LE MIHACLE DU FED SACRÉ
Le soir. — Je suis écrasée ! Nous revenons pour la seconde fois du Saint-Sépulcre; jusqu'au dernier moment nous avons hésité à voir cette abominable scène : le miracle du feu sacré; nos amis nous contraignent d’y assister. M. et M“' Jorelle, — M. Jorelle est consul de France, — parfaitement aimables et bons tous deux, nous assurent des places. M. Jorelle nous conduit lui-même; la foule a triplé; l’église est presque inabordable. Le janissaire du consul fait une trouée devant nous, nous nous glissons après lui, nous suivons des détours obscurs. Des cris bizarres, qui rappellent le Allah il Allah des musulmans retentissent dans les ténèbres; le peuple est compact comme un rocher. Le janissaire frappe à la porte d'une sacristie des Latins; les capucins nous abritent là. Jeannette et moi, pendant que mon mari, M. Schafter et Louis montent à la galerie, — luogo santo — où les femmes ne peuvent pas pénétrer.
Âu bout de quelques minutes, M. Jorelle vient nous prendre pour nous installer dans une tribune déjà remplie de pèlerines. Pauvres femmes, elles nous cèdent une place qu’elles avaient usurpée il est vrai, mais elles le font sans rancune, et, de notre côté, nous nous arrangeons pour qu’elles voient bien. Elles sont enveloppées d’un voile qui cache le front et qui revient former de beaux plis sur la poitrine; elles ont de grands yeux naïfs et doux; des étoiles
ISO
LB IDBACLE CC FBD SACKi.
éclatantes se drapent autour d’elles; leurs jolis bras, chargés de bijoux, sortent nus de leurs manches pendantes; d’innombrables tresses de cheveux noirs ornées de pièces de monnaie tombent sur leurs épaules. Quand nous nous avançons un peu trop et que nous leur dérobons quelque portion du spectacle, elles nous tirent sans façon par la robe avec un petit signe de tête amical. — Mais ce n’est pas là qu’il faut arrêter ses yeux.
La chapelle qui renferme le Saint-Sépulcre nous fait face. Le feu sacré doit sortir par ce trou noir pratiqué dans le mur du sanctuaire. Un vacarme indescriptible remplit les voûtes de l’église; il y a des cris, il y a des chants, il y a la rumeur des flots d’un peuple ivre. Les galeries jusqu’au dôme portent leurs triples rangées de femmes au teint blanc, au teint bronzé, couvertes d’ornement d’argent et d’or. Chaque rebord, chaque ligne saillante du marbre; les chapiteaux, les colonnes, se dérobent sous un revêtement humain. En bas, c’est un pavé de têtes agitées, en tourmente, avec des bras frénétiques, et sur ces têtes, et portées dans ces bras, des figures d’hommes en démence qui forment de hideuses pyramides.
— V/i’à nàstrà Màaarià ! vivà nostrà Màaarià ! — Ce hurlement saccadé, répété mille, dix mille fois, déchire l’air. Ces yeux sont allumés, presque sanglants. Ces bouches, non, ces gueules semblent des gouffres.
Digilized by
LB MBIAGLE DD FED SACSà.
Il y a là trois hommes que je n’oublierai pas. — L’un, d’une cinquantaine d’années, débraillé, son turban arraché, son crâne rasé jusqu’au sommet, et du sommet aux épaules une chevelure noire, longue, qui lui bat le visage de ses tresses , se démène en possédé; il grimpe sur la foule, il se roule sur ce parquet vivant, il écume, il hurle, il brandit ses bras tatoués. L’autre est vêtu de l’habit à la Nizzam. Il a le regard fauve, les joues pâles, les traits impassibles , un front de marbre largement sillonné, une chevelure crépue et comme hérissée; il reste immobile, appuyé contre le Sépulcre, et puis, quand le démon s’empare de lui, il s’élance, et tout recule; alors, il rit d’un rire effrayant; il fait claquer ses mains puissantes, il enlève les plus forts, et les balance, et les rejette au milieu de la tourmente. Le troisième semble la personnification de l’orgie joyeuse et grossière; il est gras, rose et blanc; une robe rayée qui laisse ses jambes et ses bras nus le couvre à peine; il n’y a place sur son visage que pour un rire cynique; il salit de ses embrassements tout ce qu’il rencontre; il se précipite dans toutes les bagarres, tour à tour poussé et ballotté, jouet de la multitude qui pourtant en a peur. Ces trois-là ressortent sur cette toile, dont le fond se compose dévisagés fous, grimaçants, tels qu’on en rêve dans le cauchemar.
De temps en temps un coup de poing retentit : la