‹ Journal d'un voyage à Temboctou et à Jenné, dans l'Afrique Centrale, précédé d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les années 1824, 1825, 1826, 1827, 1828Chapitre 3 sur 22 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Départ de Timé le g janvier 1828. — Le nom de Kong donné par Mungo-Park à une chaîne de montagnes est un mot générique. — Usage des sonnettes dans les caravanes. — Louhakiio. — Cacorou. — Danse et musique des Bambaras. — Sananço. — Dhio. — Palmier it huile. — Talé. — Usages des hahitans. — Borandou. — Personnages grotesquement masqués. — Tangrera.

Le 9 janvier, après avoir pris un léger cléjeûner d’ignames que la bonne mère nous avait fait préparer, nous nous disposâmes àgiartir de Timé. Je fis à ma vieille gouvernante un joli cadeau, qu’elle ixicut avec plaisir; je donnai aussi à Baba quelques marchandises que je lui avais promises, pour le dédommager du temps que j’étais resté chez lui.

Nous quittâmes le village vers neuf heures du matin, après avoir pris congé du bon vieux chef, qui fit des vœux pour notre heureux voyage. Mon guide avait emmené sa femme pour porter mon bagage, devenu bien léger; son frère Baba vint nous accompagner quelque temps : nous prîmes notre roule par le S. S. E. , et arrivâmes au pied de la

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cliaînc (le montagnes, gui est composée de granit eu bloc, d’un très-beau noir. En traversant celte chaîne, je remarcfuai de grands arbres cjui croissent parmi les roches , principalement le cé ; quantité de sources sortent de ces montagnes, et fertilisent la campagne; ensuite on trouve un sol composé de terre noire , mêlée de sable gris , d’une très-grande fertilité. La campagne avait perdu tout son charme: les herbes étaient brûlées, les arbres dépouillés (fune partie de leurs feuilles ; les oiseaux avaient déserté les bois , pour habiter le long des ruisseaux; la nature était triste et désolée ; on ne voyait que des roches de granit, dont le sombre tispect portait à la mélancolie. Nous passâmes dans un village bambara nommé Dscigoé ,

où je vis c|uelcj[ues belles plantations de tabac dont il

se fait une grande consommation : nous nous reposâmes un instant à f ombre d’un bombax, et nous nous rafr.aîcbîmes avec une calebasse d’eau que les babitans nous donnèrent ; ils s’assemblèrent avec empressement autour de moi , et ne pouvaient se lasser de me regarder. La marclie de la matinée m’avait fatigué, car j’étais encore faible, et j’avais de la peine à marcher; ce qui me prouvait que, si j’avais suivi mon désir et cjue je fusse parti plus tôt, je n’aurais pu supporter, une lon([ue route. Nous prîmes congé des curieux, et nous nous dirigeâmes au S. E. , sur un sol couvert de grosses roches de quartz; nous

vîmes quelques Bambaras préparant les terres pour y mettre des ignames.

Après avoir marché l’espace de dix milles, nous arrivâmes vers deux heures du soir à Kimha, petit village où était la caravane qui devait partir pour Jeûné. A deux milles environ de ce village, il y a une chaîne de montagnes qui se prolonge du N. E. au S. O., et aussi élevée que celle que nous avions traversée le matin: je présumai que ces montagnes pouvaient bien être celles de Kong citées par Mungo- Park; mais il était impossible de croire quelles eussent été aperçues par lui, étant peu élevées et à une distance considérable de Ségo. Je fais observer aussi que Kong n’est pas le nom qu’on donne à ces montagnes ; car long ou honglié signifie montagne chez tous les Mandingues. Park aura sans doute confondu le nom commun avec le nom propre. La campagne est toute couverte de petites montagnes. En entrant dans le village, je vis quelques cultures de tabac. Comme mon déjeuner avait été léger, j’allai trouver un Bambara que j’aperçus assis dans sa case auprès d’une calebasse d’ignames; je le priai de m’en vendre une petite portion, pour quelques verroteries, que je lui montrais: le bon nègre s’empressa aussitôt de couper une poignée d’ignames qu’il mit dans un vase avec un peu de sauce; il me la donna. Je lui présentai quelques grains de verre

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pour son paiement ; mais il ne voulut pas les recevoir ; cependant je le forçai de les accepter pour les donner à sa femme.

A la nuit tombante, il vint me voir dans ma case, et me fit présent d’une très -grosse igname.

A f exception du bon vieux chef de Timé, qui, à la vérilé , était de la nation des Bambaras , pas un habitant du village, pendant plus de cinq mois que j’y restai, ne me fit une semblable bonnêlcté.

Dans le village de Kimba, je vis plusieurs hommes assemblés sous un arbre , et occupés à jouer à différens jeux, entre autres à un que les nègres jouent communément au Sénégal : de petits trous faits dans le sable leur servent de damier, et les pions sont des brochettes de bois de cinq pouces de long. Ce fut dans ce village que je vis pour la première fois, depuis le Fouta-Dlualon, les femmes assises avec les hommes, se mêlant de la conversation ; elles étaient occupées à filer du coton : les femmes mandingues sont bien éloignées de jouir d’un pareil privilège. Le frère de Baba nous fit faire un très-bon souper de riz avec une sauce aux pistaches, à laquelle on ajouta du sel pour la rendre meilleure.

Le 10 janvier, vers neuf heures du matin, la caravane se disposait déjà à partir; les femmes, avec une lourde charge de colats sur la tête, prirent les devans; elles lurent suivies par des hommes également

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chargés; ils avaient chacun une sonnette à la ceinture, et plusieurs en avaient une douzaine attachées à toutes les parties de leur vetement; cet attirail produit un tintarnare étourdissant qui leur plaît beaucoup. Ils étaient tous armés d’arcs et de flèches : ils marchaient Cil fde comme à la procession; les chefs et les propriétaires des marchandises fermaient' la marche en conduisant les ânes.

En sortant du village, Baba nous quitta : il ne parut pas très-sensible â notre séparation ; cependant il me recommanda à son frère, auquel je promis de faire un beau cadeau lors de mon arrivée à Jenné, et je mis mon bagage sur son âne. Les nègres donnent plusieurs noms à cette ville; ils f appellent Dhienné, et souvent Dhiendé. ^

Nous fîmes route au S. E. : nous traversâmes plusieurs gros ruisseaux qui nous retinrent long - temps, car les ânes jetaient leurs charges en passant, et les nègres étaient obligés de les pousser pour les faire avancer. Ensuite on passa dans le AÛllage de Zangouiriré , qui peut contenir de trois à quatre cents habitans bambaras, seul peuple qui se trouve sur cette route jusqu’à Jenné. Nous continuâmes à marcher sur un sol uni, composé de sable gris mélé de terre noire et fertile ; nous avions à droite et à gauche de notre route une chaîne de montagnes peu élevées. Les ânes jetaient à tout moment leurs charges par terre; ce qui

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rendait ia marche lente et ennuyeuse. Pendant ces incidens , je vis avec peine de petites filles esclaves, âgées de douze à quinze ans, faisant partie de notre caravane, qui portaient de grosses charges de colats sur la tête, pleurer, ne pouvant supporter la fatigue de la route , et laisser tomber leurs fardeaux. La chaleur fut très-forte -, il vint un vent d’E. qui nous incommoda beaucoup : mais nous avions f avantage de trouver à chaque instant de feau pour nous désaltérer. Après avoir fait neuf milles, nous arrivâmes vers une heure et demie à Dioumiégué : les femmes de la caravane, qui avaient pris les devans, avaient déjà préparé le dîner des hommes, qui, à peine arrivés , se mirent à manger , puis se couchèrent pour se reposer un peu. Les bons habitans vinrent en foule me voir; ils avaient fair très-doux, et ne m’importunèrent pas : plusieurs firent présent à mon nouveau guide de quelques ignames , que nous mangeâmes à notre souper ; d’autres lui donnèrent des noix de colats. Je vis 'dans le village plusieurs petits troupeaux de bœufs et de vaches; mais ces peuples n’ont pas. f habitude de traire celles-ci. '

Le 1 1 janvier, à six heure'fe du matin, après avoir payé au chef les droits de passe , nous quittâmes Dioumiégué. Nous nous dirigeâmes à l’E. sur une plaine très-fertile, où je .vis quelques cultivateurs plantant des ignames : arrivés au bout de cette plaine,

nous tranchîmes une chaîne de -petites montagnes composées de gros blocs de granit; il s’y trouve aussi du quartz blanc avec des veines d’un rose clair. Nous traversâmes plusieurs petits ruisseaux qui font mille sinuosités dans les gorges des montagnes; nous fîmes deux milles à fE. par des chemins très -difficiles. Nous descendîmes ensuite dans une plaine bien cultivée en ignames ; la campagne était couverte de cultivateurs. Après avoir fait dix milles dans cette direction , nous arrivâmes vers midi à Sinisso , où nous fîmes halte; ce village, entouré d’un mur en terre, peut contenir une centaine de cases. Mon parapluie, que mon guide fit voir aux habitans, attira leur curiosité ; la case où nous étions logés ne désemplit pas de toute la soirée; ceux qui avaient vu cette merveille, allaient fannoncer cà leurs camarades, qui accouraient à leur tour ; ils ne pouvaient concevoir

comment cette machine s’ouvrait et so fermait à vo-

lonté ; ils lui donnèrent le nom de Uhri (ce qui signifie chapeau dans la langue du pays ). Malgré cette affluence de curieux, je fus bien loin de les trouver aussi importuns que les Mandingues.

Dans cette saison , ld‘s femmes font la cuisine en plein air ; elles allument dans leurs cours un petit feu, auprès duquel les hommes s’asseyent .pour manger: ('hacun m’olfrit de partager son souper d’ignames bouillies.

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Le 1 2 janvier, à cinq heures chi malin, après avoir payé notre hôte pour le logement qu’il nous avait fourni, nous quittâmes le village, et fîmes roirte au N. E. sur un sol composé de terre mêlée de gravier, ce qui ne f empêche pas d’être très -fertile. Ayant fait quatre milles dans cette direction, nous arrivâmes à Salasso, oèi nous ne fîmes que passer; après avoir fait encore quatre milles, nous arrivâmes, vers midi, à Loubakho , où nous fîmes halte. C’est un grand village muré , qui peut contenir six à sept cents habitans ; il est situé dans une belle plaine de sable gris , très-fertile : à environ cinq ou six milles au N. E. , il y a une grande montagne élevée à pic; elle se prolonge dans la direction du N. O. à f E. S. E. Les habitans de ce village ont quelques troupeaux de bœufs; ils nous apportèrent un peu de lait que nous achetâmes Lurec des verroteries. Dans f après-midi, j’eus la visite d’un saracolet qui arrivait de Sambatikila, et allait à Jeûné : comme il est d’usage, dans le pays, de faire un petit présent aux personnes qui viennent vous rendre visite , mùn guide lui donna , en mon nom , quelques noix de colats , pour lesquelles il le combla de remercieipens, et je fis cadeau à ce dernier d’un joli morceau d’étofl'e de couleur pour lui faire un bonnet. Dans la soirée , j’achetai une grosse volaille' pour notre souper; mon guide la donna à ses femmes , qui firent avec le bouillon une très-bonne

sauce aux pistaclics, h laquelle on ajouta un peu de sel. J’avais témoigné le désir que la poule fût mangée entre*nous tous; mais par déférence , les Mandingues ne voulurent pas accepter; ils craignaient, disaientils, de m’en priver; retenue à laquelle j’étais bien loin.de m’attendre. Dans la soirée, il fit quelques éclairs à fO. : la journée avait été très-chaude; mais pendant la nuit on supportait très- bien une couverture de laine.

Le 1 3 janvier, à quatre heures du matin , nous nous disposâmes à partir. Avant d’aller plus loin , je vais retracer Tordre de la caravane. Elle était composée de quarante-cinq à cinquante Mandingues, portant des charges sur leur tête, d’environ trente -cinq femmes qui portaient également chacune un fardeau , et de huit chefs conduisant leurs ânes , au nombre de quinze. Ces chefs ont leurs esclaves et leurs femmes qui^Dortent les bagages et font la cuisine, pendant les haltes, pour tous ceux qui composent la caravane ; ces femmes prennent les devans et les hommes viennent après : le bruit qu’ils font avec leurs sonnettes prévient de leur approche. I^es Mandingues aiment beaucoup les sonnettes, dont le tintement les. distrait en route; ils en fabriquent eux-mêmes avec du fer et du cuivre qu’ils achètent à Jenné et dans les autres marchés des bords du Dhioliba, où ils s’en procurent aussi de tontes faites. A leur arrivée dans un village, les femmes

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vont puiser de l’eau, et pilent le mil pour préparer le dîner de tout le moiule ; après quoi , elles font chauffer, dans de grands vases qu elles empruntent, de l’eau qui est destinée pour le bain des hommes ; ensuite elles recommencent à piler le mil pour le souper. Les esclaves sont chargés d’aller à la recherche du bois pour faire la cuisine : les nègres libres sont exceptés de tout cet embarras ; ils se couchent et se reposent en attendant qu’on leur donne à manger ; «puis ils parcourent le village avec une calebasse , dans laquelle il y a quelcpies colats qu’ils échangent contre des cauris, qui leur servent pour fâchât du grain destiné à nourrir la caravane. Dans leurs momens de loisir, les femmes fdent du coton qu’ elles achètent pour des colats que leur donnent leurs maris. Je les ai vues fder à la lueur d’une lampe dans laquelle elles brûlent du beurre végétal : ce fd est leur petit bénéfice; rendues à Jenné , elles le vendent pour des cauris , avec lesquels elles achètent du sel et des verroteries. Elles sont aussi chargées de laver les vêtemens des hommes. Ceux-ci, après s’être reposés, s’occupent à visiter les charges de colats, sur-tout celles qui, pendant la route , sont tombées de dessus les ânes ; ils garnissent ces fruits de nouvelles feuilles pour les tenir frais et mieux les conserver; ils vont ensuite se promener et vendre des étoffes fabriquées dans leur village. Ils s’occupent aussi de régler les droits de passe , car tous

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les iiiarcliaiîds étrangers , quel que soit leur nombre , sont obligés solidairement de pay^r, dans chaque lieu où ils stationnent, une petile rétribution, qui varie quelquefois , mais est communément fixée à vingt colats par charge, valeur de deux cents cauris (vingt sous de France ). Lorsque la caravane est nombreuse , ce qui arrive souvent, parce qu’elle se grossit en route , un homme peu chargé prend les dcvans pour arriver le premier au»viliage , afin de retenir des logemens pour ses compagnons. A son arrivée , il dépose son fardeau , et vient à la rencontre de ses camarades pour leur enseigner les cases ; ceux qui ne prennent pas cette sage précaution , sont exposés à chercher une heure dans le village pour trouver un logement , et souvent sont obligés d’aller plus loin. 11 est d’usage que les premiers arrivés reviennent sur leurs pas pour aider les autres à porter leurs charges, sur-tout lorsque la route a été longue.

Le i3 janvier,’ à quatre heures du matin, pour profiter de la fraîcheur, nous nous mîmes en route, et fîmes au N. E. quatre milles sur un sol composé de sable gris très-dur. La campagne, assez unie , mais parsemée de quelques roches de granit élevées de six à sept pieds au-dessus du sol, est couverte de cés ; le nédé devient heaucoup moins commun. Nous passâmes auprès de Coiiraniso : la route devient ensuite un peu pierreuse. Nous fîmes encore cinq milles,

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sans voir aucune espèce de culture , et nous arrivâmes vers dix heures du matin à Cacorou, où nous fîmes halte : ce village^ peut contenir de cinq à six cents habitans , qui tous me regardaient avec beaucoup de curiosité. Je n’avais pas encore déjeûné ; j’allai trouver une bonne femme bambara , qui pilait des, ignames bouillies; je lui eir achetai pour quelques grains de verre ; elle me donn'a dans un petit vase à part un peu de sauce au gombo ; en trempant mes ignames dans cette sauce, j’y trouvai, â mon grand regret, de petites pattes, et je connus par-là qu’on m’avait donné de la sauce à la souris. Je continuai pourtant à en manger, car j’avais faim; mais ce ne fut pas sans éprouver de la répugnance. Si quelquefois les nègres mangent leurs ignames sans sauce, ils ne les pilent pas, et celles que m’avait données la négresse étaient préparées d’avance. Dans la soirée, je vis plusieurs femmes qui pilaient des souris pour faire la sauce deleurs soupers. Je remarquai qu’on les avait vidées, et que, sans se donner- la peine de les dépouiller, on les avait passées sur le feu pour flamber le poil : ainsi préparées, on les laisse dans un coin de la case, et elles ont souvent sept à huit jours quand on les mange. Les souris qui s’introduisent dans les jarres au mil sont prises par les femmes et les enfans , qui les attrapent sans pièges.

11 y a dans ce village beaucoup de volailles; ce-

pendant les nègres n’en mangent que les jours de fête; je desirais en acheter une, mais personne ne voulut m’en vendre. Un bon vieux Bambara me fit cadeau de quelques pistaches et d’une igname. Je trouvais ces bonnes gens plus hospitaliers qu’on ne me les avait dépeints : un Européen, voyageant simplement et sans luxe, n’éprouverait selon moi chez eux aucun désagrément, à moins qu’il n’eût' l’imprudence d’y étaler des marchandises ayant du prix à leurs yeux; il s’exposerait alors à être volé; mais je ne crois pas que ces peuples doux et simples se permissent envers le voyageur aucun acte d« cruauté.

Les environs du village de Cacorou sont couverts de cés et de quelques nédés; les habitans récoltent beaucoup de beurre qu’ils vendent aux étrangers. Je n’ai jamais vu de peuples aussi gais que les BandDaras ; dès le coucher du soleil, ils se réunissent sous de gros bombax situés à l’entrée du village, et dansent toute la nuit au son d’une musique assez agréable. Attiré par cette musique, je restai un moment et pris plaisir à les voir se divertir ; j’étais avec un jeune Mandingue de notre caravane qui avait de moi un soin tout particulier : les femmes et les hommes, mêlés ensemble, formaient un grand rond autour d’un feu, sautant en mesure au son des instrumens, qui consistaient en trois grosses caisses et plusieurs hautbois. Les musiciens étaient costumés comme ceux d« Tinié , avec des

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manteaux en coton blanc et des plumes d’autruche sur la tête. Les danseurs observaient la mesure en remuant'^un air nonchalant les bras et la tête; les femmes tenaient un morceau de toile de coton de chaque bout, quelles agitaient en dansant; ils ne faisaient que tourner autour du' feu ; les musiciens se tenaient un peu éloignés des danseurs , qui se suivaient apssi en file en tournant autour du feu et faisant de grands sauts en écartant les jambes. Cette danse, qui est très-décente , m’amusait beaucoup; mais je ne pus y rester aussi long- terhps que je l’aurais désiré, car ce mouvement de deux ou trois cents nègres faisait lever des nuages de poussière qui me fatiguaient extrêmement.

Dans tout le pays de Bambara, et jusque bien audelà au S. de Cacorou , suivant le rapport de quelques nègres, ils ont la même musique; c’est une des mieux organisées et la plus agréable que j’aie vue dans tous mes voyages parmi les nègres. Ces peuples passent une grande partie des nuits à danser; ils sont doux et humains, vivent contens, et ne s’occupent pas de r avenir. Leur habitude est d’aller presque nus. Ils portent ordinairement une ceinture brodée en cauris , qui leur passe’ autour des reins , entre les cuisses , et vient se Tattacber sur le devant. Ces ceintures sont garnies de petites tresses en coton, qui leur descendent devant et derrière jusqu’au genou. Les vieillards Ont,

pour se vêtir, des pagnes ordinairement de la plus grande malpropreté. Les femmes ont aussi des pagnes qu elles se passent autour des reins et font ctescendre jusqu’au genou ; elles portent leurs cheveux en tresses , et se mettent du beurre sur tout le corps. Les hommes se rasent la tête comme les musulmans, mais ils laissent quelques touffes de cheveux plus ou moins grosses , suivant le goût de chacun. La couleur de leur teiyt est la même que celle des Foulahs du Ouassoulo; ils ont comme eux le nez aquilin , les lèvres minces , les cheveux crépus et les dents aiguës ; ils se font tous desincisions à la figure et sur le corps.

Ils fabriquent dans le pays une espèce de bière ou d’hydromel fait avec du mil fermenté et du miel ; ils s’enivrent avec cette boisson , qu’ils aiment beaucoup. . •

Le 1 4 janvier , à cinq heures du matm , nous étant séparés de nos joyeux hôtes , nous fîmes un trajet de trois milles à f E. , sur un sol uni , composé de sable gris et- très-dur, et nous arrivâmes auprès d’une haute montagne de granit noir sans aucune végétation , qui se prolonge du N. au S. : elle peut avoir d’élévation deux cent cinquante pas ordinaires. Nous fîmes encore cinq milles dans la même direction : sur cette roule on trouve quelques gros blocs de granit noir.

Nous fîmes halte, vers neuf heures du matin, à Tisso-Soman , joli village situé entre deux petites

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montagnes de granit d’un vert très-pâle. Il y a au milieu du village plusieurs puits de sept à huit pieds de profondeur ; ils sont creusés dans un sable mêlé de gros gravier gris; au fond de ces puits il y a nn peu de terre grise argileuse , qui coTitient quelques roches dont je n’ai pas pu déterminer la nature. Cette argile est d’un gris blanc et très-glissante ; j’ai pu juger de sa qualité par celle qui en sortait, et que l’on avait déposée autour des puits. L’eau en est très -bonne, mais elle conserve une couleur blanchâtre.

Les femmes de la caravane s’établirent autour pour nettoyer leur mil.

Après avoir fait un léger déjeûner de tau avec une mauvaise sauce aux herbes, nous quittâmes le village. Vers deux heures , nous fîmes route à fE. six milles; même sol que la matinée. La marche était gênée par des blocs de granit que nous rencontrions à chaque pas. Des deux côtés de la route on voyait de petites montagnes de granit peu élevées. Nous fîmes halte , au coucher du soleil, à Sananço , grand village muré , qui peut contenir de sept à huit cents habitans. J’allai aussitôt m’asseoir auprès d’une case pour me rep(tser , le chef du village m’invita à venir à côté deiui, sur de gros morceaux de bois un peu élevés de terre et placés à côté de la porte de sa case ; on avait construit , au-dessus de ces espèces de bancs, un toit avec des

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branches d’arbre. Le bonhomme avait soin de faire allumer un petit feu auprès de lui ; la fumée m’incommoda tellement, que je ne pus y rester qu’un moment. Il m’adressa quelques questions sur les blancs et sur la manière dont ils se nourrissent; mes réponses parurent le satisfaire.

Le village est situé dans une grande plaine fertile et bien cultivée ; à peu de distance on voit une montagne de granit, sans nulle végétation. Nous fîmes rencontre, dans ce village , d’une caravane de Mandingues , les uns allant à Jenné , les autres à Sansanding ; les uns étaient chargés d’étoffes , et les autres de noix de colats. Le chef du village me lit donner une case en terre, la seule qui s’y trouvât; les autres étaient en paille. Il y fit allumer du feu , et m’engagea à aller m’y reposer-: mais en y entrant je fus suffoqué; le toit de cette case étant fait en forme de terrasse et recouvert en terre , la fumée ne pouvait pénétrer au travers, et n’avait d’autre issue que par la porte. Les cases en paille n’ont pas le même inconvénient. Je sortis bien vite de ce four, où je ne pouvais respirer, et me disposai à m’établir dehors poiu' y passer la nuit ; mais mon guide, instruit de la raison qui m’empêchait de rester dans la cabane en terre ([lie l’on m’avait choisie, alla en prévenir le chef, qui me donna un logement convenable, où je passai la nuit avec un Mandingue de noire caravane. Quel-

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ques étrangers nous envoyèrent un petit souper , très-bien apprêté.

Le 1 5 janvier, à six heures du matin, nous fîmes au N. environ sept milles , parmi des roches de granit, sur un sol très -fertile , composé de sahle dur, La campagne était hien hoisée; le cé et le nédé y étaient très - répandus’ , et la culture hien soignée. Nous arrivâmes, vers onze heures, àDhio, grand village muré, qui peut contenir huit à neuf cents hahitans: en entrant, je remarquai heaucoup de femmes réunies dans un endroit qui paraît 'consacré à leur délassement; elles étaient assises sur de gros morceaux de hois ronds, couverts par un grand toit en paille : les unes tenaient sur leurs genoux leurs enfans tout nus, et parlaient heaucoup; les autres s’étaient endormies. Les vieillards ont aussi un endroit où ils se rassemblent pour fumer leur pipe; ils y passent la plus grande partie de la journée ; ils l’appellent , comme les Mandingues , hanancoro. Je vis aussi quelques cultures de tabac dans de j)etits jardins auprès de leurs cases. Le village est d’une malpropreté dégoûtante. Nous n’avions fait que trois milles dans la soirée.

Le i6 janvier, à six heures du matin, nous nous disposâmes à partir. En sortant, j’aperçus dans quelques endroits un peu frais, plusieurs palmiers , de ceux dont le fruit donne de f huile ; ils ne viennent pas , à

beaucoup près, aussi bien que sur la côte. Nous nous dirigeâmes à l’E. N. E., sur un sol très-fertile, composé de sable gris, mêlé de petit gravier. La campagne est toujours très-boisée. Je remarquai quelques tamariniers, et beaucoup de cés. Vers neuf heures du matin, après avoir fait six milles et demi, nous étions à Niourot , petit village, où n*ous ne pûmes rien acheter sans cauris , monnaie courante parmi tous les habitans du haut Bambara ; ils les reçoivent des marchands européens qui font le commerce des côtes occidentales, et des Maures des bords de la Mer méditerranée. C’est ici que cette monnaie commence à avoir cours. Le prix d’une poule est de quatre-vingts cauris, nombre qui se dit hémé ; pour exprimer notre cent, ils- disent quatre-vingt et vingt, ou liéméiiimouga^.

On nous fit loger dans une grande case, où je vis, non sans étonnement, deux beaux canapés faits chacun d’un seul tronc d’arbre ; je les regardai comme un chefd’œuvre, pour des peuples qui n’ont pas d’outils de menuiserie : les quatre pieds , les bras et le dossier étaient d’un même morceau, et façonnés avec goût; le bois en était rouge et très -dur. Cet ouvrage a dû leur coûter beaucoup de temps ; mais on sait que , dans ces contrées, il n’est pas aussi précieux que parmi

(i) Voyez, tome III, \e Vocabulaire mandingue.

nous. Ils n’ont d’autres outils que de petites haches et des poignards.

Je vis que notre hôte élevait une douzaine de petits chiens destinés à être mangés quand ils seraient gras : il avait aussi une quantité de petits poulets ; il les nourrissait avec des termites , que ses enfans apportaient des champs. En général, dans tout le pays cpe j’ai visité, je n’ai pas vu de grandes buttes de termites, comme il y en a sur les bords du Sénégal, qui atteignent quelquefois jusqu’à huit ou neuf pieds d’élévation ; celles que j’ai trouvées n’avaient que dixhuit pouces à deux pieds. Dans ce village , tous les chefs de famille ont une case ou cabane en terre , comme celle que le chef de Sananço m’avait destinée, et les cases de leurs femmes sont en paille. Nous nous procurâmes un peu de rriil pour notre souper ; on le paya de quelques noix de colats : les puits étaient hors du village, même un peu. éloignés; et j’ai jugé par la corde qui sert à y puiser l’eau , qu’ils sont peu profonds; ils doivent avoir de douze à quinze pieds.

Le ly janvier, à six. heures et demie du matin, nous prîmes congé de notre hôte , que l’on avait eu soin de payer la veille.

En sortant du village , nous rencontrâmes plusieurs Bambaras ayant une vingtaine de chiens attachés à une seule corde; ils allaient, me dit-on, les metlre à

l’engrais : ces animaux,* aussitôt qu’ils nous aperçurent, se mirent à aboyer tous ensemble; nous ne pouvions plus nous entendre. Nous fîmes route au N, N. E. ; nous passâmes auprès d’un gros village dont je n’ai pu savoir le nom; nous continuâmes à marcher sur un sol composé de sable gris; même végétation que les jours précédens. Après avoir fait onze milles, nous fîmes halte à onze heures du matin à Talé , village de trois à quatre cents babitans : on nous donna plusieurs cases pour nous loger, car dans ce village elles ne sont pas aussi grandes que dans ceux où nous avions déjà passé , mais elles sont de même forme. J’allai me promener dans les rues , qui sont étroites et malpropres. Les Bambaras me regardaient avec curiosité , mais ne m’importunaient pas. Je fus fort étonné de voir que les femmes, dont les vêtemens étaient de la plus grande malpropreté , avaient toutes un morceau de calebasse ou de bois très -mince incrusté dans la lèvre inférieure. J’avais peine à me persuader que cette habitude fût f effet du goût : je questionnai mon guide sur cet usage bizarre ; il me dit que c’était la mode du pays. Je ne comprenais pas non plus comment ce morceau de bois posé intérieurement et extérieurement, pouvait tenir; elles ouvraient une lèvre alongée, qui ‘laissait apercevoir le morceau placé à l’intérieur. Je m’assis un moment pour les examiner; elles riaient beaucoup de mon

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élonneinent. Je priai i’iine d’elles d’ôter le morceau de bois quelle avait à la lèvre; elle me dit que, si elle l’ôtait, la salive passerait par le trou. Enfui j’étais vraiment stupéfait que , par coquetterie , on pût se défigurer de la sorte ; c’était pourtant f usage général dans cette contrée : je vis depuis beaucoup déjeunes filles de huit à dix ans , ayant cà la lèvre inférieure un petit morceau de bois gros comme un pois , pointu d’un bout et incrusté dans la chair: elles ont soin de le renouveler souvent et de le mettre toujours un peu plus gros; le trou s’agrandit insensiblement, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à recevoir un morceau grand comme une pièce de trente sous. Je trouvai que cet ornement, aussi bizarre qu’incommode, ajoutait encore à leur malpropreté.

Tous les vieillards avaient une queue de bœpfpour leur servir à chasser les mouches , insectes qui sont très-communs et très-incommodes dans ce pays. Je n’ai pas vu de moustiques dans cette partie de f Afrique, comme on en voit dans tout le voisinage du Sénégal, qui empêchent les voyageurs de dormir.

Les habitans de ce village sont doux, affables et hospitaliers; ils m’offrirent avec bonté de partager leurs petits repas d’ignames à la sauce aux souris.

Leurs cases sont petites et très-màlpropres. Ils cultivent du riz et beaucoup dngnames : leur récolte reste habiluellemenl dans les champs tout le temps de la

sécheresse ; et h l’arrivée des pluies , ils la renferment dans de petits magasins en paille placés au milieu de leurs cours. Les hahitans sont pauvres : ils ont peu d’esclaves, et ne possèdent que quelques troupeaux de bœufs, de moutons et de cabris; mais leur terre

fertile et bien cultivée leur fournit au-delà du néces-

saire. J’ai vu chez eux peu de chevaux; encore sontils chétifs. Je n’ai pas remarqué que ces peuples païens s’occupassent de la divinité. Ils sont, comme les gens du Ouassoulo , sans religion, mais ont comme eux beaucoup de respect ppur les sectateurs de Mahomet, et pour l’écriture , qu’ils regardent comme une espèce de magie. Ils portent toujours des sapliis^ pendus à leur cou et sur diverses parties du. corps; ils en suspendent aussi à l’entréb de leurs cases , pour les .préserver de tout accident, soit du feu, soit de la part des voleurs.

Dans toute cette partie, il y a quelques villages mandingues, tous mabométans; ils sont indépendans des Bambaras, comme à Timé, Sambatikila, Tangrera , et d’autres villages situés plus au S. Les Bambaras les appellent Diaiilas ou Jaiilas; et quoiqu’ils pussent leur nuire , puisqu’ils sont bien plus nombreux qu’eux, ils les laissent en paix, et vont dans leurs villages leur vendre le superflu de leurs récoltes.

(i) Talisman comme les qrigris.

A TEMBÜCTOU.

Les Baiiibaras , en général , parlent inandiiigue ; mais ils ont en outre un idiome particulier, que la rapidité av^ec laquelle j’ai voyagé chez eux ne m’a pas permis de connaître. Ce pays est après d’un mois de marche de Ségo ; il n’est pas sous sa dépendance : il est gouverné par quantité de petits chefs, qui reçoivent pour tribut quelques présens en comestibles ; ils ne sont pas exigeans , car ils connaissent la grande pauvreté de leurs sujets. Les Bambaras passent chez les Mandingues pour être voleurs à l’excès; cependant leurs petits magasins en paille, situés au milieu de leurs cours, sans défense, sont toujours respeetés : mais, semblables à leurs accusateurs , quand ils voient de belles verroteries, des ciseaux, des couteaux, des cadenas , qui sont pour eux des choses aussi précieuses que for, ils ne peuvent résister au désir de les posséder ; n’ayant pas les moyens de les acheter, ils font leur possible pour les dérober, non en employant la force, mais la ruse. Dans tout ce pays, je n’ai pas vu une seule femme ayant des boucles d’oreille ou un collier en or; elles ne possèdent pour toute parure que quelques verroteries que leur procurent les marchands qui viennent de Jenné. Mon guide Karamoosila me recommanda de ne pas leur faire voir le contenu de mon sac : certes, je n’avais pas besoin de cette recommandation; je me serais bien gardé de l’ouvrir en leur présence; malgré la bonne opinion que j’a-

8'i VOYAGE

vais tics qens de cette peuplade, je n aurais pas voulu mettre leur probité à l’épreuve.

Le i8 janvier, cà six heures du matin, nous nous mîmes en route sur une terre un peu graveleuse, et marchâmes pendant l’espace de neuf milles et demi au N. sur un même sol, olfrant la même végétation : nous arrivâmes vers dix heures a Borandou, joli village peuplé de quatre à cinq cents hahitans. La majeure partie de leurs cases sont en terre et à terrasse , ce qui les rend très-incommodes, à cause de la fumée qui n’a d’autre issue que par la porte : les rues sont sales , étroites et tortueuses. R s’y tient un marché deux fois par semaine, pour les étrangers des environs; et toutes les fois que les caravanes passent, il s’en établit uti autre pour vendre des comestibles. J’échangeai quelques grains de verre contre des cauris, et j’achetai un peu de lait pour me rafraîchir, car depuis longtemps j’en étais privé. Je vis quelques femmes se promener dans les rues ; elles avaient sur la tête des marchandises qu’elles criaient comme dans nos villes d’Europe. Je remarquai aussi que les Bamharas suspendent au dehors de leurs cases les têtes désossées de tous les animaux qu’ils mangent, ce qui est regardé comme une espèce de luxe. Tous les matins, lorsqu’ils vont aux champs, ils ont soin d’emporter du feu pour foire rôtir des ignames : ils boivent de l’eau des ruisseaux ; et s’ils craignent de iTen pas

\ TEMBOCTOU.

Lroüver , ils portent de l’eau de puits dans des calebasses. Dans la soirée , je considérais avec attention line vieille fennne qui avait un inorceau de calebasse dans la lèvre , et je pensais de nouveau à l’oripinalité d’une telle mode : elle riait avec ses camarades de mon étonnement ; et comme je me levais pour me retirer, elle me lit signe d’attendre un moment, et alla cbercher une igname, dont elle me lit présent.

Dans ce village , on fabrique des pots en terre. Les puits ont dix à douze pieds de profondeur; ils sont creusés dans une terre graveleuse : l’eau en est bonne et un peu blanche.

A trois heures du soir, nous quittâmes le village de Borandou , et nous nous dirigeâmes»au N. pendant six milles, par une belle route découverte ; à quelque distance du village , dans la plaine , on voit beaucoup de grands ronniers ou rondiers ; le cé y est très-répandu. Nous arrivâmes , vers le coucher du soleil , à Syenço, gros village entouré de murs , qui peut contenir six à sept cents babitans. A l'entrée je vis sous un gros baobab un -homme bizarrement babillé ; on ne lui voyait que les mains et les pieds , qui étaient nus ; son habit tout noir , la culotte , la veste, et le bonnet, qui lui couvrait aussi la figure, étaient d’une seule pièce fermant à coulisse ; ce bonnet,: de forme carrée, était orné de belles plumes d’autruche blanches ; la place de la bouche, du nez cl des yeux était garnfe d’é-

carlate. Ce persoiiiîaye ainsi masqué , que l on me dit être douanier et maqistrat , était armé d un fouet ; les liabitans lui donnent le nom de Nojcn : il recevait les droits de passe. Tous les étrangers des environs, ainsi que les caravanes qui viennent dans le village, lui })aient ces droits en cauris. Les hommes et les femmes s’arrêtent en passant auprès de lui ; et si quelqu’un se refusait à payer la rétribution exigée, il aurait recours à son fouet. J’aperçus, à peu de distance de lui , sous un arbre , un gros tas de cauris gardé par un homme non masqué; c’était, je pense, 'la recette de la journée. Les droits sont taxés suivant la quantité des marchandises , et non par personne : on paie depuis cinq jirsqu’à cent et deux cents cauris. Comme le marché de Syenço est toujours bien fourni , la contribution qu’on perçoit sur les marchands rend le chef de ce village très-riche.

Ces douaniers sont aussi chargés de la police ; ils courent à coups de fouet après les enfans qui font du bruit dans le village : ils n’exercent leur pouvoir qu’étant en uniforme. Notre caravane ne fut pas arrêtée au passage pour payer; il eût fallu rester trop long - temps : mais quand nous fûmes arrivés, les douaniers vinrent recevoir les droits. Ce personnage masqué me regardait avec étonnement ; et me mon- Irant du bout du doigt, il demandait aux autres voyageurs quel était cet homme blanc ; j’étais déjà

A TEMBOCTÜU.

loin de lui , qu’il nie inontmit encore ; il semblait ne pouvoir revenir de sa surprise. ^

Le 1 9 janvier, vers six heures du iiiatin, nous nous remîmes en route au N. E. , et fîmes environ sept milles sur un sol sablonneux mêlé de beaucoup de qravier , mais, très - fertile. Je remarquai plusieurs champs qui avaient été ensemencés. La campagne est très-découverte; nous nous trouvions sur la route au moins trois cents personnes allant au marché de Tangrera, où nous arrivâmes vers neuf heures, du matin. A peu de distance du village, je vis un homme masqué absolument comme celui de la veille ; il me montra de même au doigt, et paraissait pour le moins aussi étonné que l’autre. Je voyais les nègres lui jeter des cauris , et il avait bien soin de regarder si le compte était exact ; dans le cas contraire , il paraissait toujours disposé à faire jouer son fouet. Il passe à Tangrera une grande quantité d’étrangers , le commerce y est si actif, que les droits que le chef perçoit sur les marchandises lui font un revenu considérable; tous les jours uii grand concours de monde aiïlue au marché , et il s’y rend de nombreuses caravanes du sud et de Ségo, Yamina et Kayaye ; elles apportent du sel, qu’elles échangent contre tles noix de colats et des toiles du pays.

Tangrera est une espèce d’entrepôt de ces marchandises ; les marchands venant tout-à-fait du sud,

qui ne veiilcnl pas aller jusque sur les bords du Dhioliba , font le qpmmerce dans cette ville.

Il m’arriva à Tangrera une contrariété que je n’gvais pu prévoir. Mon guide , à son arrivée , s’était empressé de s’informer du cours des marchandises : il apprit qu’à Jenné les noix de colats n’a>\"aienL que trèspeu de valeur; il se décida , en conséquence , à prendre la route de Sansanding. Il m’annonça cette résolution , qui me fit beaucoup de peine, car j’avais une grande répugnance à me hasarder de paraître dans cette ville ou dans celle de Ségo ; j’avais peur que , dans l’une ou f autre, il ne m’arrivât quelque fâcheuse aventure; je savais que plusieurs Européens avaient voyagé dans ces contrées, et il était à craindre que leurs habitans ne fussent devenus plus soupçonneux. D’ailleurs cette direction ne pouvait convenir à mes projets , à cause de la guerre entre Jenné et Ségo , qui intei'ceptait toute communication entre les deux pays.

Je résolus donc de rester à Tangrera pour attendre une occasion d’aller à Jenné. Mon guide me conduisit chez le chef, à qui le bon vieillard de Timé m’avait recommandé ; j’étais accompagné par un saracolet de ce pays , qui avait voyagé long-temps chez les Maures ; il parlait assez bien cette langue , et me dit avoir été à cl-Araouân, qu’ils nomment Araouani.

Avant d’entrer chez le chef, qui est de la secte des

A TEMBOGTOU.

Baiïibaras, j’avais eu un entretien avec ce saracolct; il me recommanda de dire que j’étais pauvre. Mon guide portait mon bagage ^ dont la légèreté prouvait la vérité de cette assertion. D’ailleurs j’avais eu soin par précaution d’ôter une ceinture contenant quelques pièces d’argent , car je craignais que le chef ne voulût visiter mes effets. C’était un vénérable vieillard; nous le trouvâmes couché sur une peau de bœuf tendue par terre , à fombre d’un gros bombax , surveillant des ouvriers qui travaillaient à la construction de ses cases;

un de ses frères de mère, Mandingue soumis à la religion de Mahomet, nous accompagnait. Mon guide me présenta au chef, de la part de celui de Timé , qui , dit-il, le priait d’avoir pour moi des égards, et s’empressa de lui conter toutes mes aventures , la manière dont j’avais été pris et élevé par les chrétiens, et enfin mon séjour de cinq mois chez son frère ; il lui peignit avec des expressions assez énergiques les souffrances et les maladies que j’avais éprouvées. Ce chef était si âgé qu’il ne put m’adresser la parole; mais il fit des signes d’approbation. Au moment où je le quittais, il me promit de me faire partir par la première occasion. On me fit loger chez le saracolet qui m’accompagnait et que je croyais être musulman : il f avait été autrefois; mais depuis qu’il était de retour de ses voyages, il s’était habitué à boire de la bière. 11 me fit loger dans une petite case très-propre, et commanda

à rime de ses femmes de me faire im dmer de riz avec une sauce aux pistaches. Je donnai a la cuisinière un peu de sel pour l’assaisonner. Mon liote me ht parcourir le village ; il me conduisit près de quelques Mandingues musulmans que je trouvai rassemblés dans de qrandes maisons en terre qui servent en même temps de point de réunion et d’école pour les enfans musulmans; il y en a plusieurs dans le village. Quand j’y arrivai, les uns étaient -occupés à coudre des pagnes et d’autres à lire le Coran ; ils quittèrent aussitôt leurs occupations, et je devins le sujet de la conversation; ils mé firent asseoir auprès d’eux sur une peau de bœuf; puis ils envoyèrent 'ebereber un Maure venant de Sansanding avec une caravane de sel qu’ir échangeait contre des colats.

Ce Maure était très-brun , et me dit être de Oualetb. Il me ht beaucoup de questions sur mon pays et sur mes pareils; il me demanda leurs noms, que j’inventai de suite ; je dis que mon père se nommait Mobammed- Abdoulkerim, et ma mère Mariam , et que mon père ét^it négociant à Alexandrie. 11 me demanda s’ils existaient encore ; cette question était d’autant plus ridicule , que je venais de lui dire que j’étais sorti de mon pays dès la plus tendre enfance ; je le lui répétai. Alors il reprit : « Puisque tu ne sais pas si tes (( parons existenl, pourquoi vas -tu dans ton pays ? tu (( pourrais aussi bien professer ta religion dans tout

A TEMBOCTOU.

« autre. » Je lui répliquai que j’avais l’espoir de trouver iiiî frère qui, sans cloute, inc restituerait une partie de la succession de mes parens, et lui dis cp.ie la contrariété cjue j’éprouvais m’occasionnait un retard fâcheux ; j’ajoutai cj[ue je craignais de me trouver en route pendant les pluies prochaines, ce cjue j’aurais voulu éviter. 11 me demanda pourcjuoi je n’allais pas â Sansanding. Je lui fis observer c|ue cela m’éloignait beaucoup de ma route, et pourrait m’empêcher d’aller à Jenné, où je devais me rendre : il me confirma que la guerre régnait entre Ségo et Jenné. « Mais « ajouta -t- il, tu pourras par cette route te rendre à <( el-Araouân , et de là aller à la Mecque, » 11 me dit aussi c|ue toute's les caravanes allant à Jenné étaient parties, et c[ue je riscjuais de rester ici long-temps, avant de trouver, une occasion favorable; ensuite il s’absenta un moment, et revint avec un gros morceau de sel dans la main, et quatre-vingts cauris qu’il me pria ^accepter, m’assurant que sur la route le sel était très -cher. Les Mandingues firent tous des signes d’approbation de cette conduite généreuse. Ce petit cadeau me fit beaucoup de plaisir, parce que je pensais qu’une fois mes moyens épuisés je trouverais des âmes cbaritables qui me donneraient assistance. Mon hôte AÛnt me conduire au marché, où je vis un grand concours d’étrangers ; il était assez bien garni de toutes li's choses nécessaires à la vie : riz , ignames.

loiyné, lait, beurj'e animal et végétal , sel, pots, tabac en poudre, étoiles, colats, poissons secs, calebasses, viande de boucherie, volaille, et mille autres choses utiles, bœufs, moutons, etc. Il y avait aussi quelques marchandises d’Europe , verroteries , poudre , pierres à feu , etc. Je trouvai beaucoup de femmes établies sur le marché avec de petits plats en terre , dans lesquels elles font des galettes frites au beurre végétal ; on les appelle maamies. On achète ces galettes avec des cauris, seule monnaie courante du pays; les naturels la nomment kaulo. Je remarquai aux environs du marché plusieurs malheureux , assis aux coins des rues , demandant faumône ; ils me parurent infirmes. Depuis mon départ de la côte, je n’avais vu aucun mendiant de profession.

Nous nous assîmes un instant dans la boutique d’un marchand de tabac, où il y avait foule; il avait à côté de lui un tas de cauris qui montaient liien à trente mille; c’était la recette de sa journée : il voulut me donner un peu de tabac ; jcle remerciai, et lui dis que je n’en usais pas; il en parut très-étonné, car dans ce village tout le monde en prend. Dans presque toute 1 Afrique, il n’y a que les Alandingues qui ne fument point ; je n’ai vu aucune femme faire usage de la pipe. Le tabac en poudre de çe marchand avait une très-bonne odeur; contre l’ordinaire du tabac de ce pays, il avait une couleur marron, clair , au lieu que

celui que j’ai vu dans les aiiLres villages était vert, et ne conservait qu’une faible odeur.

Les hommes et les femmes qui étaient au marché me parurent mieux vêtus et plus propres que ceux que j’avais vus sur la route en venant de Timé , et j’y ai trouvé peu de femmes avec les lèvres percées.

En m’en retournant à la case de mon hôte , je vis trois masques comme ceux que j’avais déjà vus ailleurs ; ils couraient après les enfans , qui tâchaient de les éviter.’

Dans la soirée , j’allai voir Karamo-osila , et le priai de me remettre le prix de la poudre que j’avais vendue à Timé pour le dégué-sousou ; c’était lui qui s’était chargé de faire ce paiement : il me prévint qu’il ne pouvait pas me donner de cauris, comme nous en étions convenus, parce que les colats ne se vendaient pas très-bien , mais qu’il allait me donner de la marchandise pour 'cette valeur; il ajouta, par réflexion, que j’avais vendu ma poudre trop cher, et que je devais me contenter de cpatre-vingts noix de colats , équivalant en ce moment à-peu-près à une demigourde. Cela ne m^étonna pas, je m’y étais attendu; car les- Mandingues sont toujours de mauvaise foi envers les étrangers , sur-tout quand ils n’ont pas de danger à courir. Je me plaignis peu de cette injustice ; je savais que mes plaintes seraient inutiles. Il fit choisir par ses gens quatre-vingts petits colats ,

([u’il me cjoniia èii échange de ma j)Oiidre, qui aurait été estimée dans le pays le double de cette valeur. 11 m’assura qu’il était bien facbe de me laisser a T. anqrera , où je ne connaissais personne, et que, si je voulais le suivre cà Sansandinq , il se ferait un vrai plaisir de me conduire *, qu’il ne me regardait plus comme un étranger, puisque j’itais resté cinq mois chez son frère, qui m’avait recommandé à lui.

Je me rendis à la- case de mon bote , où je m’ennuyai le reste de la soirée : ce dernier s’assit auprès de moi pour me tenir compagnie; il me vanta beaucoup la probité de sa femme, et m’engagea à lui remettre mon bagage pour quelle en eût soin , car la case où je logeais ne fermait pas; je suivis son conseil. J’étais obligé de sortir souvent, et Ton aurait bien pu me dévaliser en mon absence , au lieu qu’en mettant mon bagage entre les mains de cette lèmme , je courais moins de danger; mon sac fermait à clef avec un cadenas, et l’on ne pouvait rién toueber sans que je m’en aperçusse. Mon bote me fit faire un bon souper de riz avec une sauce au poisson sec; et pour reconnaître ses soins, je donnai* à sa cuisinière du sel pour mettre dans la sauce du souper de toute la famille , ce qui payait plus que mon repas. Mon bote , voyant que j’avais quelques colats , m’en demandait très-souvent. Je m’aperçus qu’il buvait beaucoup de bière : je le trouvai assis dans sa case, avec plusieurs

A TEMBOCTOU.

Bainbaras, autour d’un grand vaise d’hydromel-, ils avaient une petite calebasse avec laquelle ils puisaient, et se la faisaient passer tour- à -tour. Ils étaient tous très-gais; mon hôte avait peine à parler, tant il était ivre, ce qui me rendait déplaisant mon séjour chez lui. Il habitait une grande case en terre , surmontée d’une terrasse , à deux portes d’entrée , et une lucarne pour donner de l’air. On y faisait la cuisine à une des extrémités, et non au milieu, comme c’est l’usage dans les autres contrées de cette partie de l’Afrique.

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