‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 141 sur 199 · LE THABOR · texte numérisé non relu

LE THABOR

Jeudi, 4 mai 4848. Dabouri, au pied du Thabor. — Il y a deux ans, mon frère fut volé devant Djennin; Antonio, qui n’a pas grande confiance en la moralité de ses habitants, monte la garde jusqu’à deux heures du mutin. Un chien dont les intentions ne peuvent être que suspectes, se présente en tapinois; on lui court sus, on tire un coup de fusil en l’air: nous voilà débarrassés d’un larron. A minuit, Bélùni remplace Antonio ; on lui met le fusil à deux coups en bandoulière, la crosse lui traîne entre les jambes; il se promène ainsi jusqu’à l’aube; son somnambulisme habituel en redouble, si bien que ce matin, dans un sentier plat comme la main, il se trouve tout à coup étendu devant .son àne, sur le ventre, la tête la première, et les quatre membres aux quatre points cardinaux, en Rose des rente .-cela le réveille un peu.

Nous descendons dans la plaine d’Esdraclon ou de

LA PLAINE u'eSDRAÉLON.

Jizréhet. Nous y passons toute la journée ; c’est une merveille de fertilité. Trente lieues carrées de terre noire, légère, sur laquelle verdissent ou jaunissent des blés que le vent moire en courant dessus! La baie de Saint-Jean-d’Acre et la chaîne du Carmel, arête bleue qu’on voit dans le lointain, 1a bornent à l’ouest; à l’est, quelques soulèvements, le petit Hermon et le Tliabor; les montagnes de Samarie l’encadrent au midi ; celles de Galilée au nord. Toutes ces chaînes sont basses et riantes, de rares villages se cachent dans leurs replis. La plaine reste déserte, silencieuse, dans la gloire de sa merveilleuse fécondité. Pas un arbre qui en rompe les lignes; les nuages seuls, en volant par les cieux, lui jettent des ombres fugitives. De rares laboureurs crient dans le lointain, derrière quelque paire de bœufs perdus dans l’immensité; la cigogne se lève lourdement du milieu de l’orge en rejetant ses pattes en arrière, en tendant en avant .son bec orangé; les alouettes chantent par milliers; c’est une pleine merde moisson; et cette solitude, cette uniformité dans la beauté, produisent l’effet de tout ce qui est grand sans détails : on retombe sur soi-même, on vit avec scs pensées, on s’abstrait entièrement. — Cette société-là ne me valait rien aujourd’hui. Je me suis prise, oh méchanceté de mon cœur ! à regretter aiuèi ement ce Damas, ces Cèdres, ce Liban dont le nom m’a toujours remuée et que probablement nous ne ver-

LA PLAINE d'ESDRAÉLON.

rons pas. Je détournais les yeux de la Samarie et de la Galilée, où je passais, pour les arrêter sur ces croupes neigeuses, sur ces bosquets de Damas où je ne passerai pas. Tous les inconvénients de notre bonne résolution se présentaient à moi : < Tu vas partir, partir pour toujours; c’est le printemps, c’est la plus belle partie du voyage, ce sera peutêtre le dernier temps de paisible bonheur que tu goûteras... et il ne faudrait que dix jours!... » — Enfin, c’était le diable chantant sur tous les airs : Quoi l Dieu aurait-il dit ‘ ?

,Et pourtant que de souvenirs! mais j’étais tournée au mal et ne les voulais point écouter.

L’Europe est bouleversée; cette plaine est d’un calme idéal; hélas! elle aussi a eu ses tempêtes; les armées s'y sont rencontrées, elles s y sont exterminées. Les touffes de gouttes de sang qui s’épanouissent le long du chemin parmi les coupes roses des liserons, nous font penser aux torrents de sang qui ont creusé ce sol. — A Meguiddo, là-bas vers le Carmel, Pharaon tue le roi Josias qui s’oppose imprudemment à son passage. Ici, les Assyriens qui ont été défaits par l’Éternel devant Samarie, reviennent un an après attaquer Acbab : « Car, disent- ils, leurs dieux sont des dieux de montagnes, c'est pourquoi ils ont été plus forts que nous; mais combattons

‘Genèse IJl, 1.

JIZUKIIEL.

contre eux dans la campagne, et certainement nous serons plus forts qu’eux *. » Et l’Éternel les bat dans la plaine comme il les a battus dans la montagne, et la muraille de la ville d’Apliok, dans laquelle s’était réfugié le reste de l’armée , l’écrase en s’écroulant. — A la lin dit siècle dernier. Napoléon livre et gagne sa fameuse bataille vers celle des extrémités de la plaine qui touche au mont Thabor ; entre ces deux buttes, l’une couverte de ruines, l’autre couverte de quelques habitations : Fiiieh et A Füleh.

A notre droite, sur une ondulation du terrain qui ferme notre horizon à l’orient, se groupe le village de Zaraïn ; un océan de blé se déroule devant lui : c’est Jhrchel, le Jizréliel d’Achab, de Jésabel, de Naboth !

— « Cède-moi ta vigne, afin que je fasse faire un jardin de verdure, car elle est proche de ma maison, et je t’en donnerai pour celle-là une meilleure , ou si cela t’accommode mieux, je t’en donnerai l’argent qu’elle vaut.

— « A Dieu ne plaise que je te cède l’héritage de mes pères’! »

Maintenant, il n’y a plus de vignes à Jizréhel; il n’y a d’autres jardins de verdure que la grande nappe verte qu’y forment les champs.

Achab vient en sa maison tout soucieux et indigné.

‘1 Rois, XX. — «Mirf.XXI.

JIÜHKHEL.

il se couche sur son lit, il ne mange point. Jésabel entre vers lui, elle le console à la manière de Satan. « — Serais-tu roi en Israël!... Lcve-toi, et que ton cœur se réjouisse, je te femi avoir la vujne de Nabotli! » — Quelle p;irole, et comme on comprend bien — hélas ! je ne la comprends que trop — cette conscience coupable qui ne demande pas, qui ne vent pas savoir par quels moyens.

Encore du sang! Âchab a la vigne de Naboth, et comme il y descend pour en prendre possession ; voici venir un homme de la montagne. Le prophète n’a pas encore prol'éré une parole, et Achab : « — M’as-tu trouvé, toi, mon ennemi! «

Je ne sais, mais il me semble qu’il n’y a jamais eu de lumière si terrible jetée sur une âme rebelle. M’as-tu trouvé, toi, mon ennemi, c’est le cri du inonde à la rencontre des chrétiens; même quand ils se taisent, ils sont des ennemis. On ne les déteste pas tant pour le bien qu’ils font, qu’on ne les hait pour le mal qu’on veut faire.

Effrayante histoire que celle du roi Achab ! Faible, habituellement porté au bien, entraîné au mal par Jésabel fille du roi de Sidon, il servirait l’Éternel s’il ne lui en coûtait rien. Et il a une conscience, elle n’est pas étouffée, il l’écoute par moments, il revêt le sac, il se traîne

sur la terre Mais voilà, c’était toujours le roi

Achab.

JIZRÉUKL.

L’heure de la vengeance a sonné. Jéliu le capitaine, vient d’empoigner son arc à pleine main; il en a frappé Joram, filsd’Âchab, il l’a fait jeter dans le champ de Nabolh, il entre à Jizréhel. Voyez -vous à celte fenêtre, une femme fardée, la tête couverte d’ornements royaux?

< — En a t-il bien pris à Zimri qui tua son Soigneur! — » Audacieuse jusqu’au bout.

« — Qui est ici de mes gens, qui? — » Alors deux ou trois des eunuques regardèrent vers lui.

« — Jetez-la en bas. — » Et ils la jetèrent ! et son sang rejaillit sur la muraille, les pieds de son cheval la foulèrent, il monta au palais, mangea et but, puis il dit : « Allez voir maintenant cette maudite, et l’ensevelissez, car elle est fille de roi. » Et ils y allèrent, mais ils n’y trouvèrent rien que le crâne, les paumes des mains et les pieds! — Dans le champ de Jizréhel les chiens mangeront la chair deJésabel^.

Derrière la montagne du petit Hermon, et j’ajoute du faux Hermon, le véritable est Gebel-Scheik, la plus haute cime du Liban, se cache DothoLin. C’est là que Joseph trouva ses frères. Ce fut dans cette vallée qui se relie aux bords de la mer par la plaine à.' Esdraélon, que ses frères le vendirent aux marchands égyptiens.

Au pied du faux Hermon, regardant le Carmel

‘ 2 Rois, IX.

SUNAM.

que sépare de lui la vallée, s’élève le village de Sulam — Sunam — demeure de la Sunamite. Ici, tout contre ces pentes un peu arides mais gaies, devant celte plaine aux horizons immenses, la Sunamite avait construit à l’homme de Dieu cette petite chambre où elle mit une table, un chandelier et une chaise. De sa maison sortait et montait comme à cette heure j’en vois sortir et monter, une fumée tranquille, diaphane, l’emblème du bonheur domestique. Voilà bien ces champs dont un jour on rapporta son enfant, son unique: — «Ma tête! ma tête! » — Et le père dit à l’un de ses serviteurs: — « Portez-le à sa mère; » — sa mère le tint sur ses genoux jusqu’à midi; puis il mourut, et montant, elle le coucha sur le lit de l’homme de Dieu. Voilà cette chaîne du Carmel où elle se fit conduire en hâte sur son ânesse, criant à son mari : « Tout va bien. » — Parole de foi, non de mensonge. La voilà encore, ramenant le prophète lui-même au lieu de son serviteur, qu’il avait essayé d’envoyer à sa place. « L’Éternel est vivant et ton âme est vivante que je ne le laisserai point. » — Il allait et venait, et priait par la maison, luttant avec l’Éternel comme la Sunamite avait lutté avec lui, jusqu’à ce qu’il l’eut emporté.

De l’autre côté du petit Hermon, sur l’autre pente: un autre fils rendu à une autre mère. C’est iVin — Nam. — Et nous croyons voir Jésus ressus-

nrsnoK.

citer le fils de la pauvre veuve qui courait désolée derrière le cercueil.

Tout nous parle des gratuités de notre Dieu, tout ici nous dit qu’il est Dieu de près. — Dans les autres pays, on marche à côté des grands hommes; chaque localité est marquée par leurs exploits; en Palestine on marche à côté de l’Éternel, et chaque colline, cha(|uc vallée racontent son amour avec sa force.

La montagne de Nazareth nous regarde; ses oliviers se détachent au front de la chaîne des monts de Galilée. Endoura — Hendor — se devine audessous. Saül campait à Guilboah pendant (jue les Philistins campaient à Sunam. lùi les voyant, son cœur s’elfraye. Samuel est mort, il n’y a plus de prophètes en Israël, l’Éternel ne marche plus avec Safd, son Ame tantôt rebelle, tantôt docile est tourmentée; il consulte Dieu, mais Dieu ne lui répond ni par des songes, ni par VUrhn. Alors, lui Saül, qui avait par l’ordre de l’Éternel chassé du pays les devins et les sorciers, Saül commande qu’on lui cherche une femme qui ait l’esprit de Python. Il en est resté une à Hendor. Le roi se déguise, il arrive de nuit chez la sorcière.

« — Fais-moi monter Samuel!

— J’ai vu un Dieu qui montait delà terre.

— Comment est-il fait?

— C’est un vieillard qui monte, et il est cou-

lIENnOR.

vert d'un manteau. — « El Saiil connut que c’é ait Samuel, et s’étant baissé le visage contre terre il se prosterna.

« — Pourquoi m’as-lu Iroiil'lé, me faisant monter?

— Je suis dans une grande angoisse, les Philistins me font la guerre Dieu s’est retiré de

moi c’est pourquoi je l’ai fait appeler, afin que

tu me fasses entendre ce que j’aurai à faire.

— Parce que lu n'as point obéi à la voix de rÉternel, l’Éternel l’a fait ceci Vous serez demain avec moi, loi et tes fils ' »

Nous arrivons au Thabor. Entre le Tbabor et la montagne de Nazareth s’ouvre un défilé qui mène de la plaine d' Esdraclon aux plateaux élevés de la mer de Galilée. — Des oliviers en fleurs couvrent les racines du Thabor; nous campons .sous leur ombre, et puis nous montons le long des pentes.

Les chênes, les arbousiers y mêlent leurs feuilles, l’hei be y pousse lleurie, la rose Irémière y dresse ses girandoles, le chèvrefeuille y suspend aux chênes scs guirlandes embaumées, le sentier y serpente dans la prairie. A mesure que nous nous élevons, les plateaux de Génésareth se découvrent; parvenus à la cime, nous dominons tous les horizons. A l’ouest, la grande vallée d’Esdraélun avec son encadrement de

' 1 Samuel, XXVIII.

3SS LE SOUUF.T DU TIIABOR.

montagnes; l’étroite et long le vallée du Jourdain à l’orient avec les monts de Moab; et, au nord, un lambeau bleu de la mer de Galilée, de la mer du Sauveur, de ces eaux qui baignèrent la barque de Simon le pêcheur, la barque d’André et de Jean, qui bai» gnent aujourd’hui les rives de Bethsaïda, de Capernaüm, de Tibériade ! Au fond, derrière le lac, isolée, la pyramide neigeuse du Liban : l’Hermon de la Bible — Gcbel Schek! — Le Liban , la neige, les Alpes de Syrie, et ici les montagnes de Nazareth, et derrière ce pli : Cana, et cette moisson de souvenirs, et cette patrie de Jésus dans lequelle nous allons entrer!

Le sommet du Thabor est plus élevé que nous ne le pensions ; il s’étage en trois ou quatre plateaux semés d’orge, entourés de bosquets irréguliers et couronnés de ruines. Ces ruines sont presque enfouies sous les pampres, sous les arbres et sous les hautes herbes. Du temps du Seigneur il y avait là une ville et une forteresse ; rhistorien Joséphe répara celte dernière. Les Croisés l’assiégèrent, poussèrent les Sarrasins jusqu’aux murailles; puis, saisis d’une panique, se sauvèrent à la débandade. On voit encore des -voûtes que remplissent les arbustes, des puits immenses dans lesquels croissent des chênes dont la tête eüleure le sol. La présence d’une ville, d’une citadelle sur le mont Thabor, contredit la tradition qui place la scène de la transfiguration sur ce

Dif - :ed I

Page 1