‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 104 sur 199 · LA VUE DE NOTRE TERRASSE · texte numérisé non relu

LA VUE DE NOTRE TERRASSE

Mardi, 25 avril 1848. — J’étais déjà souffrante dimanche; liier il a fallu me soigner pour tout de bon. Nous essayons d’aller à petits pas jusqu’au mont des Olives; mais nous sommes forcés de revenir a moitié chemin. Avec le secours du Seigneur, cela passera. En me reposant demain, peut-être pourrons-nous partir jeudi pour la mer Morte et le Jourdain. On dit la course fatigante à cause de l’extrême chaleur. Hier le thermomètre marquait cinquante degrés au soleil. Nos petites chambres restent fraîches; voûtées comme toutes celles de Jérusalem et bâties de murs énormes, elles gardent une température modérée : trente à trente-cinq degrés.

Du haut de notre terrasse, nous embrassons l’ensemble de Jérusalem. A vrai dire, une seule et profonde vallée traverse la ville; c’est le Tijropéon, qui va du nord au sud, et qui laisse à sa droite la colline de Bezellia , le mont de Sion ; à sa gauche Morija, Ophel, VAkra supérieur, sur lequel nous sommes perchés, et qui n’est que l’extrémité de Morija. Jérusalem, aujourd’hui comme au temps de David, s’étend au nord de Sion*. Nous dominons cette immense agglomération de basses coupoles qui donnent à Jérusalem un caractère unique au monde, et d’où sortent les grands dômes des mosquées, ceux des églises chrétiennes, les minarets

’ Il Délices de toute la terre, le mont de Sioii s’élève magnifltiue sur ses lianes au nord, il porte la \ille du Grand Roi. » (Psaunic XLVIll.)

LES PitOFUETIES SUH JEUUSALEH.

aigus. — Au delà des murs: quelques arbres clairsemés, des oliviers, un pin solitaire, de rares habitations en ruines.

Hier au soir, nous avons longtemps regardé de notre terrasse les millions d’étoiles qui brillaientau ciel. Ces mêmes étoiles, le Seigneur les a vues disposées dans le même ordre, sur la même voûte des deux, quand il se rendait au mont des Oliviers pour y passer la nuit en prières. Et ces mondes qu’il avait créés, ont, eux aussi, vu son humanité, vu son agonie. Ils ont vu la gloire de Jérusalem; ils ont vu ses destructions successives, depuis le jour où Nebucadnetzar , faisant égorger les lils de Sédécias en sa présence, brûla le temple, mit le feu aux maisons des grands, démolit les murailles, transporta le peuple à Babylone , ne laissant que quelques pauvres pour être laboureurs et vignerons *; jusqu’au jour où Saladin y entra, où ceux des chrétiens qui pouvaient se racheter — les autres restaient en esclavage — passèrent devant le Sultan assis sur son trône : le Patriarche suivi de son clergé , portant les vases sacrés et les ornements d’église , la reine de Jérusalem , accompagnée des principaux chevaliers et des barons, après elle les femmes, les mères éplorées dont les enfants et les maris étaient captifs. — Elles trouvèrent plus grand merci auprès de Saladin, que les musulmans n’en avaient trouvé

‘ 2 Rois, XXV.

Digiti-f- by Gc-Ojjlt

LKS PROFUÉTIES SUR JÉHUSALRM.

auprès des croisés : Saladin leur rendit leurs époux et leurs fils.

Pas une prophétie qui n’ait été accomplie dans ces murailles ! En présence de la Jérusalem de 1848, paisible bien que soumise à Mahomet, nous pouvons dire avec Ésaïe : « Sion est devenue un désert, et Jérusalem une désolation *. »

Hélas! le temps a fui où l’argent était, à Jérusalem , aussi commun que les pierres, où Salomon se bâtissait quatre mille écuries, où il mangeait dans la vaisselle d’or, car l’argent alors n’était point estimé*. Mais le Jour n’est pas loin peut-être, où l’on appellera Jérusalem le trône de l’Élernel , où toutes les nations s’assembleront vers elle’, où la douleur et le gémissement s’enfuiront , où les rachetés de l’Éternel retourneront et viendront à lui avec un chant de triomphe, avec une allégresse éternelle. « Jérusalem sera habitée sans murailles à cause de la multitude d’hommes et de bêtes qui seront au milieu d’elle, et je lui serai, dit l’Éternel, une muraille de feu tout autour, et je serai glorifié au milieu d’elle »

Il faudrait citer toute la Bible, si l’on voulait rapporter les pages relatives à Jérusalem. — Les prophètes criaient par les rues de la ville les arrêts de l’Élernel. Les chrétiens ont fait là leurs premières armes. Les belles confessions d’Étienne, de Pierre,

•Ésale LXIV, 10. — ‘aChroniques, IX. — ’Jéi-émie, II1> —* Zacharie, II.

L AIHE d'ORNAN-MOHIJA.

les premières souffrances endurées pour l’amour de Jésus, les premiers miracles opérés par sa puissance, ont eu Jérusalem pour témoin.

Tous les détails de la vie rappellent ici un souvenir biblique.

Les habitants n’ont d’autres ressources contre la disette d’eau que des citernes; elles reçoivent les pluies abondantes de l’hiver; chaque maison possède la sienne, la nôtre comme les autres; « Ils sont allés aux citernes et n’y ont point trouvé d’eau; ils en sont revenus leurs vases vides, ils ont été rendus honteux et confus, et ils ont couvert leur tête‘. C’est sur les lieux mêmes qu’on comprend la force de ces comparaisons, toutes tirées d’usages simples et vrais, qui ne sont, pour les Européens, qu’une image ajoutée à une antre image.

Les orges jannis,sent sur le penchant de Sion et de Morija. En descendant ce matin au milieu des champs, il nous semblait voir les apôtres suivre le Seigneur par quch|u’un de ces sentiers raides, et froisser les épis dans leurs mains.

Sur ce mont de Morija s’étendait , au temps de David, une aire à fouler le blé. C’était l’aire d’Ornan, Jébusien. David avait irrité Dieu par un de ces péchés dont nous ne saisissons pas bien la gravité, mais qui sont en abomination devant l’Éternel, parce qu’ils viennent de l’orgueil de la vie: il avait fait le

* Jérémie XIV, 3.

Digitizr 1 by Gooslî

l’aire d’ornan-morija.

déiioinbremenl de son peuple, il s’élait complu, comme plus tard Ézéchias, dans la contemplation de sa grandeur; il avait peut-être dit, dans son for intérieur : c’est bien, mon âme, tu as des provisions pour plusieurs années, mange et réjouis-toi. Et Dieu lui avait envoyé Gad, son prophète, pour lui donner le choix entre trois châtiments : la guerre, la famine, ou l’épée de l’Étcrnel.

« — Je suis dans une très grande angoisse. Que je tombe, je te prie, entre les mains de l’Éternel; car ses campassions sont en très grand nombre. Que je ne tombe point entre les mains des hommes ! » — La mortalité se déclare, soixante et dix mille personnes meurent en Israël, et comme l’ange de l’Éternel s’approchait de Jérusalem pour la ravager, que le cœur du Père céleste s’était déjà repenti de ce mal, David élevant les yeux, voit l’ange qui se tient entre le ciel et la terre, sur l'aire d'Oman, ayant son épée nue en sa main. « Et David et les anciens, couverts de sacs, tombèrent sur leurs faces... N’estce pas moi qui ai commandé qu’on fit le dénombrement du peuple? C’est moi qui ai péché et qui ai très mal fait; mais ces brebis, qu’ont-elles fait? Éternel mon Dieu ! je te prie, que ta main soit sur moi. » — L’ange commande à David de dresser un autel sur l’aire ; Oman qui se tenait caché avec ses quatre iils à cause de la frayeur que lui causait l’ange, sort à la rencontre de David, il lui olfre en

Page 1