‹ Journal d'un voyage áa Temboctou et áa Jennâe, dans l'Afrique Centrale, prâecâedâe d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les annâees 1824, 1825, 1826, 1827, 1828:Chapitre 14 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Nouveaux détails sur le Kankan et ses environs. — Gouvernement des vieillards. — Commerce. — Degré de civilisation. — Pays de Kissi. — Pays de Bouré. — Son commerce avec Bamako, Yamina , Ségo, Sansanding, Jenné. — Exploitation de Tor. — Établissement de Bamako. — Traversée du Milo et autres affluens du Dhioliba.

La saison s'avançait; nous étions au milieu de juillet, et en août il est presque impossible de voyager, attendu que le pays est entièrement couvert par les inondations : j'étais dans le plus grand embarras , lorsque enfin je trouvai une occasion pour Sambatikila. Je fis marché avec un Poulh^ du Fouta-Dhialon , pour porter mes effets jusque dans le Ouassoulo; je convins de lui donner trois têtes de tabac, valeur de dix à douze sous à -peu -près. Mon nouveau guide, qui se nommait Arafanba , avait une grande réputation de sainteté ; il paraissait très-doux , et Mamadi-Sanici eut la complaisance de me recommander à lui. Notre départ fut fixé au 1 6 juillet.

(i) Poulh ou Foulah.

A TEMBOCTOU. 415 Avant de quitter le Kankan, je vais entrer dans de nouveaux détails sur ce pays. Kankan, chef-lieu d'un canton du même nom, est une petite ville située à deux portées de fusil de la rive gauche du Milo, jolie rivière qui vient du S. et arrose le pays de Kissi, où elle prend sa source : elle coule au N. E. , et se perd dans le Dhioliba, à deux ou trois jours de Kankan ; elle est large , profonde , et susceptible de porter des embarcations tirant de six à sept pieds d'eau : dans les mois d'août et de septembre, elle déborde et fertilise les terrains qui l'environnent. Voici les noms des villages dépendant de Kankan , tels qu'on me les a nommés : Carfamoudeya , Diocana , Boucalan, Nafadi, Bacouco, Poussé, Sofino, Dio-Samana et Kiémorou. Cette ville est entourée d'une belle haie vive, très -épaisse, qui la défend mieux qu'un mur en terre. Elle a deux portes, une à l'O. et l'autre à l'E.; elle ne contient pas plus de six milles habitans; elle est située dans une belle plaine de sable gris, de la plus grande fertilité. On n'aperçoit, dans l'éloignement , que de très-petits monticules. On voit dans toutes les directions de jolis petits villages qu'ils nomment aussi ourondés; c'est là qu'ils placent leurs esclaves : ces habitations embellissent la campagne et sont entourées des plus belles cultures; l'igname, le maïs, le riz, le foigné, l'ognon, la pistache, le gombo, y viennent en abondance.

Les habitans de Kankaii sont gouvernés par un chef quils appellent dougou-tigui; mais ce chef ne décide jamais rien sans assembler le conseil des vieillards, qui d'ordinaire se tient dans la mosquée des femmes , et auquel j'ai assisté souvent. J'ai remarqué qu'il y règne le plus grand silence ; contre f habitude des assemblées turbulentes des nègres , chacun y parle à son tour, et l'on met à la porte ceux qui ne se conduisent pas comme ils le doivent. Dans leurs décisions , ils sont toujours très-circonspects; ils craignent de se tromper : aussi délibèrent-ils long -temps. Ils sont tous mahométans et portent une haine mortelle aux païens ou infidèles.

Il y a à Kankan un marché trois fois la semaine ; on y apporte, comme je fai déjà dit, toute sorte de marchandises et les choses les plus utiles à la vie. Les Mandingues sont tous marchands et voyagent beaucoup : ils vont à pied à Sierra-Leone , à Kakondy, à la Gambie , au Sénégal , et même jusqu'à Jenné ; plusieurs m'ont parlé de M. Potin, négociant au Sénégal , et de M. JofFret , établi au comptoir français d'Albréda sur la Gambie. Le voisinage de Bouré les rend très-riches ; ils tirent de ce pays beaucoup d'or. En temps de paix , les femmes de Kankan vont à Bouré vendre du riz , du mil et plusieurs autres comestibles , qu'elles échangent contre de for. Les hommes parcourent le Kissi, où ils se procurent de

A TEMBOGTOU. 415 beaux esclaves, dont le prix courant est d'un baril de poudre de vingt-cinq livres , un mauvais fusil de cinq gourdes et deux brasses de soie rose. Un Mandingue qui possède une douzaine d'esclaves, peut vivre à son aise et sans voyager ; il ne s'occupe uniquement que de les surveiller.

Le Kankan fait beaucoup de commerce avec ses voisins ; il tire du Ouassoulo des toiles blanches fabriquées dans le pays, et qui sont très - estimées dans le commerce. Ils ont quelques moutons poilus, des chèvres, des cabris, et beaucoup de bœufs, dont la grosseur n'approche pas de celle des nôtres ; ces animaux ont tous une bosse, comme ceux des Maures qui habitent les bords du Sénégal. Ce pays fournit aussi d'assez beaux chevaux, qui cependant sont bien loin d'atteindre à la supériorité de ceux des Arabes. J'ai vu chez l'alkali une jument qui coûtait cinq esclaves et deux bœufs; c'était le plus bel animal que j'eusse rencontré dans toute cette partie de TAfrique. Ils élèvent beaucoup de volailles, et leurs bestiaux fournissent du lait en quantité.

Ils sont , dans leurs ménages , de la plus grande propreté, et toujours vêtus de linge très-blanc. Ils fabriquent dans le pays de belle toile avec le coton que filent leurs femmes : rarement cette toile est vendue ; ils s'en servent pour se Abêtir. Chaque famille a son petit entourage en paille ou en épines ; dans l'inté--

rieur, il y a des cases pour la loger, et au-dehors un petit jardin cultivé par les femmes ou les enfans ; on y récolte ordinairement du maïs et un peu de tabac. Les rues sont assez larges et tenues proprement ; le village est ombragé par quantité de dattiers, papayers, bombax et baobabs.

A trois jours au S. de Kankan, on trouve le premier village du Sangaran , dont j'ai oublié le nom : en continuant six jours dans la même direction , et traversant le Sangaran , on arrive dans le joli pays de Kissi, quil ne faut pas confondre avec celui de Kissi-Kissi, situé aux environs de Sierra-Leone. Lamfîa, qui avait fait plusieurs voyages pour acheter des esclaves , me dit que ce pays est hérissé de montagnes et arrosé par une infinité de ruisseaux : le sol y est très-fertile , et les habitans cultivent beaucoup de riz, des ignames, du foigné , et tout ce qui est nécessaire à la vie. Ils sont tous idolâtres, et se font, comme les Bambaras, des incisions à la figure et sur le corps. J'en ai vu plusieurs à Kankan : je remarquai qu'ils avaient tous les dents très-aiguës et très-blanches ; ils ont, comme les Mandingues , les cheveux crépus , le teint plus clair , le nez un peu aquilin , les lèvres minces , et le visage presque ovale. Ce pays est divisé en plusieurs petits états, gouvernés par des chefs indépendans, qui se font souvent la guerre entré eux pour se procurer des esclaves qu'ils vendent très-cher. Il y a de ces barbares

A TEMBOCTOU. 417 qui font profession de se cacher derrière les buissons , de surprendre ies malheureux nègres cultivateurs dans leurs champs , et d'aller ensuite les vendre impitoyablement.

A un jour et demi au S. S. E. de Kankan , se trouve le Toron, habité par des nègres idolâtres, dont j'ai parlé plus haut. A deux jours à TE. , on voit le joli pays de Ouassoulo , habité par des Foulahs. A quatre jours ( on en met quelquefois cinq ) au N. ijk N. E. de cette ville , en descendant le Milo , on aperçoit celui de Bouré, à trois quarts de jour, en remontant le Tankisso , sur la rive droite duquel il est situé. Je vais donner en peu de mots les renseiguemens que j'ai obtenus des nègres connaissant ce pays.

La ville de Bouré est le chef-lieu du pays de ce nom. Tintigyan , Bougoreya , Fataya, Setiguia , Docadila, sont de sa dépendance. Ces villages sont peu éloignés du Tankisso; car on m'assura que les esclaves portaient sur leur tête les marchandises provenant des embarcations , et faisaient plusieurs voyages par jour. Le pays de Bouré , me dirent les Mandingues qui l'avaient visité, est couvert de petites montagnes ; il s'y trouve beaucoup de mines d'or très-abondantes. Les naturels qui journellement les exploitent , n'en connaissent pas la richesse. Des esclaves sont continuellement occupés à tirer les terres ; ils emploient , à cet usage , des paniers faits avec des branches d'arbre : ies femmes I. 27

/il8 VOYAGE

lavent cette terre dans des calebasses ; elles mettent beaucoup d'eau, et après T avoir bien remuée , elles la transvasent; ainsi plusieurs fois lavée, les morceaux d'or se déposent au fond de la calebasse , et sont ramassés précieusement : cet or est fondu , mis en boucle ou en lingot. On concevra que, par ce procédé imparfait , il reste encore une bonne quantité d'or dans les terres lavées ; mais ils ne connaissent pas les moyens de l'en extraire. Quoique le sol de Bouré soit très-fertile , il n'y a aucune espèce de cultures ; les habitans achètent tout de leurs voisins ; riz , mil , pistaches, piment, etc. , tout se trafique avec de for : ils ont des bœufs , et élèvent quelques volailles. Avant la guerre, Kankan leur fournissait beaucoup de provisions ; mais depuis que la route est interceptée , on n'en apporte plus.

Bouré fait beaucoup de commerce avec Bamako, qui se trouve à six ou huit jours de distance, en descendant leDhioliba. Les Maures portent dans ce pays une grande quantité de sel et d'autres marchandises qu'ils échangent. L'or de Bouré se répand dans tout l'intérieur, dans les établissemens français et anglais de la côte ; et Jenné , qui passait pour être le pays le plus fourni de ce précieux métal, n'a en partie que celui qu'on y apporte de ce riche pays; Sansanding, Yamina et Ségo sont dans le même cas. En face de Bamako, il y a, dit-on, une cataracte que les Man-

A TEMBOCTOU. 419 dingues nomment Far/a; mais, suivant le i apport qu ils m'en ont fait, elle n'est pas très-élevée, puisque les pirogues peuvent descendre et remonter à la cordelle , sans même être déchargées: c'est ce qui a lieu durant la crue des eaux; alors la cataracte doit être entièrement couverte.

Les Mandingues de Sansanding et de Yamina, et beaucoup de saracolets , portent à Bouré du sel et des marchandises d'Europe; tous les jours il s'y tient un marché bien fourni. Ce pays est habité par des Dhialonkés, en partie idolâtres: ils ont un chef absolu, qui a la réputation d'être grand guerrier; il a beaucoup d'esclaves employés à f exploitation des mines; outre la grande quantité d'or que ses ouvriers lui procurent, chaque propriétaire qui fait travailler aux fouilles est obligé de lui donner la moitié du produit de la journée. Ce chef faisait en ce moment la guerre aux bourgades situées aux bords du fleuve. Sansando, gros village, chef-lieu de trois ou quatre autres petits, lui tenait tête ; ce village est presque en face de Bouré, sur la rive droite du Dhioliba ; il est aussi habité par des Dbialonkés idolâtres. Cette guerre, ou plutôt ce •pillage, faisait beaucoup de tort au commerce. Les pirogues qui arrivaient chargées de marchandises, étaient souvent pillées par les habitans de Sansando, qui sont très -envieux des richesses de Bouré.

Boucary est le nom du chef de ce riche pays: quoi-

que peu zélé iinisulman, U traite avec égard tous les hommes de cette religion, principalement les mara bouts ou prêtres. Il a la plus grande confiance dans les grigris, et ne voyage jamais sans que ses habits en soient couverts. Naturellement très-soupçonneux, il a plusieurs cases , et ne couche jamais deux fois de suite dans la même ; il a un grand nombre de femmes: à la porte de sa cour, il y a triple garde, et l'on n'arrive à lui qu'après avoir traversé cinq ou six cases toutes également bien gardées. Dans ce moment, il était aussi en guerre avec le village de Damsa , habité par des païens , et situé sur le Milo entre Kankan et Bouré , ce qui interceptait les communications de ces deux endroits. Il serait à désirer que Ton fît des tentatives pour établir un comptoir à Bamako ; ce poste rendrait maître du commerce de fintérieur, en y attirant les richesses des mines d'or qui s'exportent en partie à Kakondy, Gambie et Sierra-Leone. L'éloigné ment du Sénégal l'empêche d'y participer, puisque les marchands mandingues seraient obligés pour y arriver de traverser le Kankan , le Baleya, le Fouta- Dhialon, leBondou, le Fouta-Toro , et une partie de Cayor ou du Oualo. Il faudrait d'abord faire re-' connaître la distance qu'il peut y avoir entre Bamako et l'endroit du Sénégal ou les embarcations peuvent remonter, j'entends au-dessus du rocher Felou. Après avoir établi un comptoir auprès de cette cataracte, on

A TEMBOCTOU. 421 en formerait un second à l'endroit où le fleuve cesse d'être navigable. Il est à présumer que de ce second comptoir à Bamako, il ny aurait pas plus de huit à dix jours de marche ; et c'est de ce point important que des caravanes de sel et de marchandises d'Europe se rendraient à Bamako. Il serait à craindre peutêtre que les naturels ne s'y opposassent ; mais on les rendrait bientôt plus favorables , en leur faisant entrevoir les grands avantages qu'ils pourraient en retirer , et en leur payant des coutumes annuelles : la conduite de ces hommes sera toujours dictée par l'intérêt. Les Maures, qui font la majeure partie de ce commerce qui les enrichit, s'opposeront de tout leur pouvoir à ce projet d'établissement; mais les droits que l'on paierait au roi nègre aplaniraient toutes les difficultés; car les Maures ne paient aucune espèce de rétribution.

Le 16 juillet, vers neuf heures du matin, après avoir pris un léger déjeûner de riz, nous nous disposâmes à partir : je donnai en cadeau à mon hôte un petit pot de fer- blanc dans lequel je buvais , et qu'il paraissait désirer ; il en témoigna beaucoup de joie. Après m' avoir conduit hors du village , il me quitta , en me donnant sa bénédiction. J'étais accompagné du bon vieux Mohammed, qui, pendant mon séjour à Rankan, n'avait cessé de me témoigner beaucoup d'attachement; souvent il me disait que, s'il était

422 VOYAGE . seul avec son fils, ii viendrait avec .moi jusqu'à Jenné. Nous fîmes environ un mille à l'E. en traversant la plaine , où nous vîmes plusieurs petits ourondés entourés de belles cultures de maïs. Nous arrivâmes sur les bords du Milo , que je trouvai bien rapide , et une fois plus large que lorsque je le visitai pour la première fois. Nous passâmes, avec notre bagage, dans une pirogue longue de quinze pieds environ , très-étroite, et faite de deux troncs d'arbres ajustés fun contre f autre en longueur, et liés ensemble avec des cordes ; il était près de onze heures lorsque nous eûmes passé sur la rive droite. Le bon Maure me témoigna un véritable regret de se séparer de moi : après avoir cassé en deux une noix de colats , que nous mangeâmes ensemble , il me quitta , en faisant des vœux pour le succès de mon voyage ; lorsqu'il fut an peu éloigné du rivage, il tourna la tête de mon côté , m'adressa de nouveaux adieux, et me souhaita un prompt retour dans ma patrie.

Nous quittâmes les bords de la rivière , et nous nous dirigeâmes à TE. , fespace de deux milles , en traversant de belles cultures. Dans quelques endroits, j'aperçus, à fleur de terre , des roches qui me parurent de la même nature que celles de Sierra-Leone , rouges et poreuses. Nous traversâmes un gros ruisseau sur un pont très-chancelant, dont le passage présentait quelque danger aux marchands , qui avaient tous des

A TEMBOCTOU. 425 charges sur la tête ; il y en eut un qui heureusement était arrivé au bout du pont, lorsque , ne pouvant plus se tenir en équilibre, il tomba à Teau , mais ne se fit aucun mal : ce ruisseau se perd dans le Milo. Nous fîmes halte à Sofmo , village de la dépendance de Kankan , habité par des Foulahs du Ouassoulo : la campagne est en général couverte de nédés et de cés ; les environs de ce village sont très-bien cultivés ; les cultures y sont mieux soignées que celles de Kankan. Nous allâmes nous mettre dans une case dont les mufs intérieurs me parurent avoir été blanchis ; je ne sais si c'est à la chaux , mais cela y ressemblait beaucoup. Nous fîmes griller quelques pistaches, que nous mangeâmes en attendant f heure du départ ; car on voulait profiter de fobscurité de la nuit pour traverser les bois, qui passent pour être infestés de voleurs. Notre petite caravane était composée de quatorze individus, Foulahs, Mandingues et saracolets. Il pouvait être une heure et demie lorsque nous nous remîmes en route, par un temps frais, sombre et brumeux. Nous nous dirigeâmes à f E. ; nous marchions trèsvite , en observant le plus grand silence , dans la crainte d'être entendus des voleurs, qui infailliblement nous eussent dévalisés. Nous nous enfonçâmes dans les bois , marchant dans des herbes si hautes , qu elles passaient par-dessus nos têtes. Nous vîmes les habitations de quelques Foulahs, dont les figures ainsi

que le costume n'étaient pas du tout rassurans : ils n'avaient pour vêtemens que des haillons , qui , quoique couverts de deux lignes de crasse, laissaient apercevoir qu'autrefois ils avaient été jaunes. Ces hommes avaient la face garnie d'une barbe épaisse de la plus grande malpropreté , et leur nez tout plein de tabac inspirait le plus grand dégoût. Ce sont des familles isolées qui cultivent du riz , des ignames, du foigné et des pistaches : la terre y est noire , très-bonne , et de la plus grande fertilité ; je n'en ai pas vu à Kankan d'aussi productive. Nous achetâmes de ces Foulahs quelques ignames pour notre souper; on leur donna en échange du tabac et quelques branches de verroterie. Ils me regardèrent avec curiosité; et lorsque nous les quittâmes, ils nous recommandèrent de prendre bien garde aux caflfres (infidèles) qui étaient très-nombreux dans la forêt. A la nuit tombante, nous fûmes surpris par la pluie , ce qui rendit notre marche pénible et bien plus fatigante qu'elle n'était avant. Pour comble de malheur, la nuit devint très -obscure; nous marchions sans savoir où poser les pieds ; vers huit heures, ayant perdu la trace de la route, nous fûmes obligés de nous arrêter. Nous nous assîmes sous des arbres, ayant la pluie sur le dos, n'osant ni tousser, ni cracher, de crainte d'être entendus des voleurs ; nous étions mornes et silencieux. Un peu avant la nuit , nous avions imcontré trois hommes

A TEMBOCTOU. 425 armés, sans bagages: ils étaient assis par terre, tenant leurs fusils sur les genoux : cette attitude et Tair de leurs figures nous les avaient rendus suspects ; sans doute que notre nombre leur en imposa, et qu'ils furent arrêtés par la crainte de ne pas être les plus forts. A Kankan , on m'avait dit que ces voleurs at taquaient toujours les Mandingues qui traversaient les bois, mais jamais les caravanes de saracolets, parce qu'ils savent que ceux-ci portent des fusils, et que les premiers ne sont pas aussi bien armés ; les saracolets , en traversant la forêt , ont soin de faire retentir les bois d'une nombreuse décharge de mousqueterie.

Lorsque la pluie eut cessé, nous parvînmes, non sans beaucoup de peine, à allumer du feu : un de nos compagnons déchira un morceau de sa pagne, le mit en charpie , y mêla un peu de poudre ; puis , plaçant cette préparation dans le bassinet de son fusil, il obtint du feu. On coupa quelques branches d'arbre pour faire une cahute , afin de passer à couvert le reste de la nuit : la pluie n'eut pas plutôt cessé, que nous fûmes tourmentés par des essaims de moustiques qui ne nous laissèrent aucun repos. Deux de nos compagnons, armés de poignards et de lances, allèrent à la recherche de feau; nous avions une calebasse destinée à cet usage : lorsque notre feu fut allumé , nous fîmes cuire sur les charbons quatre ignames et

quelques pistaches pour notre souper ; après ce frugal repas, nous nous étendîmes auprès du feu sur des feuilles d'arbre toutes mouillées. J'estime que, depuis Sofino , nous avions fait douze milles à TE. sur de très-bonnes terres, mais un peu graveleuses. La pluie m'avait empêché de me servir de mes sandales; j'étais obligé de marcher pieds nus sur ce gravier, ce qui m'occasionna des douleurs aiguës. Etant couché auprès du feu, je me mis à réfléchir aux peines et aux fatigues que j'aurais à surmonter, si je continuais ma route dans la saison où les pluies sont continuelles; je pensais aussi aux dangers auxquels j'aurais été exposé si je m'étais hasardé seul dans ces bois avec Lamfia, qui me l'avait proposé; il aurait bien pu me dévaliser sans miséricorde. J'eus le temps de me livrer à mes tristes réflexions dans le silence de cette vaste solitude; il n'était interrompu que parle chant de quelques oiseaux nocturnes et par le coassement des grenouilles : cette nuit fut affreuse ; je ne pus sommeiller; le soleil me parut bien long à recommencer sa carrière.

Le 1 7 juillet, enfin, je vis arriver le jour; il dissipa les vapeurs de f atmosphère et ranima toute la nature. Nous mangeâmes un reste d'ignames grillées de la veille ; puis , après ce léger repas , nous fîmes route àfE. , et traversâmes un gros ruisseau sur un pont à moitié démoli : à chaque instant nous courions risque de tomber à l'eau ; cependant nous le passâmes

A TEMBOCTOU. 427 sans accident ; il avait été construit dans le principe comme celui de Cambaya. Le débordement de ce i^uisseau, dont les rives sont très - boisées , inondait la campagne; nous avions de Teau jusqu'au-dessus des genoux; et ce qui rendait encore notre marche plus pénible , c est que la route était couverte de gravier qui nous déchirait les pieds.

Dans le cours de la journée, nous traversâmes huit gros ruisseaux, qui tous paient tribut au Dhioliba. Le sol est à-peu-près le même par-tout et la campagne un peu moins boisée que celle où nous avions passé la veille. Je remarquai beaucoup de cés et de nédés ; je vis aussi quelques pierres ferrugineuses. Notre marche était très-accélérée, et nous ne faisions halte pour nous reposer que lorsque les porteurs étaient excédés de fatigue; alors, pour nous restaurer un peu, nous mangions quelques pistaches crues. J'avais beaucoup de peine à supporter cette marche forcée ; heureusement il ne plut pas de tout le jour : mais la route était inondée de la pluie de la veille, ce qui m'empêchait de mettre mes sandales ; le gravier me causait de vives douleurs, et j'avais le talon du pied gauche écorché. Nous arrivâmes à six heures du soir bien fatigués à Diécoura , premier village du Ouassoulo : il est entouré d'un mur de huit à dix pieds d'élévation ; sa population peut être de huit à neuf cents habitans.

Nous avions fait , depuis ie matin , dans la direction de i'E., vingt-quatre milles; et lorsque nous aperçûmes les terres du Ouassoulo , nous nous dirigeâmes à TE. S. E., l'espace de six milles, sur de très-bonnes terres susceptibles de belles cultures. En arrivant à Diécoura, je m'assis sur une peau de bœuf que l'on avait étendue sous un oranger devant notre case. Les liabitans vinrent en foule me voir ; ils me regardaient avec curiosité , mais ils m'accablèrent moins de questions importunes que ne l'avaient fait les Mandingues. Ils me parurent tels que les habitans de Kankan me les avaient dépeints, c'est-à-dire, d'une extrême douceur. Ils sont païens. Les hommes se servent de grandes pipes avec un tuyau gros comme le petit doigt, et long de trois pieds ; elles sont en terre , de couleur grise , très-bien vernies ; la partie qui contient le tabac est grande comme une tasse à café , et ornée de dessins si bien exécutés , que j'avais peine à croire qu'elles eussent été fabriquées dans le pays ; mais on me fassura si bien , que j'en restai persuadé. Les habitans me parurent très-curieux; ils s'informèrent qui j'étais , et où j'allais , mais cependant sans m' importuner. Ils sont naturellement très-gais , et se divertissent sous de grands bombax, où je vis la jeunesse rassemblée: ils avaient une musique comme je n'en avais pas encore vu; elle se composait d'une vingtaine de musiciens , dont plusieurs avaient chacun un instrument

A TEMBOCTOU. 429 en bois, creusé et recouvert d*uii morceau de peau de mouton. Mungo-Park a trouvé un instrument semblable chez les Mandingues du N. du Dhioliba, qu il dit être une dent d'éléphant : ceux-ci sont de bois ; ils ont un pied ou quatorze pouces de long et la forme d'une corne très-droite ; au petit bout, sur le côté , il y a un trou qui sert d'embouchure : ils tirent de cet instrument des sons très-harmonieux. Puis ils ont une grosse caisse , et le tambour de basque , fait d'une petite calebasse recouverte de peau de mouton, ayant autour des anneaux dç fer qui font entendre un cliquetis agréable. Deux petits nègres bien habillés, avec des plumes sur la tête , sautaient en cadence , et accompagnaient la musique en frappant deux morceaux de fer l'un contre l'autre ; ils étaient à-peu-près vêtus comme de petits sauteurs français.

Les chefs des musiciens avaient chacun un manteau garni de plumes de pintade et des plumes d'autruche sur la tête ; plusieurs agitaient en mesure une calebasse ronde , ayant un manche long de six pouces , et recouverte d'un réseau, dans laquelle il y avait de gros haricots qui, malgré le tintamare qu'ils faisaient, accompagnaient très-bien la musique. Les musiciens se suivaient à la file, jouant en marchant et observant la mesure ; les femmes et les garçons suivaient en dansant et frappant dans leurs mains. Je m'amusai beaucoup à les voir : leur danse n'a rien d'indécent.

Ils passèrent une partie deia nuit à se divertir; les deux grosses caisses faisaient un très-bon effet. Depuis mon départ de la côte , je n avais rien vu qui m'eût fait autant de plaisir ; je ne pouvais me lasser d'entendre leur musique, qui me parut harmonieuse, quoiqu'elle conserve quelque chose de sauvage ; elle est digne de fattention du voyageur. Notre hôte nous donna pour notre souper une portion de foigné bouilli , avec une sauce aux herbes , que f absence du sel et du beurre rendait mauvaise; cependant nous mangeâmes avec beaucoup d'appétit, car nous n'avions pris dans la journée qu'un morceau d'ignasiie et quelques pistaches. Les saracolets achetèrent du lait, et firent cuire du riz ; ils m'invitèrent à en prendre ma part. A f E. de Diécoura, à quatre jours de marche, on trouve Morila, village entouré de murs, où se tient un marché; et à TE. N. E. de Morila, on voit la ville de Kankary , située sur une rivière qui vient du S. et se perd dans le Dhioliba : cette A^lle a un marché considérable ; elle est sous la dépendance des Bambaras de Ségo. J'ai obtenu ces renseignemens des naturels du pays.

Mes effets étaient partis devant, avec mon guide, qui était allé loger à Rimba chez une de ses connaissances; j'aimai mieux coucher dans ce village que d'aller plus loin , tant j'étais fatigué ; nous devions aller le rejoindre le lendemain : f absence de mon bagage m'empêcha de payer mon hôte; un saracolet eut la

A TEMBOCTOU. ^51 compiaisance de m' acquitter avec quelqvies verroteries, et ne voulut jamais souffrir que je les lui remboursasse.

Le 1 8 juillet, après avoir pris congé de nos hôtes, nous nous mîmes en route vers six heures du matin, en nous dirigeant à l'E. S. E. , l'espace d'un mille. Nous traversâmes le Lin dans une pirogue si incommode, que nous pensâmes renverser : elle était faite d'un tronc d'arbre tortueux, très-étroite, et faisant eau; le moindre mouvement la faisait tellement incliner, que l'eau entrait à bord. Le Lin est un gros ruisseau venant du sud ; son courant est très-rapide ; il va se perdre dans le Dhioliba. Nous fîmes encore un mille dans la même direction, en traversant unebelle plaine bien cultivée : je voyais beaucoup d'ouvriers répandus dans la campagne, qui piochaient la terre, et la remuaient aussi bien que nos vignerons en France ; ce ne sont plus les nègres esclaves des Mandingues , qui ne font que retourner la superficie du sol à deux ou trois pouces pour détruire les herbes ; ce sont de vrais laboureurs qui travaillent pour avoir une belle et abondante récolte. Ils en sont bien récompensés, car leur riz, et tout ce qu'ils cultivent, croît plus vite et produit davantage que dans le Kankan. Je les ai vus récolter le foigné : ils se servent d'une faucille pour le couper, et ont fhabitude, dans bien des endroits , de le laisser dans la campagne , exposé à jia pluie ; ils mettent eo

terre des piquets sur deux rangs , et placent artistement entre eux leurs graminées : ainsi arrangées, elles ressemblent à une palissade ; le dessus est couvert de paille , qui empêche la pluie de pénétrer ; à mesure quils ont besoin de foigné, ils viennent en prendre^ et jamais personne ne se permet de voler ces espèces de magasins. \ - ^ -

J'ai vu les nègres labourer le champ qui venait d'être récolté tout récemment, pour l'ensemencer de nouveau d'un autre grain. Les femmes étaient occupées à arracher les herbes et à sarcler les beaux champs de riz dont la campagne était couverte. Ce peuple est industrieux; il ne voyage pas ; mais il s'adonne aux travaux des champs, et je fus étonné de trouver dans r intérieur de l'Afrique l'agriculture à un tel degré d'avancement : leurs champs sont aussi bien soignés que les nôtres , soit en sillons , soit à plat , suivant que la position du sol le permet par rapport à finondation. Nous arrivâmes au petit hameau où était mon guide : il me fit une assez bonne réception, et me dit qu'il avait été inquiet de mon retard , qu'il m'attendait plus tôt; il avait averti son ami de mon arrivée et des circonstances qui occasionnaient mon passage dans leur pays. Ces bons nègres vinrent me voir pendant une partie de la journée; ils s'assirent auprès de moi, et me regardèrent avec curiosité : ils étaient totis trèssales, couverts de haillons; mais la douceur était

A TEMBOCTOU. 433 peinte sur levirs physionomies. D'ailleurs ils n étaient pas importuns comme Jes Mandingues ; ils se contentaient d'ouvrir de grands yeux en me regardant, et se disaient entre eux : a C'est un blanc ; ah! comme ((il est bien! )) L'im d'eux, chef de la famille, me fit cadeau d'un mouton, et, dans le cours de la journée, d'une grande calebasse de bon lait dans lequel il avait mis du déguet, que je trouvai délicieux. J'en fis part à mes compagnons, qui ne voulurent accepter qu'après que j'eus fini mon repas : je ne m'attendais pas à trouver tant de réserve chez les Mandingues, car mon guide en était un.

Je me promenai autour de l'habitation, et je prenais un bien grand plaisir à regarder leurs belles cultures : ils font de petits tas de terre pour mettre les pistaches et les ignames ; ils les arrangent avec goût , tous à la même hauteur, et bien alignés. Le riz et le petit mil sont ensemencés dans des terres labourées en sillons; lors des premières pluies, ils sèment autour de leurs petites habitations ; et lorsque le maïs est en fleur, ils mettent du coton parmi les tiges. Le maïs se trouve mûr de très -bonne heure; alors ils l'arrachent pour donner jour à l'autre plante. Si l'on n'y met pas de coton , on donne un labour à la terre qui a déjà produit le maïs, puis on y transplante du petit mil ; habitude que je n'ai pas remarquée dans le Kankan. J'étais émerveillé de Toir ces bonnes gens I. 28

434 VOYAGE se livrer au travail avec tant d* ardeur et de soin : dans la campagne, de tous les côtés, je voyais des laboureurs et des femmes occupées à sarcler les champs. Ils font deux récoltes par année sur le même terrain : je remarquai du riz en épis, et d'autre à côté ne faisant que de sortir de terre. La campagne y est généralement très - découverte ; les cultivateurs ne conservent parmi les grands végétaux que les arbres de cés et les nédés, qui sont très-répandus et de la plus grande utilité pour les habitans; je nai pas vu, comme dans le Fouta et le Baleya , des arbres coupés à quatre ou cinq pieds de terre ; les Foulahs du Ouassoulo ont soin d'arracher le pied, et ne laissent dans leurs champs rien qui puisse leur nuire. Enfin, je le répète , ils sont en général aussi bien soignés que les nôtres. J'eus beaucoup de visites toute la journée : elle fut orageuse; dans la soirée, il fit beaucoup d'éclairs du côté du S., et un grand vent, qui passa au N. E.; il plut par torrens pendant une partie de la nuit, et le tonnerre fit un bruit épouvantable. Dans la soirée , mes compagnons se mirent à tuer le mouton que l'on m'avait donné , et nous fîmes un assez bon souper. Plusieurs Foulahs nous quittèrent pour se rendre au marché de Morila.

Le 19 juillet, à neuf heures du matin, nous partîmes de Kimba ; le fils de notre hôte vint nous servir de guide. Nous fîme» un mille au S. : nous traversâmes

A TEMBOCTOU. 4^5 une rivière très -large qui venait cle TO. et coulait à TE. ; son courant pouvait être de deux nœuds et demi à riieurç ; elle a , dans cet endroit, huit à neuf pieds de profondeur ; ses rives , un peu élevées , mais très-dégarnies, sont composées de terre grise argileuse, et, dans quelques parties , rouge et mêlée de petit gravier. Je ni informai du nom de cette rivière ; personne ne pouvait me le dire : enfin une vieille femme m'apprit qu elle se nomme le Sarano , et que c est celle qui passe à Kankary. Nous la traversâmes dans une pirogue très -longue et très-étroite , et faisant eau comme un panier; je n étais pas trop rassuré de me voir au milieu de la rivière , dans cette barque si fragile ; on était continuellement occupé à vider feau avec une calebasse : mon guide Arafanba se tenait debout dans la pirogue, et chantait à haute voix des prières du Coran ; sans doute il priait Dieu de favoriser notre traversée. Vers onze heures, nous nous trouvâmes sur la rive droite, sans accident; nous avions seulement quelques effets mouillés. Nous continuâmes notre route au S. , sur du sable gris plein de gravier. La campagne, très-bien cultivée, est inondée et couverte de nédés et de cés ; on voit le riz en herbe qui élève sa tête au-dessus de l'inondation. Après avoir fait quatre milles dans cette direction , ayant de feau à mijambes, nous fîmes halte auprès d'un joli hameau, où nous achetâmes, pour quelques branches de ras-

sades, du Jait et de la fécule de nédé, que nous mîmes dedans pour notre dîner; ensuite nous continuâmes à nous diriger au S. deux milles. Nous retroussâmes la rivière du Sarano , que nous venions de traverser : à quelque distance, toujours à sa rive droite, on voit une petite chaîne de montagnes peu élevées , composées de terre , de pierres rouges et poreuses. Dans cet endroit, la rivière est large et vient du S., Nous continuâmes à suivre la même direction pendant quatre milles. Je vis de très-beaux champs de riz en épis, et déjeunes bergers aux environs gardant des troupeaux de bœufs; ils avaient des flageolets en bambou, desquels ils tiraient des sons très-harmonieux. En suivant toujours les bords de la rivière , nous arrivâmes à Mauracé un peu avant le coucher du soleil; on nous donna une case , et le chef hospitalier nous envoya un souper de foigné , avec un mauvais ragoût d'herbes , sans sel.

Le 2 0 juillet , à huit heures du matin , nous prîmes congé de notre hôte; nous fîmes onze milles au S. E. Dans toute cette campagne , qui est très-découverte , on voit de petits hameaux de dix à douze cases ; ils sont ombragés par le nédé et le cé; les environs en sont bien cultivés : je vis de beaux champs de coton ; c'est la culture la moins soignée dans le pays; ils le sèment à la volée , et les pieds sont si rapprochés les uns des autres , qu'ils sont gênés dans leur croissance.

A TEMBOCTOU. 457 Vers une heure et demie , nous fîmes haite à F ombre des nédés, auprès d'un hameau , dont les habitans Aanrent nous vendre du lait et du fruit de cet arbre , que nous mangeâmes à la hâte ; puis nous fîmes route au S. S. E., pendant trois milles, sur un sol couvert de petit gravier qui gênait beaucoup ma marche, car j'avais mal aux pieds. Nous suivions une plaine entrecoupée de coteaux et de quelques petits monticules qui n influent en rien sur l'uniformité du sol ; nous traversâmes un gros ruisseau, et je vis quelques bombax et baobabs qui font diversion avec le nédé et le cé. La journée fut orageuse; nous fîmes halte à Kandiba , joli petit hameau ombragé par des nédés. On nous donna une case pour moi et mon guide , et une autre pour nos compagnons : daîis la nôtre , il y avait du foigné en paille , nouvellement récolté , qui nous servit de lit. Tous les habitans du hameau et ceux des environs vinrent me visiter pendant la soirée , et allumèrent des poignées de paille pour me voir plus à leur aise ; ils formaient une haie autour de moi , s'extasiaient en me regardant, et se perdaient en complimens, que ma modestie ne me permet pas de répéter: ils paraissaient très-doux et très-gais. Le chef nous envoya à souper.

Le 2 1 juillet, à neuf heures du matin , nous fîmes route à fE. pendant douze milles , sur un sol couvert de gravier ; dans quelques endroits on y trouve de la

terre rouge très -productive. Nous traversâmes un gros ruisseau sur un pont le plus incommode que j'eusse encore vu, car il fallait passer sur un arbre dont les branches traversaient ce ruisseau : mes compagnons , portant des charges sur leur tête , chancelaient à chaque instant ; nous eûmes le bonheur de passer sans accident. A deux heures du soir, nous fîmes halte à Sigala , petit village où reste le chef du Ouassoulo : mon guide me conduisit en sa présence ; un homme alla nous annoncer; il nous fit entrer dans sa case, oùil était couchéauprès de son chien, d'une espèce à oreilles longues , museau pointu , poil rouge , et auquel notre visite parut déplaire, car il grogna beaucoup à notre approche ; mais son maître parvint à l'apaiser, et nous fit asseoir auprès de lui sur une peau de bœuf. Mon guide lui dit que j'avais été fait prisonnier par les chrétiens, et que maintenant je retournais dans mon pays ; que j'avais été très-bien reçu dans tout le Fouta , et que le chef de Kankan me recommandait à ses soins. Baramisa me fit très -bonne mine ; il avait fair gai; il adressa plusieurs questions à Arafanba , qui lui dit, pour lui faire sa cour, qu'en route, sans le connaître, j'avais souvent demandé à le voir, ce qui parut le flatter. Je remarquai dans sa case une théyère en étain , un plat en cuivre , et plusieurs autres vases du même métal. La forme antique de ces vases me fit présumer qu'ils de^^^aient être portugais.

A TEMBOCTOU. 439 La théyère, ovale, avait un pied rond qui i'élevait un peu; Tanse très-élancée surmontait le couvercle, qui avait un bouton rond finissant en pointe ; les plats étaient de forme ronde , comme ceux en étain que nous avons en Europe : un bol de cuivre , avec une anse et un pied rond , lui servait pour mettre ses colats au frais. Baramisa avait une très -grande boucle d'oreille en or à f oreille gauche, et point à la droite ; il use de tabac en poudre et à fumer comme ses sujets , et il est aussi malpropre qu eux ; sa case était tapissée d'arcs, de flèches, de carquois, de lances, de deux selles pour ses chevaux, et d'un grand chapeau de paille; je ne vis pas de fusil. Notre visite fut courte. Nous retournâmes à la case qu'il nous avait donnée : peu de temps après, il m'envoya une calebasse de lait et du déguet, qu'il me pria ^J'accepter ; je le mangeai avec mes compagnons. Baramisa me fit appeler; j'y allai avec mon guide : il me reçut dans son écurie , où il était assis sur une peau de bœuf, auprès d'un beau cheval ; il nous fit asseoir à côté de lui , et me donna quelques noLx de colats qu'il avait mises dans un vase en cuivre avec un peu d'eau. Il distribua devant nous, à quelquesunes de ses femmes, des ignames que Ton venait de récolter. Ce chef du Ouassoulo passe pour être trèsriche en or et en. esclaves ; ses sujets lui font souvent des cadeaux en bestiaux : il a beaucoup de femmes ; toutes ont des cases particulières , ce qui forme un

petit village. Avant d'arriver dans la case du chef, pn traverse plusieurs grandes cours entourées de murs en terre ; elles sont tenues très-proprement. Son logement est aussi simple que celui de ses sujets ; il consiste en plusieurs cases rondes , dont le mur est en terre : on a mis quelques piquets plantés extérieurement autour de ce mur, pour soutenir la charpente, qui est en forme de colombier et couverte en paille ; le bas de ces cases peut avoir de cinquante à cinquante-cinq pieds de circonférence , et de douze à quatorze pieds d'élévation. Les environs de ce petit hameau sont trèsbien cultivés en pistaches, riz, ignames, maïs, et mille autres productions utiles. Je vis, pour la première fois depuis mon départ de la côte, quelques rliamnus lotas dont parle Mungo-Park. Le chef nous envoya un assez bon souj)er de riz au lait aigre, auquel il ajouta par luxe un peu de sel ; nous eûmes de la pluie toute la soirée; fair était humide et frais.

Le 2 2 juillet, vers neuf heures du matin, nous allâmes prendre congé de Baramisa; nous lui donnâmes en présent un peu de poudre , et quelques verroteries pour ses femmes. Nous fîmes route en nous dirigeant au S. E. : le sol, quoique couvert de petit gravier, est très -bien cultivé; le cé et le nédé sont très-répandus. Après avoir fait treize milles , nous passâmes un gros ruisseau, sur un pont très-chancelant; la campagne est généralement découverte; de temps en temps

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je vis quelques petits monticules dont la pierre était de nature rouge et poreuse. Nous fîmes halte à cinq heures du soir, à Fila-Dougou ; ce petit hameau est le dernier duOuassoulo, du côté de l'E. Les bons habitans nous donnèrent leur souper, car nous n avions rien mangé de tout le jour. Les Foulahs vinrent nous voir en grand nombre; je leur montrai mon parapluie, qu'ils regardaient comme une merveille ; ils ne pouvaient concevoir comment on pouvait ouvrir et fermer cette machine à volonté ; ceux qui avaient vu couraient avertir leurs voisins , qui tous accouraient voir cette merveille ; la cour ne désemplit pas de toute la soirée -, plusieurs même vinrent très-avant dans la nuit -, ils avaient des poignées de paille allumée, spectacle qui m'amusait assez ; ils s'écriaienttous, en me regardant d'un air riant, (( C'est un blanc! » ils répétaient les mêmes éloges que j'avais reçus la veille de leurs voisins , et ajoutaient, (( Nous n'avons jamais vu un homme comme celui-là ! » Ils demandaient à mon guide si la blancheur de ma peau était bien naturelle ; car ces peuples , simples et doux , qui ne voyagent jamais , n'ont d'autre idée des hommes blancs que celle que peuvent leur en donner les Mandingues commerçans et voyageurs qui traversent leur pays ; ils sont francs , inoifensifs , et ils exercent une hospitalité si généreuse envers les étrangers , que je crois qu'un chrétien pourrait voyager chez eux sans déguisement et sans éprouver la moindre difficulté.

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