CANA
prés, des collines et des vallées. Cet homuic, qu’on dirait posé sur son âne comme une bûche, lance son cheval à fond de train, vole parla campagne, tourne, pirouette, caracole, avec le seul secours de la voix et de la bride : « — Tayb, tayb, Betüni ! Bene ! Verygood I SehrwoM! » Car Bétùni est censé parler toutes les langues... y compris le Russe. Nous courons après lui, et Bétùni, l’âme éprise de gloire, pousse de plus belle, galope par le plus rapide-, on dirait qu’il va se partager en quatre : point, il s’arrête net et rit. Qui n’a pas vu rire Bétùni, avec ces yeux fixes, cette bouche grande ouverte, cette langue épanouie entre deux rangées de dents espacées, n’a rien vu.
Cana se présente au milieu de la chaîne de Galilée. Une vieille église, un ou deux pans de vieux murs aux trois quarts enfouis dans ta terre, se cachent sous les plantes grimpantes. Les oliviers et les grenadiers croissent autour de la vallée, des eimes basses l'enferment; le froment caresse de ses épis les branches des grenadiers, un caroubier au sombre feuillage s’arrondit au milieu. Vers l’extrémité du village, deux canaux versent dans un grand réservoir deux sources limpides; les enfants remplissent les abreuvoirs, les vaches et les chèvres se serrent autour, les femmes descendent et remontent, Turne noire sur la tête. Caita, l’humble hameau, sourit à sa charmante vallée, à ses beaux grenadiers, à ses troupeaux, à ses eaux courantes. Elle devait ainsi
KAZARETH.
sourire ce beau jour des noces où le Seigneur arriva par le chemin que nous prenons, où il changea en vin, l’eau de celle même source.
D’autres vallées, un autre village, un sol mouvementé charment l’œil. Des nopals, des oliviers, des grenadiers, des fontaines, et la pittoresque population, et les scènes du soir ! toujours les vues agrestes, toujours les fleurs dans le sentier, toujours l’air parfumé des montagnes! Ce qui fait de la Syrie un pays enchanté, c’est ce mélange de la chaude couleur méridionale avec les tons moelleux du Nord. Les cactus, les grenadiers en fleurs, les oliviers, les yeux noirs, les costumes d’Orient, et puis l’herbe, l'herbe houle, la fraîcheur des sommets, les chênes, la végétation presque Alpine.
— Vous êtes au printemps, vous voyez tout en vert! mais le mois d'aoùt!...
Le mois d’aoùt n’est beau nulle pari, — la Suisse
exeejjtée. — Et puis, c’est vrai au pays de la
promesse, il faut la saison des promesses.
Un dernier col : voici Nazareth. Le Seigneur passa trente années de sa vie, dans cette vallée qui s’arrondit verte de champs, autour d’un bouquet d’oliviers et de grenadiers, tandis que cette Nazareth d’où il ne pouvait rien venir de bon, se suspend au flanc rapide de la montagne. — Du haut du col, on découvre la plaine d’Esdraélon, la chaîne du Carmel, un lambeau de mer; une fois dans la vallée, on ne voit plus que
NAZABETH.
les pentes ondulées, verdoyantes, et la vieille cité : elle fait le fond du tableau.
Près de nous coule une fontaine; au coucher du soleil les troupeaux s’y sont rassemblés, ils descendaient de la montagne, le troupeau de cavales et de poulains au galop, comme une avalanche, un peu après le troupeau des ânes à l’allure philosophique, et puis les vaches, et puis les chèvres et les brebis; tout cela s’est lentement abreuvé. Les enfants venaient curieusement regarder dans la tente, les femmes regardaient aussi, mais d’un peu plus loin; les hommes s’asseyaient au bord de la fontaine. Et c’est tout cela qui fait l’Orient; cette vie, cette couleur, ce quelque chose de profondément autre que ce que nous avons vu, que ce que nous sommes destinés à voir dans notre Europe pourrie; ce quelque chose de primitif à la fois et de jeune, d’antique par les souvenirs, de frais par les souvenirs encore, que nous aimions avant de l’avoir vu, que nous aimons bien plus après.