‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 101 sur 199 · LE MIRACLE DU FEU SACRÉ · texte numérisé non relu

LE MIRACLE DU FEU SACRÉ

mencent une danse frénétique : tous les turbans volent en 1 air, les têtes à demi rasées agitent leurs boucles noires, elles se renversent, la sueur coule le long des visages, les robes dénouées laissent le buste nu; les torrents de ces milliers de voix se heurtent, les flammes secouent leurs clartés sur ces groupes convulsifs, on s’arrache les cierges brûlants, on promène le feu sur son corps, on le cache dans son sein, on le passe sur son visage, on se 1 enfonce dans la bouche : la danse devient hideuse d’audace, et les trois clergés , Grec, Cophte, Arménien, Patriarches en tête, bannières déployées, encensoirs aux mains, psalmodiant les litanies, sanctionnent encore une fois ce délire infâme!...

Voilà ce que nous venons de voir. Je n’ai pas dit un mot qui ne fût vrai, je n’ai pas mis une couleur qui ne fût sur cette infernale palette : je n’ai fait que calquer, au moyen d’un trait pâle, mal assuré, tel qu’il le faut attendre de la main d’une femme, les grandes lignes de ce tableau ‘.

* Le miracle se faisait déjà au temps des croisades. Foucher de Chartres nous en donne le piquant récit dans sa Chronique. Le miracle tarde: u le cœur contrit, nous nous levions sur nos pieds, et les regards levés, nous attendions qu*unc nouvelle lumière parût. Mais vainement nous portâmes nos regards de tous côtés, nous ne la vîmes pas, parce qu’elle n’étalt pas encore venue. » On chante le Kyrie eleison : point de miracle ; on attend : rien ; l’heure passe, et chacun s’cii retourne bien marri. A peine la foule est-cllc sortie de l’église, que le Patriarche, à qui l’on vient annoncer que le feu sacré brille dans une lampe devant le saint tombeau , entre dans l’église et en sort avec un cierge, qu’il avait allumé et qu’il montre à tout le peuple. On se précipite dans le sanctuaire : k chacun de nous , dit Foucher, portait un flambeau pour l’allumer au feu miraculeux. Vous eussiez vu clans l’église

LE MIHACI.Ë l)f EEL SACRÉ. Ï57

Je ne dis rien du miracle en lui-même, le plus boulTon qu’on ail encore osé. Les prêtres entrent dans le Saint-Sépulcre, et tendent par la fenêtre une mèche de coton enflammé : c’est le feu descendu du ciel. Une allumette chimique; à défaut, un briquet avec un morceau d’amadou, en font les frais.

Non, mille fois non ! tu n’es pas exposé à ces sacrilèges, sépulcre de mon Sauveur. Si Dieu a dérobé aux hommes la tombe de son serviteur Moïse, n’a-t- II pas bien mieux caché la tombe de son fils l

11 me paraît impossible qu’en présence de tels faits, la mission anglicane à Jérusalem n’élargisse pas les limites de son œuvre, n’entame pas, coûte que coûte, l’évangélisation des pèlerins.

— Que diront les Patriarches ?

— Ce qu’ils voudront.

— Que deviendra la bonne intelligence des communians?

— Ce qu’elle pourra. Les âmes se perdent, il faut les sauver; les pèlerins viennent chercher Christ à Jérusalem, il faut qu’ils y trouvent Christ, non le Diable.

Ce travail est impérieusement dicté par la localité, par les besoins, par le scandale*. La mission,

plusieurs mille Oambeaux allumés à ce feu que l'on s’empressait de se faire passer les uns aux autres, n [Bibliothèque des Croisades, par M. Micbaoo. Première partie, Chroniques de France, page 94;)

• J’ai appris avec joie qu’on avait quelquefois vendu les Écritures aux pèlerins, sur le parvis extérieur de l’église du Saint-Sépulcre. Vendu et non

lit. 17

iÜo8 l.l;8 OEUVRES DE LA MISSION.

j’en suis sûre, placera les saintes Écritures dans les mains des pèlerins. Elle se dira que ce n'est pas pour rien , que ces hommes, que ces femmes, arrivent à Jérusalem des profondeurs de l’Asie, de l’Afrique, du Nord et du Midi. Elle se dira qu’ils peuvent emporter la vérité, au lieu d’emporter le mensonge; devenir des foyers de lumière, au lieu d’être des agents de ténèbres. Un petit nombre d’entre eux sait lire; elle donnera la Bible k ce petit nombre, elle parlera aux autres, elle écartera les charbons ardents de la responsabilité qui pèsent sur elle, et s’il faut endurer quelques persécutions, elle a certes assez de foi, son Évêque a un passé de souffrance assez glorieux, pour tout affronter avec joie.

— Mais la mission anglicane est une mission pour les Ju'ifsï...

— Et si d’autres que les Juifs périssent ! — Je me tiens sur le bord de la rivière pour sauver tous les Parisiens qui se noient: quant aux Lyonnais, aux Rochellois, ou même aux gens de la banlieue, tant pis pour eux , cela ne me regarde pas. Ce raisonnement ne tient pas deux minutes contre l’examen.

La lumière du monde doit luire pour tout le monde, elle n’est placée sur la montagne que pour cela.

Notre respectable ami M. Gobât le sent si bien, qu’il vient d’entreprendre l’évangélisation des Bé-

donné, parce qu’on voit revenir page après page et sous forme de cornets ou d'enveloppes, les saints livres qu'on remet sans exiger une petite contribution en retour.

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