‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 100 sur 199 · LE HIBACLB DU FEU SACRÉ · texte numérisé non relu

LE HIBACLB DU FEU SACRÉ

quelqu’une de ces colonnes , pendant que les hommes, objets de son éternelle haine, s’enivraient à la coupe de ses impuretés, au nom du Christ, dans l’église du Christ, à l’heure où le Christ était couché au tombeau.

Les derviches hurleurs comparés aux chrétiens d’aujourd’hui, sont des gens sensés: un chef les dirige; leur exaltation, toute frénétique qu’elle est, suit à son iusu des règles harmonieuses,. Les folies du carnaval italien, sont les folies de gens qui peuvent reprendre les rênes. Ici, on ne trouve plus que de la bestialité féroce. Ce sont les saturnales antiques.

Les cris se renforcent, les femmes agitent leurs voiles. Le Pacha fend deux ou trois fois ce bloc vivant. Il y a des ondulations puissantes, insurmontables, qui froissent des milliers d’êtres humains, qui les emportent, qui les rapportent; et toujours, renversée, redressée, engloutie, quelque sauvage figure au dernier degré de l’égarement. Parfois trois ou quatre de ces ligures apparaissent, entrelacées; elles bondissent suf les têtes, s’engouffrent, et la clameur grandit d’autant, comme rejaillissent les fusées d'écume autour du rocher qui tombe dans la mer. — Il y a des assauts prodigieux vers le trou noir par où sortira la flamme. Deux pèlerins, tête nue, chevelure éparse, y cramponnent leurs bras dont tous les muscles se gon-

LE MIRACLE Dü PEU SACrA.

flent; la tempête fond sur eux , ils tournent vers elle leur visage terrible , ils se raidissent , ils se laissent déchirer plutôt que de lâcher prise, et puis le flot capricieux qui se brise en poussière au moindre obstacle, s’évanouit ou se tourne ailleurs.

L’effet est merveilleux : têtes nues, têtes entourées de turbans ou couvertes de l’éclatant mouchoir de Damas, robes pourpres, jaune d’or, pauvres haillons toujours splendides de couleur, attitudes magniliques : c’est beau, de la beauté d’un enfer peint par Michel-Ange.

Les soldats musulmans forment à coup de courbache et de chapelets un sentier au milieu des démoniaques; ils le maintiennent au moyen d’un oordon de troupes. Les pèlerins courent aux bannières sacrées, ils les saisissent, ils les brandissent. Et voici venir après eux le clergé Grec, le clergé Arménien, le clergé Cophte : moines, dignitaires, patriarches vêtus de satin blanc et d’or, la barbe blanche et vénérable, les yeux dévotement baissés, portant qui la crosse, qui l’encensoir, et qui le cierge que l’étincelle céleste embrasera. Ils psalmodient et marchent à petits pas. Les cris, les bonds, les pyramides humaines, les claquements de mains, les trépignements redoublent. Saint-Jean, Saint-Pierre, le Seigneur, sa mère, les saints peints sur les bannières, sont promenés au milieu de ce scandale de bal masqué.

LK MIRACLE DD FBD SACsé.

Âh! c’est pour le coup que le diable doit rire. Et ces prêtres, et ce clergé seul solidaire, qui se déclare directeur suprême des âmes, et qui là, devant le tombeau du Christ, au nom du Christ, autorise la plus abrutissante des folies. Qu’il vienne maintenant; que les Arméniens, que les Cophtes, que les Latins, qui prenaient part au sacrilège avant que les Grecs les eussent bannis de la cérémonie; qu’ils viennent parler des pompes spirituelles de leur culte, qu’ils viennent lancer des anathèmes contre ces biblistes, qui empoisonnent le peuple en lui donnant la parole de Dieu 1... Les pierres du Saint-Sépulcre crieraient au besoin.

La procession fait trois fois le tour du monument; elle le fait, précédée, suivie par les soldats, qui bétonnent les fidèles et poussent par les épaules le Patriarche avec ses moines. Les dignitaires entrent dans le sanctuaire.

L’océan reflue vers la fenêtre, une lumière parait au trou noir, la clameur fait trembler les voûtes, des milliers de bras armés de cierges se tendent et se croisent; le feu se communique de proche en proche, le jour s’éteint sous celte flamme, elle grimpe de cierges en cierges aux plus hautes galeries; une lumière jaune, infernale, chasse le soleil; une vapeur noire s’arrête suspendue autour du Sépulcre. Alors, ces forcenés, une main brandissant le feu, l’autre entrelacée à d’autres mains, com-

Page 1