‹ Journal d'un voyage áa Temboctou et áa Jennâe, dans l'Afrique Centrale, prâecâedâe d'observations faites chez les Maures Braknas, les Nalous et d'autres peuples; pendant les annâees 1824, 1825, 1826, 1827, 1828:Chapitre 15 sur 22 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Le Ouassoulo. — Mœurs et usages des habitans. — Agriculture florissante, industrie. — Peuple hospitalier. — Kankary. — Sambatikila. — Réflexions sur la vente des esclaves. — Disette. — Description de la résidence de Falmamy. — Commerce. — Travaux des forgerons. — Villages bambaras. — Arrivée à Timé. — Chaînes de montagnes.

Le Ouassoulo est un pays habité par des Foulahs idolâtres, pasteurs et cultivateurs ; ils élèvent de nombreux troupeaux de bœufs, quelques moutons et des cabris. J'ai vu dans ce pays quelques chevaux d'une petite race, qui ne résistent pas beaucoup à la fatigue. Ils élèvent aussi des volailles, auxquelles ils mettent beaucoup de valeur; on ne peut s'en procurer qu'avec de la poudre, du tabac, du sel et des verroteries. Ils ont de leurs petits poulets un soin tout particulier : tous les soirs ils les rassemblent dans une espèce de panier rond , et les rapportent dans leurs cases pour les mettre à l'abri du froid; tous les matins, un peu après le lever du soleil, ils les laissent courir dans les environs de l'habitatioa : rarement ils

A TEMBOCTOU. 445 leur donnent du grain ; ils ne mangent que des insectes , de rheite , et le grain qui sort des mortiers quand on pile le riz ou le mil. Ce sont les hommes qui donnent leurs soins à ces petits animaux; ils apportent de leurs champs des tas de terre qui contiennent beaucoup de termites que les poulets dévorent aussitôt. Les habitans ont tous des chiens pour garder leurs habitations; je n ai pas remarqué que, dans le Ouassoulo , on mangeât ces chiens comme dans quelques parties du Bambara.

Ce pays est généralement découvert, entrecoupé de quelques petits coteaux ; le sol est d'une très-grande " fertilité, et composé en partie de terre noire et grasse, mêlée de petit gravier. Le pays est arrosé par la rivière du Sarano , et plusieurs gros ruisseaux qui fertilisent la terre ; elle produit en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie de Thomme sobre. Les habitans sont doux , humains , et très-hospitaliers ; curieux à fexcès, mais beaucoup moins importuns que les Mandingues. Leur nourriture est très-simple : ils mangent, comme dans le Kankan , du riz , du tau et du foigné sans être pilé ; ils ajoutent à ces mets une sauce faite avec des feuilles d'herbe ou des pistaches grillées; rarement ils emploient du sel , qui est un objet de luxe , ils ne mangent de la viande que les jours de réjouissance ; ils mettent dans leurs sauces , ainsi que le gombo, la feuille du baobab séchée et pilée; ils man-

gent aussi le fruit de cet arbre , en le délayant dans de feau ou dans du lait : ce fruit, comme celui du nédé , est très-doux et très-nourrissant.

Les femmes fabriquent des pots en terre pour servir à leur ménage ; elles emploient de la terre glaise grise, qu elles se procurent sur les bords des ruisseaux : elles pétrissent cette vase , et en extraient tous les corps étrangers ; quand elle a pris de la consistance , elle s'emploie plus facilement; alors les ouvrières lui donnent la forme convenue , et la polissent à mesure avec leurs mains; lorsque les vases sont montés, on les met à r ombre pour qu'ils sèchent lentement , car la trop grande chaleur du soleil les ferait fendre. Quand ils sont à moitié secs , on les polit de nouveau avec un morceau de bois fait exprès pour cet usage, ce qui leur donne une espèce de lustre ; puis on les remet au séchoir : mais , avant qu'ils aient pris toute leur consistance , on les expose à un soleil trèsdoux; et, huit ou dix jours après , on les soumet à une nouvelle cuisson , qui s'opère en mettant les pots fun sur r autre, entre deux couches de chaume de mil, auxquelles on met le feu. Ces pots, en cuisant, acquièrent un vernis , et conservent une couleur grisâtre ; ils ont une forme ronde , une ouverture ordinaire avec un petit rebord, et n'ont pas d'anses; ils ressemblent en tout à ceux que l'on fabrique dans le Fouta-Dhialon et dans le Kankan. Les bons habitans

A TEMBOCTOU. M5 de ce pays fortuné vivent tous en famille. Chaque hameau se compose de douze ou quatorze cases, et quelquefois moins ; elles sont entourées d'une palissade en bois , mal faite , et sans goût. Le milieu de ce petit groupe d'habitations forme une cour où donnent les portes des cases : on y fait coucher les bestiaux; les veaux ont un parcage séparé : ce sont les femmes qui sont chargées de traire les vaches. Il y a ordinairement deux portes pour entrer dans cette cour; on met à ces entrées un morceau de bois fourchu que Ton est obligé d'enjamber; souvent même le corps a peine à passer; dans plusieurs occasions, je trouvai cet usage très-incommode, car souvent je m'embarrassais dans mes vêtemens d'Arabe. Ces fourches sont placées de cette manière pour empêcher les bestiaux de sortir la nuit; mais il y a une autre ouverture qui n'a pas de ces fourches, et qui sert à faire entrer les bestiaux.

Les femmes qui sont chargées de faire la cuisine pour la famille , la font souvent en plein air. Les habitans sont en général très -sales et mal vêtus; leur habillement ressemble en tout à celui des habitans de Toron ; comme eux ils font usage de tabac en poudre et à fumer. Ils tressent leurs cheveux, portent des boucles d'oreille en petite verroterie, et des colliers au cou, des bracelets en fer aux bras et aux jambes, comme les femmes. Ils sont Foulahs, mais n'en parient pas la

langue : leur teint, plus clair que celui des Mandingues, est un peu plus foncé que celui des nègres du Fouta-Dliialon. J'ai cherché à découvrir s'ils ont une religion, s'ils adorent ou des fétiches, ou la lune, ou le soleil, ou les étoiles ; je ne les ai vus pratiquer aucun culte, et je crois qu'ils vivent insoucians à ce sujet et ne s'occupent que très-peu de la divinité; car s'ils avaient une croyance prononcée, loin d'accueillir avec bonté les musulmans et leurs grigris , ils les repousseraient, pour ne s'occuper que de la religion de leur pays. Dans toute la campagne, on n'aperçoit que de petits hameaux à une courte distance les uns des autres. Ils cultivent beaucoup de coton, avec lequel ils fabriquent les toiles que les marchands viennent acheter dans leur pays et vont vendre à Kankan. Le métier avec lequel ils tissent leur toile est fait dans le genre des nôtres ; mais il est très-petit; les laizes d'étofFe n'ont pas plus de cinq pouces de large : les peignes pour tisser sont en roseau; ils ont une navette pareille aux nôtres et de petits fuseaux qu'ils font tenir dans la navette par le moyen d'un mince fd de fer, et souvent par un petit morceau de roseau ; ils ne tissent pas très-vîte. Les femmes, assises dans leurs cours, s'occupent à fder le coton; comme ils ne connaissent pas encore les cardes , leur fil est gros et inégal : elles se servent d'un fuseau fait comme ceux que les négresses emploient au Sénégal.

A TEMBOCTOU 447 Il y a , clans le pays , des forgerons qui font des poignards, des bracelets en fer et des instrumens aratoires : ces instrumens consistent dans une pioche longue de huit à dix pouces et large de cinq; je n'en ai pas remarqué d'autres en usage. C'est avec cet instrument qu'ils mettent leur terre en sillons, qu'ils arrachent les herbes , et cultivent aussi bien qu'en Europe. Ils ont une petite hache pour couper les arbres qui se trouvent dans leurs champs , et ils ont soin d'en extirper jusqu'à la racine, ce que je n'avais pas encore vu depuis mon départ de la côte. Les habitans du Ouassoulo font peu de commerce et ne voyagent pas, car leur idolâtrie les exposerait au plus affreux esclavage. Peuple doux et humain, ils reçoivent trèsbien les étrangers qui viennent chez eux. Ils cultivent beaucoup de tabac; lorsqu'il est en graine, ils en récoltent les feuilles, les font sécher au soleil, puis en réduisent une partie en poudre , dont ils font une grande consommation ; le surplus est réservé pour la pipe : ils ont pour mettre du feu dans celle-ci, de grandes pinces semblables à celles d'un forgeron, longues d'un pied. Les jeunes gens se rasent la tête comme les mahométans. Ils sont en général trèsadroits à tirer de farc; je les ai vus quelquefois s'amuser à tirer au blanc sur un arbre. Les enfans, qui vont tout nus, s'appliquent très -jeunes aux exercices du corps. Les habitans de ce pays ont fhabi-

tude de se faire des incisions à la figure, et de se iimer les dents; ils ont, comme dans tous les pays idolâtres, plusieurs femmes, qui sont toutes trèssoumises à leurs maris ; elles mettent toujours un genou en terre pour leur présenter quelque chose ; elles suivent le même usage envers les étrangers de considération. Je n ai remarqué dans ce pays aucune espèce de maladies ; ils sont tous robustes et bien portans. Quoique le beurre végétal soit très -abondant chez eux, ils en font peu d'usage; ils préfèrent employer dans la cuisine le beurre animal : mais ils se servent souvent du végétal pour les douleurs et les plaies; ils en mettent à leurs cheveux, et s'en graissent tout le corps , ce qui leur donne une odeur infecte. Autant les habitans de Kankan sont propres, autant ceux-ci sont sales et dégoûtans ; ils ne lavent jamais leurs habits , qui sont de couleur jaune ou noire. Ils ont pour coiffure un bonnet de dix-huit pouces de haut, qui finit en se rétrécissant beaucoup, et dont la pointe leur retombe ou sur le dos ou sur l'épaule; j'avais peine à en deviner la couleur, tant ils étaient sales et couverts de beurre ; ils en prennent un neuf quand celui qu'ils portent tombe en lambeaux. Les femmes n'ont d'autre vêtement qu'une pagne qu elles se passent autour des reins ; elles ont à la tête une petite bande de toile du pays, qui leur sert de coiffure. Je ne me suis pas aperçu qu'elles fumassent; mais

A TEMBOCTOU. 449 elles prennent par le nez beaucoup de tabac, et s'en appliquent sur le devant et le derrière des gencives.

Le 2 3 juillet, à sept heures du matin , nous nous séparâmes de nos hôtes, qui la veille nous avaient donné un assez bon souper de riz. Nous nous dirigeâmes à TE. S. E. ; nous passâmes près d'un petit village dont j'ai oublié le nom. Je demandai dans une des cases un peu d'eau pour me désaltérer; une femme esclave m'en apporta dans une calebasse ; elle se mit à genoux pour me la présenter. L'orage se fit entendre dans le lointain; mais nous n'eûmes pas de pluie. En continuant à marcher au S. E. , nous fîmes huit milles , et nous passâmes à Banankodo , gros village du Foulou , qui peut contenir de quatre à cinq cents habitans ; il est ombragé par de gros bombax et baobabs. Le terrain sur lequel nous marchions était inondé, et la plaine très -découverte : il pouvait être midi , lorsque , après avoir fait encore trois milles , nous fîmes halte à Yonmouso , petit hameau comme celui des Ouassoulos. Arafanba tira un coup de fusil en signe de réjouissance , en arrivant dans ce petit village , où il avait des amis , chez qui nous allâmes prendre gîte ; aussitôt ils nous préparèrent une case , où nous passâmes la nuit. J'avais rencontré en chemin un Poulh du Foulou, accompagné de sa femme, qui portait sur la tête un déjeûner de foigné et de lait : comme cet homme avait questionné mon guide sur T. 29

mon compte , et que sans doute il s'intéressait à moi, il m'offrit son déjeuner, que j'acceptai avec plaisir; je voulus le lui payer de quelques verroteries, mais il persista à ne vouloir rien prendre. Lorsque je fus arrivé à Yonmouso , cet homme vint m'y voir avec plusieurs de ses camarades ; il ne se vanta pas de la généreuse hospitalité qu'il avait exercée envers moi , réserve que j'admirai beaucoup chez un nègre : il me demanda à voir mon parapluie ; je m'empressai de le satisfaire, et il excita , comme les jours précédens, l'admiration de tout le monde ; je fouvrais et le refermais , pour les amuser. Toute la soirée la case ne désemplit pas ; mais leurs visites étaient trèscourtes , et leurs manières très -réservées : ils eurent aussi recours aux poignées de paille enflammée pour me voir facilement ; ils me trouvaient à leur goût. Plusieurs me donnèrent du lait , et, à l'entrée de la nuit , un assez bon souper d'ignames bouillies et pilées avec une sauce au gombo , à laquelle nous ajoutâmes un peu de sel ; on y avoit joint une sauce aux pistaches grillées.

Le 2 A juillet , nous séjournâmes parmi ces bonnes gens, pour nous reposer un peu de nos fatigues. Mon guide acheta un cabri pour cinq à six coups de poudre: nous en mangeâmes une partie à notre souper ; et notre hôte , auquel on en donna une petite portion , nous fit présent de bon lait aigre, avec du riz bouilli

A TEMBOCTOU. 451 pour notre déjeuner du lendemain. Dans le cours de la journée, nous eûmes la visite d'un Poulh du Fouta- Dhialon, établi dans le pays. Mon guide lui donna un morceau de cabri , et moi une feuille de papier , pour laquelle il me combla de remerciemens. Dans la soirée, plusieurs Foulahs des environs , attirés par le bruit répandu qu'un homme blanc était dans le pays , vinrent me voir; ils allumèrent de la paille , et rirent beaucoup de la longueur de mon nez. Ils disaient tous que j'étais bon et beau; puis ils se retiraient contens. Notre hôte nous donna un souper d'ignames , auquel nous joignîmes une partie du cabri.

Le 2 5 juillet au matin, le Foulah auquel on avait donné la veille un morceau de cabri, nous envoya un copieux déjeûner de riz, auquel il avait joint une poule et du lait : après nous être bien restaurés, nous prîmes congé de notre hôte ; mon guide lui fit cadeau de quelques branches de rassades , et de deux petits morceaux d'écarlate d'un pouce et demi en carré. Il était huit heures lorsque nous fîmes route : nous dirigeant vers le S. S. E. , nous fîmes de suite douze milles dans cette direction ; la campagne est généralement découverte , mais produit beaucoup de nédés et de cés ; le sol est plein de petit gravier, et, dans plusieurs endroits , de pierres volcaniques. Nous traversâmes des ruisseaux dont les rives étaient bien boisées ; il y avait sur les bords de jolies cabanes de Bambaras

452 VOYAGE qui cultivent paisiblement leurs petits champs d'ignames : le pays n est pas aussi bien habité que celui du Ouassoulo. Nous fîmes halte vers deux heures à Manegnan , village habité par des Bambaras ; il peut contenir de huit à neuf, cents habita ns; les naturels nomment ce pays Foulou : ainsi que les Ouassoulos , ils parlent mandingue ; je ne me suis pas aperçu qu ils eussent un idiome particulier. Ils sont idolâtres, ou plutôt sans aucun culte ; leur nourriture et leurs vêtemens sont les mêmes que ceux des habitans du Ouassoulo; ils sont aussi sales queux. A feutrée de ce village, je passai auprès du hanankoro : c'est fendroit où les oisifs se rassemblent pour fumer leur pipe et converser ; j'y vis une quantité de vieillards. Ce lieu consiste en une grande case couverte en paille, qui reçoit le jour tout autour; la couverture repose sur des piquets plantés en rond, à des distances égales. On a mis sur le sol de gros morceaux de bois ronds, trèsrapprochés les uns des autres, pour servir de bancs; ils sont si anciens, qu'à force de s'asseoir dessus ils ont atteint un poli luisant.

Arrivé dans no tre logement, j e reçus la visite de plusieurs vieillards qui m'avaient vu passer pendant qu'ils étaient au lieu de réunion ; quelques-uns me donnèrent des colats , et une poule pour mon souper : ces bons nègres me parurent aussi doux et aussi humains que les Foulabs du Ouassoulo, auxquels leurs physio-

A TEMBOCÏOU. 453 nomies, leurs vêtemens, leur genre de vie et leurs habitudes ressemblent en tout. Ils ne pouvaient se lasser de me regarder, et disaient qu ils n avaient jamais vu d'homme blanc ; car les Maures ne voyagent pas dans ces contrées. Une partie de la soirée fut orageuse ; ce qui empêcha , pour un moment , les habitans de venir me voir : mais après la pluie , ils s'en dédommagèrent grandement ; ils vinrent jusqu'à huit heures du soir, avec le même empressement et la même curiosité ; ils avaient aussi de la paille allumée, et me firent les mêmes complimens qu'à Yonmouso.

Le 26 juillet, à sept heures du matin, nous fîmes un cadeau à notre hôte , et nous nous disposâmes à partir. Je vis que le village était entouré d'un mur, et qu'autour de leurs cases, les habitans cultivent du tabac pour leur usage. Je fus suivi de la foule environ une demi-heure : nous traversâmes une plaine inondée , couverte d'indigo qui vient spontanément ; ensuite nous passâmes sur un pont très -chancelant; ici les villageois se séparèrent. Je vis quelques cultures, mais bien loin d'être aussi soignées que celles du pays que je venais de quitter. Les cultivateurs avaient apporté avec eux leurs petits poulets, pour leur faire manger des insectes. Novis continuâmes notre route au S. E. ; nous fîmes onze milles assez gaiement : la campagne me parut unie, couverte de gravier, et mieux

boisée que celle que j'avais suivie les jours précédens. Nous arrivâmes à Nougouda , village muré , habité par des Bambaras : nous nous y arrêtâmes quelque temps , pour changer de porteurs ; nous achetâmes un peu de lait et de déguet pour nous rafraîchir. Nous continuâmes au S. cinq milles .-j'aperçus à une grande distance de notre route, au S. O. S. , trois montagnes très- élevées en forme de pic un peu aplati; nous continuâmes au S. S. E. deux milles par un chemin bien boisé , couvert de pierres ferrugineuses , et la terre sans culture. Nous arrivâmes vers quatre heures du soir, bien fatigués, à Tangouroman, village muré, qui peut contenir trois à quatre cents habitans bambaras. La route de la journée fut très-forte, car mon guide voulait arriver le soir même dans son pays. Le village de Tangouroman est ombragé par de gros bombax et baobabs. Les misérables habitans ne purent nous procurer une poule , ni même un peu de lait ; ils eurent de la peine à nous trouver un souper : ils nous donnèrent un plat de foigné avec une sauce aux herbes, qu'ils avaient préparé pour eux, et ils mangèrent un morceau d'igname bouillie ; après ce léger et frugal repas , ils s'en allèrent gaiement à la danse , qui dura toute la nuit. Je remarquai dans la cour de notre hôte plusieurs petits magasins en paille supportés sur des piquets ou sur de grosses pierres , pour les préserver de f humidité, qui est très-grande dans

A ÏEMBOCTOU. 455 ce pays : c est dans ces magasins qu'ils serrent leurs récoltes de riz , mil , pistaches et ignames ; ils ne sont jamais volés. Je nai vu dans tout le pays, depuis Kankan et même Baleya, aucun mendiant. Arafanba alla coucher à Sambatikila : quant à moi, je me trouvais si fatigué de la marche de la journée , que je restai dans ce village avec les saracolets et un Foulah du Fouta-Dhiaion. Notre hôte fit présent d'un beau canard de Barbarie à mon guide, qui passait dans le pays pour un grand marabout : nous aurions bien désiré le mangera notre souper, car nous ne pûmes rien trouver à acheter; mais il jugea à propos d'en faire son profit particulier.

Le 2 y juillet, à six heures du matin, nous prîmes congé de notre hôte , après lui avoir payé la dépense de la veille. Nous lui donnâmes quelques branches de verroteries, qui parurent le satisfaire. En traversant le village, je remarquai qu'il était aussi sale que ses habitans ; nous avions du fumier jusqu'à la cheville. Nous nous dirigeâmes au S. S. E. : je n'aperçus sur ma route que quelques tristes cultures de foigné, d'ignames et de pistaches très -mal soignées; je n'ai point vu de maïs , qui leur serait d'une si grande utilité. La majeure partie des terres y sont de nature noire, mêlées de gravier ; elles ne sont que peu cultivées. A douze milles à gauche de notre route, on aperçoit une chaîne de montagnes qui paraissent peu élevées ;

elles se prolongent dans le N. E. A peu de distance de Sambatikila, nous rencontrâmes mon guide, qui venait au-devant de nous : notre hôte , qui la veille lui avait donné un canard , avait mis avec nous une petite fdle pour le porter à Sambatikila; mais Arafanba , réfléchissant sans doute que ce Bambara n était pas riche, lui renvoya son canard; conduite généreuse, que je trouvai bien étrange de la part d'un mahométan envers un infidèle. Mon guide me dit que Talmamy était impatient de me recevoir, et qu il était fâché que je fusse resté la veille au soir dans le village de Bambara : je lui dis, en riant, que bientôt ce chef aurait le plaisir de satisfaire sa curiosité.

Il était près de neuf heures du matin , lorsque nous fîmes notre entrée dans le village de Sambatikila, qui est entouré d'un double mur de dix à onze pieds d'élévation sur dix pouces d'épaisseur. Nous allâmes, sans nous arrêter, chez l'almamy : on nous fit entrer dans une première chambre , où nous attendîmes que l'on fût allé nous annoncer. Le bonhomme nous admit de suite en sa présence: je le trouvai couché sous un petit hangar dans sa cour ; il s'assit sur son séant, et me tendit la main pour faire les salutations d'usage, salamalécoum ; malécoum salam; enékindé; a kindé : après m'avoir touché, il se porta la main sur la poitrine et sur la figure, comme une chose salutaire;

A TEMBOCTOU. 457 car il est très -religieux, et a beaucoup de confiance dans la sainteté des Arabes. Il me fit mille amitiés, et dit qu il était bien aise de posséder chez lui un homme dont le pays était si près de la Mecque ; je lui dis même que j'y allais : il questionna beaucoup Arafanba, qui s empressa bien vite de lui débiter ce quil avait appris sur mon compte à Kankan. Le vieillard était habillé en Arabe; ses vêtemens étaient de la plus grande propreté ; il portait un turban d'une étoffe à raies rouges et blanches , fabriquée dans le pays. Notre visite fut très-courte ; il me fit loger che:5 un de ses enfans , avec les deux saracoiets et le Foulah : le fils de falmamy paraissait très-pauvre ; il nous donna une assez jolie case, et eut bien soin de ne pas nous laisser manquer d'eau chaude pour faire nos ablutions avant la prière. Je m'attendais que le chef allait pourvoir à notre subsistance , mais ce bon roi nous laissa tout le jour sans manger ; il se reposa sur mon guide du soin d'y pourvoir : ce dernier nous envoya un déjeûner d'ignames bouillies, avec une sauce sans sel. Après ce frugal repas, que nous fîmes avec appétit, car il commençait à être tard, j'allai chez mon guide prendre mes effets qu'il avait apportés avec lui la veille : pour le récompenser des soins qu'il m'avait donnés en route , je lui fis un petit présent d'étoffes, d'une paire de ciseaux et de papier ; il parut très-content et il me remercia beaucoup. Il avait eu la bonté

de me défrayer tout le long de la route , et il ne me demanda jamais rien. Je reçus dans la journée beaucoup de visites de Mandingues qui habitent le village de Sambatikila ; l'un d'eux me fît présent d'un peu de lait, qui n'est pas, à beaucoup près, aussi commun ici que dans le Ouassoulo. Il plut toute l'après-midi : malgré le mauvais temps, je me rendis à la mosquée, pour montrer aux habitans que j'étais un zélé musulman. Mon guide nous envoya, à la nuit tombante , un petit souper de riz , dont nous nous contentâmes , parce que nous n'en avions pas davantage.

Le 28 juillet, l'almamy, se rappelant sans doute qu il avait des étrangers que son devoir était de nourrir, nous envoya pour déjeûner un plat de riz sans sel, avec une sauce aux zambalas^ et un souper d'ignames , avec une sauce pareille.

Le 29 juillet, nous restâmes tout le jour sans rien avoir à manger : je pris le parti de faire une visite à l'almamy , qui semblait avoir oublié qu'il avait des étrangers chez lui, croyant sans doute que ses convives étaient habitués à jeûner. Il ne se pressa pas davantage ; il était six heures du soir , lorsqu'il nous envoya des ignames bouillies et pilées, avec une mauvaise sauce; et nous eûmes le désagrément de par-

(1) Zambala, grain de néclé bouilli et séché; ils le pilent pour le mettre dans les sauces.

A TEMBOCTOU. 459 tager ce léger repas avec un Mandingue du village qui , depuis un moment , rôdait autour de notre case ; il vint s asseoir auprès de nous , et ne se lit pas du tout prier, car il est probable qu'il n'avait rien pris depuis la veille. J'ai ainsi souvent été obligé de partager le peu de nourriture qui m'était accordé avec ces parasites affamés et paresseux, qui aiment mieux rester sans manger que de cultiver leurs champs. • Voyant que notre hôte nous négligeait à ce point , nous allâmes chercher du riz et des ignames pour faire notre cuisine • nous ne pûmes en trouver dans le village , car le dévot almamy avait interdit le marché , qui ordinairement se tenait deux fois par semaine, sous prétexte que cette occupation dérangeait de la prière. Nous envoyâmes dans un village voisin; mais nous ne fûmes pas plus heureux ; il fallut nous contenter du peu que nous donnait notre hôte. On nous prévint que les provisions étaient rares, qu'il n'y en avait pas assez pour attendre la récolte, et que cette disette était la même dans tous les environs.

Le 3o juillet, il arriva à Sambatikila une caravane de marchands saracolets, allant dans le Foulou acheter des esclaves , pour les revendre soit dans le Fouta ou dans le Kankan. Toutes les marchandises qui se vendent sur les comptoirs européens de la côte, sont destinées au commerce infâme des esclaves, qui, à la vérité, ne sont pas exportés; mais ils n'en

460 VOYAGE sont pas plus heureux. L'Europe civilisée peut bien abolir Tesclavage; mais T Africain, sauvage et intéressé, conservera long-temps encore T habitude barbare de vendre ses semblables. Il est si doux de vivre sans rien faire, de se reposer sur les soins d' autrui pour sa subsistance, que chaque nègre fait son possible pour avoir des serviteurs : toute leur ambition se borne à avoir douze ou quinze esclaves , qu ils occupent entièrement aux cultures. Ces malheureux sont mal vêtus, et travaillent beaucoup ; mais je ne me suis pas aperçu qu ils fussent très-maltraités. Ils sont obligés presque toujours de pourvoir à leur nourriture : ils cultivent, à cet effet, un champ particulier ; ils sèment autour de leurs cases du maïs et de la cassave, qui leur sont d'une grande ressource. .

Dans la soirée, falmamy de Sambatikila ne nous envoya rien, et nous nous disposions à jeûner, lorsque , vers sept heures du soir , nous fûmes agréablement surpris de voir arriver un plat de riz bouilli , sans sel, que nous envoyait mon guide Arafanba, qui savait que je souffrais d'une diète aussi rigoureuse. Certes, je ne pouvais trop remercier ce bon nègre, qui se privait pour moi d'une partie de son souper, lorsqu'il avait de la peine à pourvoir à la subsistance de sa famille. Les comestibles étaient si rares et si chers dans tout le village , qu'on ne faisait plus qu'un repas par jour, et Ton choisissait le soir de préférence,

parce que les nègres aiment mieux rester toute la journée sans manger que de se coucher sans souper.

Le 3i juillet, à six heures du matin, Talmamy, qui se rappelait sans doute que la veille il ne nous avait rien donné , nous envoya du riz pour notre déjeûner. Un bon saracçlet, de ceux qui étaient arrivés la veille , et qui avait beaucoup voyagé à Jenné , m'apporta du riz et du lait , qu il me pria d'accepter. Je lui donnai quelques branches de verroteries pour le remercier de son cadeau. Il avait connu dans cette grande ville beaucoup de Maures marchands; il m'assura que j'en serais très-bien reçu. Ce nègre parlait im peu arabe ; il me prévint que sur la route , pour arriver à Jenné, je serais fort mal nourri, et sur-tout que le sel y était très-rare. Le fils de l'almamy venait quelquefois nous voir, et s'informer si nous avions besoin d'eau chaude pour les ablutions; il ne nous en laissait jamais manquer : mais il ne s'informait pas aussi exactement si nous avions de quoi vivre ; je pensais bien que le pauvre diable n'en avait pas beaucoup plus que nous, et je m'apercevais qu'il faisait maigre chère, passant tout le jour sans rien prendre, comme au temps du ramadan; le soir, après la prière, il partageait un peu de tau avec quatre autres nègres. Malgré ce jeûne forcé, ils paraissaient tous joyeux, et ne manquaient jamais d' aller tou3 les matins chanter le Coran; l'almamy lui - même avait bien soin de chanter aussi

462 VOYAGE de temps en temps. Ce fils de notre hôte venait quelquefois me présenter son modeste souper, que je refusais toujours, sachant qu il n'en avait pas d'autre pour lui.

Le 1.'^'' août, j'allai, avec un de mes compagnons, faire une petite visite à falmamy. Nous entrâmes dans une pièce qui servait tout-à-la-fois de chambre à coucher pour lui et d'écurie pour son cheval : le lit du prince était placé dans le fond ; il consistait en une espèce de petite estrade élevée de six pouces, ayant six à sept pieds de long, et cinq ou six de large, sur lequel était tendue une peau de bœuf, avec une sale rnoustiquière pour se préserver des insectes. Cette chambre pouvait avoir de trente à trente-cinq pieds de long sur dix ou douze de large ; elle était construite en terre, sans qu'on se fût donné la peine de faire des briques. Les murs peuvent avoir sept pieds ou sept pieds et demi de haut sur un pied d'épaisseur; la charpente est soutenue par des piquets en bois , plantés intérieurement le long des murs latéraux, et couverte en paille. H y a trois grandes ouvertures qui ferment avec des portes faites aussi en paille. Point de meubles dans ce logement royal : on y voit deux selles pour les chevaux ; elles sont pendues au mur, à des piquets ; un grand chapeau de paille , un tambour qui ne sert que dans les temps de guerre , quelques lances, un arc, un carquois et des flèches, en font tout l'ornement , avec une lampe faite d'un

A TEMBOCTOU. 463 morceau de fer plat , maintenue par un autre morceau du même métal, planté en terre ; on y brûle du beurre végétal, qui na pas assez de consistance pour être fabriqué et faire de la chandelle. Deux autres pièces de la même dimension servent de magasins pour serrer les récoltes et ce qu'ils ont de plus précieux. On voit , dans une grande cour intérieure , plusieurs cases ordinaires , où je vis quelques métiers de tisserand , semblables à ceux de la côte. Le vieillard était couché sur son lit; il nous fit asseoir auprès de kii. Il était en prières, et tenait à la main un chapelet long de deux pieds et demi , dont les grains étaient aussi gros quune balle; il paraissait très-recueilli. Il m'adressa la parole pour me prier de faire ses complimens aux vieillards de la Mecque et de Médine , quand j'y serais arrivé : ensuite il me dit d'attendre un moment; il alla dans sa cour, et revint un instant après, suivi d'une esclave portant sur sa tête une calebasse de riz, avec une mauvaise sauce aux herbes, qu'il me donna ; puis il me congédia , en me promettant bientôt une occasion pour Jenné. Le manque de sel rendait ce riz bien mauvais ; mais je commençais à devenir moins difficile: f appétit assaisonne les mets; je l'ai souvent éprouvé dans le cours de mon voyage. Peu après, un nègre mandingue m'envoya un excellent plat de riz avec du lait.

Depuis le 27 juillet, il n'avait cessé de pleuvoir;

le temps était frais et très -humide. Dans ia soirée du i/'' août, i'almamy m'envoya un homme pour me prévenir qu il se présentait une occasion pour aller à Jenné , et que , si je voulais en profiter , il me donnerait un guide pour me conduire à Timé, d'où devait partir la caravane. J'avais une plaie au pied gauche , que je soignais avec de la charpie ; je ne pouvais venir à bout de la cicatriser; elle m'occasionnait de vives douleurs : mais j'aimais mieux souffrir en route , que de rester plus long-temps dans un endroit où bientôt il y aurait une horrible famine. Je fis répondre au chef que j'étais disposé à partir le plus tôt possible.

Le 2 août, vers six heures du matin, l'almamy m'envoya du riz avec un morceau de mouton tué de la veille , que je partageai avec mes compagnons. Vers huit heures, Arafanba vint me trouver, et nous allâmes ensemble chez le chef prendre congé de lui. Il m'appela auprès de son magasin , fit ouvrir une porte si basse qu'il fallait se plier en deux pour y passer: une de ses femmes en tira un bracelet enveloppé dans des chiffons , dont il m e fit présent ; il était en argent , et de la valeur de trois francs. Je lui avais apporté un assez joli petit cadeau en indienne de couleur, du papier, et quelques branches derassades. Arafanba, mon ancien guide, lui dit que j'avais peu de marchandises, et que j'étais bien fâché de ne pouvoir

A TEMBOGTOU. 465 lui offrir un présent plus digne de lui ; il sourit , et accepta avec plaisir ce que je lui offrais. Le vieillard me recommanda de nouveau de ne pas l'oublier auprès des vénérables cliéikhs de la Mecque; je le lui promis , et me séparai de lui. Un instant après , il vint me rendre ma visite à la case où j'étais logé ; il était à cheval, et avait un très-grand chapeau de paille sur la tête , qui pouvait lui tenir lieu de parapluie. Il allait à son ourondé voir travailler ses esclaves ; il me dit qu'il était bien fâché de ne s'y être pas pris plus tôt , pour avoir un grigri fait de la main d'un Arabe ; il me salua, et me quitta en me souhaitant un bon voyage. Vers dix heures, mon nouveau guide arriva pour me prévenir qu'il fallait partir : il avait plu toute la matinée, et la pluie n'avait pas encore cessé , ce qui ne nous empêcha pas de nous mettre en route ; mais avant d'aller plus loin, je vais parler du beau pays que je quitte.

Sambatikila est un grand village entouré d'un double mur ; il est indépendant , et habité par des Mandingues musulmans. Ce lieu est beaucoup plus grand que Kankan, mais n'est pas aussi peuplé; il y a dans f intérieur de grands espaces qui ne sont pas cultivés : les rues sont tortueuses , étroites , et pleines de boue dans cette saison. Le sol, composé dans quelques endroits de terre noire , et dans d'autres de sable gris mêlé de terre , est très-fertile , et cepen- I. 3o

dant peu employé : la campagne est couverte de cés et de nédés. Les habitans se bornent entièrement au commerce; ils vont à quelques journées dans le S., acheter des noix de colats , qu'ils portent à Jenné , et qu ils échangent pour du sel : ce commerce est peu lucratif, car ces voyages sont très-longs et pénibles ; ils sont obligés de se nourrir en route, et de payer dans tous les villages les droits de passe et le logement.

On fabrique dans le pays im peu de jolie toile faite avec le coton qu ils achètent des Bambaras. Le prix courant d'un esclave , dans le pays, est de trente briques de sel (la brique a dix pouces de long sur trois de large, et deux ou deux et demi d'épaisseur ; comme il y a des briques qui sont plus ou moins grosses , le prix varie suivant leur grosseur ) : un baril de poudre et huit masses de verroteries couleur marron clair; un fusil et deux brasses de taffetas rose , sont aussi le prix d'un esclave. Le commerce de Sambatikila n'est pas très-actif; il est bien loin de valoir celui de Kankan : l'absence du marché lui fait beaucoup de tort; aussi les habitans sont-ils pauvres; ils ont peu d'esclaves; leur récolte ne suffit pas toujours à leurs besoins d'une année à l'autre ; ils sont obligés d'acheter du riz des Bambaras, que ceux-ci échangent contre du sel, que ces pauvres nègres ne peuvent se procurer autrement. Les Mandingues aiment mieux se passer de manger une partie du jour que de s'assujettir à

A ÏEMBOCTOIJ 467 travailler à la culture ; ils prétendent que ce travail les détournerait de l'étude du Coran, prétexte spécieux pour faire excuser leur paresse.

Leurs troupeaux, peu nombreux, consistent en quelques chèvres et quelques moutons ; ils élèvent aussi des volailles; le peu de chevaux quils ont sont d'une très-petite race. Le fds de l'almamy, chez qui je logeais , avait fait plusieurs voyages à Jenné ; il me dit, sans craindre de nuire à la dignité de son rang, qu'il portait, comme tous ses compagnons, une charge de colats sur la tête : je le questionnai sur la longueur du trajet; il m'apprit que l'on mettait deux mois et demi ou trois mois pour y arriver, et que l'on ne pouvait faire que deux voyages par année.

Le titre d'almamy ou roi est héréditaire; c'est toujours l'aîné des fils du souverain qui lui succède. Il a ordinairement quatre femmes et beaucoup d'enfans. Il est le seul chef à Sambatikila ; et quand il survient quelques discussions, les vieillards se rassemblent chez falmamy ou dans la mosquée, pour rendre la justice. Les fusils, dans ce village, ne sont pas aussi communs qu'à Kankan; car, dans toutes les cases où je suis entré, je n'ai vu que des arcs suspendus aux murailles.

Vers dix heures du matin , nous nous mîmes en route ; Arafanba , les deux saracolets et le Foulah , vinrent me conduire jusque sur le bord d'un ruisseau

que les naturels nomment Oulaba, qui arrose la campagne dé Sambatikila : nous le traversâmes dans une vilaine pirogue, dans laquelle nous pensâmes chavirer plus d'une fois ; elle avait été faite d'un seul tronc d'arbre ; mais elle était vieille , toute cassée , et raccommodée avec des morceaux de pagne pourris, qui ne l'empêchaient pas de faire de l'eau; fort heureusement le ruisseau n'est pas très-large , et nous arrivâmes sur la rive droite sans accident. Arafanba vint me conduire l'espace d'un mille ; il se sépara de moi avec peine , et me recommanda fortement à mon nouveau guide. Arafanba était l'homme le plus doux et le plus complaisant que j'aie vu chez les Mandingues-, et, ce dont je m'étonne encore en me le rappelant, c'est qu'il ne m'a rien demandé , et qu'il m'a paru trèssatisfait du modique cadeau que mes moyens me permettaient de lui faire. Nous fîmes route à TE. S. E. , deux milles , sur de très-belle terre noire un peu graveleuse ; je n'aperçus que quelques tristes champs de foigné, qui n'était pas même encore en fleur, tandis que dans le Ouassoulo il était déjà récolté : nous traversâmes un pont chancelant , et nous arrivâmes à Cagnanço, petit village muré, où nous n'entrâmes pas. Je vis un atelier de quelques forgerons ; ils ne sont pas mieux installés dans cette partie de l'Afrique que sur la côte : ils font cependant les instrumens aratoires , les poignards , des bracelets et les dards pour

A TEMBOCTOU. 469 mettre aux flèches ^ ils se procurent du fer du Fouta- Dhialon. Les environs de ce village, habités par des Bambaras, sont sans cultures, mais entourés de grands arbres et de beaucoup de paille , ce qui gênait notre marche , et me causait des douleurs aiguës , car cette paille frottait continuellement sur ma plaie , et enlevait femplâtre; joint à f eau qui couvrait les routes et à la pluie qui tombait abondamment , cela me fatiguait extrêmement. Je desirais me trouver à f abri et à même de me reposer ; cependant nous continuâmes notre route au S. S. E. Après sept milles, . nous passâmes à Coro, autre village bambara , muré , et qui peut contenir quatre à cinq cents habitans ; les environs ne sont pas mieux cultivés que ceux de Cagnanço. Nous fîmes au S. encore six milles : la campagne est très-boisée et très -uniforme ; la route est couverte de gravier qui rend la marche pénible ; je ne vis aucune culture , et nous traversâmes quelques marais.

Vers trois heures , nous fîmes halte , bien fatigués , à Tinicoro , petit village bambara. Les environs sont très-boisés et couverts de grande paille ; les cultures sont éloignées des cases de cinq à six milles ; je ne sais si c'est pour choisir un terrain plus convenable à la culture , ou pour préserver les grains des dégâts que pourraient y faire les chèvres et les volailles. Mon guide me conduisit chez un homme de sa connais-

sance, qui nous donna un assez mauvais logement, petit, sale et humide. Je fis sur-le-champ allumer un bon feu pour sécher mon coussabe et ma culotte ; car toute la journée nous avions eu la pluie sur le dos; elle dura même toute la nuit; c'était une pluie fine continuelle qui rendait le temps frais. Je vis dans ce village plusieurs chèvres et beaucoup de volailles; les habitans n'ont point de troupeaux de bœufs. A feutrée de la nuit , les hommes revinrent du travail ; ils étaient tout nus, n'ayant qu'une bande de coton très-étroite qui leur passe entre les cuisses. Je remarquai que ces hommes avaient des colliers au cou, des boucles d'oreille en verroterie, et beaucoup d'amulettes, comme des cornes de bélier , des queues de mouton , etc.

Toutes ces choses leur tiennent lieu des grigris, auxquels ils ont une grande confiance. On nous donna un souper de tau à la sauce aux herbes , sans sel; je mangeai un peu de cette bouillie , mais ne pus goûter de la sauce, tant elle était mauvaise. Dans la soirée, il s'éleva une dispute entre deux hommes du village ; ils en vinrent aux mains , et voulurent même se servir de poig-nards; mais tous les habitans accoururent pour mettre la paix. On n'entendait de tous côtés que les cris lamentables des femmes cfui se désolaient; la foule était nombreuse : tous parlaient à-la-fois , et plus fort les uns que les autres pour se faire entendre, ce qui faisait un tintamare épouvantable. Mon guide

A TEMBOGTOU. 471 in apprit que le chef de ce village était attaqué de cécité ; que , sans cette infirmité , il se serait rendu au lieu de la querelle et aurait rétabli Tordre. Je ne pus savoir ce qui avait occasionné cette altercation , qui avait lieu précisément dans la cour où nous étions logés, et qui dura très-long-temps, quoiqu'il plût à verse.

Le 3 août, le matin, mon guide fit cuire une petite igname sur les charbons; je fis griller de mon côté des pistaches que nous mangeâmes de compagnie ; et après avoir donné à notre hôte quelques grains de verre , nous nous mîmes en route ; il pouvait être neuf heures. Il pleuvait encore beaucoup ; mon parapluie ne put m' être utile, car les grandes herbes et les buissons qui couvra*ient le chemin me mouillaient autant que la pluie qui tombait. Nous fîmes route au S. : je vis, à quelque distance de Tinicoro, quelques tristes champs de foigné et d'ignames, le tout mal cultivé ; on ne s'était pas même donné la peine d'arracher les buissons. Nous passâmes le village de Yango-Firé, situé auprès d'un ruisseau ; je vis, en le traversant, beaucoup de volailles. Nous marchâmes d'abord à TE. , puis au S. Nous passâmes à Brokhosso : j'aperçus au S. E. une grande montagne qui me parut être sans aucune végétation. Ensuite, en traversant quelques champs de foigné et d'autres de haricots , les premiers que je voyais depuis mon dé-

472 VOYAGE A TEMBOCTOU.

part de la côte , nous arrivâmes , vers une heure et demie de l'après-midi , au joli petit village de Time, habité par des Mandingues mahométans : il est ombragé par une quantité d'énormes bombax et par quelques baobabs : nous avions fait dix milles. A trois ou quatre milles à l'E de Timé , on trouve une chaîne de montagnes qui peut avoir trois cents à trois cent cinquante brasses d'élévation; elle s'étend du N. au S. Celle qui est en face du village, est plus élevée; elle paraît couverte d'une belle végétation, à fexception du sommet, qui est très-aride.

Page 1