokhnou. Vers onze heures de la nuit, nous levâmes le camp.
A TEMBOCTOU
et nous nous dirigeâmes an N. jus(|ue vers sejDt heures du matin , que l’on tourna au N. N. O.
Le S mai , à onze heures , nous fîmes halte par une chaleur insupportable, sur un sol uni et aussi aride que celui de la veille. On s’empressa de dresser les tentes, et nous nous réunîmes dessous : on nous donna à boire ; notre soif était très-pressante ; car nous n’avions pas bu depuis la veille à cinq heures du soir; quoique l’eau eût pris dans les outres un mauvais goût, je la bus avec bien du plaisir. J’aperçus des corbeaux et quelques vautours , seuls babitans de ces immenses déserts, qui font leur pâture des chameaux qui meurent en route et que leurs maîtres sont forcés d’abandonner. A six heures et demie du soir, cvprès nous être rafraîchis avec un verre d’eau et de dokbnou, nous nous mîmes en route; nous marchâmes toute la nuit dans la direction du N. Les chameaux, ne trouvant rien à paître, marchaient sans s’arrêter.
Le g mai, vers huit heures du matin , nous fîmes halte dans une plaine sablonneuse, très-unie ; nous y trouvâmes un peu d’herbe pour les pauvres chameaux, et nous aperçûmes de loin ceux d’el-Araouan.
Le matin, un peu avant le lever du soleil, les Maures qui m’accompagnaient me montrèrent l’endroit où le major Laing avait été assassiné; j’y remarcpiai l’emplacement d’un camp: je m’éloignai pré-
ir.
cipitainment de ce lieu d’horreur, j3our pleurer en liberté, seul hommage que je pusse rendre à la mémoire d’un voyageur gu’aucun monument ne pourra éterniser sur le lieu où il a péri.
Plusieurs Maures de notre caravane avaient été témoins de ce funeste événement: ils me dirent que le major n’avait que peu d’objets quand' il fut arrêté par le chef des Zaouâts , et qu’il avait oiïert cinq cents piastres à un Maure pour le conduire à Souyerah ( Mogador ) : ce Maure avait refusé ; on ne me dit pas le motif de son refus, et je n’osai le demander. Ils me parlèrent aussi du sextant dont j’ai fait mention plus haut h
Notre halte étant placée près de f eau, nous bûmes à volonté; on fit même cuire du riz pour notre dîner*, et nous fûmes dédommagés des privations que nous avions éprouvées les jours précédons. A six heures du soir, nous fîmes route au N. sur un sol sablonneux, très-uni, et parsemé de quelque triste végétation ; ce sable a de la consistance , mais ne produit pas un seul arbuste. Vers neuf heures du soir, nous arrivâmes à ei-Araouan autre entrepôt de commerce. Nous campâmes en dehors de la ville : je remarquai autour beaucoup de tentes dressées; on me dit que c’étaient celles d’urfe partie de la caravane qui attendait le mo-
(i) Voy. p. 35a ci-dessus.
A TEMBOCTOlJ.
ment du départ. Plusieurs chiens annoncèrent notre arrivée par leurs aboiemens, ce qui nie rappela que je n’en avais pas vu cà Temboctou.
Peu habitué au train du chameau, je me trouvais très -fatigué de la course que je venais de faire : à peine arrivé , j’étendis ma couverture sur le sable auprès du bagage, et je dormis d’un profond sommeil; je dirai même que, dans cet endroit, je ne trouvai pas la chaleur aussi forte que les jours précédons. Vers minuit, je fus réveillé pour prendre ma part d’un assez bon couscous que l’on nous apportait de la ville.
Le 1 0 mai au matin , mon guide me conduisit chez son correspondant , nommé Kalif , h qui Sidi-Abdallabi-Cbébir me recommandait par une lettre particulière'; il me reçut assez bien et me fit loger dans une de ses maisons , où il avait des marchandises et des esclaves.
Dès que je fus installé dans ma nouvelle demeure, mon guide, qui m’avait assez bien soigné en route, voulut user de mon crédit auprès de Kalif pour se faire nourrir chez lui ; mais je refusai de faire cette demande à mon hôte , dans* la crainte de me rendre importun. Voyant qu’il ne pouvait rien obtenir de ce côté, il me pria de lui prêter ma couverture de coton pour se promener dans la ville et aller voir ses connaissances : j’y consentis pour me débarrasser de lui ;
mais le second jour, je crus prudent de la lui redemander. Une autre fois il me dit qu’on lui avait volé le plat de bois dans lequel il buvait en route, et me pria instamment d’en demander un à jnon hôte pour le lui donner. Fatigué de toutes ces demandes et ne sachant comment m*c débarrasser d’un tel importun, je l’éconduisis vertement ; ce qui ne l’empêcha pas de venir souvent partager mon repas de riz ou de couscous. Cet homme ne manquait jamais de s’enquérir des esclaves s’ils n’avaient pas des edéts ou des denrées à vendre; et c’est ainsi que lui et ses pareils poussaient ces malheureux à voler leurs maîtres.
Mon hôte m’envoya, vers onze heures du malin , un plat de riz à la viande assez bien assaisonné, et,
vers huit heures du soir, un plat de couscous pour
mon souper; l’eau que l’on me donna à boire était saumâtre et tiède.
Le 1 1 et les jours suivans, je visitai la ville d’el- Araouan. Elle est située dans un bas-fond , entourée de hautes dunes de sable qui se prolongent à fO. ; les rues en sont plus larges que celles de Temhoctou et aussi propres; les maisons, construites dans le même genre , sont beaucoup plus basses et moins solides , car le sable n’y est pas aussi argileux ; les toits sont en terrasse , mais les petits morceaux de bois qui entrent dans la construction de ceux de Temhoctou, sont remplacés ici par des couvertures faites avec les tiges
A TEMBÜCTOU
cran jonc Irès-dnr et piquaiiL qui croît dans les environs de la ville ; de faibles chevrons en bois de ronnier supportent ces tiges, qui sont couvertes légèrement de sable. Les magasins sont très étroits ; il peut y avoir cinq cents maisons, toutes peu solides ; elles peuvent contenir chacune six babitans , en y comprenant les esclaves. Les devans des portes sont crépis avec du sable jaune qu’on trouve en creusant à une certaine profondeur.
Cette ville, comme Temboctou, n’a aucune ressource par elle-même; elle est f entrepôt des sels de Toudeyni , qui s’exportent à Sansanding, sur les bords du Dhioliba : son sol est encore plus aride que celui de Temboctou ; à quelque distance que la vue puisse s’étendre, on n’aperçoit pas la moindre trace de végétation ; .les chameaux des nombreuses caravanes vont très-loin pour trouver du fourrage. Le bois est si rare, qu’on ne brûle que du crottin de chameau; les esclaves le ramassent soigneusement; il n’y a pas d’autre combustible pour faire la cuisine. Les Maures vont à la recherche de leurs chameaux tous les six jours, pour les mener boire aux puits qui sont dans les environs de la ville , et qui ont soixante pas ordinaires de profondeur ; ils se servent d’un chameau pour tirer le seau, qui est en cuir; ils font usage d’une ])oulie. L’eau de ces puits est saumâtre, très-malsaine et toujours chaude; les sources sont très-abondantes.
A ({uatre pieds de profondeur , on trouve un sable gris contenant un peu d’argile de même couleur; ce sable est d’une bonne consistance : au fond des puits , il existe une terre très-blanche ressemblant assez à de la chaux; j’en ai pris un petit échantillon; il y a aussi cpielques cailloux noirs et gris , et des pierres calcaires en petite quantité; les Maures les emploient à entourer d’une margelle ces trous profonds. L’endroit où ils sont, situés est plat et environné de ga^andes dunes de sable mouvant. J’y vis beaucoup de Maures occupés à abreuver leurs chameaux ; ils se servent d’une auge en cuir tanné, supportée par trois morceaux de bois flexibles et tordus, et emploient pour puiser l’eau une corde faite en paille., qui ne subit d’autre préparation que celle d’être mouillée et un peu battue avant de la tordre. Quoique dans les maisons on tienne toujours l’eau exposée à un courant d’air, elle est constamment tiède, ce qui la rend désagréable à boire.
Beaucoup de Maures et de nègres , excités par la curiosité , coururent après moi : plusieurs me demandèrent du tabac ù priser; vainement je les assurai que je n’en avais pas, et que je n’en faisais pas usage; ils revinrent à la charge, me dirent, comme finsLilte la plus violente, que j’étais un chrétien; ils joignirent à leurs cris des gestes injurieux. Je craignais de perdre patience ; cette affaire pouvait devenir
A TEMBüCTOU
grave : je me hatai de regagner mon JogemcnL, où ils pénétrèrent après moi. Un vieux Maure eut pitié de ma situation-, il leur adressa des reproches sur leur conduite, en leur représentant que j’étais un musulman étranger, sous la protection de Kalil, et qu’il était indigne de me traiter ainsi : enlin il parvint à les renvoyer.
Je trouvais une dillérence bien grande entre les liahitans.de cette ville et ceux de Temboctou, où j’avais été parfaitement accueilli par les Maures. Ceux d’el- Araouan , au contraire , me maj-qucrent de la défiance ; ils ne pouvaient se persuader qu’ayant passé ma jeunesse chez les chrétiens, je consentisse à renoncer à leurs usages pour reprendre ceux de mes pareils. Heureusement pour moi, des vieillards plus zélés ou plus crédules disaient que Dieu me soutiendrait dans la voie du salut, puisqu’il m’avait inspiré une résolution aussi étonnante ; ils ajoutaient en arabe': « Re- « mercions Dieu qu’il soit venu parmi nous. »
Ces. contrariétés m’engagèrent à me montrer plus zélé que je ne l’avais fait jusqu’alors. Je me rendis régulièrement à lar mosquée; mais, en me prosternant comme les sectateurs du prophète, j’adressais de ferventes prières à Dieu, lui olfrant en expiation le pénible sacrifice que je faisais extérieurement de ma religion.
Ul-Araouan n’est pas aussi commerçant que Tem-
boctou , d’où il 'est oblige de tirer toutes ses provisions , car son éloignement de Sansanding ne lui permet pas de les tirer de cette ville , qui se trouve à vingt-cinq jours dans l’O. ; plusieurs Maures m’ont dit même qu’il faut un mois pour s’y rendre. El- Araouan envoie, comme je l’ai dit, du sel provenant des mines de Toudeyni, jusqu’à Sansanding et Yamiiia, par des caravanes de marchands maures, qui y apportent aussi du tabac cultivé dans les pays de Tafdet et de Taouât.
Celte ville , quoique habitée par des Maures de ZaoLiât^ et des divers pays des bords de la Méditerranée, n’a pas de marché. Je n’ai jamais vu de séjour plus triste ; dans l’intérieur de la ville , comme à Temboctou , il y a des cases en paille pour le logement des esclaves.
Bousbéhey, dont j’ai parlé plus haut , est situé à deux jours d’el-Araouan ; les habitans de cette dernière ville en tirent quelques bestiaux , tant pour leur usage que pour leur nourriture. Là , comme dans tous les lieux de l’intérieur de l’Afrique où il n’y a pas de marchés, chaque famille tue un hœuf de temps à autre, et conserve la viande après l’avoir fait sécher au soleil; on la mange avec le riz ou le couscous.
( 1 ) Ce sont les (jens de la tribu de Zaouâl qui ont assassiné le major Lainq , comme on l’a dit ci-dessus, paqe 33o.
A TEMBOCTOU.
Si la yraiidc distance de Sansanding ne permet jias aux liabitans d’el-Araouan d’y aller chercher du mil , ils en rapportent des productions plus précieuses pour le commerce , telles que l’ivoire , l’or , les esclaves, la cire, le miel, des étoffes du Soudan et des effets confectionnés. Le riz leur offrant quelque avan-^ taqe , ils en apportent un peu. Les cauris, monnaie courante du Soudan, n’ont pas cours à el-Araouan; on ne connaît d’autre matière représentative que l’or et l’argent, qu’on divise par pièces de la valeur d’un mitkhal, à l’imitation de la monnaie de Maroc. Le mitkhal d’or, qui vaut douze francs comme je l’ai dit, augmente cependant de valeur en approchant des côtes.
El-Araouan est le point d’arrivée des caravanes qui viennent de Tafdet, du cap Mogador, du Drah, de Taouât, des villes d’Aghdâmas et de Tripoli. Elles apportent des marchandises ‘des manufactures d’Europe, telles que des armes à feu, de la poudre à tirer, des étoffes , et quelques productions de leur pays , tabac, dattes, etc.
Mon hôte, fun des premiers marchands de la ville, était natif de Taouât ; il recevait de son pays des marchandises qu’il expédiait sur le Dhioliba. Les caravanes qui lont ce trajet, sont sept journées sans trouver d’eau; après quoi elles arrivent sur les bords du fleuve, qu’on me dit être là d’une largeur immense :
j’ai supposé que c’étaient les bords du lac Débo. Peu après cet endroit, qui n’est pas habité , elles trouvent des villages nègres jusqu’à Sansanding.
Dans la saison des pluies, qui a beu à la même époque qu’à Temboctou , les habitans d’el-Araouan reçoivent la visite des Touariks, qui viennent dresser leurs tentes aux environs de la ville et percevoir les droits qu’ils imposent au commerce. Ces droits ne sont pas aussi considérables que ceux qu’on leur paie à Temboctou, et sont exigés avec plus déménagement, à cause de l’éloignement de leur pays.
Les habitans sont tous Maures , et fanatiques : ils ont beaucoup d’esclaves qu’ils tirent de Sansanding ; malgré leur brutalité naturelle , ils les traitent avec assez de douceur , leur donnent une nourriture abondante, consistant en sanglé arrosé d’une sauce faite avec des feuilles sèches de baobab , bouillies et assaisonnées de sel, 'quelquefois de piment. Ils prennent également soin de les bien vêtir. Ces malheureux souffrent assez d’habiter un aussi vilain pays ; si f on y joignait les mauvais traitemens qu’on leur fait éprouver dans quelques contrées du désert , ils succomberaient infailliblement.
Le chef d’el-Araouan est un vieux Ylaure nommé Sidi-Boubacar; il est juge de tous les dilférens qui s’élèvent entre les habitans. A sa mort, son fils lui succède. Ce chef mahométan ne perçoit aucun droit
A TEMBÜCTÜU. 379
sur les habitans; il est lui-même marchand, et riche en troupeaux de chameaux. Dans la saison des pluies, lorsque le fourrage devient plus commun , ils font usage du lait de ces animaux.
Le 1 k mai, il fit un grand vent d’E. sulfocant, qui renversa une partie des couvertures des maisons , et éleva une si grande quantit4 de sable, qu’il fut impossible de tenir les portes ouvertes : il faisait une chaleur étouffante, quoique sans soleil; fair était chargé de sable qui retomba toute la nuit II me serait dilBcile d’exprimer combien j’ai souffert pendant cette journée affreuse; j’étais obligé de me tenir couché par terre , Icf tête recouverte d’une pagne, pour me préserver du sable brûlant qui entrait par les fentes de la porte. J’éprouvais une altération continuelle, et je n’avais pour apaiser ma soif que de f eau chaude et samiiatre; cette boisson malsaine me causa un violent dérangement d’estomac : la température élevée à un degré tel que je ne f avais jamais éprouvé , m’occasionnait des maux de tête affreux.
Les esclaves, queîI]uefois contraints de marcher pieds nus sur le sable , ressentaient des douleurs trèsvives, qu’ils ne pouvaient supporter long temps, et qui les obligeaient à rentrer. Les Maures demeurent enfermés , et tiennent constamment sur leur bouche un morceau de linge, pour éviter de respirer le sable. Je ne pus comprendre que l’appât du gain pût seul enga-
yer des hommes à habiter pendant douze à quinze ans un aussi détestable pays.
La ville de Oualet, dont a parlé Mungo-Park, est h dix jours à l’O. N. O. d’el-Araoiian : quelques Maures que j’eus occasion de voir, me dirent qu’on ne trouvait pas d’eau sur la route et que cette ville faisait un grand commerce de sel» avec Sansanding, Yamina et Ségo , qui est à quinze jours au S. , suivant leur rapport. Le sel, principal objet de son commerce , se tire des mines de Ouadenb qui sont situées dans le grand désert, à quinze ou dix-huit jours au N. de Oûalet. Ce sel est, comme celui de Toude^mi, en planches, àpeu-près delà même dimension. LeS hahitans élèvent beaucoup de chameaux , quelques ehèvres et moutons. Oualet est situé sur un sol aride, non susceptible de culture ; ils tirent leurs grains du pays Bambara. On me dit que cette ville est aussi grande que Temboctou. J’ai interrogé quelques Maures sur Tiebit ; mais je n’ai pu olrtenir aueun renseignement positif.
Pendant mon séjour à el-Afaquan, le même vent brûlant venant de f E. souffla constamment , et m’obligea à me tenir renfermé ; ce qui me contraria vivement.
Les caravanes réunies à el-Araouan'se disposaient à
(i) Ilodcn des caries
A TEMBOCTOU.
partir sons peu de jours; je voyais avec plaisir’ai'river ie luoineut lieureux où je quitterais cet horrible pays. Mon hôte, musuluian zélé, faisait préparer les provisions pour ma route: ce ne fut ni à sa générosité, ni à famitié que je lui avais inspirée que je dus cette attention ; c’était purement un sacrifice que sa dévotion lui inspirait pour se rendre le prophète favorable. Ces pro\asions consistaient en un sac de. riz pesant environ cinquante livras , un sac de doldmou du même poids , et environ dix livres de bcnrre fondu ; elles étaient plus que suffisantes pour me nourrir pendant deux mois. Je voulus reconnaître le service que Kalif me rendail, et je lui fis présent de quelques pièces d’argent, d’une paire de ciseaux, et d’un morceau d’ étoile de couleur, le seul qui me restât : le bon musulman feignit d’abord de ne pas vouloir accepter mon présent, en disant que j’étais pauvre, que ces choses me seraient peut-être nécessaires par la suite, et qui! n’agissait envers moi que pour f amour de Dieu , ce ^ pendant il s’empressa de mettre f argent dans sa poche. Cette monnaie , peu commune dans le pays , parut lui faire plaisir. Il fit porteries provisions qu’il m’avait fait préparer dans la tente de Sidi-Aly , Maure avec lequel je devais me rendre dans le Tafilet. Cet homme, à qui Sidi - Abdallahi - Chébir m’avait recommandé , avait reçu, en partant de Temboctou, dix mitkhals en or (120 francs) pour me défrayer dans le désert.
UmMaiire établi à el-Araoiian , et avec lequel je m’entretenais souvent , me fit cadeau d’une outre pour augmenter ma provision d’eau : il me prévint que je soulfrirais beaucoup de la soif sur cette route; qu’on y était sept à huit jours sans trouver de puits. La description qu’il me fit de la traversée du désert dans cette saison me fit frémir; je pensais que je pourrais bien éprouver le sort de tant de malheureux voyageurs qui y ont péri. Mais je rappelais tout mon courage, en songeant à f espoir de rapporter dans ma patrie le résultat de mes observations ; alors aucune difficulté ne me parut plus insurmoptable.
Sidi-Aly, que je n’avais pas vu à Temboctou et auquel Sidi-Abdallabi , mon hôte , m’avait fortement recommandé, me donna des témoignages d’affection extraordinaires; il m’assura qu’il me traiterait comme son fils. Il me confirma qu’en route fcaii serait trèsrare, que nous aurions de grandes privations à supporter; mais qu’il ne fallait pas me décourager, qu’il aurait soin de moi, vu que je n’étais pas comme eux habitué à la température chaude du désert, et que je supporterais moins bien la soif ardente à laquelle nous serions souvent exposés. Cet homme jiassait aux yeux des Maures pour un musulman zélé ; plusieurs personnes ^m’assurèrent qu’il craignait Dieu^, et qu’il agirait avec moi comme- il me l’avait promis Sidi-Aly portait habituellement à la main un chapelet long
A TEMBOCTOU.
de deux pieds et demi, dont chaque grain était gros comme une noix; il ne manquait janiais , quand il rencontrait quelqu’un dans les rues, de baisser pieusement les yeux, et de rouler son chapelet dans ses doigts, en remuant les lèvres,' comme s’il marmottait quelques prières : par ces démonstrations hypocrites , il parvint à m’en imposer comme à tout le monde, et je crus qu’il était bon comme il alTectait de le paraître ; mais je Tus cruellement détrompé ; malgré son faux zèle pour la religion , le vieux tartufe ne tint aucune des promesses qu’il m’avait faites , ainsi qu’on le verra parla suite.
Nous partîmes d’el-Araouan le 19 mai 1828, à six'heures du matin. Aly , mon guide , m’avait envoyé son fds pour prendre mes effets et les porter au lieu du rendez-vous assigné à la caravane. Mon hôte, averti de mon départ , m’avait invité à prendre ma part de son repas ; mais comme il il’ était pas cuit , il fallut partir sans avoir pris autre chose qu’un peu de dokhnou et de miel : il me recommanda de nouveau à mon guide, et me quitta après m’avoir souhaité un heureux voyage. Il était environ sept heures et demie quand la caravane se mit en marche , en se dirigeant au N. E. Je voyais avec peine de pauvres esclaves, c|ue je reconnaissais pour avoir fait la route de Jenné à el- Araouan avec moi, courir dans le sable pour atteindre leurs chameaux qui ava’ient pris les devans.
Notre caravane était nombreuse ; elle se composait de quatorze cents chameaux, chargés de diverses productions du Soudan, comme or, esclaves, ivoire, gomme, plumes d’autruche, étoffes en pièces et en habits confectionnés. En sortant d’el-Araouan, le chemin passe sur un terrain sablonneux et entrecoupé de dunes de sable mouvant, où l’on ne voit aucune trace de végétation. Après avoir fait six milles dans celte direction, nous arrivâmes à Alourat , petit village composé de cinq maisons semblables à celles d’el-Araouan, et construites en briques de sable: c’est à Mourat que les fds de Sidi-Boubacar , chef d’el- Araouan, tiennent une école, où les enfans des babitans de la ville viennent étudier le Coran. Alourat me parut encore plus triste qu’el-Araouan. L’uniformité du sol n’est rompue que par quelques plantes que mangent les chameaux, et qui souvent sont couvertes du sable apporté par le vent de l’E.
En sortant de Mourat, on trouve des puits assez profonds et remplis d’eau saumâtre ; on s’y arrêta pour boire encore une fois à longs traits; car en quittant ces lieux', on allait entrer dans une partie du désert où pendant huit jours on devait marcher sans trouver d’eau.
Au milieu de ces vastes solitudes, les.puits de Mourat, entourés de quatorze cents chameaux et des quatre cents hommes de notre caravane qui s’y pressaient
A TEMBOCTOU.
en foule, offraient le tableau mouvant d’une ville populeuse; c’était un vacarme alTreux d’hommes et d’animaux. D’un côté on voyait des chameaux chargés d’ivoire , de gomme , de ballots de toute espèce ; d’un autre côté , on en apercevait qui étaient chargés de nègres, hommes, femmes et enfans, qu’on allait vendre dans les marchés de M^roc; plus loin, des hommes prosternés invoquaient la. protection du prophète.
Ce spectacle m’émut, m’enflamma; et à f exemple des dévots musulmans, je tombai à genoux, mais potir prier îe Dieu des chrétiens : les yeux tournés du côté du N. , vers ma patrie , mes parens , mes amis , je demandai ô Dieu d’aplanir pour moi les obstacles qui avaient arrêté tant d’autres voyageurs ; dans fardeur de mes désirs, je m’imaginai que ma prière avait été entendue , et que , le premier Européen parti du S. de f Afrique pour traverser cet océan de sables, je parviendrais à le franchir. Cette idée m’électrisa; ef^ pendant que la tristesse régnait sur tous les visages , le nuen rayonnait d’espérance et de joie. Plein de’ ce sei'diment, je m’élançai sur mon chameau pour devancer mes compagnons de voyage, et pénétrer sans elh’oi dans les solitudes qui séparent le fertile Soudan des régions de f Afrique septentrionale. 11 me semblait que j’allais montera f assaut d’une place jusqu’ici * imprenable, et qu’il fallait soutenir à ma manière
Ji.
l’honneur national, en dépouillant toute crainte, et bravant cet autre genre de péril.
■Déj à se déployait devant nous un horizon sans bornes , oii nos regards ne distinguaient plus qu’une iinniense plaine de sable éclatant, enveloppée d’un ciel de feu. A celte vue, les cbaineaux poussèrent de longs inugissenieiis.'Les esclaves devinrent mornes: les yeux tournés vers le ciel, ils paraissaient tourmentés par le regret de leur patrie et le souvenir des plaines verdoyantes d’où la cupidité et la barbarie les avaient arrachés.
A TEMBOCTOU.