LE VENDREDI SAINT
de la vie terrestre de Jésus. Au point du jour, Il est mené devant Pilate, et, dans le cœur de Pilate commence le terrible combat qui se terminera par la victoire de S.itan. — Pauvre Pilate! il tombe par les bonnes intentions; il ne trouve aucun crime en cet homme, il désire sauver cet homme, cet homme lui inspire un certain respect; il espère, il essaye, il tâtonne, il cherche à tourner la dilficulté, et la diliiculté l’écrase, parce qu’il n’a pa.s voulu. Ces luttes de Pilate m’inspirent une profonde pitié; il y a une agonie aussi pour lui ; il entre, il sort, il interroge Jésus, il cherche à l’effrayer, puis il cherche à émouvoir les Juifs, puis il tente d’apaiser leur haine en faisant flageller l’innocent; puis le message de sa femme met le comble à son trouble; puis les menaces des Juifs : « Tu n’es point ami de César! » le font trembler; enfin la peur du danger prochain étouffe la peur du péril à venir. Satan lui fournit un de ces expédients dont il a plein son arsenal; Pilate se lave les mains : « Je suis innocent du sang de ce juste; c’est à vous d’y penser! »
Je suis sûre que Pilate crut avoir tout accommodé; je suis sûre qu’il se plongea dans ce mensonge avec délices; je suis sûre qu’il se félicita d’avoir satisfait aux exigences de sa position, en même temps qu’à celles de sa eonscience.
Nous nous sommes réunis ce matin à nos frères dans le temple anglican ; notre nouveau frère israélite a
LE CHACCRBIT.
reçu les eaux du baptême. Il sacrifie une position assurée à sa foi. Ce prosélyte remplissait dans son église les fonctions de Chaucheit. Le Chaucheit examine les bestiaux, il permet de les vendre ou les fait rejeter, selon qu’ils se trouvent conformes ou non aux conditions prescrites. Les Juifs choisissent leur Chaucheit avec plus de soin que leur rabbin ; ils le payent davantage. Outre les connaissances exigées, le Chaucheit doit avoir une moralité à toute épreuve ; on comprend qu’il est journellement en butte aux tentations; les bouchers et les vendeurs de bestiaux n’épargnent rien pour le gagner. Un Chaucheit muni de bons certificats reçoit de la communauté 4 à 5,000 francs par an.
En voyant ce fils d’ Abraham entrer dans la véritable postérité du patriarche, je médisais : le temps approche peut-être, où Israël retournera vers Celui qu’il a percé; le temps vient où les nations qui ont persécuté les Juifs seront exterminées par l’Éternel vengeur ', où dix hommes de toutes langues empoigneront et tiendront ferme le pan de la robe d’un Juif pour être sauvés *.
Il y a beaucoup de douceur dans la communion fraternelle; seulement je suis toujours froissée par le matériel du service anglican. Sans parler du costume des ministres, de ce cérémonial très éloigné
‘ Jérémie XLVI , 28. — * Zacharie VIII, 23.
N&BÉMIE.
du culte que célébraient les apôtres dans la chambre haute, je sens de plus en plus que la répétition use l’élan. Sans le vouloir, on se préoccupe de la forme; quand ce ne serait que l’obligation de chercher dans trois ou quatre livres, et de répondre avec la congrégation. On prend une part active au service de Dieu , c’est vrai , mais je crains que l’activité n’y joue forcément un plus grand rôle que le recueillement. Une âme dont tout le rôle se borne à écouter, à s’approprier ce qu’elle entend, se dissipe bien moins qu’une âme qui doit exprimer ce qu’elle sent par des mots arrêtés d’avance.
Le service terminé, nous avons pris, tous deux seuls, le chemin de Gelhsémané. Nous nous entretenions de Jérusalem. Nous nous rappelions le temps où Néhémie, suivi par quelques amis fidèles, sortit de nuit par la Porte de la Vallée, qui ouvrait peut-être sur Josaphat, vint jusqu’à la Porte de la Fontaine et jusqu’à l’Étang du roi, considérant comment les murailles avaient été renversées, et comment les portes avaient été renversées par le feu. Là, sa monture ne put passer ; il prit par le torrent et revint, après, en son logis'. — Les Israélites, réchauffés par sa foi, se mettent au travail; chaque famille refait son pan de mur. Les Tékohites réparent; mais les plus considérables d’entre eux ne se rangèrent point à l’œuvre
1 Néhémie, II.
NéniMiB.
de leur seigneur. N’en va-t-il pas ainsi dans tous les temps? — Scallum et ses filles réparent’. Et Samballat, Horonite, s’écrie outré ; « Que font ces Juifs languissants... pourront-ils faire revenir les pierres des monceaux de poudre, puisqu’elles sont brûlées?» — Et Tobija, Hamraonile : « Si un renard montait, il romprait leur muraille. » — « O notre Dieu! écoute; car nous sommes en mépris! » Les travailleurs saisissent l’épée d’une main, de l’autre la truelle; la trompette sonne à tous les points menacés; les Juifs y courent, reviennent à l’œuvre*, et la muraille se relève. Les faibles, les humbles, les méprisés ont triomphé des forts. Au premier jour du septième mois , tout le peuple s’assemble comme un seul homme devant la Porte des Eaux, probablement au bas de la vallée, près des Jardins. Esdras ouvre le livre de la loi, il l'explique par l’Écriture même*. Le peuple écoute, il se lamente: « Ce jour est consacré à notre Dieu , ne soyez point affligés, car la joie de l'Éternel est notre force.
Chacun alors va dans la campagne, coupe des branches d’olivier, des rameaux de myrthe, de palme et de bois branchu; on dresse les tabernacles sur les toits, dans les parvis de la maison de Dieu, devant la Porte des Eaux, et devant la Porte d’Éphraim qui, regardant le nord, devait s’ouvrir non
‘Néhtaile, III. — TM. — * Ibid. VUl.
su LE VENDREDI SAINT EN GETESÉMANÉ.
loin de la Porte de Damas. Pendant sept jours on lit la Parole de Dieu* !
Jérusalem! où sont tes palmes, tes myrtes, tes oliviers, et ce bois verdoyant, sous lequel campaient les milliers d’Israël ?
Nous passons le long du temple. — Les deux bandes qui faisaient le tour des murailles en chantant les louanges de Dieu, l’une sous la direction d'Esdras, l’autre sous celle de Néhémie, vinrent se joindre ici, après être parties du même point, chacune marchant en sens opposé*.
La vallée de Josaphat est ce matin plus déserte que jamais. Nous descendons vers Gethsémané; le gardien du jardin nous ouvre la porte. C’est ici, ce ne peut être loin d’ici ! Le lit du Céciron côtoie presque le jardin, le chemin qui descend de Jérusalem vient aboutir vis-à-vis, et traverse le torrent sur un vieux pont, des oliviers antiques croissent en dedans et en dehors des murs; nous nous asseyons au pied d’un de ces arbres, nous ouvrons notre Évangile. — Là, nous avons senti l’adorable présence de Jésus. C’était le moment après lequel je soupirais; Dieu nous l’a donné.
Cher Sauveur, ici tu as donc été saisi de frayeur!,. tu as connu cette épouvante de l’àme, cette horreur de la souffrance qui glace les pauvres pé-
‘ Néhémie, VIII. — « Ibid. XII.
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LE VENDBEDI SAINT EN GETHSÉHANÉ. 2iS
cheurs. Tu as été fort agité!... tu as connu cette inquiétude, cette lièvre qui ne permet aux pensées de se reposer nulle part. Tu as été saisi de tristesse jusqu’à la mort!... tu as connu ces défaillances, qui semblent séparer l’ème du corps. Tu as tout expérimenté, Seigneur, pour expier, et aussi pour compatir.
Quelle scène! Ces apôtres abattus, qui ne savent que répondre; ce Dieu fait homme, prosterné à l’écart, qui de temps en temps se lève dans son agonie, qui vient demander à ses amis de veiller une heure; et puis ces paroles déchirantes: « Dormez dorénavant et vous reposez; voici, l’heure est proche, et le fils de l’homme va être livré entre les mains des méchants*. »
Il nous semblait que le monde disparaissait comme une fumée, que nous nous trouvions déjà dans l’Éternité. Ç’a été une heure solennelle et bénie. — Avant de quitter Gethsémané, nous avons cueilli pour nos amis quelques rejetons d’oliviers.
Maintenant, c’est le soir : il y a dix huit siècles, on voyait trois croix dressées hors de Jérusalem : auprès de deux de ces croix, on passait sans rien dire, elles portaient des brigands; on s’attroupait autour de la troisième, on montrait du doigt celui qui y était cloué, on lui criait : « Toi qui sauves les
■Matthieu, XXVI.
LA eROIX.
SM
autres, sauve toi toi-môme. » — Il avait soif, cl on lui tendait au bout d’un roseau une éponge trem* pée de fiel; on se partageait ses vêtements; tous ses amis l'avaient laissé; un seul disciple, sa mère, quelques femmes, se tenaient près de la croix. Sur sa tête il y avait un écriteau portant ces mots : « Le roi des Juifs. » Et les Juifs branlaient la tête. — Quelques paroles sortaient de sa bouche. Parole de détresse : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? — Parole d’amour : Mon Père, pardonneleur. — Parole de salut : En vérité, je te dis, tu seras aujourd’hui en paradis avec moi. — Parole de consolation : Femme, voilà ton fils, et toi, voilà ta mère. — Parole de conliance : Mon Père, je reinets mon esprit entre tes mains. — Parole de victoire : Tout est accompli !... Il expire, la terre tremble, les ténèbres descendent, le voile du temple se déchire, les sépulcres se fendent, les saints en sortent; et le centenier qui avait crucifié cet homme, s’écrie : « Véritablement, celuici était le fils de Dieu. »
Samedi, 22 avril 1848. - Nous revenons du Saint- Sépulcre. Je n’ai jamais rien vu de pareil. — Seigneur, ta tombe n’est pas, elle ne peut pas être dans ce lieu profane, dans cette espèce de foire des nations, où la foule bruyante^ presque licencieuse, remplissant les parvis de ses ondes, se suspend à toutes les galeries, à tous les étages, chantant, hur-
L'ÉGUSK du 8AIHT SÉPCLCBB.
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laiit, faisant retentir les voûtes de sauvages clameurs!
Comme tableau, c’est d’une couleur, c’est d’une beauté que jamais pinceau n’atteignit ; comme culte, cela fait frémir.
Nous entrons portés par 1a masse des pèlerins. Les soldats turcs gardent les issues, maintiennent certains passages à grands coups de crosse; deux gardiens musulmans s’emparent de nous et nous font faire place, baguette en main. La pierre de l’onction, la pierre où l’on déposa le corps du Seigneur, s’offre à l’entrée : les pèlerins s’agenouillent, baisent et font le signe de la croix. Dès ce moment, il est impossible de penser au sépulcre du Seigneur, autrement que pour bénir Dieu de ce qu’il l'a soustrait aux hommes. Les chapelles sont combles. Dans toutes les galeries, ou plutôt dans toutes les loges, les femmes, enveloppées de leurs voiles blaoos, le front chargé de pièces d’argent, les bras couverts de bracelets, le cou orné de chaînes d’or, se groupent assises, couchées, les mains entrelacées aux colonnes; elles ont passé la nuit là. 11 y a parmi elles des ligures d’une admirable pureté : quelques-unes entre autres, encadrées par la pièce de toile bleue que Carlo Dolci jette sur le front de ses Vierges. Ce peuple entier fourmille; on rit aux éclats, on bat des mains, on mange, on boit, on saute; le clergé latin, en vêtements splendides, dit la messe devant la chapelle du Saint- Sépulcre, les soldats turcs le protègent à coups de
.l’éclisb du saint sépdlcbk.
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courbaohe. Le Pacha, fanatique, méprisant profondément les chrétiens, siège à côté du Patriarche latin, et fronce une lèvre dédaigneuse dans sa barbe noire. — Nous parcourons rapidement l’église, pressés, foulés, soulevés par le flot. Nous voyons le Go/gotha, le tombeau d’Adam, la fente du rocher, la place ou Jésus appela Marie. Pendant que les Latins éteignent leurs cierges et emportent leurs candélabres, on nous permet de nous glisser dans le Saint-Sépulcre. Nous nous arrêtons devant un bloc de marbre. Deux capucins nettoient là leurs ustensiles, on a jeté sur le bloc un paquet de bougies, des linges à essuyer, que sais-je?... c’est le tombeau du Christ! Oh! si je le croyais, si je pouvais le croire, mon cœur fondrait de douleur.
Mais ce temple! ces trois ou quatre rangées de balcons chargés de femmes et d’enfants; ce peuple d’Arabes, d’Arméniens, de Coptes, de Latins, de Grecs; ces riches étoffes, ces turbans de cachemire, ces têtes couvertes d’une longue chevelure bouclée, ces types orientaux si divers et tous empreints d’une si grande beauté, ces mouvements de la masse, cette dissipation dans la physionomie, dans le maintien : quelle vue! Y a-t-il un seul de ces hommes qui pense à Jésus, à Jésus mort pour lui‘?
* lÆs soldats turcs gardent l’une des portes, assis sur les tombes de Godefroy de Bouillon et de Beaudouin ; on a couvert les pierres sépulcrales d'une planche, et le Mahométan insolent fume le chlbouck, à demi couché sur la poussière des rois chrétiens de Jérusalem.