‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828Chapitre 2 sur 22 · TI · texte numérisé non relu

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her])es avec quelques grains de sel: je ne pus en manger beaucoup, car j’étais atteint de la fièvre et j’avais le frisson. Je me couchai auprès du feu sur une natte ( c’était le lit de la bonne vieille) , et je m’endormis. Le chef de la famille arriva un instant après, pendant que je dormais encore; mais on m’eut bientôt éveillé. Cet homme me parut très-doux: il me donna des ignames; il avait eu soin, par égard pour moi, d’y mettre du sel; ensuite il prit mon sac, et me prévint qu’il allait me conduire chez le chef du village, vieillard vénérable de la secte des Bambaras , mais soumis à la loi de Mahomet. Ce chef me reçut très -bien, et me lit asseoir sur une peau de bœuf auprès d’un bon feu qui préservait sa case de l’humidité. Le frère de mon guide, qui m’accompagnait chez le chef, était son fils : le bon vieillard me dit qu’il fallait que je restasse avec lui, en attendant le départ de la caravane qui devait sous peu se mettre en route pour Jeûné. Je retournai donc à rhumble demeure de la vieille mère de Baba, devenue mon hôtesse. Hélas! j’étais bien loin de prévoir cpie ce serait pour long -temps. En arrivant, je remis à cette bonne négresse un morceau de viande crue, dont le chef m’avait fait cadeau lors de ma visite chez lui , pour quelle le préparât dans la soirée. En en mangeant un morceau, je connus que c’était du sanglier : je fis d’abord difficulté de continuer, car je craignais de me compromettre; mais

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mon jeune guide de Sambatikila , moins scrupuleux, me conseilla de suivre son exemple, en m’assurant que c’était très -bon. Les Mandingues, malgré leur superstition, ne se font aucun scrupule de manger la chair de cet animal , quoiqu’elle soit expressément défendue par le Coran. Mon hôte m’envoya pour souper une portion d’ignames , avec une poule qu’il avait fait tuer pour nous recevoir.

Le k août, le chef du village vint me voir, et me fit cadeau de quelques noix de colats et de quatre iqnames pour mon souper. La caravane se préparait à partir pour Jenné, et mon pied n’était pas encore guéri ; les pluies étaient continuelles ; j’avais à traverser un pays entrecoupé de rivières, de gros ruisseaux débordés dans cette saison, et de marais inondés qui rendaient la marche pénible et dangereuse. Je réfléchis mûrement au parti que j’avais à prendre ; je pensai qu’ayant une plaie au pied qui ne ferait qu’empirer, je risquais de rester en route ou de périr dans les marais ; car les Bambaras , peuples idolâtres , ne me garderaient pas volontiers chez eux, et probablement me dévaliseraient; que par conséquent il serait plus sage de passer le mois d’août à Timé, et même jusqu’à mon entière guérison. Je me décidai donc à laisser partir la caravane sans moi : j’en prévins mon hôte, à qui je promis de lui faire cadeau d’une belle étoffe de couleur, et d’une paire de ciseaux, ce qui

parut assez lui convenir. (3n m’apprit qu’il y avait marche une lois la semaine dans le village, et que je pourrais y acheter des provisions pour subvenir à ma nourriture. Les Bamharas de cette partie de l’Afrique qu’il fallait traverser pour arriver à Jenné, sont pauvres et malheureux : ils ne font aucun commerce iiors de leur pays.; n’étant pas réunis à fétendard du prophète, ils ne peuvent voyager sans risquer d’être ])ris et faits esclaves. Ils sont en général peu industrieux ; et loin d’imiter les Foulahs du Ouassoulo, leurs champs sont mal cultivés et leurs villages d’une malpropreté dégoûtante. Ils se nourrissent trèsmal, mangent de toute espèce d’animaux; chiens, chats, rats, souris, serpens et lézards, rien n’échappe à leur voracité. Ils cultivent un peu de coton qu’ils échangent avec les Mandingues, contre du sel. J’ai vu, dans quelques-uns de leurs villages, des métiers de tisserand : mais ils ne l'ont que très-peu de toile; à peine en ont-ils pour se vêtir. Ils ont autant de femmes que leurs moyens leur permettent d’en nourrir; ils ont peu d’esclaves, vont presque nus, et marchent toujours armés d’arcs et de flèches.

Ils sont gouvernés par une multitude de petits chefs indépendans (fui souvent se font la guerre entre eux ; enfin ce sont des êtres bruts et sauvages , si on les compare aux peuples soumis à la religion du pro])hète : ils n’ont aucune idée de la dignité de

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rhornme. Si j’avais été obligé d’iiabiter clioz eux, mes marchandises eussent éveillé leur cupidité ; et n’étant retenus par aucune espèce de crainte, ils m’eussent probablement dévalisé sans scrupule : au lieu que, chez les musulmans , j’étais à couvert sous l’égide de Mahomet. Dans le petit village de Timé, je trouvais tout en abondance; le marché qui y a heu une fois la semaine, me mettait à portée de ne man- ([iier de rien : ce marché est approvisionné par les Bambaras des environs, qui viennent vendre le surplus de leurs provisions ; ils apportent aussi du poisson sec, qu’ils pêchent dans les ruisseaux qui arrosent leurs campagnes.

Le 5 août, les marchands mandingues destinés à faire le voyage de Jenné, mirent des feuilles fraîches à leurs colats, pour les tenir dans l’humidité; ils les visitèrent tous, et les comptèrent; iis ont aussi coutume de les humecter avec un peu d’eau, pour les conserver.

Le 6 , la caravane se mit en route ; quoiqu’il plût à verse. Les voyageurs étaient au nombre de quinze à vingt, hommes et femmes, emportant chacun surla tête une charge de trois mille cinq cents colats , fardeau que je soulevais à peine : ils apportent en retour du sel en brique et en planche. Les habitans m’ont assuré que le produitcn sel de trois mille cinq cents colats, rendus à dûmé, était le j)rix de deux esclaves; mais le bé-

néfice, comme j’ai pu en juger plus tard, n’est pas considérable, parce qu’ils sont obligés de faire de grandes dépenses sur la route, non -seulement pour subvenir à leur subsistance , mais encore pour payer les droits de passe. La vente de leurs colats varie beaucoup, comme je l’ai vu par la suite : ces fruits ne croissent pas dans le pays ; au retour de leurs voyages, ils vont bien loin dans le sud, en acheter pour du sel et pour des étoiles qu’ils fabriquent avec le coton acheté des Bambaras et fdé par leurs femmes.

Le y août, mon hôte Baba me donna une grande case pour me loger seul : je m’y installai le mieux que je pus; une natte tendue par terre, sur un soi très -humide, et sur laquelle je mis ma couverture de laine, en fit tout f ameublement. Cette case servait aussi de magasin; on y serrait des ignames et du riz.

Le 8, je me trouvai fort incommodé par la mauvaise nourriture, et j’eus un fort accès de lièvre. Dans le cours de la nuit, pour la couper, je pris quelques doses de sulfate de kinine qui la firent disparaître pour quelqries jours. ]\Ion hôte parut très -peiné de mon indisposition : il s’empressa de chercher dans quelques vieux livres où il y avait des versets du Coran , et m’apporta un petit morceau de papier bien enfumé , sur lequel on avait écrit en caractères arabes une sourate ; il m’assura que c’était une trèsbonne médecine pour de pareilles indispositions; il

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me conseilla de la copier sur une plancliette qu’il m’apporta, puis de laver cette écriture dans de l’eau, et de boire celle-ci, ajoutant que bien certainement j’éprouverais du soulagement. J’écrivis pour lui faire plaisir ; et lorsqu’il se fut éloigné, je m’empressai de laver la planche et de jeter feau; ce qui lit un aussi bon effet, car le lendemain je me trouvai assez bien ; mon hôte ne manqua pas d’attribuer cette amélioration à felTicacité de son remède. Je recevais souvent les visites des Mandingues du village ; ils étaient aussi importuns que dans le Kankan, et venaient tour à tour me demander du papier, de la poudre et diverses autres choses. Les femmes, de leur côté, me tourmentaient pour que je leur donnasse des verroteries : elles trouvaient ma peau très -blanche , riaient de la longueur de mon nez, et me faisaient quelques espiègleries. Enfin je me trouvais assez bien avec ces bonnes gens, à la nourriture près, qui me paraissait détestable, à cause sur-tout de la privation totale du sel ; mais j’en achetai un peu pour rendre mes alimens moins insipides, et petit à petit je m’habituai à là vie frugale de ce pays.

Le \ h août, le chef vint me voir, me pria de lui écrire un amulette, et, sans doute pour que le grigri eût plus de vertu, me fit cadeau d’un cahii; le grigri qu’il me demandait était pour le pi'éserver des maladies en général : je lui promis de mettre tout mon

savoir à le satisfaire. Il eût été imprudent de le refuser; car, malgré la précaution que j’avais prise de lui dire que j’étais parti démon pays extrêmement jeune, il s’imaginait que je parlais et écrivais trèsbien l’arabe. Cinq ou six Mandingues du village se mirent aussitôt après le cabri et le dépouillèrent : ils eurent soin de se réserver le ventre de l’animal, qu’ils firent cuire sur les charbons , sans se donner la peine de le laver ; ils partagèrent ce friand morceau avec les personnes attirées par la curiosité. Ils furent trèsexpéditifs , et eurent bieutôt mis le cabri en pièces : sans même s’informer si je le voulais , ils en firent de petits présens aux voisins ou parens de mon hôte ; car dans ce pays, c’est un grand régal que de manger de la viande , ce qui ne leur arrive guère que les jours de fête; encore ne tuent-ils que des cabris et des moutons , parce qu’ils n’ont pas de bœufs. On donna au bon vieux chef une épaule du cabri pour son souper, et le reste fut réservé pour moi et la famille de Baba. Ce dernier me demanda ce que je desirais faire de la peau de l’animal : je la laissai à sa disposition, et il alla aussitôt l’échanger contre un morceau de sel , pour assaisonner notre viande , que l’on fit cuire dans un qrand pot , et qui était destinée à être conservée plusieurs jours : c’est notre vieille négresse , qui se nommait Manman ( ce nom est très-commun dans tout le pays ) , qui fut chargée de la préparer.

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Cette bonne femme avait pour moi beaucoup d’égards et de complaisances; elle m’apportait elle-même, deux fois par jour, une petite portion de riz et de tau, seuls mets qui composaient tous mes repas. Je donnai à mon hôte une paire de ciseaux qui parut lui faire grand plaisir; c’est une marchandise très-rare à Timé, et d’un très-grand prix.

Le i5 , j’allai remercier le chef de son cadeau, et lui donnai son amulette, qu’il reçut avec reconnaissance : il f enveloppa tout de suite dans un morceau de toile du pays, qu’il frotta de cire et recouvrit d’un autre morceau de cuir de mouton tanné ; il attacha ce précieux objet à un petit cordon, et le suspendit à son cou. Il me combla de remerciemens, et me souhaita un prompt retour dans mon pays.

Cependant la plaie de mon pied, loin de guérir, s’accroissoit encore. Le mois d’août continua d’être orageux ; jour et nuit la pluie ne cessait de tomber; le temps était sombre, f atmosphère chargée et fraîche; un vent d’E. soufflait par intervalles , et était suivi d’une pluie fine et froide; le soleil ne paraissait que rarement. La case où j’étais logé était très -humide; f eau filtrait au travers du mur , qui était en terre et très-mince; j’étais continuellement dans un bain de vapeur, et souvent indisposé, tant par f insalubrité de fair, que par f incommodité de mon mauvais logement, dans lequel je ne pouvais allumer de feu, <à

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cause d’une fumée insupportable. Dans tout l’intérieur de l’Afrique , les nègres ont fhabitude de ne pas faire de cheminées à leurs cases ; ils font du leu au milieu, et la fumée fdtre au travers du toit; aussi est-il tapissé de suie.

Dans ces temps de pluie, les Mandingues ne sortent presque ])as; ils restent couchés tout le jour dans leurs cases, auprès d’un grand feu; ils cousent des coussabes pour se distraire : lorsque quelques circonstances les obligent à sortir, ils mettent des espèces de socques dont la semelle en bois a deux pouces et demi de haut, pour se préserver de f humidité du sol. Les femmes vaquent toujours à leurs affaires ; elles vont chercher d u bois et de f eau , quelque tenqDs qu’il fasse ; elles ne portent aucune espèce de chaussure.

Je me proposais de partir vers la fin d’août; mais, à cette époque , une nouvelle plaie se déclara au même pied , et bien plus large que la première ; elle me faisait beaucoup souffrir ;*j’ avais le pied tellement enflé, que je ne pouvais marcher. Je priai la bonne vieille négresse de me procurer des feuilles de baobab, quelle fit bouillir ; j’en mis un cataplasme sur la partie malade pour apaiser fin fl amination : au bout de deux jours , je me trouvai beaucoup mieux. N’ayant pas de linge pour ce pansement, je fus obligé de prendre le morceau de coton qui me servait de turban : la

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bonne vieille ne m’approuva pas ; elle prétendait qu’il vaudrait mieux se ]3asser de cataplasme que de sacrifier un aussi beau morceau d’étolfe. Mon pied fut bientôt désenflé par l’efficacité des feuilles de baobab; mais la plaie était encore large comme deux fois un écu de six francs : je la soignais avec de la charpie qui avait déjà servi, et qui, quoique je f eusse passée à la lessive, n’était pas très-propre, et je n’en éprouvais aucun soulagement. Mon hôte, qui paraissait sensible à mon malheur , fit chercher par un de ses esclaves une racine que je reconnus pour avoir une vertu caustique; il la fit bouillir dans de beau et bien réduire; puis il en frotta un morceau sur un caillou, pour en obtenir une pommade. Le premier jour, il me soigna lui-même ; avec f eau de la décoction , il lava la plaie , qu’il couvrit de la pâte onctueuse fournie par la racine, puis, pour suppléer au linge , il mit par-dessus une feuille d’herbe d’une odeur aromatique très-forte. Les jours suivans , ce fut la bonne vieille qui fut chargée de me soigner soir et matin ; souvent elle me consolait par l’espoir d’une prompte guérison. Pour reconnaître ses soins, je lui fis cadeau d’un joli morceau d’étoffe de couleur qui lui fit beaucoup de plaisir, car probablement elle n’avait jamais eu une aussi belle chose en sa possession. Un instant après , son fils vint me remercier, et me demanda, d’un air assez sérieux, qui avait fait ces fleurs sur l’étofle : je ris de sa simpli-

cité, et lui dis que c’étaient les blancs ; il reprit, en conservant son sérieux, qu’il croyait qu’il n’y avait que Dieu qui pût faire d’aussi belles choses.

Je restai un mois dans ma case , toujours couché sur le sol humide, et sans pouvoir marclier, quoique Je n’éprouvasse pas des douleurs très-fortes. Le mois de septembre semblait nous promettre le retour de la belle saison; mais je me trompais : les pluies , à la vérité, ne furent plus aussi continuelles; toutefois nous en eûmes tous les jours , jusqu’au commencement d’octobre , qu’ elles devinrent moins fréquentes. Elles arrivaient avec les* orages , et tombaient par torrens : ces orages venaient de la partie de f E. et du S. E. , et toujours accompagnés du même vent. A mesure que les pluies cessèrent , les chaleurs augmentèrent : l’air devint plus sain; mon pied allait beaucoup mieux, ce qui me donnait f espoir de partir vers la fin du mois. J’attendais cet heureux moment avec bien de l’impatience, comme on peut se f imaginer; malgré les soins de la bonne vieille et toute sa complaisance pour moi , je desirais vivement de prendre congé d’elle. Les jours de marché, je lui donnais des verroteries pour aebéter le riz ou le foigné nécessaire à ma nourriture de la semaine , et elle me le faisait ])réparer par les femmes de son fils ; elle m’apportait deux fois par jour une portion de tau ou de riz dans un plat en bois , cl , dans un autre petit vase en terre.

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de la sauce aux herbes ou aux pistaches , A laquelle je joignais un peu de sel et de beurre végétal , ])our rendre ces mets passables, car sans cela il m’eût été impossible d’en manger. Je me procurai facilement, pour quelques grains de verre, du beurre végétal, qu’on appelle cé-toaloii dans le pays : quoiqu’on en récolte beaucoup, les habitans en mangent peu; ils préfèrent le vendre. Ce beurre est assez bon, mais il faut qu’il soit cuit avec le mets ; car sans cela il conserve un petit goût qui le rend moins agréable. Les naturels s’en servent pour les douleurs et les plaies. J’ai vu dans le pays un arbre. qui, comme le cé, donne une substance butireuse ; les naturels le nomment taman : le beurre de cet arbre conserve une couleur jaune, comme le nôtre; il a une consistance très-dure, quoique le pays soit chaud, et il ne contracte aucun goût. Je le mangeais avec plus de plaisir que celui du cé, qui n’est pas aussi ferme, et qui a une couleur cendrée. Cependant les naturels m’assurèrent que le cé est plus sain que le taman , et j’en ai vu beaucoup qui ne voulaient pas manger de ce dernier, prétendant qu’il les incommodait. Quant à moi, j’en mangeai souvent, et ne m’aperçus jamais qu’il me causât la moindre indisposition.

Les Mandingues de cette partie de f Afrique ont beaucoup plus de ressources pour la nourriture que les nègres qui habitent les environs du Sénégal , qui

n’ont que du niil : leurs mets sont mieux préparés; et au sel près, qui leur coûte beaucoup de peine à aller chercher, ils ont tout ce qui est nécessaire à la vie; ignames, maïs, riz, mil, foigné , haricots, giraumons et pistaches , croissent en abondance dans cet heureux pays, au lieu que les Sénégalais, qui ont la facilité de se procurer du sel , n’ont pas toutes ces ressources. Les lï’ais de culture ne leur coûtent pas beaucoup ; les esclaves qu’ils y emploient ne font que remuer la surface du terrain pour détruire les herbes, et, sans autre travail , ils lui confient les semences. Cependant , pour la culture des ignames , ils mettent la terre en sillons; car, sur un sol uni, cette racine ne viendrait que très-petite. Tout ce qu’ils sèment croît avec beaucoup de rapidité : leur sol, composé d’excellente terre noire et sablonneuse , est encore fécondé tour à tour par les pluies et les chaleurs des tropiques , non moins que par les nombreux ruisseaux qui y serpentent de toute part; aussi récompense- t-il avec usure les soins des cultivateurs. Le foigné , qui se sème dans le courant de mai, est récolté en juillet; cette graminée est d’une grande ressource pour les nègres , car souvent leurs provisions ne peuvent atteindre jusqu’à f année suivante ; ils feraient , comme dans le Ouassoulo, deux récoltes par année, s’ils étaient moins paresseux et assez industrieux pour profiter de cet avantage. Le foigné est très-répandu

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clans tout le sud; les nègres en Ibnt leur principale nourriture : les femnies prennent beaucoup de peine pour le nettoyer ; elles exposent ce grain au soleil , puis elles le mettent dans un pilon , en séparent la paille , ce qui demande beaucoup de temps et de travail; ensuite , pour en extraire le son, elles se servent, comme au Sénégal, crun layot; elles, le pilent une seconde fois; et c[uand le grain est bien nettoyé, il devient blanc et gros comme des grains de poudre à canon : alors elles le lavent, puis le mettent dans une corbeille, pour le faire égoutter, et le laissent reposer pour c|u’il gonOe un peu ; enfin elles le remettent de nouveau dans un mortier, et c[uelc[ues coups de pilon suffisent pour le réduire en farine : s’il n’était pas humecté , il faudrait beaucoup plus de temps pour la trituration. C’est avec cette farine qu’ils font une bouillie cgi’ils nomment tau; c’est le sancjlé des nègres du Sénégal. Quand cette iDOuillie est cuite, on la met par cuillerée dans une calebasse , et on l’assaisonne d’une sauce laite de feuilles de giraumon et cgiantité d’autres herbes, de piment, et enfin d’un peu de gombo pour la rendre gluante : cette sauce est toujours sans sel et sans beurre. Les kpiames se préparent d’une autre manière : on les fait d’abord bouillir, puis on les pile, et on leur fait une' sauce avec du poisson sec réduit en poudre , un peu de gombo , de piment et de zambala ( grains de nédé bouillis, séchés

et réduits en poudre ) ; cela leur donne un assez bon goût. Quoique ces grains soient très-communs dans le pays , les femmes préposées à la cuisine en sont très-économes, parce que, pour le conserver toute rannée, il faudrait le mettre dans la saumure, et l’on sait que le sel est rare dans cette partie de fAfrique. Les sauces sont en général très -pimentées. Au moment de prendre les repas, on se rassemble autour du plat, et chacun prend tour- à -tour une poignée d’ignames, la roule dans sa main, y fait un trou avec le pouce, et la trempe dans la sauce. Quand le riz est bien nettoyé et bouilli à beau, la ménagère y joint une sauce aux pistaches et aux feuilles d’oseille de Guinée ; mais le sel en est également exclu. Cette denrée trop chère ne figure dans leur cuisine que les jours de fête, ou lorsqu’ils ont des étrangers de ebstinction : ils sont tellement habitués à s’en passer, qne ce ne devrait pas être pour eux une grande privation ; et cependant, toutes les fois qu’ils mangent de la viande , ils en mettent un peu ; ils aiment mieux , m’ont-ils dit, retarder leurs galas de quelques jours, que de se priver de cet assaisonnement. Pour tuer un cabri ou un mouton, ils se réunissent plusieurs voisins; mais if' nf* mangent pas ensemble; chacun emport lez soi, pour se régaler avec sa

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Les habitans de Timé sont Mandingues ; ils font

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tous (les voyages à Jenné. Je m’informai auprès d’eux de la distance d’une ville à l’autre, pour savoir s’ils s’accorderaient bien avec ceux de Sambatikila : tous îne répondirent cpi’il fallait deux mois pour aller et autant pour revenir; mais cpi’ils ne pouvaient biire cpie deux voyages par année , parce qu’ils sont obligés d’aller à Teuté et à Cani, situés à quinze jours au S. de Timé , pour acheter leurs colats. Ils me dirent cpie les habitans de ces villages vont eux -mêmes bien loin au S. dans un pays appelé Toman, pour se les procurer. A leur retour, ils enfouissent ces colats, les recouvrent de feuilles , puis de terre , pour les conserver. Ce fruit a la propriété de se maintenir frais pendant neuf à dix mois, en prenant la précaution de renouveler les feuilles. L’arbre à colats est très -répandu dans la partie du sud : il y en a beaucoup dans le Kissi le Couranco , le Sangaran et le Kissikissi. Ce commerce est généralement répandu dans l’intérieur; car les habitans , presque privés de toute espèce de fruits, attachent un très-grand prix à celuici, et mettent une sorte de luxe à en avoir. Les vieillards qui n’ont plus de dents , se servent , pour le réduire en poudre, d’une petite râpe, qui est tout uniment un morceau de fer-blanc guquel ils font des trous très -rapprochés. Les Bambajj '’nt beaucoup ce fruit ; mais comme ils n’c^ dite

d’aller dans le pays où on le récolte, .'S en achètent

If.

pour du coton et autres produits de leur industrie agricole.

L’arbre à colats vient à la hauteur d’un prunier, e.’c en ale port; les feuilles sont alternes et larges deux, fois comme celles du prunier; la Heur en est petite, blanche, à corolle polypétale. Le fruit est couvert d’une première enveloppe, couleur jaune de rouille ; après l’avoir enlevée, on trouve une pulpe rose, ou d’un blanc qui devient verdâtre en acquérant sa parfaite maturité : le même arbre porte des fruits des deux couleurs. La noix de colat a la grosseur du marron , et la même, consistance : elle paraît d’abord très-amère au goût; mais après qu’on fa mangée, elle laisse une saveur très-douce, qui plaît beaucoup aux nègres ; en buvant un verre d’eau par-dessus, il semble que Ton ait pris soin de le sucrer. La noix se sépare facilement, sans se casser ni changer de couleur; mais si fon brise une des deux moitiés, et qu’on la laisse à fair un instant, on s’aperçoit que la pulpe, de rose ou blanche quelle était, devient couleur de rouille.

Je tâchai de prendre des.renseignemens sur la distance de Jenné à Temboctou; personne ne put m’en donner de certains : les babitans la croient immense; leurs voyages n’ayant pour objet que le commerce, ils ne s’occupent guère de géographie ; souvent même ils ignorent le nom des villages qu’ils traversent. Les nègres -de cette partie de f Afrique ne sont pas aussi

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hospitaliers que ceux qui liahilent au N. du Dhioliha et même aux environs du Scnéqal : ils ne sont généreux qu’entre eux, et ne font rien pour les étrangers que par intérêt ; ce que j’attribue aux nombreuse caravaiiQs qui continuellement traversent leur pays ; s’ils étaient obligés de les recevoir et de les nourrir , ils seraient bientôt ruinés. Les marchands achètent leurs denrées, et font préparer leurs repas par les femmes qui suivent les caravanes. Ces nègres portent absolument le même costume que ceux qui habitent les pays plus au N. : celui des femmes ne varie que dans la manière de se coiffer; elles ont habituellement la tête nue; les unes tressent leurs cheveux et mettent des grains de verroteries qui pendent au bout des nattes , et les autres portent simplement une touffe de cheveux de chaque côté de la tête ; quelquefois elles prennent un morceau de coton du pays, de trois brasses de long, quelles se tournent autour de la tête très-près du front.

Vers la fin d’octobre, les pluies cessèrent tout- à fait; les chaleurs devinrent très-fortes; les- nuits froides. Je remarquai que tous les nègres sont extrêmement sujets à s’enrhumer : j’attrihuai ce. genre d’indisposition à l’habitude qu’ils ont d’être toujours couchés près d’un grand feu, et de sortir ensuite vêtus trèslégèrement. Mon hôte Baba, qui le premier mois de mon séjour avait eu pour moi des égaixf^, sans doute parce qne je lui faisais de jolis cadeaux, devenait maus-

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sade ; il mendiait sans cesse , et me faisait apercevoir sa mauvaise humeur lorscpie j’étais long -temps sans lui rien donner. D’un autre côté, j’étais souvent touripenté par les femmes , dont j’excitais la curiosité : elles venaient en foule me demander des grains de verre. Je devins f objet de leur amusement ; mes gestes et mes paroles excitaient leurs rires moqueurs ; elles couraient dans tout le village répéter, en me contrefaisant, ce que j’avais dit; caquetage qui attirait une foule plus nombreuse dans la case : enfin , du matin au soir elles étaient à ma porte; et quand je sortais, j’étais suivi par cette troupe, qui me criait dans son langage , « L’Arabe n’est pas bon ; il ne donne rien à personne » {^Larah-inagné atemo-oço) ; parfois je m’en débarrassais en donnant quelques grains de verre ; mais elles revenaient trop souvent à la charge. Le premier mois je ne fus pas aussi importuné ; mais lorsqu’elles furent plus familiarisées avec moi, elles devinrent intolérables. La plaie de mon piedétait fobjet de leurs railleries, et la dilTiculté que j’avais à marcher excitait leurs rires immodérés ; tels sont les êtres avec lesquels j’étais obligé de vivre! non que je les accuse précisément de méchanceté ; mais c’était plutôt ignorance stupide ; ce sont des espèces de sauvages. Quelquefois je demandais de feau à celles mêmes qui me tourmentaient le plus, et elles s’empressaient de m’en donner. Les hommes n’étaient guère plus bospi-

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taliers que les femmes ; s’ils ne s’amusaient pas à mes dépens , ils me reprochaient de ne leur rien donner. Sur leurs demandes réitérées, je leur représentais que j’avais une longue route à faire pour me rendre à la Mecque ; que le peu de marchandises que j’avais ne serait peut-être pas suffisant pour y arriver , et qu alors je courrais les risques de rester en route. Ils étaient peu touchés de cette observation , et , me montrant ma couverture de laine et mon sac de cuir, ils médisaient : « Tiens, voilà une couverture et un sac (( dans lesquels il y a. .beaucoup d’étoffes et diverses « marchandises : f Arabe ne donne rien à personne ; « n’est pas bon. » ( Mi casa faiii abeyan nanfoalo ahé Larah-featemo-oço amagné. ) Ils ont une grande idée de la richesse des blancs , et même de celle des Arabes , qu’ils mettent dans la même catégorie ; d’où ils concluent qu’un homme blanc qui passe dans leur pays doit leur faire de grands présens. Je vis un Mandingue de ce village, qui avait fait plusieurs voyages à Gambie et même à Albreda ; il me parla de M. Waterman, négociant à Gambie, et de M. Jaffrot, traitant à Albreda; cet homme se plaignait du peu de générosité des blancs, qui, disait-il, avaient de grandes maisons pleines de marchandises, et ne donnaient que très-peu de chose. Ce . nègre excitait la.curiosité de ses compatriotes, qui s’assemblaient en cercle autour de lui pour entendre les récits des merveilles qu’il avait vues sur la côte ; afin

(le donner à son andi Loire nue idée jus Le de la (jrandenr des maisons des blanes , il les comparait à dix ou douze Jîiosquées comme celle de Kankan ( (|in , ainsi (jiie je Tai dit plus haut, est un édilice carré dune masse inibrme, pouvant contenir trois cents personnes). Il dépeignait avec des démonstrations très-vives la manière dont les Européens sont habillés et celle dont ils manqent; ce cjui étonnait beaucoup ces bons et simples nèyres , (jui s’imaginaient (ju’il n’y avait dans le monde d’autres costumes (]ue les leurs, et que partout on prenait les mets à pleine^ main. «Les premiers jours de mon arrivée, j’avais les fréquentes visites d’un nègre qui m’adressait mille questions sur la manière dont j’avais été nourri chez les chrétiens ; il venait se placer très-près de moi, et souvent môme s’asseyait sur mon bagage : comme je lui en témoignai du mécontentement , il se retira de mauvaise humeur , disant que j’étais un chrétien, sans doute dans fintention de me faire acheter son silence sur ce sujet; mais il fut seul de son parti , et j’en fus quitte pour soulfrir ses importunités. J’étais étranger, mais sous la protection de f almamy de Samhatikila, ce qui, je crois, leur inspirait une sorte de crainte. La bonne vieille mère me continuait toujours ses soins; aussi je me promettais de lui faire un joli cadeau lors de mon départ, et de . lenqDs à autre je lui donnais quelques verroteries.

Vers le i o novembre , la plaie de mon pied était

presque feniiée ; j’avais l’espoir de profiter de la prejiiière occasion, et de me mettre en route pour Jeune : mais, hélas! à cette même époque, de violentes douleurs dans la mâchoire m’apprirent que j’étais atteint du scorbut, alTreuse maladie que j’éprouvai dans toute son horreur. Mon palais fut entièrement dépouillé , une partie des os se détachèrent et tomhèrent; mes dents semhlaient ne plus tenir dans leurs alvéoles ; mes souffrances étaient affreuses; je craignis que mon cerveau ne fût attaqué par la force des douleurs que je ressentais dans le crâne ; je fus plus de quinze jours sans trouver un instant de sommeil. Pour mettre le comble à mes maux, la plaie de mon pied se rouvrit, et je voyais s’évanouir tout espoir de partir. Que fon s’imagine ma situation! seul dans fintérieur d’un pays sauvage, couché sur la terre humide, n’ayant d’autre oreiller que le sac de cuir qui contenait mon bagage, sans médicamens, sans personne pour me soigner que la bonne vieille mère de Baba , qui, deux fois par jour, m’apportait un peu d’eau de riz quelle me forçait de boire, car je ne pouvais rien manger; je devins bientôt un véritable squelette : enfin j’étais dans un état si cruel, que je finis par inspirer de la pitié même à ceux qui étaient le moins disposés à me plaindre.

J’avais perdu toute mon énergie; les souffrances, absorbaient mes idées; il ne me restait qu’une seule

pensée, celle de la mort : je la desirais, je la demandais à Dieu, en qiu seul je mettais toute ma confiance, non dans l’espoir de guérir, je ne l’avais plus, mais dans celui d’une autre vie plus heureuse. Ce fut la seule et véritable consolation que j’éprouvai pendant cette longue maladie : je la dois aux principes religieux que j’ai acquis dans le cours des nombreuses adversités de ma vie errante -, car nous sommes tellement oi^anisés , que ce n’est le plus souvent que dans le malheur, abandonnés de tous nos amis, que nous nous tournons vers la divinité pour y chercher des consolations quelle ne nous refuse jamais.

Enfin , après six semaines de souffrances aiguës , pendant lesquelles je ne m’étais nourri que de légère bouillie de riz et d’eau pour boisson, je commençai à me trouver mieux, et à réfléchir à ce qui se passait autour de moi. Je ne voyais presque plus .mon hôte Baba : il me fut aisé de penser que je les gênais ; iis étaient fatigués d’avoir chez eux un homme continuellement malade. Les cadeaux que j’étais obligé de réitérer sans cesse absorbaient tous mes moyens; je ne pouvais me dissimuler que mon bagage devenait si mince, que j’avais à craindre de n’avoir pas assez de marchandises pour finir mon voyage: car, malgré fétat affreux où je me trouvais, je ne renonçais pas à le continuer ; j’aimais mieux mourir en roule que de retourner sur mes pas sans avoir

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l'ait de plus grandes découvertes. Etant seul dans ma case, je me livrais à mes réllexions, et je clierchais les moyens que je pourrais employer pour me rendre sur le Niger, où j’espérais m’embarquer pour aller à Temboctou, et arriver un jour à cette ville mystérieuse, objet de mes recherches. Je ne me suis pas reproché un seul instant la résolution qui m’avait conduit dans ces déserts, où je semblais avoir été appelé à souffrir mille maux. Je voyais avec peine la belle saiséfn -s’écouler ; les chemins étaient praticables , les marais desséchés ; enfin tout contribuait à me faire regretter le temps que je perdais, à Timé. Voyant que je ne guérissais pas, Baba, saisi d’un mouvement de compassion, revint me voir; il s’assit auprès de moi : après m’avoir demandé de mes nouvelles, il me dit qu’il allait faire venir une vieille femme qui connaissait ma maladie ; je lui sus bon gré de cette attention. La vieille vint; elle m’examina attentivement, puis elle me rassura en me disant quelle allait me donner une médecine qui me ferait beaucoup de bien, cjue je serais bientôt guéri; elle ajouta que cette maladie était commune dans le pays, et que , si Ton n’y faisait pas de remède prompt, on perdait toutes ses dents.

Pour commencer son traitement, elle m’interdit le sel, et me fit défense de manger de la viande et même de boire du bouillon. Dans la soirée, elle m’ap-

porta, dans un coin de ses pagnes, des morceaux de bois rouge quelle fit bouillir dans de f eau ; elle m’ordonna de m’en laver la bouche plusieurs fois jiar jour ; ce que j’eus bien soin d’observer. Je trouvai cette eau très -âcre; elle remplaçait un fort astringent. Cependant je n’éprouvais que peu de soulagement; ma guérison me paraissait bien lente: la convalescence ne commença que vers le i 5 décembre. La plaie de mon pied, sur laquelle j’avais mis un emplâtre de diachylon , guériUaVec le scorbut. La saison était devenue belle, les vents de N. E. régnaient souvent, quelquefois au N.; j’allais tous les jours, en m’aidant d’un bâton, me distraire et prendre fair au banancoro, lieu qui, comme je fai dit plus haut, est le rendez-vous des personnes inoccu])ées. Celui-ci se tenait sous de gros bonibax : c’est là que les vieillards venaient passer une partie de la journée, non pour fumer comme les Bambaras, car ils ne fument jamais , mais prennent beaucoup de tabac en poudre : ils parlent souvent de commerce , et s’entretiennent de leurs anciens voyages. Les jeunes gens s’y rassemblent aussi pour danser toute la nuit. J’achetai quelques volailles pour avoir une nourriture tout-à-lafois saine et un peu succulente ; la bonne vieille préparait ces volailles avec un peu de riz. L’appétit revint assez promptement, et les forces peu à peu; je fus bientôt en étal de marcher sans bâton. Ma santé réta-

]3lic , je ne souhaitais plus qu’une occasion [)oui‘ partir. Voyant qu’il se passerait beaucoup de temps avant qu’il s’en présentât, je cherchai à me procurer un guide qui pût me conduire à Tangrera, grande ville située à dix jours de Timé , à-peu-près à l’E, N. E. , direction que les naturels m’enseignèrent. Il part de cette ville de fréquentes caravanes de marchands mandingues, allant à Jenné, Ségo, Sansanding et Yamina. J’eus beaucoup de peine à me procurer un guide, quoiqu’il y eût dans le' village nombre de Mandingues oisifs, qui passaient tout le jour à causer au hanancoro. Je crus cependant en avoir décidé un à m’accompagner à deux jours de Tangrera seulement , où je pensais pouvoir me rendre facilement, en suivant quelques marchands. Je promis de lui donner une petite chaudière en fer-blanc qui lui l’aisait beaucoup envie , et qui me servait ordinairement à faire mes ablutions, une paire de ciseaux^ une aune et. demie de belle étolfe de couleur, et deux leuiUes de papier. Le jour marqué pour notre départ, il chercha un prétexte pour ne pas venir; je vis qu’ïl s’était moqué de moi , et je fus obligé d’attendre à un autre jour. Baba continuait de se mal conduire avec moi ; souvent même il me ])arlait durement : il venait peu dans ma case; et lorsque j’achetais qucl- {{ue chose, il contribuait à me le faire payer plus clier que sa valeur, car les personnes qui me vendaient

mes provisions étaient ou ses pareils ou ses amis. J’ai aussi un reproche à faire à la bonne vieille négresse, qui du reste se conduisit très -bien à mon égard : les jours de marché , je lui donnais des verroteries pour acheter le grain de la semaine; elle trouvait toujours que j’en achetais trop peu; il eût fallu, pour les contenter, que je fournisse à leur nourriture.

Un jour Baba me prévint que son frère, celui que j’avais vu partir le mois d’août précédent, était de retour, et qu’il était allé chercher des colats à Tenté, pour retourner incessamment à Jenné ; il me dit que je pourrais partir avec lui. J’appris cette nouvelle avec bien du plaisir : c’était vers la fin de décembre. 11 avait reçu de son frère un peu de sel; il fit de petits présens à ses voisins , et en donna un peu à ses femmes, qui vinrent aussitôt me le vendre pour des grains de verre. Baba envoya le plus jeune de ses frères avec quelques briques de sel à Kany , pour acheter des colats , et les échanger contre des chèvres ou des moutons.

J’éprouvai de nouvelles tracasseries de la part de mon hôte ; il me volait mon sel pour le donner à son cheval, qui ne valait pas sa nourriture. Bien ne pouvait les dissuader que je fusse riche : malgré les ])i ivations que je m’imposais, ils restaient convaincus que j’avais beaucoup d’argent et d’or. Pour détruire

A TEMBOCTOU.

tous les soupçons, je me décidai à leur faire voir ce que contenait mon sac: mais avant cette marque de confiance, j’eus soin de cacher ce qui aurait pu éveiller leur cupidité; ils ne connaissent pas le prix de fambre et du corail ; ils virent le mien avec indifférence; leurs femmes n’en portent jamais.

Le janvier 1828, j’eus la satisfaction de voir arriver le frère de Baba, venant de Tenté, où il avait acheté des colats ; il devait partir sous peu pour aller les vendre à Jenné. Il était nuit lorsque la bonne vieille vint m’avertir avec empressement que son fils était arrivé : je vis une douzaine de Mandingues qui raccompagnaient ; ils étaient tous couverts de petites sonnettes qui, en marchant, faisaient entendre un bruit fait pour exciter la curiosité, et tout le monde sortait pour les Amir.

Le 2 janvier, les voyageurs firent de petits présens de colats à tous leurs amis et parens, qui étaient venus la veille s’informer du succès de leur voyage. Le frère de Baba reçut de ses amis, en retour, deux grandes calebasses de tau et de riz , avec de la viande et du sel. On appelait les voisins à partager ce régal; ils étaient souvent quinze ou vingt, et cela ne les empêchait pas d’en envoyer une petite portion à ceux de leurs parens qui ne pouvaient venir. La bonne maman m’apportait toujours ma petite portion; et comme je devais bientôt quitter le pays, elle redoublait d’attentions.

Notre départ fut fixé au 9 du mois ; le séjour du jeune frère de Baba ( Karamo-osla ) se passa tout en ré'jouissances. On faisait par jour cinq ou six repas ; car outre ceux que ses parens et amis lùi envoyaient , on faisait encore le dîner et le souper comme à l’ordinaire pour toute la famille; je les ai même vus se lever la nuit pour manger. Je fis une visite au bon vieux chef, pour lui annoncer mon départ , qu’il savait aussi bien que moi: il me reçut avec bonté, me fit asseoir dans sa case auprès de lui, me donna plusieurs noix de colats, et fit apporter quelques ignames, qu’il me pria d’accepter; il les fit même porter, chez moi par une de ses esclaves. Tl me dit que puisque j’allais partir et qu’il ne me reverrait probablement plus, il me priait, avant de me séparer de lui, de lui écrire un charme pour le préserver des maux d’yeux : après l’avoir satisfait, j’allai avec mon bote voir un cbamj) d’ignames qu’il faisait cultiver ; il avait plusieurs Bambaras libres qui travaillaient pour lui à remuer la terre, pour y mettre ces plantes. Ils font, comme je fai dit, de petits tas de terre, sans se donner la peine d’arracher les jeunes arbres ; et quand les ignames germent, elles grimpent dedans, ce qui leur sert de rames. Nous nous assîmes auprès d’un gros tas d’ignames que Baba avait fait acheter pour du sel chez les Bambaras ses voisins, pour les planter dans son cliamp. Pendant que plusieurs personnes étaient à

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choisir celles qui seraient meilleures pour la semence ,

on en fit cuire plusieurs sur- des charbons, que nous mangeâmes pour notre dîner. Lorsque les propriétaires viennent aux champs , ils n’ont pas d’autre espèce de nourriture*; et leurs esclaves ont bien soin d’en voler quelques-unes et de les cacher sous terre pour les manger en secret. Les jeunes gens portent sur la tête des, paniers d’ignames, pour les donner aux hommes qui sont chargés de les planter. Quand la journée fut finie, je m’aperçus que Baba payait ses ouvriers en nature : les bons Bambaras me donnèrent, en me quittant , chacun une igname.

Depuis la fin de décembre, il régnait un vent du N. très -froid; je supportais très -bien ma couverture de laine; ce vent durait une partie de la journée, et je recherchais avec empressement la chaleur bienfaisante du soleil. Les nègres, qui naturellement sont trèsfrileux, se couvraient volontiers de couvertures de laine, qu’ils achètent à Jenné; et dans le mois de décembre, ils allumaient dans leurs cases des feux beaucoup plus forts qu’à l’ordinaire. Je m’aperçus que dans cette saison les arbres perdent leurs feuilles, et les nègres font brûler les herbes sèches qui entourent leurs habitations. La veille de notre départ fut un grand jour de fête. Un jeune Mandingue célébrait les funérailles de sa mère , décédée il y avait à-peuprès quinze jours ; le jour même de son décès ,

j’avais été attiré clans son voisinage par le bruit de la musicpie. Je vis clans «sa cour deux grosses caisses faites. dans le genre des nôtres, avec des cymbales que l’on agitait fortement ; ces cymbales consistent en deux morceaux de fer , loitgs de cinq pouces , larges de deux et demi : les deux nègres qui battaient les* caisses tenaient ces espèces de cymbales de la main gauche. Chacun de ces morceaux de fer a un anneau; fun est passé clans le pouce, fautre clans findex, et par un mouvement de la main, ils les agitent en cadence. Les femmes du voisinage accouraient et apportaient quelques petits présens pour rendre hommage à la défunte : on les déposait dans un grand panier rond , placé exprès au milieu de la cour, pour recevoir les offrandes ; ensuite ces femmes, prenant un maintien triste , se mirent en file, et suivirent la music[ue en marchant en cadence, remuant les mains et la tête, en signe d’affliction; cjuclcjuefois elles battaient la mesure, en frappant les mains l’une contre l’autre, et chantant un air lugubre. Cette scène dura toute la journée. Je demandai si les cadeaux que f on apportait dans la cour de la défunte seraient mis en terre avec elle, car les Bambaras ont cet usage superstitieux; les Mandingues me dirent cju’ il n’existait pas chez eux ; et que les présens serviraient pour célébrer la fête du dcgué-soiisoii : c’est celle-ci à laquelle j’assistai, et que je vais décrire telle que je fai vue.

A TEMBÜCTOÜ. 55

Lejeune fils de la défunte acheta un mauvais cahri, pour faire le repas d’une partie des assistans , et surtout des musiciens. Le jour où la fête devait avoir lieu, il vint me trouver le matin de bonne heure, avec Baba, dans la case duquel j’étais assis auprès du feu; caria matinée était fraîche; ils s’assirent fun et f autre auprès de moi, et le jeune homme me pria de lui vendre quelques coups de poudre pour célébrer les funérailles de sa mère ; il m’en paierait en route , disait - il , la valeur en cauris*, attendu que, sans cette monnaie , qLii commence à avoir cours à Tanqrera, je ne pourrais rien acheter pour ma nourriture. J’avais environ une bouteille de poudre que je conservais précieusement, croyant quelle me serait trèsutile à Jenné ; cependant je lui en donnai pour une valeur de mille cauris , car je pensais bien qu’en m’y refusant, ie me rendrais odieux, et m’attirerais leur haine. J’eus beaucoup de difficulté pour conclure cette alfaire ; ils envoyaient de tous côtés chercher de petits cornets pour mesurer ma poudre; ils ne les trouvaient jamais assez grands; il aurait fallu, pour les contenter, leur donner toute ma provision. Le 8 janvier fut le jour de la fête : elle eut lieu près de r humble habitation de la défunte , à l’ombre de

(i) Pelile co([ulllc univalve du genre des porcelaines, qui tient lieu de monnaie.

gros bombax qui paraissaient aussi vieux que la terre ; la musique , assez bien composée , consistait en quatre grosses caisses, autant de cymbales , et six hautbois , comme ceux du Ouassoulo que j’ai décrits. Les musiciens étaient tous Bambaras, car la rigidité du Coran ne permet pas aux musulmans de s’adonner à la musique.

Plusieurs petits enfans , le corps couvert de feuilles d’arbre bien arrangées , ayant sur la tête quelques plumes d’autruche, tenaient dans chaque main un panier rond avec une anse, dans lequel il y avait des morceaux de fer et des cailloux ; ils accompagnaient la musique en sautant en cadence et agitant leurs paniers, qui faisaient entendre un cliquetis d’un effet bizarre. 11 y avait deux chefs de musique qui réglaient les momens où Ton devait jouer : ils étaient couverts d’un joli manteau en réseau de coton trèsblanc ,, avec une frange autour ; ils avaient un bonnet noir, bordé d’écarlate et de cauris, et garni de quelques plûmes d’autruche : le corps de musiciens se tenait debout , au pied d’un baobab. L’assemblée était nombreuse , et tout le monde proprement babillé : les hommes s’étaient afl'ublés de tout ce qu’ils avaient de plus beau; j’eji vis plusieurs avec un petit coussabe couleur de rouille , tout parsemé d’amulettes recouverts de petits morceaux d’écarlate et d’étoffe jaune : les uns étaient armés de fusils et les

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autres d’arcs et de flèches, comme s’ils allaient au combat ; ils portaient aussi de grands chapeaux de paille ronds, fabriqués dans le pays. Ils faisaient tous ensemble le tour de rassemblée, en sautant et dansant au son de la musique, que je trouvais trèsagréable: de temps à autre ils paraissaient furieux, tiraient des coups de fusil , et couraient de tous côtés en jetant des regards menaçans; les hommes armés d’arcs et de flèches simulaient également la fureur; ils couraient comme s’ils allaient se jeter sur l’ennemi, et faisaient semblant de lancer des flèches. Ces hommes étaient suivis d’une quantité de femmes proprement habillées , ayant chacune sur le cou une pagne blanche, quelles tournaient de côté et d’autre en marchant au son de la musique et observant le plus grand silence. Les premiers qui se trouvaient fatigués se retiraient, et étaient bientôt remplacés par d’autres, qui venaient surprendre rassemblée. Ceux qui sortaient de la fête couraient bien fort, et étaient suivis de quelques musiciens, qui les accompagnaient en jouant jusqu’à leurs cases, et là ils recevaient en cadeau quelques noix de colats. Vers le milieu de la fête, tous les hommes parens de la défunte parurent habillés de blanc : ils étaient en file sur deux rangs; ils tenaient chacun à la main un morceau de fer plat, sur lequel ils frappaient avec un autre plus petit; ils firent le tour de rassemblée en observant la

mesure et cliantant un air triste et sonore ; ils étaient suivis par des femmes qui répétaient le même chant en chœur et en frappant des mains par intervalle. Le fds de la défunte les suivait ; il était hicn habillé et armé d’un sahre, mais ne paraissait pas très-affecté. Après avoir fait le tour de f assemblée , ils s’éloignèrent , et les danses guerrières recommencèrent. Deux vieillards, pareils de la défunte, étaient les ordonnateurs de la fête; ils parlaient au public <à haute voix, et faisaient fapologie des bonnes qualités de leur parente. La fête finit par un grand repas : on mangea le cabri que f on avait tué le matin. Je remarquai avec plaisir que le silence et le bon ordre n’avaient pas cessé de régner tout le temps de la lyte, qui fut très -gaie. La jeunesse dansa presque toute la nuit. Le jeune fils de la défunte s’éloigna du souper qu’il donnait , et vint partager le nôtre.

Le jour tant désiré arriva enfin ; mais avant de quittei’ ce beau pays, je vais en faire la description, et* faire connaître le caractère et les mœurs des babitans, avec lesquels j’ai vécu cinq mois.

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CHÂP-ITRE XIII.

Description de Timé et des environs. — Caractère , mœurs et usages des habhans. — Epoque de ia cii'concision chez les hommes et de l’excision chez les femmes. — Industrie, commerce et agriculture. — Plantes indigènes. — Maladies du pays.

Le village de Timé est sitité à deux jours au S. de Sambatikila, à quinze au’ N. de Tenté et Cani, et à dix jours à l’O. de Tangrera; il p^t contenir cinq à six cents babitans , partie Mandingues et partie Bambaras. Les deux nations sont séparées par un mur; elles vivent cependant en bonne intelligence, malgré la différence de religion : les Mandingues sont musulmans, et les Bambaras sont païens ; toutefois ceux qui descendent d’une mère mandingue se croient supérieurs aux Bambaras francs, mais n’en restent pas moins idolâtres.

A trois ou quatre milles environ, à fE. du village, se trouve une chaîne de montagnes où, dans la saison pluxicuse, s’ amoncellent-les nuages, en sorte que, pendant cinq mois et demi, il pleut presque conti-

nuellemcnl. Je n’ai point ressenti de chaleurs trèsfortes pendant la saison des pluies; l’air est toujours frais et humide, ce qui le rend très - malsain ; et dans les mois de décembre et janvier, il règne un vent de N. variable, qui rafraîchit encore fatmosphère. Le sol de Time est composé de bonne terre noire et de sable : dans quelques endroits , il est arrosé par quantité de petits ruisseaux, dont les débordemens fertilisent les terres ; les bords de ces ruisseaux sont très-boisés, et peuplés des oiseaux du Sénégal : les perroquets verts y sont communs ; je n’ai pas vu de perruches.

Les Mandingues sont naturellement paresseux; ils font beaucoup travailler leurs esclaves ^ ; mais ceux qui n’en ont pas, sont obligés de cultiver leurs champs, et travaillent si peu, que la récolte ne leur suffit jamais pour Tannée entière.: alors ils ont recours aux nègres bambaras, qui leur vendent le surplus de leurs grains pour se procurer du sel.

Regardant leurs esclaves comme leur principale fortune, ils ne les maltraitent pas ; leur nourriture est la même que celle des maîtres; seulement elle n’est pas toujours aussi abondante ; ils sont vêtus d’une mauvaise pagne, qu’ils portent jusqu’au dernier morceau. Les enfans vont tout nus jusqu’à f âge de dix-

(i) Un MaiuliiKjuc ([iii possède liuil ou dix esclaves est rcpulc riche.

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liiiil ans, et quelquefois plus tard. Quand ils ne sont pas surveillés, ils s’abandonnent à leur paresse naturellci et font peu d’ouvrage ; les maîtres y mettent assez d’indulgence ; ils ne punissent avec sévérité que le vol ou la désertion ; dès que l’on soupçonne dans un esclave le projet de déserter, on lui met les fers aux pieds.

Les Mandingues divisent le temps par années, mois, semaines et jours; j’ai remarqué qu’ils ne se trompaient jamais ; ils comptent les mois par lunes ; douze lunes font une année , qu’ils appellent sang ; les semaines sont de sept jours. Le marché se tient dans le village, une fois par semaine. Ils ne connaissent pas la distribution des heures, et divisent le jour en quatre parties: le matin jusqu’à onze heures, qu’ils nomment soyoman; jusqu’à quatre heures de l’aprèsmidi, lèU^; depuis quatre jusqu’à sept, oiila; et la nuit, qu’ils appellent soiiclo.

Les Mandingues de cette partie de l’Afrique sont tous marchands ; ils voyagent beaucoup, même dans la saison des pluies : mais étant obligés de charger leurs bagages sur la tête , ils en portent peu et vont très-lentement, en sorte que leur commerce n’est pas lucratif. Ils ne voyagent jamais sans que leurs vêtemens soient chargés d’amulettes ou grigris recouverts d écarlate. Les hahitans de cette partie du Soudan

(i) jour, soleil

ii’ctant pas hospitaliers, les marchaiuls sont obligés d’acheter leui‘s vivres , de payer le logement qu’on leur donne, et, dans chaque village, le droit de ])asse ; il en résulte qu’ils dépensent en voyage une partie de leurs bénéfices. Ils sont toujours armés d’arcs et de llèches, car les fusils ne sont pas communs dans cette contrée. Ils ne marchent jamais sans s’être munis d’un petit pot de beurre végétal, qu’ils portent à leur ceinture ; et tous les soirs,

après s’être lavés à fcau chaude, ils se graissent la tête, la figure et une partie du corps : ils y sont tellement habitués, que la route leur paraîtrait plus pénible s’ils ne prenaient pas cette précaution. De retour de leurs voyages, ils se livrent à l’oisiveté, mangent beaucoup, et se reposent sur les esclaves du soin des cultures. Ils vont souvent à fourondé où demeurent ceux-ci, pour voir si tout est en lion ordre et les encourager au travail*, ils leur envoient quelquefois un bon souper de foigné , qu’ils font jiréparer par leurs femmes.

Les Mandingues font ordinairement deux repas par jour : le déjeûner vers onze heures, et le souper à sept heures du soir; quelquefois le matin ils prennent un peu de bouillie de riz ( qu’ils appellent baya). Les pauvres ne font qu’un repas; mais la plujiart ont soin de se trouver chez leurs amis pour jiartager le leur.

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Les nègres aiment beaueoii]) les réunions : dans la ])cllc saison, un peu après la prière du soir, ils se rassemblent avec tout le voisinage pour prendre leur souper en commun, et cbacune des femmes apporte sur la tête celui de son mari; les uns ont du tau, les autres des ignames et du riz; la sauce se met ordinairement à part, dans un petit plat qu’ils nomment birit. Ces repas sont toujours très-gais. Ils médisent de ceux qu’ils appellent les infidèles; ils rient beaucoup, et s’amusent aux dépens des’absens. Les femmes ne sont point admises à ces réunions; elles mangent dans leurs cases avec leurs enfans , mais jamais avec les maris; à fâge de dix ans, les garçons mangent avec leur père. Le repas fini, cbaque femme vient reprendre ses ustensiles de ménage.

J’ai remarqué chez les nègres un. usage qui est général, et qui m’a paru fort singulier: à la fin de chaque repas, ils se remercient réciproquement, et courent ensuite par le village dire merci à tous ceux qu’ils l'encontrent , ce qui signifie qu’ils ont dîné ou soupé : on juge aisément de là qualité du repas qu’ils viennent de prendre , suivant fexpression plirs ou moins gaie qu’ils mettent à prononcer ce mot merci. Quelques-uns venaient aussi à la porte de ma case m’ap- ])orter leur remerciement.

• Les Bambaras, qui sont tous païens, prennent autant de femmes qu’ils peuvent en nourrir; mais les

Mandingues n’en ont jamais plus de quatre. Ils ne les épousent pas toutes en même temps, et même ce n’est qu’à des époques éloignées, quelquefois à trois ou quatre ans de distance. Chaque femme qu’ils prennent est pour eux un objet de dépense considérable, à laquelle ils ne peuvent suffire qu’après avoir acquis quelques bénébees dans leur commerce, pour acheter les esclaves qu’ils sont obligés de donner aux pareils de leur prétendue ; autrement ils ne trouveraient pas à se marier. Cette espèce de dot varie beaucoup : si la fille est de bonne famille, quelle soit jolie, et qu’on lui reconnaisse de bonnes qualités , les parens exigent trois ou quatre esclaves, ou la valeur en marchandises ; ces malheureux sont toujours la propriété de la mère. Si la fille est d’un ranq peu distingué, ou d’une figure désagréable, on ne donne que deux esclaves. Je n’ai pas vu d’exemple 'dans tout ce pays d’une fille célibataire -, elles se marient toutes , belles ou laides. Ce sont autant de servantes que les hommes s’attachent, et dont ils ne craignent pas la désertion. Le prétendu est obbgé de livrer la dot avant de posséder la fille , à laquelle il fait encore quelques petits cadeaux ; de plus, il lui envoie tous les jours de grandes calebasses pleines de riz. Deux mois avant le mariage, la future est toujours en fête , et sa mère invite les voisins à venir y prendre part. Ces usages varient un peu dans chaque contrée; à Cambaya, par exemple,

A TEMBOCTOU.

sile prétciKlu donne trois esclaves, il y en a deux pour sa belle-rnère , et le troisième suit la nouvelle épouse chez son mari. A Time et à Sambatikila , les parcns reçoivent tout : quand le jeune homme a remjïli les formalités et fait toutes les libéralités exigées, si la fiancée ou même ses parens se refusent à terminer le mariage , ils sont obligés de lui rembourser toutes les dépenses qu’il a faites; si, au contraire, les plaintes viennent de la part de fliomme, soit par jalousie ou tout autre motif, il perd tout ce qu’il a donné; et quand il s’élève une discussion entre le prétendu et la famille de sa future, si les arrangemens viennent à se rompre , la femme est tenue de rendre tout ce que ses parens ont reçu. Ces conditions sévères font que, parmi un peuple intéressé et même avide, les premiers engagemens se rompent très-rarement : les femmes en sont souvent les victimes; car les hommes, les regardant comme leur étant très-inférieures, sont toujours maîtres absolus dans leurs ménages. Les disputes sont pourtant très-fréquentes , car les femmes de ce pays sont d’un caractère difficile, et les maris très - exigeans. Ces malheureuses peuvent être assimilées aux esclaves par les travaux pénibles auxquels on les oblige : elles vont chercher l’eau et le hois à des distances très - éloign.ées ; leurs maris les envoient faire les semences, arracher les mauvaises herbes, ou faire la l'écolle; lorsqu’elles suivent les

/i4 VOYAGE

caravanes , ce sont elles (jiii portent les fardeaux sur leur tete, et les maris suivent gravement à cheval. Ils les grondent sévèrement pour la moindre faute gu elles commettent ; alors elles crient , tempêtent , et courent dans le yillage , en se plaignant à haute voix de leur injustice : ils n’y font pas beaucoup d’attention, car ils ne croient jamais avoir tort; et la dispute se termine par des coups’ de fouet donnés à la femme , gui pleure et crie, jusqu’à ce que les anciennes du village arrivent à son secours et rétablissent la paix dans le ménage. J’ai remarqué qu’ après avoir été fra^^pées , elles devenaient très-souples : elles ne sont pas* vindicatives; il est vrai qu’elles n’y gagneraient rien ; le troisième ou le quatrième jour, elles sont aussi gaies qu’à l’ordinaire. Elles n’oseraient lever la main sur leur mari pour se défendre ; elles ne se permettent jamais la moindre plaisanterie avec lui. Les hommes ne leur parlent qu’en maîtres ; enfin ce sont de véritables servantes.

Je demandais à Baba pourquoi il ne plaisantait jamais avec ses femmes: c’est, me répondit-il, parce que je ne pourrais plus en rien biire-, elles se moqueraient de moi lorsque je leur commanderais quelque chose. Leurs mariages se célèbrent par des danses et des feslins. Tout le village assiste à cette grande réjouissance; on y mange beaucoup, et ce sont les maris qui font tous les frais de la fête : on envoie dans des calebasses

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(les soupers à celles qui ne peuvent pas y venir, ou bien on (jarclq leur portion en cas d’absence.

Lorsque la jeune épouse se rend dans le village de son mari, on fait une nouvelle fête pour la recevoir; ces fêtes sont toujours célébrées avec gaieté. Il n’y a pas de cérémonie religieuse qui attache les deux époux : la chaîne c[ui les lie pour toujours ne peut pas se hriser; car la dot c|iie l’époux a .donnée est un acte cjii’on ne peut dissoudre. La femme n’en est ([ue plus malheureuse ; si son mari la délaisse on la maltraite, elle ne peut avoir recours à la séparation c|u’en restituant; chose impossible, puiscj[u’elle ne possède rien , et cgie ses parens auraient le moyen de rendre ce qu’ils ont reçu qu’ils ne le feraient pas. Sous le rapport des souffrances physiques,” les femmes sont très- courageuses ; elles se livrent aux travaux les plus pénibles pendant le temps -et juscjii’au dernier moment de leur grossesse ; elles accouchent sans se plaindre; on croirait cju elles n’éprouvent aucune douleur, et le lendeiUain elles reprennent leurs occupations. J’ai remarc|ué que fenfant naît blanc , seulement un peu jaune , et cfu’il noircit progressivement juscgi’au dixième jour, c|u’il est tout- à -fait noir. On le baigne dans une calebasse d’eau tiède , et non à la rivière, comme font dit plusieurs voyageurs : les hommes faits se baignent rarement à l’eau froide ; encore moins les cnfans-. Les mères ont une tendresse

cl des soins extrcines pour leurs cnfans; elles les confjcnt rarement à des étrangères; elles les nourrissent toujours elles-mêmes, et les portent par-tout sur leur dos , attacliés avec leur pagne , comme chez ])resque tous les nègres. Parmi tous les peuples d’Afrique que j’ai visités, des enfans vont nus jusqu’à l’age de puberté.

lies garçons mandingues sont circoncis à l’âge de quinze à vingt ans ; les filles subissent l’excision quand elles sont nubiles : souvent on la retarde jusqu’au moment où elles sont promises en mariage; j’ai même vu une femme mariée , ayant déjà eu un enfant, qui s’était soumise à cette opération, toujours faite par des femmes ; on Ja pratique sur plusieurs à-la-fois. Dès ce moment elles deviennent pour fpielquc temps incapables de travailler ; elles sont soignées par leur mère, qui lave la plaie plusieurs fois par jour avec un caustique indigène dont elles connaissent f usage : les femmes du voisinage vont ebereber feau et le bois dont elles ont besoin.

Lcj our de la circoncision est unjourde réjouissance. Dès le lendemain et les jours siiivans , les fdles circoncises vont, accompagnées d’une vieille femme, se promener dans le village, s’arrêtant à chaque porte, et demandant assistance ; c’est la vieille qui porte la parole : les jeunes ne sortent jamais sans être armées d’un roseau, quelles tiennent de la main gauche;

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clics portent aussi , dans ccltc occasion , un grand bonnet d’homme sur la tête, dont la pointe est soutenue par un morceau de bois iîexible, mis en-dedans, pour le faire tenir debout ; avec ces coiffures , ces fdles paraissent grandes comme des géans. J’en ai vu qui, à la place d’un roseau, tenaient une flèche en fer, symbole de la circoncision. Les gens à qui on a demandé f hospitalité pour les nouvelles circoncises, s’empressent de faire, chacun à son tour, un grand dîner ou souper, dans lequel on met du sel, et qu’on leur envoie ; tous les amis et voisins suivent (si^cela leur plaît) cet exemple: mais ceux qui sont fiancés ne peuvent s’en dispenser, et ils envoient des dîners jusqu’à rentier rétablissement des malades , ce qui dure communément environ six semaines. Leurs pères ( car elles ne logent jamais dans la même case) leur envoient aussi des provisions plus considérables qu’à fordinaire : ces grands plats de riz ou de tau sont distribués par les mères aux voisins et aux pareils, et, dans ces occasions , je n’étais jamais oublié; la bonne négresse, ma gouvernante , me donnait toujours ma part.

Les pères et mères ont une tendresse véritable pour leurs enfans; et ces derniers, parvenus à fâge raisonnable , ont beaucoup de vénération pour leurs pareils. Respect et obéissance envers les anciens, est une loi observée rigoureusement. Dans tout ce pays,

je n’ai pas Aai un seul inendiaiit; les vieillards sans moyens sont toujours nourris et traités avec beaucoup d’égards parleurs enfans. J’ai vu, dans cette partie de l’intérieur , un liomme attaqué de cécité ; mais il ne mendiait pas , suivant l’habitude des autres pays nègres. Beaucoup de voyageurs ont dit que les cnrans conservent une plus grande tendresse pour leur mère que pour leur père : quant à moi, j’ai eu l’occasion de les étudier quelque temps ; mais je n’ai pas remarqué de différence dans leur affection. S’ils ont quelques projets à exécuter, les enfans suivent de préférence les conseils du père , et se feraient même un grand scrupule de lui désobéir; le pèi'e est chef suprême de sa famille. Je donne pour exemj)le Arafan- Abdalabi , Mandingue de Kankan , homme d’ à-peuprès quarante à quarante-cinq ans, qui se privait du plaisir et même du devoir religieux de faire un pèlerinage à la Alecque, pour ne pas déplaire à son vieux père, dont il ne pouvait obtenir le consentement. Je n’ai pas remarqué que les Mandingues-se querellassent souvent; il est dangereux de les insulter, et plus encore de provoquer les auteurs de leurs jours. Ils sont vindicatifs, très - curieux , envieux, menteurs, importuns, intéressés , même avides, ignorans et superstitieux : ils ne sont pas précisément voleurs, puisqu’ils ne se volent pas entre eux ; mais du moins leur probité est très-suspecte, sur tout envers les étrangers, qui

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seraient irès-imprucleiis de leur laisser voir des objets qui pourraient tenter leur cupidité, tels que ciseaux, couteaux, verroteries, poudre, papier, etc., qui sont rares dans le pays et d’une très -grande valeur. Ils ne se confient jamais rien avant de l’a voir compté ou mesuré plusieurs fois, même entre pareils; ils sont, en général, mélians, et peu scrupuleux sur les moyens de se procurer ce qui leur plaît. Pendant mon séjour à Timé, j’appris qu’un Bambara d’un village un peu éloigné avait assassiné un de ses camarades, ce qui occasionna beaucoup de bruit dans .les environs : je ne pus savoir quelle peine avait été infligée au meurtrier; mais je puis afîirmer que ces crimes sont rares chez les Bambaras, et ne se commettent jamais parmi les Mandmgues. Ils méprisent les pauvres Bambaras , qu’ils appellent infidèles : quant à moi, je suis persuadé qu’ils sont eux-mêmes avares et peu hospitaliers, et je crois fermement que, dans ma maladie, j’aurais péri, si je n’avais pas eu de quoi payer ma nourriture , et je n’ai dii ma sûreté qu’à mon travestissement. Ils m’ont tous témoigné une aversion bien prononcée pour le nom chrétien; ils ont, sans nous connaître, une très -mauvaise idée de nous. Cependant, je remarquai chez eux quelque sensibilité : ils ont beaucoup d’égards pour leurs compatriotes malades , ou même pour ceux de leur religion; car je n’étais pour eux qu’un être Irès-indiflércnl, et j’en ai vu encore qucl- Ji. à

qiles-iins qui me plaignaient sincèrement. Quoi qu il en soit , j’ai trouvé beaucoup plus d hospitalité et moins d’importunité chez les Foulahs que chez les Mandingues.

Lorsqu’un nègre veut entrer dans la case d’un chef ou d’un homme de qualité, il laisse ses sandales a la porte, et s’annonce en disant trois fois, SaJamalékoinii. Ils n’ observent cette formalité envers leurs égaux que quand la porte est fermée.

Il n’y a point à Timé de fabriques de pots en terre ; ils s’en procurent -chez les Bambara^, qui les échangent pour du sel ou des noix de colats. Ces pots sont .tous de forme ovale, et j’en ai vu qui avaient dix-huit à Aungt pouces de profondeur; ils sont de couleur grise , et pas aussi bien faits que dans le Kankan et le Ouassoulo. Les femmes , dans leurs momens de loisir, filent du coton, avec lequel ils fabriquent un peu de toile de couleur, qu’ils échangent, sur la route de Jenné , cpntre des cauris, monnaie qui leur sert à fâchât du sel. Les Mandingues de Timé ne se nourrissent pas aussi bien que ceux de Kankan et duFouta; ils mangent, comme les Bamharas , toute sorte de bêtes , excepté le chat et le chien. Mon hôte Baba at^ait trois esclaA^cs; il n’y en avait qu’un capable de travailler : les deux autres, surtout un petit garçon malade, étaient traités un peu rudement , parce qu’ils ne pouvaient se rendre

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utiles; aussi il était ohliqé de prendre des honiines de journée. Ils ne sont pas aussi propres dans leurs habits que les habitans du Fouta et du Kankan ; mais ils sont mieux tenus que les Bambaras. Deux jours après la naissance d’un enfant, on célèbre sa venue par des danses et par un repas,

Bs ont f habitude, été comme hiver, de se baiqner à feau chaude, tous les soirs en arrivant des champs, où ils sont allés voir travailler leurs ouvriers. En leur absence, les femmes ont soin de tenir de feau toute prête. Bs font toutes les nuits du feu dans leurs cases, car ils sont naturellement frileux.

J’ai vu, chez les Mandingues de Timé, de qrands filets 'faits en corde de coton et d’écorce d’arbre , avec lesquels ils vont à la chasse aux gazelles et aux sangliers : ils reconnaisse^jt dans les bois les traces de ces animaux, tendent leurs blets, et ba'ttent la campagne pour les pousser à s’y jeter. Dès qu’il s’en est pris un, on le tue à coups de poignard. Bs se réunissent ordinairement en grand nombre pour faire cette chasse, qui est souvent infructueuse. Quand ils tuent un afliimal, ils lui tournent toujours la tête du côté de fE. Une femme ne se permettrait jamais de tuer une poule; ce sont les hommes qui se chargent de ce soin : au reste, les habitans de JÙmé n’en tuent pas souvent, quoiqu’ils en élèvent beaucoup; ils préfèrent les vendre aux voyageurs, ils

(.Vlèvcnt cjiielcpics chèvres et des montons, mais n ont ni bœufs ni vaches , quoique le sol produise de trèsbons pâturages. Les villages environnans ont quelques vaclies, mais ils ne les traient jamais.

Il ])asse quelquefois par Time des caravanes de saracolets qui vont dans le S. acheter des esclaves. 11 n’y a point de nation nommée Saracolets: c’est, comme je fai dit, une classe de marchands qui voyagent dans tou^s les parties de l’Afrique ; il y a des saracolets dans, tous les pays nègres, Mandingues, Baniharas, Foulahs, Dhialonkés, de Kayaga , de Bondou , etc.; ils sont tous mahométans, et ont entre eux un idiome particulier que les autres nègres, même ceux de leur nation, n’entendent pas. Ils ne restent presque jamais dans leur pays natal ; ils ont par-tout la réputation d’être très-ricli^s et d’être enclins au vol.

Quand il arrive à Timé un étranger qui se trouve avoir des parens ou des amis dans le village, s’il ne se rend pas directement chez eux, ceux-ci, dès qu’ils en sont informés, ont soin de l'aire préparer un énorme dîner : ils font, dans cette occasion , le sacrifice de tuer une volaille, et d’y joindre du sel, et ils font porter le tout par leurs femmes au nouvel arrivé. Ils ne touchent jamais à ce repas, et en font faire un pour eux comme à l’ordinaire. Peu après, ils vont voir leur ami et recevoir ses rcmerciemCns. Quand même ils le trouveraient è table, ils n’accepteraient rien; ils ai-

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jiieraieut mieux s’en retourner chez eux. Après le repas, l’étranger va laire sa visite, qu’il n’aurait pas faite si on ne lui avait pas apporté la poule. Cet usage est généralement répandu dans cette contrée.

Les cases de Timé ne sont ni aussi grandes ni aussi propres que celles des nègres du Fouta et du Kankan, quoiqu’elles soient construites dans la meme forme, entourées de même d’un mur en terre de six pieds de haut sur cinq pouces d’épaisseur. Les femmes sont chargées du soin d’enduire ce mur avec du crottin de bœuf, quelles se procurent au marché pour quelques colats. Ces cases sont recouvertes en paille ; on n’y voit aucun meuble , seulement quelques nattes tendues par terre pour s’asseoir dans le jour et se coucher la nuit, des pots en terre pour la cuisine, des plats en bois, des calebasses, des spatules pour remuer le tau, et une jarre en terre pour mettre l’eau. Les femmes placent Ipur bois dans un coin de leurs cases, dans la crainte que les paresseuses ne le prennent pour s’éviter la peine de s’en procurer : quand elles reviemiGknt du bois, elles en font de petits cadeaux aux vieüles de leur voisinage. On n’a pas dans ce village de grandes jarres en terre pour serrer les grains, comme dans le Kankan et le Fouta ; ce qui prouve qu’ils ne cultivent pas autant, et ne sont pas aussi riches. A un demi-mille du village, il y a une jolie source d’eau limpide , où

f)^ VOYAGE

les liabitaiis vont puiser ])our leur consommation : cette source est ombragée par de grands arbres dont je ne connais pas le nom , mais gui, je crois, seraient très -propres à la construction. Le peu de productionsdu sol qu’ils récoltent , ils les laissent dans les champs , y mettent un petit morceau de papier écrit pour éloigner les voleurs, et jamais on n’y touche. Une seule Ibis, pendant mon séjour à Timé, j’ai vu un homme dont les ignames encore en terre avaient été volées;

mais le champ, disaient-ils, n’avait pas de grigris.

L’arbre à beurre ou cé est très -répandu dans les environs de Timé; il y croît spontanément et vient à la hauteur du poirier, dont il a le port. Quand l’arbre est jeune, ses feuilles sont longues de six pouces ; elles viennent par touffes , et sont supportées par un pétiole très - court ; elles sont terminées en rond ; l’arbre ayant atteint une certaine vieillesse , les feuilles deviennçnt plus petites, et ressemblent à celles du poirier de Saint-Jean. 11 fleurit à f extrémité des branches, et les fleurs, réunies en bouquet et supportées par un pédicelle tr^s - court , sont très - petites ; elles ont des pétales blancs et beaucoup d’étamihes à peine perceptibles à f œil nu. Le fruit, venu à maturité , estgros comme un œuf de pintade , un peu ovale et égal des deux bouts, il est recouvert d’une pellicule de cou- Icni' vert-pâle ; en ôtant celte pellicule, on trouve une piil[)e de trois lignes d’épaisseur, verdâti’e, farineuse ,

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el très -agréable au goût : les nègres rainieiil beaucoup ; j’en mangeais aussi avec plaisir. Sous cette pulpe, il y a une seconde pellicule très -mince, re^ semblant à la peau ‘blanche qui tapisse intérieurement la coquille de l’œuf; elle couvre l’ainande, qui est couleur de café au lait clair: le fruit, ainsi dégagé des deux pellicules et de la pulpe, est couvert d’une coque aussi mince que celle de f œuf; famande seule est grosse comme un œuf de pigeon. On exjDOse ce fruit, au soleil pendant plusieurs jours pour le faire sécher; puis on le pile dans un mortier ; réduit en farine , il devient couleur de son de froment. Quand il est pilé, on le met dans une grande calebasse ; puis on jette de beau tant soit peu tiède par-dessus, jusqu’à consistance d’une pâte claire que f on pétrit avec les mains. Quand on veut connaître si elle est assez manipulée, on y jette un peu d’eau tiède : si Ton voit les parties grasses se détacher du son et monter sur beau, on y met à plusieurs reprises de l’eau tiède ; il faut qu’il y en ait assez pour que le beurre, détaché du son, puisse flotter. On le ramasse avec une cuiller en bois pour le mettre dans une calebasse ; puis on le fait cuire *sur un grand feu: on l’écume bien pour séparer le son qui y était resté attaché ; quand il est bien cuit , on le verse dans une calebasse avec un peu d’eau au fond, pour le rendre plus facile à enlever; quand il est ainsi préparé, on l’enveloppe

dans des feuilles de l’arbre, et il se conserve deux ans sans se gâter. Ce beurre est d’un blanc cendré, et ^ la consistance du suif. Les nègres en font commerce; ils en mangent et s’en frottent le corps ; ils en font aussi brûler pour leur éclairage : ils m’assurèrent que c’était un remède salutaire pour les douleurs et pour les plaies ; on s’en sert comme de cérat. J’ai trouvé le fruit du cé bien plus gros dans les pays de Baleya et d’Amana qu’à Timé. La graine de cet arbre, qui est d’une si grande ressource- pour les habitans de ce pays, ne peut se transporter en Europe pour produire qu’en le mettant dans de petits vases en terre; autrement elle perd sa vertu germinative, qui ne se conserve pas long- temps. J’ai déjà dit qu’à Timé il y a un fruit qu’on nomme tamaii, qui donne aussi une substance onctueuse très -bonne à manger, et plus ferme que celle du cé : on l’emploierait en Eu rope avec succès pour l’éclairage. On obtient ce corps gras , que les habitans nomment taman-touloii , par le même procédé que l’on emploie pour le cé. L’arbre qui produit le taman croît sur les bords des ruisseaux ; il est très -commun dans tout le Sud. A Cani et Teuté, ces deux espèces sont si abondantes, que les naturels de ces pays, qui, m’a- 1- on dit, ont beaucoup de vacbes , ne font pas de beurre ; ils ne mangent que celui qu’ils récoltent sur ces arbres. Us ont aussi un peu d’buile de palme’. L’amande du taman

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a la Ibniie d’un gros marron un peu alongé, d’une ])clle couleur rose en dedans et un peu plus foncée par-dessus ; il est très -dur : les feniines, pour l’employer, le passent sur le feu, dans des pots en terre, et le cassent entre deux cailloux avant de le piler dans le mortier. Le beurre qu’on en retire est jaune, un peu clair, plus ferme que le cé, et ne conserve aucune odeur. J’en mangeais de préférence à f autre.

Dans tous les environs de Timé , findigo croît spontanément et sans culture : les femmes s en servent avantageusement pour teindre leurs fds de coton , que les hommes tissent pour faire des étoffes de couleur. Le procédé quelles emploient est trèssimple : sans se donner la peine de couper la plante, elles arrachent les feuilles , puis elles les pilent , les mettent en petits pains, les exposent au soleil pour les faire sécher ; elles se conservent de cette manière très - long - temps. Quand on veut les employer, on ^écrase les petits pains, puis on les met dans un grand pot en terre , fait pour cet usage ; on le remplit d’eau fraîche , et on le couvre pour laisser tremper les feuilles : on les laisse fermenter pendant vingt-quatre heures; puis on y ajoute de l’eau de lessive , faite à froid avec de la cendre de paille de foigné ; cette eau a la propriété de dissoudre l’indigo. La teinture ainsi préparée, on met dans le pot les objets à teindre; on laisse le

coton une nuit entière , et inênie quelques heures de plus. J’en ai vu qui, sortant de ce vase, avait une belle couleur bleue. On ajoute de l’eau à mesure quelle diminue. Les mêmes feuilles servent à teindre pendant une semaine entière : la première teinte est toujours la plus belle.

J’ai vu, dans ce pays, une plante grimpante qui a la feuille trèsriarge et donne beaucoup de bleu : il y en a beaucoup à Sierra-Leone. Les jeunes femmes ne se mêlent pas de teindre les fds de coton; il n’y a que les vieilles qui s’en occupent. Autour de leurs cases , il y a un petit jardin où croissent plusieurs sortes d’herbes pour leurs sauces ; ce sont elles qui sont chargées de les cultiver. Il y a aussi du tabac, que f on sème dans le mois de septembre'et qu’on transplante en octobre; on ne lui donne aucun soin : celui q^e j’ai vu à Tiiné et aux environs est d’une petite espèce ; on ne’ le récolte que quand il est tout- à -fait en qraine. Les feuilles, séchées au soleil, sont réduites en poudre pour la consommation: les babitans n’en prennent pas d’autre, car je n’ai pas vu à Timé de tabac d’Europe,

Ils récoltent des haricots d’une couleur grise , petits, et très -durs à cuire. Ils ont le giraumon , qui croît très-bien dans le pays ; ils en font des ragoûts, en y joignant des pistaches, et du piment. Cette dernière plante, si commune dans les pays chauds.

jie croît qi-ie très-iiiiparfaiteiiient dans celui-ci; ils en achètent dans leurs voyages au S. : ils se procurent de meme un poivre long qu’ils estiment beaucoup ; ils le nomment caiii, nom du lieu d’où ils le tirent. H y a des marchands qui portent ce poivre à Jenné pour l’échanger contre du sel.

Les 'maladies les plus communes à Timé sont, les ophthahnies , les . jllaies , les grosseurs au cou , espèces de goitres , les fièvres et la lèpre : ils sont aussi attaqués quelquefois du scorbut. Je n’ai vu dans cette partie aucun individu difforme; les rhumes y sont très-fréquens.

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