‹ Journal d'un voyage au LevantChapitre 27 sur 199 · ARRIVER AIT SINAÏ · texte numérisé non relu

ARRIVER AIT SINAÏ

nous entrerons dons Ion ciel, quand nous le verrons, quand nous verrons Abraham et Moïse, et ces saints qui n’ont point estimé leurs vies, et ces parents bien aimés qui sont expirés ton nom dans le cœur!

Tout le long de l’étroit passage qui mène au Sinaï, nous trouvons des inscriptions sinalliques; elles sont exactement pareilles à celles de la vallée de Mokalieb; il n’y a que fort peu de croix , ces croix ne terminent pas les lignes, mais sont gravées ici et là. Pourquoi n’auraient-elles pas été ajoutées après coup par les pèlerins cbrèliens qui ont suivi cette route, et qui, dans Ouadi Mokaiteb, ont tracé les inscriptions grecques?

Le pas est franchi, nous entrons dans la Ouadi qui précède la plaine d’e/ Raha.

Robinson place le véritable Sinaï au fond du plateau lïel Raha. Il le voit là, parce que le pic qui le termine, le Sufsafeh — ÏHoreb de la tradition — se dresse en masse compacte, imposante au bout de la plaine; parce qu’il domine entièrement cette plaine ainsi que Ouadi Scheik, et que deux millions d’hommes peuvent aisément camper sur le plateau; parce que de ce plateau, comme de la Ouadi, ils peuvent embrasser du regard toute la montagne.

Je n’aime pas que l’on me fasse — ou pour employer une expression plus énergique bien que vulgaire, — que l’on me mâche mes opinions. Aussi , III. 5

ARBIVÉE AD SIXAÏ.

avec mon esprit quelque peu rebelle, n’ai-je pas manqué de m’insurger contre la version de Robinson.

Or, voici ce que nous avons vu. Le défdé d’el Nùkb el Haouy, est celui qu’ont dû prendre les Israélites pour passer de Réphidim dans le désert du Sinaï ; cela nous parait certain. Ce passage se trouve au bout de Ouadi Solaf ; il monte plus directement que tout autre au massif du Sinaï ; c’est la route naturelle, qui se présente la première au regard et au choix.

Si les Israélites, comme nous le croyons, l’ont suivie, nul doute que le Sufsafeh ne soit le Sinaï.

Je prends le texte : « Étant donc partis de Réphidim, ils vinrent au désert de Sinaï, et ils campèrent au désert. Israël dis-je campa vis-à-vis de la montagne'. » Devant nous s’ouvre la grande plaine d’e/ Raha; au fond, s’élève droit, majestueux, clair à saisir, net dans toute sa forme, abordable par tous les points, le grand pic du Sufsafeh. En le voyant, seul entre tous dégagé de la base au sommet, solitaire au bout du plateau , on comprend cet ordre de l’Éternel. « Donnez-vous de garde de monter sur

la montagne, et d’en toucher aucune extrémité

mets des bornes à la montagne*. » En effet, sans les bornes, sans la gloire de l’Éternel surtout qui couvrait le sommet du pic, sans ces tonnerres, et ce son

‘Kxode XIX, 2. — * Ibid. 12, 23.

arri\ éb aü smAï.

tri

du cornet, et ces brandons qui faisaient crier au peuple : « Parle avec nous et nous t’écouterons ; mais que Dieu ne parle point avec nous de peur que nous ne mourions'! * le peuple eût pu toucher et gravir la montagne.

Peut-être l’ascension de Gebel Mùssa — Sinaî — détruira-t-elle chez nous cette première impression, mais elle est forte, et semble s’appuyer sur la conformité des lieux avec le texte. En tout cas, il faut trouver devant le Sinaî une plaine où le peuple ait pu camper, ait pu saisir du regard la montagne embrasée.

Nous traversons le plateau d’c! Raha ; nous prenons la gorge située entre le Sufsafeh et une montagne à gauche que les Arabes appelent à tort Horeb; le couvent est situé au fond de ce défilé.

Les jardins apparaisent, tache verte entre les monts de granit.

Gebel Miissa dont on nous montre les premiers contre-forts, ne fait qu’un avec le Sufsafeh. Massif puissant, unique, duquel sortent quelques pics : le premier, le Sufsafeh, faisant front à la plaine d’el Raha ; les autres se dressant derrière , tous composant une masse compacte , absolument distincte et séparée des montagnes environnantes.

Voici le couvent. Les amandiers éclatants de verdure, les sombres cyprès, les oliviers glauqnes s’é-

« Exode XX, 19.

ARRIVER AU SISAÏ.

tagent derrière les murailles ; nos yeux restent éblouis de ce vert admirable, qu’embrassent les flancs rouges du granit. — On nous introduit par le jardin, tandis que nos effets montent suspendus à une corde. Nous nous émerveillons encore devant le jeune blé, nous passons sous la voûte, un frère convers nous précède, et nous voilà dans le monastère; véritable petite ville, avec des corps de logis, des galeries, des terrasses de toutes les formes, l’église, le clocher au milieu, de beaux pots de giroflées, des treilles de vigne ici et là , partout un air de comfort. — On nous donne des chambres très propres... j’aime encore mieux la tente.

Au grand scandale du frère cuisinier, nous refusons l’eau-de-vie qu’on nous offre, mais nous prenons le café, et nous buvons l’eau fraîche comme la glace.

Pendant que j’écris, mon mari reçoit la visite du supérieur; le jour baisse, mon encre aussi, c’est heureux, j’étais capable d’aller jusqu’à demain.

Samedi, 28 mars 1848. — Grande journée I nous sortons à huit heures par les jardins du monastère; un frère convers et un guide en titre nous accompagnent. A peine la porte du jardin est-elle ouverte, que dix ou douze Jebeleijehs, serfs du couvent, se précipitent vers nous en nous étourdissant du cri oublié depuis que nous sommes chez les Bédouins :

LA TBADITIOX.

Bakschich! Bakschicli! — Tous ont la prétention de nous diriger; en attendant, ils obstruent le sentier, devant, derrière : importuns et tenaces. Deux fois Ântonio fait front, tire son sabre : peine inutile! il en va comme des Nubiens le jour de la cataracte. Nous nous soumettons, seulement qu’ils passent avant ou après , mais qu’ils nous laissent marcher et respirer.

Le sentier est un escalier formé de roches; il en résulte une ascension monotone qui lasse plus que les incidents d’un chemin de montagne.

Hors sa tradition, saint Épistémè, sainte Catherine, saint Élisée, saint Élieet Moïse après eux tous, notre excellent frère ne sait rien. 11 ne connaît ni les noms des Ouadis, ni ceux des pics voisins; pas même la position supposée des Israélites.

Je n’ai pour ma part aucun parti pris contre la tradition, mais Je fais passer la Bible avant. Quand la tradition contredit le texte sacré, je la rejette; quand elle s’y conforme, je l’accepte. Ce n’est pas de l’orgueil , c’est l’exercice de ce simple bon sens qui nous dirige dans les moindres opérations. Nous avons des yeux pour voir, les Écritures pour nous guider; nous pouvons respecter beaucoup l’opinion d’autrui , mais nous ne pouvons l’adopter sans savoir si elle est bonne ou mauvaise. Ni la science ni la foi n’ont rien à voir dans cette affaire; le plus ignorant, s’il étudie la Bible, s’il la compare avec

Là vBàDmoM.

Lee Localités, en saura tout autant que le plus savant. Mettez une pierre de touche dans la main du premier venu, il vous dira tout aussi bien qu’un joaillier, si votre anneau est de cuivre ou s’il est d’or.

La tradition!... Comment ne pas s’en métier quelque peu? Que d’absurdités n’a-t-elle pas accréditées ! N’est-ce pas elle qui a fait de l’humble Marie, la Reine des deux ? du prophète Élie, le fondateur de l’ordre des Carmes? N’est-ce pas elle qui a créé le culte des saints, et le purgatoire, et le reste?... Et, si elle a osé toucher à la Parole écrite pour la défigurer, aura-t-elle mieux respecté les lieux saints?...

Le quatrième siècle, ce père des pieux mensonges, n’a-t-il pas tout étiqueté, tout numéroté? n’a-t-il pas trouvé l’emplacement des événements réels, et celui des imaginaires? — La pierre sur laquelle saint Pierre a pleuré, la pierre qui a crié sur le passage du Christ triomphant? Et pas plus loin que le Sinaï , n’a-t-il pas marqué au penchant du mont Sainte- Catherine, l’endroit où furent précipités Dathan et Abiram , engloutis à Kadès Barné.

Non, les fausses traditions ne sont pas innocentes, la fable ne l’est jamais, elle dégoûte du vrai, elle en prend la place; elle prétend compléter la révélation, elle la détrône; voilà pourquoi, sans preuves, je ne croirai jamais la tradition. — Saint Paul qui voyait se former les premiers anneaux de ce filet ,

Digit:zrd Coogic

C&VSBNE d’ÉUB.

n’a pas dit pour rien : « Examinez toutes choses, retenez ce qui est bon. »

Nous arrivons au petit plateau sur lequel croissent deux cyprès. Nous buvons à la source glacée. Un peu au-dessus, dans une chapelle à demi détruite, dépouillée d’images comme toutes celles du Sinai, on nous montre la grotte d’Élie. C’est un enfoncement naturel , creusé dans le granit. Il n’y a de cavernes que celle-ci , il est donc possible que nous nous trouvions réellement en présence du réduit solitaire, où Élie, poursuivi par la haine de Jésabel, le cœur pénétré de tristesse, se réfugia et dormit, après quarante jours et quarante nuits de marche au travers du désert.

* — Que fais-tu ici Élie?... »

Parole pleine de tendresse et de paternel reproche.

« — Sors, et tiens-toi sur la montagne devant l’Éternel! »

Un vent impétueux passe, il fend les montagnes et brise les rochers. — L’Éternel n’est point dans ce vent. — Le Sinaï tremble. — L'Éternel n’est point dans ce tremblement. — Vient un feu. — L’Éternel n’est point dans ce feu. — Après le feu, uii son doux et subtil. — Et il arriva qu’aussitôt qu’Élie l’eut entendu, il enveloppa son visage de son manteau et sortit.

« — Que fais-tu ici, Élie? »

Et le prophète ouvre tout son cœur, et l’Éternel

ou EST LE V&Al SINAÏ ?

l’envoie, lui, pauvre créature traquée comme une bête fauve, sacrer un roi sur Israël, sacrer un roi sur la Syrie, oindre un prophète qui sera son serviteur et son ami* !

Quelques pas nous amènent devant l’ouverture du rocherj où Moïse, couvert par la main de son Dieu, vit passer la gloire de l’Éternel*.

Nous sommes écrasés par la solennité de ces lieux, nous pressons le pas, le sommet du Sinaï

nous apparaît, nous y touchons nous voudrions

n’y toucher qu’à genoux.

A nos pieds la grande Ouadi-Sebatjeli , faisant le tour de cette face de la montagne. Un peu au-dessus, une plaine immense, à peine coupée par quelques boursoufilures du sol. De toutes les Ouadis, de tous les plateaux on peut saisir l’ensemble du pic; du haut du pic on domine la vaste étendue. Trois ou quatre plans de montagnes se redressent; le désert qu’on aperçoit entre les gorges lointaines, coupe l’horizon de ses plates et blanches lignes ; tout au fond , une tache bleu pâle marque le golfe d’Akabah. — Le Sinaï, entassement de granit, est seul d’un rouge foncé ; le mont Sainte-Catherine séparé de lui par une vallée profonde : le val d'd Arbàin, a d’autres couleurs. La sainte montagne, bloc immense d’où ressortent les cimes du Gebel Mùssà et du Sufsafeh,

'1 Rois, XIX. — «Exode, XXXIII.

ou EST LE VHA! SINAÏ P 73

dressé comme un écueil au milieu de l’océan des Ouadis et des plateaux, reste unique par sa position, par sa teinte, par sa coupe. Je n’ai vu que là, ces piles prodigieuses, ces vagues, ces coulées de granit, dures, polies, brillantes au soleil. — Ah!... c’est vraiment ici le siège de la majesté de Dieu !

Il y a deux choses que je ne m’explique pas : la déception de Robinson en présence d’un tel spectacle, le plus grand qu’il nous ait été donné de contempler; l’impossibilité que trouve M. de la Borde à ce que les deux millions d’Israël aient campé en vue de Gebel Mùssà.

M. de la Borde pense qu’il a fallu un miracle : l’élargissement des Ouadis ou le rétrécissement des milliers d’Israël, pour qu’un tel fait se soit accompli. Les miracles dont la Bible ne dit rien me semblent un peu suspects; et s’il m’était prouvé qu’Israël n’a pu tenir dans l’espace que domine Gebel Mùssà, je chercherais ailleurs le Sinaï. — Mais l’ampleur des lignes nous saisit ; Ouadi Sebaijeh n’est pas une fente serrée entre deux murailles; c’est, je ne saurais assez le redire, un espace large, ouvert, propre à un campement prodigieux. D’ailleurs, il n’y a pas que Ouadi Sebayeh devant Gebel Mùssà ; il y a ce vaste plateau dont je parlais tout à l’heure, plateau situé au-dessus de Sebayeh, et où deux millions d’âmes seraient à l’uise. On campe sur les inégalités du terrain aussi bien que sur la plaine,

ou EST U \-BAI SIKAÏ P

sur une colline aussi bien que dans un bas>fond ; une tente se plante partout où il y a quelques pieds de surface. Et puis la vallée d'el Arbdin à droite, celle du couvent à gauche, ne relient-elles pas la plaine d’el Raha à celle de Sebayeh ? — A Dieu ne plaise que j’ose critiquer une opinion de M. de la Borde; encore moins son livre, œuvre de science et d’esprit que nous consultons à chaque pas. Seulement, je ne puis m’empêcher de dire ce que je vois.

Le Sinaï est-il Gebel Mùgsà? est-il Sufmfeli? Je crois qu’il est tous les deux. Je n’ai certes pas la ridicule prétention de faire un système ou de découvrir quoi que ce soit; je me mets en face de mon ignorance, je me déclare àne, je sais que je le suis; mais encore est-il permis à l’âne, quand il croque son chardon, de le considérer un tantinet, et de faire à part soi quelques réflexions sur sa pitance. Qui sait même s’il n’étend pas son regard avec sa pensée sur les chardons d’alentour, sur ce pré, sur les autres ânes, voire sur ce paysan, son maître, qui bêche là un coin de champ?

C’est donc en ma qualité d’âne que je raisonne.

Eh bien ! après avoir vu le Gebel Màssà, vu le Sufsafeh, je suis, ou plutôt nous sommes — car il y a toujours du nous en toutes choses — nous sommes frappés de cette vérité, que Gebel Mùssà, que le Sufsafeh, ne forment que les deux cimes d’un même

Page 1