SAMARIE
SOUS les figuiers do la montagne. Des enlassernenls de débris réduits en poussière s’élèvent autour de l’église des chevaliers de saint Jean ; les masures du hameau actuel sont bâties sur ces monticules blanchâtres, et les vieux blocs taillés roulent et s’entassent au bas de la colline.
Le Seigneur passait souvent par la Samarie; on pense que c’était dans une des bourgades de ce pays que les dix lépreux le rencontrèrent, et que s’arrêtant de loin ils élevèrent leur voix, disant :« Jésus aye pitié de nous. » Tous sont guéris, un seul revient sur ses pas pour rendre grâce ; c’est le Samaritain *.
Les apôtres annonçaient Christ par toute la Samarie, et Simon le magicien, voyant les miracles opérés par le Saint-Esprit, offre à Pierre cet argent dont Pierre lui dit : <t Qu’il périsse avec toi,... ton cœur n’est point droit devant Dieu *. »
Les villages sont perchés sur les cimes rocailleuses ou groupés à droite et à gauche parmi les oliviers.
Il y a deux ans qu’on ne se hasardait pas sans escorte dans ce pays; les habitants en étaient insolents toujours, voleurs quand ils pouvaient. Le Pacha y a mis ordre; l’insolence est restée, le brigandage a cessé : « Belle mine et mauvais cœur ,» dit Antonio.
> Luc, XVII. — * Actes, VIII.
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Cliez les enfants, chez les jeunes gens, chez les hommes comme chez les femmes, il y a une étonnante noblesse de formes, de traits, d'attitudes; mais il y a une fierté très dédaigneuse. Les enfants nous crient des injures , les jeunes gens viennent se coucher dans l’herbe vis-à-vis de nous et üxent sur nous un œil audacieux. La population est hostile à l’étranger. Celte antipathie se trahit par le regard, par le geste, par les plus fugitives expressions de la physionomie.
Quelques cavaliers arabes nous rejoignent dans la plaine de Saniir. Us sont admirables do souplesse et de grâce sauvage, mais inouïs d’impertinence. Ils courent à franc étrier sur notre caravane, se couchent en joue au travers, arrêtent court leurs chevaux , décrivent des cercles immenses au travers des blés, gravissent la montagne, la descendent au galop, fondent sur nous et puis nous analysent avec une immobilité de prunelle qui frise l’insulte. Dans ces moments, il faut voir Antonio chantonner en balançant la tête, jouer négligemment avec le chien de son fusil, ralentir sa marche d’autant plus que les autres la pressent, et lancer de travers à nos mauvais drôles, un coup d’œil qui perce comme une lame. Bétùni trotlille devant, se fait petit, et s’écrie : « — Dieu protège mon âne! »
Dans celte même plaine, l’Émir Béchir battit autrefois les Arabes de Palestine qui ne voulaient plus
LA CIIANSOM DR 6ABYLONE.
payer d’impôls, et qui prétendaient en lever d’arbitraires sur les passants.
Les femmes sont moins, hardies; mais elles n’ont plus ces bienveillants sourires que nous rencontrions dans la Judée : celle-ci nous fait la grimace, • et cette autre déclare que nous sommes, Jeannette et moi : des hommes. Une petite fdle me montre à sa mère : « — Çà, femme! »
« — Non ! — » reprend gravement la mère. « — Celui-ci, jeune homme! — » et, en désignant Jeannette,
« celui-là encore! — » Il faut dire, à la jusiincation de nos visages, qu’ils sont enveloppés de mouchoirs de mousseline. On ne voit de nous que nos yeux, nos chapeaux de castor gris, nos vestes arabes et nos robes.
Notre caravane compte vingt- neuf personnes; quatre ânes porteurs de quatre Mùkres, treize chevaux dont sept mules, nous six , et six Mùkres : deux en vestes de sorcier, deux dans leurs étuis rouges, Bélùni, et le chanteur. — Le chanteur est un affreux petit homme doué d’une voix admirable; il chante dans les notes les plus hautes, ce qu’Antonio appelle la chanson de Babijlone : « — Madame comprend bien ! la chanson de Babylone, c'est la chanson de Bagdad! — » Bagdad ou Babylone, cette chanson plaintive se mesure au pas de l’âne du chanteur ; le plus philosophe, le plus résigné des ânes, avec une longue barbe, une queue taillée à quatre éUiges, et deux sacoches traînant par terre.
ZOSl.
Le chanteur est campé ià-dessus, jambe de ci, jambe de là; et quand de sa voix argentine, il commence la chanson de Babylone, quand ces cadences, quand ces portées immenses, quand ces retours sur les mêmes sons, sons indécis et mélancoliques, vont se perdre sous les figuiers, sous les oliviers en Heurs, je me sentirais envie de pleurer, tant c’est triste et charmant à la fois.
Nos Mùkres vont leur petit train, qui sur son âne, qui perché sur les bagages; le chanteur chantant; Bétùni planté sur son baudet dans un accès de somnambulisme perpétuel; les quatre autres fumant imperturbables leurs narguilehs de cuivre, qui ressemblent à la lyre du roi David. Entre le nargiiileh et la chanson, ils ne bougeraient pas d’une semelle pour rétablir une charge ou pour remettre en bon chemin une mule qui s’égare.
Plus qu’un mot sur Zosi. Zosi est mon cheval; vif, lustré, secouant à chaque pas sa tête mutine, ne se permettant pas un écart, obéissant à la main : une perfection. Les jaloux lui trouvent le cou trop court... mais ce sont des jaloux.
Un long défilé nous amène à Djeimin. La ville s’appuie contre la montagne de Guilboa, où furent tués Saül et Jonathan. Elle a ses coupoles, son minaret, ses maisons à toits plats étagés sur la pente, ses trois palmiers, sa blancheur, tous les caractères qui font la physionomie des villes d’Orient.