‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 187 sur 199 · LE BON CÔTÉ DES RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

LE BON CÔTÉ DES RÉVOLUTIONS

ouadi. — Faux! faux! faux! faux plaisirs, fausses douleurs, fausses émotions, vie, affections faussées! Prenez l’existence de salon, celle de la rue, celle des châteaux; le faux est partout, partout la'convention, partout le tâché; rien de priine-sautier, de vert et de dru comme une forte pousse pleine de sève en Avril. — Certes, si l’on touche à notre civilisation, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai; il en sortira peut-être du pire, mais au moins de l’autre. Nous avons b'esoin d’être secoués à fond pour que le plâtre tombe; nous avons besoin que l’on nous envoie tous garder les vaches aux champs pour nous remettre dans le vrai.

Plaisanterie à part, il y avait, il y a une réforme immense à opérer; ce n’est pas la première fois que je le pense, et, si j’osais, j’ajouterais que je le dis. Nous sommes à cent lieues de la vie normale. La civilisation, notre égoïsme plutôt, nous ont créé des besoins de malades; chaque année renchériss .il sur l’année précédente; pendant que les uns avaient à peine une croûte de pain à mettre sous la dent, les autres raffinaient les raffinements mêmes de leurs jouissances. On a beau dire que le luxe fait vivre l’ouvrier, il le fait mourir aussi ; mourir d’envie, mourir de haine, mourir en le jetant dans le faux.

Que le pauvre mange du bouilli et que le riche mange du rôti, voire môme quelque dindon, je le III. 30

LK BON c6tK des BÉVOLVTIONS.

veux ; mais que le pauvre se nourrisse de haricots, pendant que le riche tnifle et retrulTe ses morceaux; que le pauvre sente la bise qui traverse sa mansarde le glacer sous une méchante couverture, pendant que le riche ouate et reouate jusques à ses volets; que le pauvre aille à peine vêtu, pendant que le riche s’enveloppe de velours et se couvre de bijoux; que le pauvre marche à pied le long des rues, pendant que le riche fait éclater à ses yeux la moire de ses voitures, les galons, les torsades, l’or et l’argent de ses livrées : voilà ce qui m’indigne. De tels contrastes feront toujours rompre l’essieu. Je sais bien que le luxe est mort, mais c'est la peur qui l’a tué; cette mort-là ne profite à personne : cinq ou six mois de calme, et il reviendra.

Il n’y a qu’un remède à notre mortelle maladie : la charité; la charité qui discerne, qui sent, qui pense, qui met un frère à côté du pauvre; la charité qui prend un plat sur la table de celui qui a, et qui va le porter de son plein gré sur la table de celui qui n’a pas. Il y a de la vie en elle , il n’y en a point dans vos machines socialistes; elles ne feront que des mannequins, la charité fait des hommes. Il faut du pain à ces bouches affamées, il faut l’Évangile à ces âmes. La matière étouffait l’Évangile, et voilà pourquoi Dieu a brisé nos intérêts matériels.

On triomphe ici des élections : point de communistes, point de socialistes, nous sommes sauvcis!

Digili.

PAULIMB BT PABADOR.

Non, nous ne le sommes pas; c’est encore cet aujourd’hui qui occupe tout le champ de la lunette et qui empêche de voir demain. Si la pensée communiste existe en France, pourquoi l’escamoter? Croiton que les idées s’évanouissent avant d’avoir produit ce qui est en elles? Que gagne-t-on à étoulTer leurs jets? des pousses monstrueuses. — Liberté pour l’erreur ! les plantes de serre chaude meurent à l’air vif ; le soleil , les rosées, tout ce qui fait vivre les végétations naturelles, tue les végétations factices. Liberté pour le mensonge! et je ne crains rien pour la vérité, à condition qu’elle soit libre aussi.

Nous sommes encore bien aristocratiques à bord. Pauline, le chien mouton de l’avant, chien savant qui a tous les matelots pour instituteurs, ne se hasarde qu’à la nuit tombée sur l'arrière ou trône Parador, l’épagneul du commandant. De jour, Parador ne regarde seulement pas Pauline ; à la brune, Parador trottant sous lui et prenant le long des bancs d’un air distrait, va chercher Pauline. Pauline arrive alors, sale, avec de petits yeux rouges, un nez en museau de cochon; intelligente, serviable : Parador s’étale, et Pauline s’assied en toute humilité devant lui; mais qu’un officier passe et lui dise en fronçant le sourcil : t Est-ce ici votre place? » Pauline, la queue entre les jambes, file son nœud vers l’arrière.

Autre infraction à la fraternité ! Celle-ci est plus

KÜAUTÊ, FRATERNITÉ.

grave. Les domestiques placés aux secondes et payant le prix des secondes, ne mangent pas à la table des secondes. Us vivent dans le salon des secondes, couchent dans les lits des secondes, et lorsque la table est dressée, que leurs compagnons de passage s'y asseyent, ils n’ont pas le droit de s’y mettre ! Ils donnent, comme ceux-ci, quatre francs pour leur nourriture, et ils ne mangent que les restes des restes! Cela est tout simplement une insulte à la dignité humaine. Je voudrais bien savoir en quoi un domestique vaut moins que vous ou que moi? Est -il fait d’une autre pâle? Et s’il paye comme vous ou moi, pourquoi ne mangerait il pas avec vous ou avec moi? — Nous avons tous besoin des services des domestiques, leur secours est ce dont nous nous passerons le moins, ils savent nos habitudes, notre caractère, nos sentiments; de fait, ils sont plus membres de nos familles qu’une foule de gens que nous appelons nos cousins; nous disons à qui veut nous entendre qu’une partie notable de notre paix intérieure, de notre bonheur même dépend d’eux; et au lieu de relever cette classe si utile, si importante, nous l’avilissons à plaisir, nous semblons prendre à tâche d’éloigner de cette carrière tous les hommes de cœur et d’honneur, ceux justement dont nous aurions besoin ! — Quant à la position de Parias qu’on leur a créée à bord de nos paquebots français, elle n’existe ni sur les

É(i ALITÉ, FlUTEHMTÉ.

vapeurs do l'Aiilriclio, la plus aristocratique des nations; ni sur ceux d’Angleterre ou d’Italië... Mais liberté, égalité, fraternité! cela explique tout.

L’ordre et la tenue sont admirables à bord; le navire est décoré avec une richesse que je n’ai pas dans mon salon, tant s’en faut; on respire dans les vastes cabines; les maris et les femmes ne sont pas séparés pendant treize jours que dure la traversée; le salon des dames contient un beau piano; on s’y assied sur le velours, on y marche sur des tapis épais : c’est un mauvais apprentissage à la vie républicaine.

Hier soir la lune rouge, large, s’élevait derrière les cordages et les mâts dans le port, pendant que nos matelots entonnaient en chœur les chansons de France, chansons franchement coupées, précises comme notre langue et brillantes comme noire esprit. Mais de rêveries, plus; nous rentrons dans la série des faits; les événements se chargeront peut-être de nous tailler de la poésie en grand.

Je crois que je deviens révolutionnaire par dégoût de la vieille civilisation et du prévu. Il y a plus de cela qu’on ne pense dans nos sapeurs sociaux.

Nous achetons un bélier barharin destiné à la table de ['Osiris; il courait sur le pont, et chacun de lui faire, fête, quitte à se régaler après de ses

l'AMIAAL OUrOTET.

gigots; le voilà sauvé. A. Malte nous lui donnons une compagne, et nous importons la race à Orange.

Mercredi 24 mai, à bord de l'Osiris, dans le port de Malte. — Pendant que l’amiral Dupotet avait le portefeuille de la marine, une dame sollicitait : dans ce temps-là, cela arrivait quelquefois Elle sol-

licitait de l’avancement pour son fils, jeune habitué du boulevard de Gand. Après avoir fait inutilement persécuter l’amiral par des amis, elle se décide à lui demander une audience; elle expose sa demande. L’amiral embarrassé dans la toile d’araignée que tisse autour de lui la charmante solliciteuse, a bien de la peine à trouver quelque faux -fuyant; il se remue sur sa chaise, essuie ses plumes, puis tout à coup : — « Comment voulez-vous que je nomme Monsieur votre lils, pendant que les autres sont depuis dix ans à bourlinguer! » — La solliciteuse resta bouche béante, elle se leva, fit la révérence, sortit, et M. Dupotet n’en entendit plus parler. Ce terme technique, admirablement expressif, avait mieux convaincu la dame que ne l’eussent fait cent bonnes raisons.

Bourlinguer, rouler d’une lame à l’autre, mollement, uniformément, sans relâche, voilà ce que nous faisons depuis cinq jours et quatre nuits. Huit heures ici pour prendre du charbon, des dépêches, et puis nous bourlinguerons quatre autres

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