‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 16 sur 31 · XCUP.SION AU PORT LEOPOLD · texte numérisé non relu

XCUP.SION AU PORT LEOPOLD

26 OCTOBRE. — Hurrah ! trois fois hurrah ! me voici de retour à bord, et enfin heureux, ramenant M. Kennedy et ses quatre hommes, tous en parfaite santé. Mercredi 15, malgré les difficultés que présentait l'équipement de nos hommes, après le déjeuner, iî fut décidé que huit hommes viendraient avec moi pour faire notre sauvetage; comme nous devions passer la nuit, il manquait à tous quelque chose pour leur comfort. A

VOYAGK AUX MEUS POLAIUES. Km

10 licmvs nous partîmes, ti'aiiiaiil notre yoiiyon snr la glace l»ai'fiùtenient unie et glissante, et à (|iiatre heures, nous étions sur le lieu de notre prccédenl naufrage. Après quehpies reelierches, nous lininies par découvrir notre bagage porté par les courants à (pielques centaines de mètres pins au nord, au milieu des glaçons broyés les uns contre les autres. — Après avoir lancé notre canot dans plusieurs flaques d'eau par-dessus les liummocks, nous arrivâmes près de nos effets, tons engagés dans la glace, qu'il fallait briser pour les retirer. Après deux heures de travail, nous filmes assez heureux pour recouvrer le tout, moins une pelle et notre consnvor [cwmne portUive). La tente avait été dressée, et, après le souper, je communiquai à mon monde le projet que je venais de former. Le traîneau était brisé ; retourner à bord, le réparer, faire les préparatifs d'un troisième voyage et revenir à l'endroit où nous nous trouvions déjà nous prendrait une semaine; le temps, beau jusqu'à présent, ne tarderait pas à changer ; la diminution rapidement croissante des jours augmenterait les difficultés; je leur proposai enfin de continuer tous ensemble le voyage jusqu'au port Léopold. Les provisions pour quatre hommes que nous avions sauvées pouvaient suffire pour neuf; d'ailleurs, je comptais trouver, à huit ou dix milles sud du cap Seppings, un petit dépôt laissé par un groupe de voyageurs. Nous étions tous fort mal pourvus d'effets, puisque nous venions avec l'intention de passer une nuit et un jour seulement, mais nous trouverions amplement au port Léopold de quoi nous vêtir. — Je déclarai d'avance que si je trouvais seulement quatre hommes de bonne volonté, je partirais, mais qu'un plus grand nombre faciliterait beaucoup notre succès. — Point d'objections, excepté pour prévoir les difficultés que nous pouvions surmonter; quant. à celles auxquelles nous devions nous attendre, j'étais décidé à les braver avec les quelques gens de cœur qui voudraient bien m'accompagner. Je leur donnai dix minutes pour rétléchir, et, ayant considté M. Anderson, troisième officier du navire,

M. Grale, le maître d'équipage, et le reste, je vis avec plaisir que tous acceptaient ma proposition. — Je dus cependant renvoyer l'un d'eux pour donner avis au capitaine Leask de la détermination que je venais de prendre et le tranquilliser. Je lui dis que je com})renais parfaitement toute la responsabilité de cette démarche, et que ma prndence devait être d'autant plus grande qu'il restait seul à bord avec le docteur, M. Hepburn et un autre homme. ISon pas que le navire eut besoin de son monde dans le moment actuel; niais, si quelque accident nous fût arrivé, évidemment la sûreté de ceux restés en arrière était gravement compromise.

Les hommes se disputaient ii (pii ne retournerait pns ; mais je tranchai la difficidté en renvoyant le plus mal équipé de nous. Je regrettais vivement que le docteur ne fût pas avec nous, et pour le besoin que je croyais avoir de ses services, et pour le désir que je lui connaissais d'être de notre expédition ; mais les autres considérations étaient d'une importance majeure. — Au point du jour, nous commençâmes ii nous diriger vers le nord, traînant notre canot avec quelque peine sur une glace couverte de neige fondue ; on prenait la terre (juand la glace était trop brisée, et lorsque nous trouvions une sorte de plage. A toutes ces pointes, le jJoe était séparé de la terre, et la glace impraticable ; il nous fallait alors passer sur une neige où nous enfoncions jusqu'au genou. 11 nous sembla bientôt que la glace cassait d'être l\ l'élal de jloe; et à une pointe à six milles au nord de notre campement, lepack, tout près de nous, poussé par une légère brise du sud, remontait au nord avec une vitesse de quatre à cinq milles. — Uéfléchissant sur ce que je devais faire, je dis à mes compagnons ([uc mon projet était d'atteindre la baie Ehvin h l'aide du canot où autrement, d'y laisser notre tente et tout notre bagage, puis avec le canot seul, sans provisions d'aucune espèce pour être plus légers, je prendrais avec moi trois hommes pour atteindre le port Léopold dans une journée, sûrs que nous pourrions nous frayer un chemin par

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lorre, ou sur les (juclciues pièces de glace ([ue nous tiouveiious. Si nous ne réussissions pas en un jour, un trou dans la neige ;> la laçon des Esquimaux nous ferait un abri pour une nuit; Dieu lerait le reste. Nous eûmes eepeiidaul la satisfaction de voir «[ue tout le long de la côte se trouvait une légère ceinture de glace, pas toujours très-large, mais nous étions disposés à ne pas nous montrer exigeants. — Uendu défiant par le précédent accident, je gardai toujours le deuxième ofticier, M. Anderson. h cinquante mètres en tête sondant la glace avec une gaffe; malgré toutes mes précautions cependant, le maître d'équipage passa à travers une crevasse qu'il eut été possible d'éviter; mais chacun sait combien il est difficile d'être prudent avec des matelots. — Nous pûmes le changer de vêtements immédiatement, en empruntant une pièce de notre habillement à chacun de nous: mais il n'aurait pas fallu qu'un bain de cette nature se reproduisît : nous étions tellement dénués, que le premier avait épuisé nos ressources. A quatre heures, nous atteignîmes le côté nord de la baie Elwin, et à six heures nous campâmes quatre milles plus au nord, dans une ravine bien fermée, où nous pûmes mettre notre tente et faire un peu de feu — Un peu inquiet de la tournure que prendrait cette entreprise que je voulais rendre décisive, je jouissais du sommeil de mes hommes; mais j'eus pour mon compte une nuit assez agitée. Je ne pouvais m'empécher de sourire en voyant les nombreux contrastes que présente cette portion de mon existence. Me voici à plusieurs mille lieues de mon pays, comm.indant des hommes d'une nation étrangère ; nfficier d'une marine militaire, je suis au milieu d'hommes liés seulement par un engagement civil; catholique, je cherche à maintenir dans leurs âmes une religion dans la- ((uelle ils ont été élevés, mais dont je leur dis les vérités dans une langue qui n'est point la mienne; et cependant je ne puis me plaindre de cet éloignement de tout ce cpii ressemble aux conditions normales de ma vie, car il n'est pas un de ces hommes qui ne me regarde comme un des siens, pas un qui ne

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m'obéisse comme si j'étais Anglais- Ah! c'est que nous sommes tous unis dans une même pensée, que nos actions convergent toutes vers un même but. — Si les hommes peuvent ainsi arriver à s'entendre, à faire disparaître entre eux toute différence d'origine, de race, de religion, de langage, pourquoi les différentes sociétés ne feraient-elles pas elles-mêmes un seul faisceau toujours dirigé vers le même point? Noble et sublime centralisation de toutes les intelligences, de tous les cœurs, concourant à l'amélioration de la créature pour la glorification du Créateur î

Rafraîchis par un repos (pie rien n'était venu troubler, notre reconnaissance baptisa la ravine du nom de Rescue-Ravine i^Ravine-de-Bon-Sccours) , et nous nous remîmes en marche après une courte invocation. — A une trentaine de pas de notre tente, nous trouvtàmes sur la neige tombée pendant la nuit les traces d'un ours ([ue les émanations de notre camp avaient sans doute attiré ; mais les sonores ronflements de quel({ues-uns de nous l'avaient probablement effrayé, car il ne s'était même pas approché d'un petit dépôt de pemmkan que j'avais caché à l'entrée de la ravine pour notre retour.

Malgré les assurances réitérées de mes voyageurs de la baie d'Hudson, qui riaient tous à l'idée de prendre quelques précautions, je résolus (ju'à l'avenir nous aurions toujours nos armes dans la tente et sous la main. Non pas ([ue je croie nécessaire, ainsi que quelques personnes le recommandent, d'établir une garde au quart pour veiller l'approche de ces animaux ; il ne faut ordonner que des choses possibles, et je suis maintenant bien convaincu que pour l'homme qui a marché douze ou quatorze heures dans la neige, il n'est point d'ordre de rester éveillé, point de visite d'ours ou de loup à craindre qui puisse chasser le sommeil. — La glace plus molle et recouverte de bruine rendait notre canot plus dilfice à haler, et la neige vint bientôt augmenter nos diiticultés; malgré la plus attentive surveillance, nous ne pûmes découvrir le dépôt de provisions que

VOYAGE AUX iMKUS l'OI.AlHKS. Ii'.î*

lions comptions U'Oiivcr, soit (jifil «:nl «iô détruit par les renards, soit que la neige des hivers précédents l'eut recouvert. L'intérêt (jue nous attachions à cette trouvaille diminuait d'ailleurs avec notre dislance du port L(''opold. Partout de hautes falaises perpendiculaires, ou étagées parfois comme les gradins d'un amphithéâtre, point de rives à cette côte inhospitalière, point de plage <pii permette dans l'été de suivre ses bords. — Nous avions fait seize milles le premier jour, vingt-quatre de la pointe Wreek à Rescue-Rav'uie, et nous pensions avoir environ vingt milles à parcourir ; mais l'aspect de ces hautes terres est plein de déceptions; il sem])le qu'elles fuient devant vous, restant toujours à la même distance ; cette illusion augmente de beaucoup les fatigues morales du voyage; le ciel d'un gris d'ardoise et sans clarté, l'eau courante à quelques mètres de nous, d'un vert sombre, tranchant fortement siu" les mates blancheurs des glaçons dont nous ressentions en nous les grincements ; la neige qui couvre nos têtes et craque sur nos pieds, tout concourait à entretenir en nous de noirs pressentiments. A mesure que nous remontions au nord, nous revoyions d'ailleurs ces lieux témoins de nos douleurs : ici l'on avait vu la dernière fusée, au pied de cette ravine le canot avait été aperçu pour la dernière fois, et les diverses émotions par lesquelles nous avions passé le 9 septembre revivaient en nous par la contemplation de ces falaises couvertes de neige. — Un ours réveillé par le bruit de notre petite caravane vint heureusement faire diversion à nos tristes pensées; mais notre nombre l'effraya, et, avant que notre fusil et deux pistolets, formant notre arsenal, fussent retirés de leurs fourreaux, il avait traversé à la nage une petite lagune qui le mit à l'abri de nos poursuites ; un canard, que la réfraction nous fit prendre pour un large jihoque, attira aussi (pielques moments notre attention. Chaque pierre un peu saillante, chaque objet de forme un peu extram^dinaire, était toujours soigneusement examiné par nous, car nous craignions d'y voir les débris du canot (pie M. Kennedy avait avec lui. — Vers trois heures nous attei-

giiîmes le cap Seppings et nous vîmes devant nous la pointe \Mialer avec la tente érigée pour sir John Franklin, et aujourd'hui le seul refuge qui pût recevoir nos amis. — Xous déchargeâmes nos armes plusieurs fois h de courts intervalles dans l'espérance que les échos de la baie porteraient ces détonations à leur campement et leur annonceraient plus tôt leur délivrance ; de notre côté mius prêtâmes l'oreille poiir~recueillir tout bruit ou son ressemblant à une réponse, f^a neige, qui augmentait toujours, nous dérobait la vuexles terres placées devant nous. — Le cap Seppings est h environ trois ou quatre milles de la pointe Whaler. >'os yeux interrogeaient vainement la glace pour y trouver quehjue empreinte annonçant le voisinage de l'homme; mais la glace était muette ainsi que l'air : toute conversation avait cessé, et le son monotone de nos pas rendus pesants troublait seid la solitude. Je m'étais proposé d'abord d'user de mon privilège et de courir en avant, mais je fus heureux de trouver un prétexte pour rester i\ prendre ma part des difficultés que mes hommes éprouvaient l\ lialer le canot et de m'y atteler comme eux. — A un mille de la tente, le temps s'éclaircit un peu, et avec ma lorgnette nous distinguâmes une masse noire près de la chaloupe; mais était-ce un canot ou la machine à vapeur? il nous sembla que ces objets remuaient, je n'y pus tenir plus longtemps, et, courant à toute haleine, je partis en promettant à mes compagnons de leur faire connaître bientôt ce que nous devions penser. Quelques minutes après, mes hurrnhs leur annoncèrent que nos amis étaient devant nous. Eu approchant je vis qu'ils n'étaieiU que quatre, et cela tempéra un peu le bonheur que j'éprouvais. Quel était l'absent? Ils avançaient lapidement de leur côté, et bientôt nous nous embrassâmes avec toute la joie d'amis ([ui ont cru ne plus se revoir, car ils avaient éprouvé sur notre sort les mômes angoisses que imus sur le leur. Leur cinquième compagnon était resté en arrière, croyant à une erreur, bien que leur attention eut été éveillée par le bruit de nos fusils, l»ruil de la nature duquel ils u'étaieut pas cer-

V()VA«;i: AUX mkus i'olaiuks. iti

laiiis. Une inspeclioii rapide de nos aujîs nous rassura hieiilôt sur l'état de leur sanlé : tous, avec des mines plus florissantes ([ue jamais, paraissaient avoir amj)lement profilé des provisions déposées au port i.éoj)ol(l. et nous rimes à noire aise de leurs longues barbes et de leurs hizaires acenutrements. La température ne permettant pas à nos félicitations un plus long échange à Textérieur, M. Kennedy se mit à nous foire les honneurs de celte résidence nommée fort à propos Camp du refuse par Siiow l'année dernière. Ayant trouvé la tente laissée par sir James Ross déchirée en i)Iusieurs endroits et trop vaste d'ailleurs pour être convenablement échauflY'e par cinq habitants, ils avaient choisi la chaloupe comme plus convenable, et, après l'avoir recouverte avec les débris de la tente et des voiles, ils l'avaient divisée en plusieurs compartiments, tous suffisamment confortables, même pour nous qui n'avions laissé notre solide demeure que de[)uis peu de jours. Un poêle érigé sur la plateforme de la machine à vapeur échauffait la salle à manger, qui leur servait en même temps de dortoir et de cuisine ; une cloison les séparait du vaste amas de provisions envoyées par le gouvernement anglais pour sir John Franklin et ses gens. — Ivres de contentement, nous fîmes largement honneur h l'hospitalité de nos Léopolclers, et nous fûmes engagés, après la satisfaction de notre appétit, dans la plus douce des causeries, nou.s. racontant mutuellement et nos anxiétés et nos souffrances. Notre chagrin, à quoi bon en parler! tout n'était-il pas oublié dans ce moment de bonheur? Pourquoi nous rappeler ces moments pénibles alors ([ue nous étions réunis une fois de \)\us7 Enchanté de savoir le navire en sûreté, dans une baie placée si bien à portée du terrain de nos opérations, M. Kennedy me raconta comment, séparés du Prince- Albert pai' la glace, ils avaient été fort surpris de ne pas le voir dans la matinée, car mais avions rasé h côte de si près, que les projections de la rive nous avaient masqués à leurs yeux. — Il supposa que nous avions été entraînés au sud ou que nous avions regagné le port

Boweii, ou peut-être hors du détroit de Lancaster, comme sir James Ross, et que nous pouvions avoir été forcés de retourner en Angleterre.

Prenant immédiatement son parti avec sang-froid et énergie, dignement secondé du reste par les braves gens qui l'accompagnaient, il s'était résigné à prendre ses quartiers d'hiver à la pointe Whaler, avec l'intention de nous chercher pendant l'hiver et de continuer en même tenq)s la recherche de sir John Franklin. Pensant d'abord au portBowen, puis à la côte Fnrij, ce que je craignais, ils se disposaient à partir; nous étions heureusement arrivés pour les arracher aux dangers que l>ouvîiit leur faire courir cette recherche. La nuit était fort avancée lorsque le sonniieil mit un terme à notre entretien ; encore me réveillai-je plusieurs fois croyant avoir rêvé, examinant avec soin les environs pour m'assurer que c'était bien une réalité cette fois. Ah! si les mêmes émotions nous étaient réservées à l'égard de sir John Franklin ! Une des choses qui me lit le plus de plaisir fut de voir que M. Kennedy avait toujours compté sur moi, et que les hommes qui l'accompagnaient partageaient sa confiance dans les recherches et les eflorts que je ne pouvais manquer de taire, disaient-ils, pour arriver jusqu'à eux. Notre réveil fut aussi plein de joie que notre arrivée ; car, s'il est dans notre nature de croire à ce que nous désirons, d'espérer en un m;»l; d'im antre coté, nous craignons toujours pour ce qui est entre nos mains, et chacun avait passé par ces phases de doute. Hien que nos hommes ne fussent poini très-fotigués, il était impossible de songer à aucun travail, et les plus grands détails, les incidents les plus minimes de notre vie respective, étaient écoutés avec avidité. Nos amis n'avaient éprouvé qu'un besoin qu'ils ne pussent satisfaire : quelques journaux se trouvaient à la pointe Whaler, mais pas de livres, et, pour M. Kennedy surtout, l'absence d'une Bible était la plus grande privation. — La sollicitude du gouvernement avait poiuTu à tous les autres besoins de la vie; les animaux avaient bien entamé quelques ba-

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rils de provisions; mais le reste, bien qu'éparpillé par les vents et les glaces, était cependant en bon état.

Jamais actions de grâces ne furent adressées, je crois, de uu'illeur cd'ur (pie [>ar notre petite compagnie : l'eirusion de la reconnaissance était dans nos âmes plus encore que sur nos lèvres. — Une de nos premières ([uestions avait été de savoir sr quelque nouvelle existait soit de YFrelms et Terrer, soit de l'escadre du Commodore Austin, ou des autres navires engagés comme nous dans les niers arcti(pies. Point de nouvelles, rien depuis Tannée dernière, soit que les navires aient été retenus cet été dans l'ouest, ou qu'ils aient repris la route d'Angleterre, faute d'avoir pu entrer dans le port Léopold, empêchés par les glaces comme nous l'avons été à notre première tentative. — M. Kennedy aurait bien voulu envoyer un parti à l'île (iriffith. pour tâcher de communiquer avec l'escadre; mais l'état actuel de la glace ne permettait pas d'y songer. On eut été si inquiet l\ bord, qu'il fallait au moins informer les gens du navire de notre heureuse rencontre. Ma conviction, ainsi que celle de M. Kennedy, était qu'à cette époque un peu avancée de l'année des troupes nonibreusespeuventseulesvoyageravecquelque sécurité. — Nospréparatifs de voyage n'étaient pas longs à faire; cependant un traîneau à construire pour le canot nous retint deux jours; il fallut aussi faire, avec de la toile, des souliers de rechange pour tous mes hommes, venus comme moi avec leur simple vêtement habituel. — Nous profitâmes de quelques moments de loisir ]iour parcourir la baie du port Léopold, formée par un cap important, le cap Clarence, qui s'avance vers l'est, puis au sud, et est relié à la terre de l'ouest par une langue de terre comparativement trèsbasse; la baie se trouve à la croisure des grands débouchés du détroit de Barrow, du détroit de Lancaster, du canal Wellington et du passage du Régent; les quatre vents semblent s'y être donné rendez-vous, et la brise du nord surtout, s'engoullrant dans l'espèce d'entonnoir qui forme la tête de la baie, y souffle toujours avec furie, quelque légère qu'elle soit en dehors. Les res-

les de cinq ou six huttes d'Esquimaux avaient été trouvés sur la côte est de la baie, ainsi que des ossements de baleines, parmi lesquels se trouva une pièce d'os ressemblant à de l'ivoire, la- <|uelle fit un excellent doublage pour les traverses de notre traîneau.— Six tombes, placées vers la tète delà baie, avaient été laisî^ées par V Entreprise et Vluvestigator dansTliivernage de 1848 à 1849, entre autres celle de 31. Mathias, un des chirurgiens de l'expédition. Le bon naturel et la piété qui sont innés chez les marins n'ont jamais manqué de se produire en de semblables occasions, et je les ai toujours vus recueillir avec une religieuse attention ces débris qui leur rappellent la fragilité de leur existence et les chances auxquelles ils sont eux-mêmes exposés. — L'état de ces sépultures témoignait d'ailleurs d'une convenable attention de la part de ceux que Dieu avait épargnés. Quelques lignes simples et dictées par l'âme étaient inscrites sur l'une d'elles, et nous fûmes longtemps sous le poids de l'impression que cause l'idée de la mort sur une terre lointaine! Cette répulsion instinctive que nous éprouvons à songer que nos restes reposeront éloignés de tout ce qui nous fut cher, ne nous ramène-t-elle pas au sentiment élevé de l'immortalité de l'àme? Pendant tout notre séjour, le vent avait été excessivement fort du nord et de l'est, et la neige était tombée en abondance ; aussi nous attendions-nous à de plus grands obstacles qu'à notre preuiier voyage ; niais M. Kennedy imagina de placer sur le cajiot supporté par un traîneau, une large voile qui nous fut d'un si grand secours, le vent soufflant droit de l'arrière, que lors de notre départ, le mercredi matin '2'2. il nous fallut courir pour suivre notre bagage qui volait devant nous. — Trois salves de hurrahs, ;i la mode anglaise, remercièrent le camp du refuge de sa bienveillante hospitalité, et, joyeux maintenant, nous reprîmes, au pas de course, la route que cin(| jours auparavant nous remontions, appesantis par de mornes terreurs. La nuit nous surprit avant qu'un abri convenable eût pu être trouvé, et nous fûmes obliges de camper surir, glace, dans une sorte d'im-

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passe formée p;ir deux gros gl.Kjous cclioiiés l'un près d»i l'autre. La neii-e el le veui nous av<'Uglaieiit, de sorte qu'il nous fallut passer la nuit tous les treize dans une tente de neuf pieds de long sur six de large ; ayant pris avec nous ee (jui pouvait y entrer de notre bagage, nous nous assîmes les uns contre les autres, mettant à contribution les talents de chacun, et cherchant à étouft'er le sentiment de notre malaise sous nos éclats de voix el le bruit de nos chants. Si quelque ours attardé passa dans notre voisinage, il dut certainement s'efl'rayer de ces sons confus et l)ruyants.

Rien de tel qu'une mauvaise nuit pour des voyageurs pressés d'arriver. Longtemps avant l'aube, nous étions prêts à partir. Notre canot, dont la forme ne permettait pas un facile arrangenient de tous nos eflets, lut laissé là pour être re))ris au printemps, et nous conlinuàmes notre roule, ([ue l'étil de la glace de plus en plus brisée par la tempête qui régnait encore rendait de plus en plus obstruée et pénible. 3Ialgré les intentions pacifiques qui animaient, je le garantis, chacun de nous, jamais parti ne ressembla plus à une troupe de brigands que le nôtre. — Les petits glaçons formés |)ar la condensation dans nos longues barbes ne contribuaient pas ii nous embellir. Nous y jirenant un peu plus tôt que la veille, nous choisîmes notre terrain d'assez bonne heure pour construire une maison de neige assez grande pour cinq de nous, et un sommeil réparateur nous dédommagea (le la mauvaise nuit précédente. — Le troisième jour, n -us canjpâmes à quel([ues milles au nord de la pointe Wreek, dans le même ordre, sentant renaître noire vigueur et notre énergie, en raison de l'habitude, de la pratique el de l'approche de notre but. — lie temps s'élait éclairci et nous jouîmes à notre aise du pittoresque effet de notre petit campement. — La neige transparente de notre maison projetait au dehors des lueurs verdâtresqui lui donnaient l'air d'une fantastique illumination ; à quelques pas, noire lente de toile, d'où retentissait toujours quelque rire sonore el communicatif; plus loin, une

muraille de neige abritant notre modeste cuisine, qui consistait en une chaudière pour fondre la neige; voyageant, en effet, comme des gens pour ([ui rien n'est trop bon, nous nous donnions le luxe d'une tasse de thé, dont nous arrosions notre pemmican. Autour de ce foyer, quelques frileux cherchant h se réchauffer, apportant des débris de bois soigneusement mis de côté, un autre soufflant sur des cliarbons h moitié éteints pour allumer une pipe rebelle ; une vraie scène de la campagne de Russie; des gens affamés, aux vêtements couverts de neige, piétinant pour se réchauffer, maculant de toutes parts cette belle nappe blanche: tel était le tableau. Cette agitation, ce mouvement causé par un si petit nombre de personnes, faisaient bientôt place à la tranquillité primitive, et, grâces aux fatigues du jour, nous ne tardions pas à nous endormir d'un sommeil aussi profond que si le plus moelleux édredon nous eut reçus dans ses plis. — La neige, dissoute dans l'eau de mer, ne se congèle pas aussi vite que dans l'eau douce, et le samedi 25, ainsi que les deirx jours précédents, nous eûmes à tirer notre traîneau dans un demi-j)ied de neige fondue, qui nous glaçait les pieds à chaque moment d'arrêt; le froid devenait supportable, cependant, aussitôt que nous étions en marche. A huit milles du navire, la glace ne nous offrit plus un passage sûr, et, comme la nuit avançait, il devenait imprudent de s'engager ainsi dans Tobscurité sur une voie inconnue; })oint d'endroit d'ailleurs propre à un campement; nous dûmes laisser là notre traîneau, et nous hâter de nous frayer une route sur la neige au pied de la côte. Fort heureusement h glace de la baie n'avait point été entamée, et vers six heures, le capitaine l.eask et les autres personnes restées à bord partageaient à leur tour les joies d'une réunion presque désespérée. M. Leask, sans croire à un succès aussi complet, avait approuvé la détermination prise le 15, la seule praticable, la seule ({ui pût réussir, et il ne s'était point alarmé de notre absence plus [)roIongée rpie je ne l'avais annoncé. |!ensant que le mauvais temps avait dû nous retenir. Je me réjouis

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d'autant plus moi-même d'avoir pris ce parti, (ju'il urcsl bien démontré ([u'aujourd'lmi nous ne pourrions pas reconuTiencer avec les mêmes chances (pi'à cette éi)0(iue; et alors il nous eût peut-être fallu attendre juscju'au |)rintemps procliain.

J'ai observé un curieux phénomène de phosphorescence le matin du samedi 25, sur la glace tondante ; je n'ai rien vu de pareil aillems dans les neiges indjibécs d'eau salée. Ce phénomène serait-il produit par la présence d'un corps étranger, d'un débris de poisson, par exemple? Quelle qu'en soit la cause, voici l'ett'et : le traîneau laissait de longues traces enflammées, et il semblait que nos pas fissent jaillir des étincelles, tout le temps (pie nous avons côtoyé la même pièce de glace.

27 OCTOBRE. — Aujourd'hui, je suis allé avec douze hommes et nos chiens chercher le traîneau que nous avions laissé derrière nous samedi dernier. Les renanls ont entamé notre tente ainsi qu'un sac contenant du biscuit et du chocolat. Habituellement on met une guenille au bout d'un bâton en guise d'épouvantail ; les hommes de la baie d'Hudson disent également qu'une traînée de poudre foite à l'entour des objets est un sûr préservatif. — Le traîneau recouvert de gutta-percha va très-bien sur la neige, mais non sur la glace, à cause de la nature adhérente de cette matière sans doute. Parmi notre butin se trouvent les peaux de huit renards blancs tués au port Léopold. — Helvétius parle quelque part de ces insectes qui prennent la couleur des plantes sur lesquelles ils vivent ; les renards, les perdrix, les lièvres et les ours ne sont-ils pas dans le même cas? Nés au milieu des neiges, ils sont blancs comme elles. — Nous sommes de retour à bord à la nuit.

29 OCTOBRE. — Hier matin, je suis encore reparti avec quatre hommes et un traîneau pour reprendre les effets restés à la pointe Wreek. — Laissant deux hommes derrière moi à cinq milles environ avant d'arriver, je les rejoignis à la nuit, rapportant nos manteaux de buffle et notre tente, objets précieux

pour nous et dont la perte eût été irréparable. — Nous dûmes passer la nuit dans notre tente par une température qui, h bord, était de 10^ Fahrenheit ( — 12^ 22 centigrades). —Un violent coup de vent s'éleva peu après le coucher du soleil, et nous nous tînmes prêts à plier bagage pour le cas où notre tente serait enlevée. Les vapeurs formées par notre haleine, s'élevant dans les parties supérieures et venant en contact avec elles, se condensaient aussitôt et retombaient sur nous à l'état presque solide. Toute la nuit nous nssistàmes à ce phénomène delà formation de la neige. — Le même homme était toujours chargé des chiens, et plein de soins pour eux comme un bon cavalier pour son cheval; il s'était cependant opposé à ce que je les admisse dans notre tente, prétendant que c'était les gâter, que je leur donnais trop à manger. Bien que je n'aime pas la manière des Esquimaux de les traiter, je m'étais rendu à ses prières; mais je fus excessivement inquiet au milieu de la nuit, de ne pas les apercevoir en dehors de la tente. Tourmenté par une perte aussi essentielle pour nous, j'appelai, et quelle ne fut pas ma surprise en voyant ma chienne favorite, réveillée par le bruit de ma voix, sortir de dessous un tas de neige de plus de deux pieds! à de légères ondulations dans le voisinage, je vis que le reste de notre meute reposait de la même ftiçon, sans paraître s'inquiéter le moins du monde de la neige qui s'amoncelait au-dessus d'eux. — A mon retour dans la tente, mes hommes m'informent que dans les Shetland on laisse les troupeaux de moutons errer ainsi pendant l'hiver, et que ces animaux sont ainsi très-chaudement couverts i)ar quinze ou vingt pieds de neige, la chaleur de leur respiration frayant un passage pour le renouvellement de l'air vital. Nous avions former sur trois côtés de la tente, une muraille de neige, laissant l'ouverture seule dégagée; mais, le vent ayant tourné, nous fûmes réveillés par une masse froide qui grandissait de plus en plus en s'avançant vers nous : la neige avait trouvé une issue ou plutôt une ouverture, et un renfort continuel du dehors aug-

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mentait à chaque instant les pioportions de ce commensal inattendu.— Au point du jour, les collines derrière les([uelles nous avions cru trouver un abri s'étaient effacées, et tout autour de nous s'étendait une immense plaine nivelée par la puissance du vent.

La part h faire à ce dernier de nos ennemis était sans doute Tort large, mais je suis convaincu, d'après ce que nous avons vu plus tard, qu'il était tombé près d'un pied de neige. —Nous avions encore quelques provisions pour le soir, mais la perspective d'une nuit nouvelle était peu agréable ; qui pouvait savoir combien cela durerait? >'ous déterrâmes avec un peu de peine nos deux traîneaux, et comme il était aussi dangereux de rester que d'être en route, nous prîmes ce dernier j)arti.

Cette glace, que nous avicns crue fixée pour tout l'hiver et qui portait dix-huit pouces d'épaisseur partout, avait entièrement disparu, brisée d'abord sur hi côte par les vents du large, puis emportée au fond de Vinlet (passage) par la brise du nord. — Combien ne devons-nous pas de remercîments à la Providence! car certainement, si nous eussions retardé de quelques jours, nous n'eussions pu, avant l'hiver, songer à gagner le port Léopold. Le vent qui soufflait dans la direction de la côte au dehors était à l'ouest dans la baie, c'est-à-dire en plein dans notre figure ; fondant sur nous par rafales tellement fortes, que parfois homjmes, chiens et traîneaux marchaient en arrière; nous ne voyions pas à dix pas devant nous, et nous étions perdus si nous n'eussions retrouvé notre trace sur nos pas des jours précédents. — Dans une éclaircie, nous vîmes le navire à cent cinquante mètres peut-être ; il nous fallut près de trois quarts d'heure pour l'atteindre ; les gens du bord ne nous avaient pas aperçus. Le premier, je sautai à bord pour reiulre compte de notre retour à M. Kennedy, qui, me voyant arriver hors d'haleine, couvert de neige et de sueur, et incapable do dire un mot, fut effrayé et crut à quelque malheur. — Notre entrée le surprit agréablement, car il craignait fort que mus eussions été

incapables de lutter contre cette tempête, n'ayant jamais vu, me dit-il, un plus fort snoiv-drift (tourbillon de neige). — Mes joues étaient gelées, et l'un de mes hommes avait également le bout de l'oreille gelé, accidents dont nous ne nous étions certainement pas aperçus, mais dont le frottement fit bientôt disparaître toute trace.

Que notre pauvre petite goélette nous parut confortable, et chaude, et hospitalière, après ces tentatives d'excursion!

oO OCTOBRE. — Les jours diminuent rapidement, et depuis longtemps déjà, à l'heure où le soleil atteint sa plus grande hauteur pour le reste de l'univers, les hauts remparts qui nous environnent projettent leurs grandes ombres sur les glaces de la baie; ce rideau peu diaphane nous prive des quelques jours de soleil qui nous resteraient encore, astronomiquement parlant, et comme la terre s'étend au sud et à l'est du navire, pour la dernière fois aujourd'hui son disque a rasé la partie supérieure des falaises que nous voyons en face de nous. — Je voudrais bien répéter le mot de Diogène à Alexandre : «. Ote-toi de mon soleil ! » Mais que sert de parler à ces pierres entêtées?

1^' NOVEMBRE . — Nous uicttous à profit les heures de clarté, je devrais dire de crépuscule, dont nous jouissons encore pour faire nos derniers préparatifs d'hivernage : nous mettons hors du navire le plus d'objets possible, afin d'agrandir le logement de l'équipage et le nôtre, ou du moins afin de les avoir aussi dégagés que faire se peut; la ventilation est l'élément hygiénique le plus inq^ortant ici : partout, sur nos cloisons, sur les parois du navire, dans tous les coins, se forme une croûte de glace qui ne serait pas par trop incommode si elle restait à l'état de glace, mais que les variations de la température, dans cette saison, fondent souvent en eau, ce qui entretient la plus malsaine humidité. — Un magasin à poudre, une forge, d'autres établissements en neige sont construits près de nous et donnent h notre séjour l'aspect d'un petit village d'Esquimaux.

VOVAGK Al \ MEUS POLAIIIKS. ISI

— Nous sommes devenus de véritables maçons bâtissant, bâtissant toujours, et se passant toute espèce de caprices, les matériaux étant en aboîidance et à bon marché. — Je n'ai pas encore appris à manier la truelle, c'est-à-dire le snow-km[e (le couteau h neige), et ne sais, pour le moment, que me couvrir de neige des pieds à la tête ; mais je ne désespère point cependant de devenir un architecte de quelque valeur.

5 KOVEaiDiŒ. — Hier, on a célébré comme d'hnbitiide le service divin. — Des traces de loup ont été vues à quelque dislance de nous, malheureusement nos chiens tiennent tous ces animaux loin de nous, et je crains fort que notre livre de chasse n'ait pas à constater de nondjreux faits d'armes. — M. Kennedy me parlait, avec un enthousiasme que je ne puism'empécher de lui envier, du doigt de la Providence, qui, à notre insu et de la façon la plus détournée, \\ nos yeux du moins, nous conduit au but désiré : hiverner dans un port sur la côte ouest du Passage. Après avoir la première fois essayé d'entrer ici, et laissé le port Bowen, nous essayâmes d'entrer au port Léopold, et notre insuccès, notre involontaire séparation, excitèrent, nos plaintes. Eh bien, me dit M. Kennedy, nous voilà maintenant à la baie de Batty, tous en banne santé, heureux; comment ne pas nous montrer reconnaissants? J'aime et j'admire cet excellent homme, si vraiment pieux et chrétien, si énergique et si dévoué. — Ce soir, au lever de la lune, un des hommes de quart nous appela sur le pont, et nous crûmes assister à un étrange phénomène de réfraction dont nous ne nous rendions pas compte; -les bords du disque de la lune étaient tellement échancrés et d'une façon si bizarre, que nous ne savions que penser; ce ne fut qu'en regardant attentivement que l'on découvrit un ke-benj en écran et dont toutes les saillies se projetaient sur l'astre de la nuit, ou plutôt nous en cachaient la lumière : que de phénomènes bizarres n'ont point d'autre raison d'être!

7 NovEjiBRE. — Depuis lundi dernier, nous avons éproiivé une

véritable tom|)êtc qui secoue notre mâture et nos agrès avec une rage que semble augmenter l'immobilité de notre goélette ; le snow-drift (le tourbillon de neige) est plus épais peut-être que le jour où nous sommes revenus de la baie Wreek. Chaque fois que le temps le permet, nos charpentiers sont occupés à bâtir un ventilateur pour le logement de l'équipage, i)resque toujours rempli de fumée et de vapeur qui proviennent de la cuisine; deux manches à vent servent à la fois d'introducteur à l'air extérieur et d'issue à ces dangereux commensaux : une muraille de neige est également élevée tout autour du navire et contre les flancs jusqu'à la hauteur du plat-bord ; la neige étant un mauvais conducteur, cette mesure est destinée à conserver dans le navire la même température. — Un lavoir a été construit afin t[ue les hommes pussent tour à tour se mettre en mesure de propreté pour le reste de l'hiver, car il est dès à présent impossible de sécher quoi que ce soit au dehors ; à peine les objets placés devant nos poêles acquièrent-ils un suffisant degré de sé- €heresse; quelque malsaine que soit cette disposition, nos derniers voyages nous ont forcés à reculer sans cesse l'époque de ce îavage général.

8 NOVEMBRE. — Lc icmps s'cst un peu éclairci, et le vent est lombé. — Je me rends avec le docteur h l'est de notre mouillage, afin de faire quelques observatious de réfraction; mais les dernières brises ont détruit cette glace que nous avions crue solidement fixée à l'entrée même de la baie, et nous sommes obligés de retourner à bord sans avoir accompli notre projet. Nos chasseurs sont également revenus à vide, bien qu'Usaient trouvé de nondjreuses traces de lièvres et de renards. — J'ai ri, ce soir, de tout mon cœur, en voyant l'étonnement de l'excellent M. Kennedy lorsque je lui parle de nos théâtres, de l'Opéra; il pensait que les acteurs jouaient et chantaient en même temps ; ses questions si naïves, si ingémies, montrent si bien le vérital)le enfant de la natuie ou plutôt des prairies indiennes, révèlent

si bien la plus grande ignoranre de nos vices et de la civilisation dont ncMis sommes tiers, cjue je crois parfois rêver en Técoutant. Plus je vais, et plus je m'attache à lui, voyant combien avec ces quelques dissidences, par rapport à nos idées, il est plein de cœur et do vraie charité.

10 NOvEMRiu:. — Hier, trois de nos homuies ont trouvé dans une courte promenade une tête de musk (musc) parfaitement conservée, les cornes encore fixées ; cette tête a sans doute été entraînée par les eaux du printemps dans la ravine où on Fa trouvée. — Un renard vint rôder autour du navire, attiré ])ar les débris de notre ours. — Aujourd'hui, le capitaine Leask et un autre homme ont tué dix ptarmigans ou plutôt rockers {rock partridge, perdrix de rocher). — J'ai enfin pu me rendre avec M. Gédéon Smith à l'est de la baie, et bâtir un petit observatoire de neige sur une pointe, d'où le sud est parfaitement clair, et où j'aurai le soleil pendant quelques jours encore. — Un renard noir est venu mettre notre monde en émoi : la fourrure vaut vingt-cinq livres sterling; mais il paraît qu'il ne faut pas songer à les tuer, le fusil ne peut rien contre la rapidité de leurs jambes.; une trappe est le seul moyen de les prendre. A notre retour, nous le rencontrons, et mon compagnon et moi nous le poursuivons sur le roc, au grand détriment de nos culottes et même de nos épidémies. La maligne bête, devinant sans doute ((ue je n'ai avec moi que des instruments inoffénsirs, se jouait de nous, et nous laissait approcher à un jet de pierre. Dans la soirée, il revient près du navire et visitant une trappe placée près du magazine on poudrière, dévore le corps d'un renard blane dont la tête seule nous reste, parce qu'elle est placée en dedans de la trappe.

Il iNovEMBiiE. — Malgré la brise qui a repris un peu, je me rends de nouveau à notre observatoire, à trois milles et demi du navire et à quelques pieds de haut pnur observer la hauteur du soleil; depuis dimanche dernier, la glace s'est reformée par-

\^i J. R. RELLOT.

tout OÙ la veille existait l'eau courante ; elle a deux à trois pouces d'épaisseur, et nous offre sur tous les points sécurité parfaite ; comme elle s'est formée en temps de calme, elle est partout trèsunie. Ceci me rappelle l'étonnement de sir Ed. Parry, dans son expédition polaire (étonnement dont je ne saisis pas la c;iuse, avec son expérience), de n'avoir pas trouvé les glaces dans l'état décrit par M. Scoresby, offrant un passage de voiture. Il est évident que cela dépendra toujours de la force de la brise, à l'époque où la glace est à l'état de formation, et que l'état des jours peut changer dans le même hiver et à plus forte raison d'une année à l'autre. — M. Leask me raconte la façon dont il a vu prendre les ours blancs vivants : le canot, lorsqu'il parvient à couper sa route dans l'eau, arrive sur l'animal, et on lui jette autour du cou un nœud coulant que l'on passe dans le clavier que portent à l'avant les baleinières : le canot marche et les mouvements que l'animal fait pour nager resserrent le nœud ; on l'élingue ensuite le long du bord, et on le place dans une cage faite avec une tonne : les débris de baleine, la queue, puis l'huile mélangée d'eau sont la nourriture qu'on lui donne; M. Leask en a vu payer un soixante-quinze guinées ; mais habituellement le prix est de vingt à vingt-cinif livres; les demandes du Zooloijical (/^/n/^n (jardin z(Milogique) ont fait hausser les prix de la denrée.

\'2 ^ovEMBRE. — IN'eige toute la journée. — Pour l'acquit de ma conscience, je me rends à l'observatoire, mais je reviens sans résultat aucun ; le soleil a sans doute fait ses adieux hier. — Le renard noir de l'autre jour traverse la baie assez près de nous, mais il est inutile de courir après, et nos chiens sont si stupides, qu'il n'y a pas moyen de les lancer sur la piste ; ils auraient du reste grand'peine, je crois, à l'attraper. — M . Kennedy et moi rétablissons la trappe de la poudrière. — Le navire est maintenant entièrement couvert de l)out en bout, ses lianes enceints de quatre à cinq pieds de neige ; deux larges escaliers donnent entrée sur

VOVAOH AUX MKKS POLAIRI-S. \^:>

le j)itiit, Tiin (levant pour jeter la neige dans la chaudière sans la répandre sur le pont du dans le logenfient de l'équipage, l'autre derrière : la neige est à présent très-résistante ; un peu d'eau jetée sur les parties extéi'ieures la eonvertissent en glace, et ces marches donnent un aspect presque monumental à notre chétive demeure ; des hauteurs environnantes, notre petite goélette avec ses mâts sortant du milieu d'une étroite bordure noire a l'air d'une mouche renversée dans une jatte de lait.

Pendant mes observations du 10 et du 1 1 , je me suis plus d'une fois brûlé les paupières en les appuyant sur la monture de la lunette; ce ([ui rend encore les observations très-difficiles, c'est que, le soleil étant près de l'horizon, ses rayons éblouissent, et le champ de la lunette embrasse et l'astre et son image à la fois. Si on colore l'image, l'horizon devient obscur, et l'observation ne peut être en tous cas qu'approximative ; ajoutez h ces inconvénients que le souffle de l'observateur est converti en glace sur le verre et les miroirs.

13 NOVEMBRE. — Fortc brise et encore snow-drift. — Un prisonnier est entin pris à notre trappe de la poudrière ; mais il se trouve que notre renard noir est un renard bleu dont la fourrure est loin d'avoir le même prix; il est encore vivant, trop vivant même pour nos chiens, qui en feraient bien vite bonne justice, et, comme nous tenons à en avoir au moins la peau, nous le tuons nous-mêmes. — Hier au soir M. Kennedy a envoyé deux coups de fusil dans une boîte placée près de la trappe et de la i)Oudrière, la prenant pour le renard. — Plus de doute maintenant, le corps du délit existe et nos chiens ont été injustement accusés l'autre jour d'avoir mangé le renard blanc ; le prisonnier que nous venons de condamner à mort, bien ([u'il n'ait pas fait d'aveux, est recfumu pour le seul coupable ; nous en trouvons la preuve dans les touffes de poil blanc de la fourrure de son semblable qu'il n'a pas eu le temps de digérer; il a donc été bien et dûment convaincu, j'allais dire d'anthropophagie,

■et la loi du lalioii devait le frapper de la même peine ; mais, ^omme nous sommes moins cruels que lui, et puisque d'ailleurs il est mort, nous nous contentons de le manger cuit.

14 NOVEMBiŒ. — Le coup de vent d'hier est un peu moins violent. — M. Kennedy se rend au sud de la baie, et en dehors, pour reconnaître l'étnl de la glace, qu'il trouve brisée de nouveau et impraticable pour le moment. — Je suis allé à mon observatoire, mais sans voir le soleil, bien qu'ayant grimpé le long des glaciers du nord de la baie, de cinquante à quatre-vingts pieds plus haut ([ue les jours précédents, ce qui nous procure plus d'une fois, quoi qu'on puisse dire, le plaisir de l'exercice des montagnes russes ; jouissance tempérée cependant par cette considération que nous nous fussions brisé les côtes si nous n'avions pu nous arrêter à temps. — Le ciel s'est un peu embelli, mais rien n'a manqué <à ces funérailles du soleil, ni les glapissements •des brises pleureuses, ni les regards affligés d'un jour sans lumière.

Ossian est bien le poëte du nord, de cette nature qui moule les sentiments à son image, et comme elle-même les fait sauvages et désolés! ^

15 NovEMBHE. — Nous avous mangé notre renard bleu, et, soit que nos palais se pervertissent, soit que nous nous trouvions dans le vrai; nous le proclamons à l'unanimité égal au meilleur gibier que nous ayons goûté. On bâtit pour le charpentier un superbe atelier le long du navire. — La course de M. Kennedy, hier, avait pour but de reconnaître s'il était mainlenant possible d'aller à Fury-l^each; j'espère ((ue nous n'y avons pas encoi'e renoncé. — Voici ce que je lui proposais : nous rendre, à la prochaine lune, au port FéUx ou au port Victoria, jusqu'à ce que nous ayons rencontré des naturels, passer avec eux l'intervalle qui sépare deux lunes, recueillant ainsi les informations qu'ils pourraient avoir sur sir John Franklin, étu- <liant leurs mœurs, etc., puis revenir, ramenant avec nous au

VOVAIiK Ai;X MEUS l'OLAlUES. 187

jiiuiiis doux d'iMitre oiix, en janvier; passer à bord la saison la plus froide de l'année, février et la première quinzaine de mars, leur donnant le temps d'apprendre un peu notre langai'e, puis repartir pour nos courses du printemps, employant nus hôtes comme interprètes, et, après les avoir récompensés de leurs services, ne les renvoyant qu'à la tin de notre tournée afin qu'ils ne fissent point connaître le dépôt des provisions de Fury- Heach. — Mais M. Kennedy pense que nous ne pourrions pas faire cela, l\ cause de la difficulté du transport des vivres. Quant au froid, on voyage quelquefois dans la terre de Riipert par 40'' et même 50" au-dessous de zéro.

17 NOVEMBRE. — Bicu quc le soleil ait disparu depuis longtemps, le crépuscule nous fait jouir encore de quelques heures de clarté ; ainsi, vers huit heures ou huit heures et demie, on voit suffisamment pour lire en dehors du navire ; il est vrai que la lune, que nous avons constamment à cette épo(pie, nous aide peut-être un peu ; quoi qu'il en soit, ce court répit est utilement employé à compléter nos préparatifs d'hiver ; nos différents ateliers, éparpillés autour du navire, feraient croire à l'existence d'un petit village ; le bruit si cher ' de la forge, le marteau qui frappe l'enclume, les sons criards du rabot, les chants variés de nos blanchisseurs, les colloques joyeux qui s'échangent en écossais de toutes les parties de notre goélette, le mouvement des hommes qui mettent la dernière main à notre toiture, tout est plein de vie et d'animation ; on dirait l'ardeur d'une fourmilière qui déménage : le temps nous presse, mais nous ne serons pas en retard.

1 8 isovEMBiiE. — La lune est ce matin entourée d'un magnifique halo (parasélène). que nos marins, habitués aux voyages arctiques, considèrent comme le présage d'une abondante neige desti-

' Allusion ît son enCancc. Le père de Bello{, véb'rinaire à Rochefort, avait cliez lui une ior^e de maréclial-fcrraiil.

Ig8 J. R. BELLOT.

née à tomber d'ici à peu de jours. — Tout l'équipage est envoyé à la chasse. M. Kennedy se rend au fond de la baie et m'envoie avec M. Smith pour examiner la première raviue au sud de la baie. Que de beautés présente l'aspect de ces sauvages falaises menaçantes et comme suspendues sur nos têtes ! Bien que le soleil soit au-dessus de l'horizon, ses rayons, glissant par-dessus les montagnes, viennent colorer leurs têtes neigeuses de douces teintes roses qui semblent faire corps avec la neige, et, passant par toutes les gradations, viennent mourir dans le bleu obscur des ombres projetées par les arêtes dentelées des grands rochers. — Pour la première fois sans doute, le pied dun Européen trouble ces pittoresques solitudes, dont les échos obéissants émeuvent l'imagination par leurs mystérieuses voix : une pierre qui roule, la neige qui crie sous nos pas, le bruit même de nos respirations, retentissent avec un tumulte curieusement grossi par la répercussion, qui s'enfuit ensuite en mourant et comme effrayé de lui-même. L'œil ébloui se trompe h chaque instant : je crois voir bien loin de moi deux hommes démesurément grands, je distingue tous leurs gestes, je les vois charger leurs fusils; nul doute, ce sont deux de nos gens, qui marchent à notre rencontre, et, à cinquante mètres de moi, je trouve une pierre d'un pied de haut partagée en deux fragments noirs par un petit tas de neige. — La nuit nous surprend avant que nous ayons fait plus de cinq milles dans cette ravine, et nous sommes obligés de revenir sur nos pas avant de savoir si elle rejoint le bord de la mer, ou si elle se prolonge bien loin encore au sud. de façon à nous permettre de prendre cette route pour aller par terre à Fufy-Beach. — Nos chasseurs ont tué en tout dix ptarmigans.

25 NovEMBiiE. — Aujourd'hui nous avons eu un peu de neige, la prédiction du halo est peut-être en retard, mais nous attendons pour porter un jugement plus sur. — Deux de nos hommes nous ont donné hier quelque inquiétude, l'obscurité les ayant

Vi^VA(iE AUX MEUS IMILAIHES. 180

pris un peu plus loin (pi'ils ne supposaient; des feux biùlés en dehors du navire et une lanterne à la tête du mat nous les ont ramenés heureusement. — 31. Kennedy et moi sommes allés à neul'.î dix milles du navire le loni^ de la côte sud; la glace est encore en mouvement, elle se dirige vers le sud, poussée par la brise ou le courant, et nous pensons (pi'on pourrait peut-être utiliser ce mouvement comme moyen de transport si la glace paraissait moins exposée à se briser pendant les temps de repos forcé des partis (jui auront à descendre la rôte.

22 iNovtMmu:. — 3lême temps. — (^omme la lune est nouvelle, n(uis avons perdu le peu de clarté qui nous restait. Dans la soirée d'hier, le docteur et moi sommes partis i)our visiter une de nos trappes à renard, placée près du navire ; mais, après avoir tourné et retourné dans les environs pendant près de deux heures, nous avons été obligés de revenir à bord. Aujourd'hui, nous nous apercevons, à l'empreinte de nos pas sur la neige, (pi'à chaque tournée nous en sommes passés à moins de dix mètres.

Les Esquimaux n'ont pas de Dieu, bien que M. Smith raconte qu'aux environs de Churchill il les a entendus parler d'un autre monde. — Les Esquimaux ne mettent pas leurs morts dans la terre, parce (jue leurs âmes ne pourraient pas s'envoler, mais ils recouvrent le corps de pierres, dans les interstices descpielles les esprits peuvent passer. — Les Indiens ont leurs armes et tout leur bagage près d'eux, parce que c'est la nuit qu'ils s'en vont pour l'autre monde, et ils ne pourraient les trouver s'ils ne les avaient sous la main. — La loi du talion send)le être le code des Esquimaux, — Les Indiens, lorsqu'ils ont une année où les daims ont été très-abondants, en tuent au delà de leurs besoins et de la manière la plus imprévoyante, cela par un sentiment de vengeance, à cause des années où ces animaux sont rares.

24 iNovEMnRi:. — Nos trappes à renard sont jusqu'à présent

restées improductives. En toute conscience, nous ne pouvons mettre notre insuccès sur le compte de notre habileté, car nous avons plus de la moitié de nos hommes habiles trappers. ]\lais comme les murailles de nos trappes sont faites de neige, le rusé vidpes, qui sait jiar expérience ou par ouï-dire ce que c'est qu'une trappe, creuse par-dessous ou par-dessus ou bien au travers, et trouve moyen de déjouer nos efforts. — Je suis allé me promener dans la première ravine au nord; elle est pleine déneige et a plusieurs centaines de pieds de profondeur dans certains endroits; c'est un des réservoirs des cataractes inépuisables du printemps. Vers le milieu, je trouvai un trou dans lequel je m'aventurai après avoir laissé mes gants à l'entrée, afin qu'en cas d'accident, on sût où j'étais. — Creusée sans doute parlafdtration des eaux au travers de ces terrains calcaires, cette allée souterraine communi([ue avec quelque autre ravine, car, bien qu'à la surface il fit parfaitement calme, je recevais les bouffées d'un vent froid qui rugissait dans cette espèce de couloir, et l'obscurité me força à rem-onter. — Ma promenade se trouva bornée à un mille pnr le roc perpendiculaire, dont je ne pus même approcher; au pied était un vaste entonnoir formé par la chute des neiges fondues ; les abords mêmes devaient en être dangereux et ghssants, car ma fidèle chienne Huske, qui m'y avait précédé, se mit h hurler d'une façon si lamentable quand elle me vit prendre cette direction, que j'eus peur d'aller phis loin.

26 isovEMBRE. — Plusieurs de nos hommes ont été envoyés hier à la chasse et ont vu deux lièM'es et trois ptarmigans, mais ils n'ont rien tué.

Le thermomètre était, à huit heures ce matin, à moins de 13** (environ — 25- centigr.). Mais ce qui nous fait trouver le froid plus aigu, c'est surtout le vent qui s'est élevé.

Nous avons remar(|ué, du reste, depuis que nous sommes ici, que la nouvelle lune et la pleine lune nous ont toujours donné

VOVAiii: MX MKIIS l'OLAIlIKS. lOÎ

(lu mauvais lonips. — (ic malin, j'ai repaiit' à M. Kennedy de nos projets pour l'Iiiver, de iiolie cdurse à Tiiiv-lkMch. ele.

ÔO rsovEMBHE. — Depuis jeudi dernier, un coup de vent continuel avec le siiow-diift d'habitude tellement épais, que nous ne savons trop si la neige tondje du ciel ou s'envole de terre soulevée par le vent. Le plus bas point du thermomètre avait été jusqu'à présent 12", njais il est subitement descendu à oO" ( — oO" 44 centigrades) dans la journée de dimanche. Cette brusque transition nous a trouvés d'autant plus sensibles, que. comme toujours, le vent rend l'im pression du fniid beaucoiq> plus vive, et c'est le seul jour où nous ayons réellement ressenti un certain degré de nialaise; le vent souffle avec une rage, toujours croissante, et la glace se brise avec des craquements ([ue nous prenons plus d'une fois pour les cris de détresse de notre mâture qui s'agite et se tord sous ses froides étreintes.

Tout est blanc autour de nous, mais d'un blanc à donner le vertige : au bout de quelques minutes de promenade, la vue se trouble, il semble que Tair s'épaississe, les objets perdent leurs formes, et l'on n'avance, après des chutes sans nombre, qu à tâtons et comme le plongeur sous un élément qui n'est pas le sien.

1" DÉCEMBRE. — La tempête de ces jours derniers est enfin passée ou à peu près, du moins quant au vent, car le thermomètre n'est plus ([u'à 54" ( — 57" centigrades).

M. Kennedy m'envoie au dehors de la baie pour voir dans quel état se trouve la glace ; la neige, balayée d'abord, puis tassée par le vent, est devenue plus ferme, et il est aussi facile de marcher sur ce terrain, mouvant il y a quelques jours, que sur le pont du navire ; c'est une des conditions favorables pour voyager, et, à moins qu'on ait des snow-shoes, il faut attendre, après une chute de neige, qu'un grand vent l'ait raffermie; l'intervalle de calme de la nuit dernière a donné le temps à la glace de se former. — Les gros fragments ont été balayés, et, aussi

m J. n. BELLOT.

loin que notre vue peut s'étendre, nous contemplons devant nous, dans toute sa splendeur, ce blanc et vaste linceul déglace solide ; désormais, nous pouvons marcher à peu près partout en sûreté ; c'est ainsi que, dans une promenade, nous parcourons sept à huit milles en très-peu de temps ; une seule fois, et encore dans une tissure ou dans la séparation de deux floes, mon pied s'enfonce; mais, avant que l'eau ait traversé mes mocassins de toile, nous étendons sur eux une couche de neige qui absorbe l'humidité, et, en se congelant, empêche le |)assage de l'air et forme bientôt autour de mon pied une véritable chaussure de glace.

C'est le meilleur, le seul remède contre ces petits accidents de tous les instants, mais qui peuvent devenir très-dangereux si on est à quelque distance du navire ; il n'y a pas moyen de rappeler la chaleur dans le membre qui s'engourdit, et c'est comme cela qu'arrivent les frost-bites qui nécessitent souvent l'amputation. — Ainsi, nous revenons abord convaincus que le voyage à Fury-Beach peut s'exécuter facilement, au moins en ce qui concerne les voies de communication.

Pour la première fois, j'ai essayé une capote en peau de daim (jne 31. Kennedy m'a donnée, et des pantalons en peau de phoque; bien que peu ou point vêtu sous ces vêtements, j'ai à peine ressenti le froid, assez vif cependant (à 04*^ lahrenheit, ce qui fait en dessous de 0 à peu peu près 07*^ centigrades), d'autant plus que le vent est très-violent. — Quelque épaisses que soient les étoffes de laine, elles ne garantissent que trèsimparfaitement, et, connne disent nos matelots, le vent passe à travers.

Jl est on ne peut plus à regretter que nous n'ayons pu trouver des peaux à acheter à Uppernavik, ou que les Esquimaux de la baie de Sounds n'en aient pas eu à vendre, car nos hommes ne sont certes pas sulfisamment approvisionnés contre le froid.

Quand on est mal défendu de cet ennemi redoutable, une ab-

VOVACK AUX y\VA\S POLAIRES. IIC,

sencc très-courte, ([uelcjues heures loiu du navire, ont souveiit les plus f.'îclieuses conscquenees. — Nous ne sommes pas sur le terrain habiluel des gens de la terre de Rupert, qui est trèsbrisée, excepté sur les côtes, et où les serviteurs de la Compai^nie voyagent impunément à presque toutes les époques de Tannée, parce qu'ils sont sûrs de trouver un abri suffisant chaque soir près d'un bon feu, autour duquel, après avoir séché leur équipement, ils s'étendent souvent sans autre toit au-dessus de leur tête que la voûte des cieux.

Si nous ne sommes point armés, équipés, approvisionnés aussi complètement que nous pourrions le souhaiter, je reconnais ])ien aujourd'hui qu'il ne faut en aucune façon en accuser, soit l'incapacité, soit la négligence de qui que ce soit. En effet, les navires de l'État sont absolument dans le même cas que nous. On a en France les idées les plus fausses sur les renseignements que possède l'amirauté anglaise. La compagnie d'Hudson, qui fait un mystère de toutes ses opérations, ne veut rien laisser publier sur les mœurs des tribus de son territoire, sur leurs ressources, sur la manière de voyager. Soit que le gouvernement n'ait pas demandé ces renseignements, soit qu'il les reçoive incomplets, pas nue de ces expéditions de mer n'a eu les moyens de voyager par terre, et il n'est pasétonnant que chacune d'elles ait aussi peu jiroduit, puisque leur saison d'opérations a toujours dû se borner au temps très-court pour lequel elles se trouvaient munies des choses nécessaires; encore, dans Tété môme, leurs hommes, amollis par un hiver passé au coin du feu, n'accomplissaient-ils pas tout ce qu'on en pourrait attendre. Je ne crois point, en écrivant ces réflexions, dont l'avenir me montrera le degré de justice, obéir h un sentiment d'hostilité contre des étrangers rivaux, mais je suis frappé par les faits. Non, j'ai trop d'estime pour sir Edward Parry et les deux Ross, je ne les attaque pas, mais je critique un système dont rien n'a pu leur montrer les défaut^, pas même leur expérience dans ces mers. Il ne semble pas qu'ils aient jamais eu avec eux des gens de la compagnie

iU J. R. BELLOT.

d'Hudsoii, des voyageurs arctiques; ils ont eu des gens expérimentés dans la navigation des glaces, de bons ice masters, mais c'est tout; tandis que dans ce pays où le terrain est solide pendant les deux tiers de l'année, un voyage de découvertes doit se faire par terre aussi bien que par mer, et alors commence une nouvelle série d études toutes différentes de celles auxquelles un officier de marine est habitué, car les plus petits détails de chaussures, coiffures, vêtements, miurriture, acquièrent une importance vitale.

Eh bien, l'année dernière, M. J. Smith était le seul homme qui eût appartenu à la compagnie d'Hudson. La plus grande partie de l'équipage n'avait pas vu les glaces, et rien n'était à bord de ce qu'il faut^ non pas seulement pour voyager pendant l'hiver, mais à peine pour passer l'hiver à bord du navire.

2 DÉCEMBRE. — Nous sommcs bel et bien entrés dans l'hiver; la tempéri^ture ne nous permet plus d'en douter, bien que nous nous soyons acclimatés peu à peu et sans nous en apercevoir. Je ne me ra})pelle pas sans rire ces froids si vifs que je croyais éprouver dans mon bonRochefort, alors que le thermomètre était au-dessous de zéro, et toutes les précautions que j'étais obligé de prendre à mon retour des mers de l'Inde ou du Brésil. Ce n'est pas un de mes moindres sujets de réflexion que cette faculté dont est douée notre frêle machine (pas si frêle cependant que les poètes le disent en si beaux vers), de passer impunément par ces vicissitudes de froid intense et de chaleur insupportal)le.

Je me sens gagner de jour en jour à ce système .religieux que j'appellerais volontiers la religion de la nature, parce que chez moi le sentiment est développé par la contemplation des merveilles éparses autour de nous par l'admirable Providence qui préside à tout, pourvoit à tout et prévoit tout. Je m'égare, je me perds dans un labyrinthe sans issue, chaque fois que ma raison cherche à éclairer de ses lumières trop incertaines ces sombres passages, ces détours mystérieux des dogmes théologi-

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(|iios <loni je lie puis nrexpliquer la nécessité. — Néanmoins, (juelles (jue soient les objections possibles au culte (|ui ne puise ses doctrines que dans les principes innés du cœur et de la conscience, là est pour moi la base de toute adoration, l'origine de cette gratitude qui nous rappelle ce ({ue la créature doit au Créateur universel. Tous mes doutes, mes hésitations incessantes au milieu des recherches consciencieuses de la vérité, me disent (pie je suis rationaliste, c'est-à-dire, pour certains esprits, une âme pervertie et opposée à la foi réelle ; mais qui est-ce qui peut se forcer à croire à ce qu'il ne comprend pas? Et, s'il arrive à ma pauvre tète, fatiguée, accablée d'anxiété, de s'égarer en cherchant la vraie route au milieu des doctrines si diverses du christianisme, de la justification par les œuvres ou ])ar la grâce, je me sens toujours reposé lorsque, sautant par-dessus les intermédiaires, j'arrive immédiatement à la conclusion de tous les systèmes religieux, et que directement j'adresse à Dieu luimême une ardente prière.

o DÉcEMDRE. — Daus Ics intervallcs de calme que nous laisse la brise, d'abondantes vapeurs forment un brouillard qui s'élève de dessous les glaces sur les bords de la baie par suite de la différence de température, mais je n'ai pu m'assurer encore si cela provient de la température de l'eau sous les glaces ou de celle des terres. — Nos provisions d'hiver sont enfin à peu près complètes. Une des premières occupations a été d'agrandir le logement de l'équipage, et cela aux dépens de la chambre, dont les meubles ont été préalablement déposés en grande partie sur la glace. De l'un des jianneaux on a fait Tentrée d'un escalier qui aboutit en dehors de la cloison du logement, afin que l'air extérieur n'arrive pas directement chez nos hommes chaque fois qu'on ouvre la porte, les panneaux d'entrée devant et derrière ont été recouverts d'un rouf\ élevé sur le pont à six pieds et donnant

' Construction en [)]anclics do snpin revêtues de toile goudronnL'e, qu'on élève. sur le pont à larrière des navires qui n'ont pas de dunette, pour servir de logen^cnl.

accès sur l'escalier; la porte ferme hermétiqiienient au moyen d'une corde garnie d'un poids ; des scropers, ou graitoirs, sont placés sur le pont afin que les hommes n'aient point de prétexte pour apporter en bas leurs souliers pleins de neige, et, avant qu'ils descendent, il leur est recommandé de bien secouer leurs vêtements, car, naturellement, toute neige est une cause d'humidité et d'évaporation. L'ennemi véritable dans un hivernage arctique à bord d'un navire, ce n'est pas le froid, duquel il est toujours plus ou moins facile de se défendre, mais Thumidité, qui engendre le scorbut et les rhumatismes ; tous les efforts, toutes les précautions, doivent donc tendre à ce but constant : éloigner ou détruire toute cause d'humidité.

Le logement des officiers est moins exposé que celui de l'équipage à ces conditions mauvaises, parce que le dernier comprend les cuisines, qui, loin d'être un confort comme élément de chaleur, sont une source continuelle d'évaporations, soit des aliments, soit de la neige qui est convertie en eau; les précautions prises pour rendre salubre la partie consacrée à l'étatmajor sont les mêmes. La différence de température de l'air sur le pont même h l'abri de la tente, et de l'nir dans les i^arlies inférieures du navire, est suffisante h quelques mètres des chaudières pour condenser et convertir en glace tintes les vapeurs qui vieinient en contact avec le plafond ; de sorte que presque pnrtout, et principalement là où se trouvent des chevilles, des clous de fer, des plaques de métal, s'étend une couche de glace. Les lits de nos hommes, rangés tout autour du gaillard d'avant, n'étaient point disposés de façon à s'ouvrir pour leur laisser une suffisante liberté de mouvement; c'est pour cela (pie nous avons cru devoir élargir leur appartement; toutefois ncus n'en avons fait qu'une seule chambre, car moins il y a de cloisons, mieux cela vaut; il est alors plus facile de diriger sur tous les points, ou du moins de faire entrer des courants d'air sec ou d'air chaud ; autrement, les coins et recoins des angles deviennent pour la glace un réceptacle d'où il est difficile de la déloger. Aussitôt

VOYACK AIX >IEl\S POLAirvKS. iy?

(|ii iiiu'hangeiiioiil (le teinixTatiiio a lien, (jne le lliernioiuctre s'élève, cette glace se fond, non pas tout d'un coup, mais lentement, l'eau suinte partout, découle le loni; des murailles, et il faut enlever entièrement celte humidité qui regèlerait dès qu'il y aurait un abaissement nouveau de température ; des manches en toile, traversant le pont et la tente, servent de conduit à l'humidité vaporisée qui, par sa légèreté, s'élève dans ces sortes de tuyaux et va se perdre au dehors. Une autre manche a été disposée pour établir un courant d'air qui facilite la combustion du charbon dans la cheminée de la cuisine, et en même temps le dégagement des vapeurs. L'effet excellent de ces précautions est en partie annihilé par une tolérance qui semble en contradiction avec ces mesures minutieuses, je veux parler de la ]!ermission de fumer en bas, accordée aux hommes de l'équipage; on doit, il est vrai, considérer d'un autre côté que le tabac est une des plus grandes jouissances du marin, et qu'en détlnitive, en prenant ([uelques mesures de propreté, on réussit à ])arei' aux inconvénients les plus graves. Je pense donc qu'à la grande rigueur cette tolérance peut être maintenue. Une autre source d'humidité qu'il est iuipossible d'éviter, c'est le séchage du linge lavé et des effets imbibés de neige (le mot est exact, car la neige se loge sur tous les poils des étoffes laineuses, de façon à faire corps, pour ainsi dire, avec l'étoffe, et la mouille comme si on la trempait dans l'eau) ; je pense que l'on pourrait faire passer tous les tuyaux de poêle, etc., dans une même enceinte sur le pont, dont on ferait ainsi un séchoir, car tout objet exposé à l'air devient immédiatement dur, quelle que soit la force de la brise, et se déchire ou plutôt se casse très-facilement. Nous avons dû nous résigner à cet inconvénient, et les effets des officiers sont sécliés dans le logement de l'arrière; ce n'est pas qu'ils soient beaucoup plus propres après leur séchage, qui les noircit de fumée de charbon; mais au moins ils sont dégagés de transpiration et d'éléments malsains. La cabine de M. Kennedy et la mienne, bien que situées h quelques pieds seulement

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de la chambre où se trouve le poêle, sont tellement froides, que pendant la nuit notre transpiration se condense et retombe sur nous en phiie fine, dont nos couvertures sont traversées ; plusieurs fois déjcà nous y avons eu l'atmosphère h 20'' centigrades; nous ne nous plaindrions pas si cette humidité restait à létat de glace; mais comme nous ne pourrions sans danger dormir tout l'hiver dans des appartements aussi aquatiques, nous sommes obhgés de changer nos quartiers, et pour moi j'ai un cadre bien plus confortable. Quelques degrés de chaleur, 50'^ Fahrenheit (10 centigrades), sont très-suffisants, et notre consommation de combustible est réglée en conséquence. Jusqu'à présent il a été trouvé inutile d'entretenir les feux allumés pendant la nuit devant ou derrière, et à l'heure du coucher ils sont éteints partout. L'absence totale de toute clarté nécessite une grande combustion de luminaire, et comme le nôtre consiste principalement en lampes devant, et en chandellesou bougies derrière, il est impossible d'imaginer combien les yeux et l'odorat en sont affectés; la fumée du charbon de terre, volatilisant des parties solides, apporte son concours à ces causes de malaise, et nous avons été obligés d'établir au-dessus de chaque lampe des tuyaux, porte-voix, etc., qui conduisent cette fumée au dehors; il suffit de passer près de ces tuyaux pour se convaincre de la quantité de choses mauvaises qu'autrement nos organes absorberaient. Aussi souvent qu'il est nécessaire, on enlève partout la glace formée dans le logement des officiers onde l'équipage, et la nature de cette condensation me fait penser que ce serait peut-être une bonne chose d'avoir ces logements aussi élevés que possible: on ferait, pendant l'hivernage, enlever le faux-pont (dans l'hypothèse où l'on serait sur un brick de guerre), et descendre le plancher inférieur, tandis que le pont supérieur deviendrait ainsi un condenseur, que l'on nettoierait de temps en temps; on pourrait encore convertir en boîtes condensatives les claires-voies, etc., en élevant leur sommet. J'avais trouvé ma cabine en partie doublée, tapissée d'une étoffe de laine, qu'il m'a fallu enlever, parce que les va-

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peurs s'y arrêtaient. L'expérience acqnise ii leurs dépens par les premiers navigateurs de ces régions désolées, les progrès de la science, ont amoindri de beaucoup les dangers du scorbut; mais un des éléments qui doivent attirer tout d'abord l'attention d'un chef d'expédition, c'est la diète alimentaire de ses hommes : les ressources contre le froid consistent non-seulement dans un ménagement entendu de condjustible, ou dans les vêtements, l'habillcment, mais surtout dans un système bien conçu de nourriture. Les usages des naturels, Esquimaux ou Indiens, ainsi que les renseignements fournis parla physiologie, démontrent que la base de ce système doit être une grande c )nsommation de matières animales, des matières qui contiennent le plus de sucre et de graisse, parce que ce sont celles qui,. créant le pUis de carbone , rendentplusrapide la circulation du sang, la distribution de la vie.

4 DÉCEMBRE. — La ncigc toml)e par gros flocons et donne un peu de clarté dont nous jouissons encore aux environs du méridien; le reste du temps, une teinte ardoisée attriste et nous fait ressentir davantage le froid; les objets à peu de distance de nous se confondent tous dans un gris de plomb d'un aspect funèbre. Partout, sur nos têtes, sous nos pieds, autour de nous, la neige, rien que la neige; les arêtes rugueuses du roc, ou les faces perpendiculaires des falaises, grimaçant au travers de cette enveloppe, semblent seules protester contre cette violation de leur ïiature, et seules nous rappellent que le monde n'est point une immense boule de neige. Et cependant il y a dans ce spectacle un charme indéfinissable qu'on ressent, et que des mots ne peuvent traduire, un charme que ceux-là seuL^ connaissent, qui font éprouvé, parce que, hommes d'action avant tout, nous n'avons pas appris à peindre ce que nos yeux ont vu et admiré, parce que surtout, nous autres écrivains sans expérience, nous redoutons d'aller nous heurter aux mille écueils de la poésie, au>sitôt que nous entrons dans celte mer inconnue que l'on appelle l'art d'écrire. — Lorsque les Indiens se trouvent dépour-

VUS d'un vase capable de résister à l'action du feu, d'une bouillotte en fer ou kettle, ils font chauffer des cailloux qu'ils placent ensuite au milieu des objets ou aliments qu'ils veulent réchauffer, après les avoir mis dans un vase de peau. — Un nouveau tuyau a été ajouté à notre poêle, qui t/averse maintenant notre cabine, de Favant à l'arrière; sur le pont une couche de terre a été placée autour du tuyau, et une couche épaisse de neige audessus des claires-voies et panneaux.

8 DÉcEMDUE. — Nous a VOUS observé })endant ces derniers jours que, dans un temps très-calme, on entend la neige, recouverte d'une croûte assez dure, craquer par l'effet du froid; c'est par un phénomène semblable que l'on peut expliquer ce point qui semble encore indéterminé, de savoir si l'aurore boréale est accompagnée de cette crépitation semblable au bruit causé par les étincelles électriques ; nos hommes tous de la baie d'Hudson ou des Shetlands affirment la chose de la façon la plus positive; mais comment opposer leur témoignage non éclairé aux assertions des observateurs qui ont en vain cherché à entendre ce bruit? — Hier, un renard blanc a été chassé et tué par nos chiens, auprès du navire ; un petit nombre de poils gris existant encore sur la queue montre que le changement de fourrure est maintenant i)resque complet. L'examen prouve que le pauvre animal a été attiré près de nous par l'espoir ou l'appât d'une tout autre réception; car ses intestins sont absolument vides. Ces animaux vivent principalement d'une espèce de souris que les derniers froids ont forcées à se cacher; nos chiens n'ont point voulu manger le produit de leur chasse. Longueur, du nez à l'extrémité de la queue, deux pieds onze pouces; la (jueue seule, un pied: poids total, cinq livres.

1) DÉcEMiiiîE. — Quelques vestiges d'aurore boréale, de grandes raies blanches, légèrement safianées H convergeant vers le nord-est. Cluupie fois ([ue l'idée s'en présente à mon esprit, je déplore l'abseiu^e des instruments qui m'eussent rendu possibles

VOVACE Al \ MKIIS POLAIUKS. 201

dos obsiMvitiuns si iiitci'cssMiUcs, j)()iii' moi du moins. Je comprends bien pour(|noi nous en sommes dépourvus; :ivant mon arrivée, personne ne semhlail devoir s'occuper de ces observations, et, de plus, lady Fnidvliii aurait peut-être craint qu'elles ne détournassent du but piiiicipal du voyage; les navires du gouvernement devraient d'ailleurs amplement pourvoir à cette partie des voyages arcli(pies, ils sont mieux disposés que nous à tous égards pour cet objet. — Dans l'après-midi, au retour d'une course, je vois la lune pleine se lever au-dessus des collines du nord, et je ne puis nremi)ècher de m'arréter, fra[q)é d'abord par l'absurde idée d'un inceudie, idée qui ne dure pas une seconde, mais ([ue ces grandes lueurs jaunâtres qui se projettent sur des plaines neigeuses font naître bien plus naturellement que ce qu'on appelle les feux du soleil.

Il DÉcEMBiii:. — La tenii)ête souffle avec rage au dehors, et il semble parfois que le vent perce au travers de notre double enceinte de neige et de bois, je ne sais si c'est la cause du malaise moral que j'éprouve, mais depuis deux ou trois jours j'ai des accès d'une farouche misanthropie qui me fait tout voir en sombre. Ce matin j'ai eu avec U. Kennedy, pour la première fois, une discussion religieuse assez vive; nous nous sommes si bien poussés réciproquement, que tous deux nous restons de très-mauvaise humeur, il croit à la révélation : pour lui l'Ancien et le Nouveau Testament ont la même autorité, et découlent directement de la Divinité. C'est ce que je ne puis admettre. Hélas! je n'ai pas la foi, et ma raison rebelle s'élève contre ce qu'elle ne peut expliquer. J'admets le Nouveau Testament comme inspiré par l'esprit de Dieu, mais je ne crois pas aux prophètes, au Saint-Esprit, ou du moins à ce dernier autrement que comme à une ligure syniboliijue. Que faire? Ma conscience me dit que je n'ai pas tort. — Je sens bien qu'en cherchant à extraire de tous les systèmes ce qu'il y a de bon, je ne serais pas supporté dans mes discussions; mais, ma foi, tant pis, je m'abandonne

au courant de ce qui se passe en moi. En politique comme en religion, je le vois, on n'a d'amis qu'au prix de certaines concessions; mais ce que je n'ai pas, et n'aurai jamais, ce que je ne veux pas avoir, c'est l'esprit de secte; je ne saurai jamais sacri> lier mes intérêts à mes sentiments. C'est ici que je reconnais la tonte-puissance du libre arbitre, la véritable, la seule liberté vraie et digne de l'homme. Pourquoi m'attaclierais-je à des doctrines qui ne m'offrent pas la certitude complète de la vérité? Non, jamais je ne me mentirai à moi-même, et mn boiiche ne dira jamais oui lorsque mon cœur dit non. J'éviterai, au milieu d'étrangers, comme je le fais dans mon pays, de mettre en avant même mes convictions alors que je sais bien d'avance que peu d'hommes peuvent être convaincus, et écoutent autre chose que ce qu'ils veulent entendre ; mais, lorsque je serai questionné, à tout risque, je répondrai suivant ma conscience. J'ai jusqu'à présent éi>rouvé que tout ce qui touche h la métaphysique, aux sujets abstraits, ne se peut démontrer, il faut croire ou ne croire pas; enfin un mot résume tout ce que je pourrais dire : on a ou on n'a pas la foi.

Le vent reprend de temps en temps avec une force à laquelle nous commenç )ns à nous habituer; les neiges, soulevées par rafales, retombent en averses tellemeiit épaisses, que le plus souvent il nous est impossible de dire s'il neige ou si ce que nous voyons est un tourbillon. Par ces temps-ci la neige redouble naturellement l'obscurité; mais nous ne pouvons aujourd'hui assez admirer un remarquable effet de lumière produit par la lune, dont le disque semble une trouée faite dans cette voûte épaisse : on dirait la lumière qui arrive dans une cave par le soupirail.

13 DÉCEMBRE. — Lc mauvais temps nous donne enfin quelque répit, et nous avons aujourd'hui la plus belle journée dont nous ayons joui depuis longtemps, si toutefois il est permis de donner le nom de jour à cet intervalle de temps où pour toute lueur nous n'avons (pie la lune et le ciel tout scintillant d'étoiles.

VOYAGE AUX MERS POLAIRES mi

Cl ([lie nai;iière nous eussions aj)!»!'!!' une belle nuil. Hélas I tout n'est (lone que nuMisonge? Où la vérité va-l-elle donc se nicher, si on ne la O'ouve plus dans les proverbes, qui sont, à ce qu'on dit, la sagesse des nations. Pauvres nations! dont la sagesse refuse de croire aux étoiles en plein midi ! — Vers une heure et par deux diflerentes reprises, nous entendons un sourd roulement ([ui ne peut se comparer (pi'au bruit du tonnerre ou d'un pan de muraille ({ui s'écroule. Ce n'est certainement pas la foudre, car on l'entend rarement gronder dans ces climats, à ce que me disent tous nos baleiniers; nous sonnnes d'ailleurs hors de la saison des orages. Ce n'est également qu'au printemps que les éboulements des rocs de glace ont lieu, et la sçule supposition vraisemblable que je puisse admettre est un mouvement de nos chaînes sous la glace; MM. Kennedy et Andersen, qui ont assisté à des tremblements de terre, sont d'avis qu'ils ont alors entendu le môme bruit ; c'est aussi la description que m'ont donnée plusieurs officiers qui se trouvaient aux Antilles lors du tremblement de terre de 1848. — C'est aujourd'hui la Sainte-Adélaïde, et je me reporte en France, à Rochefort, près de cette bonne mère, dont c'est la fête. Depuis onze ans que j'ai commencé ma vie eiTante, je me suis toujours trouvé loin du pays natal, du foyer paternel, lors de cet anniversaire. Souvenirs de mon enfance, revenez près de moi pendant mes rêves, conduisez-moi auprès de cette troupe d'enfants, joyeux d'embrasser une mèi^e chérie, qui pleure, j'en suis sûr, mon absence avec ma sœur, ma chère Adélaïde ! Pauvre mère ! que d'incpiiétudes ne lui ai-je pas données avant mon entrée dans la marine, par les craintes que lui causait ma turbulence; et depuis lors, que d'anxiétés nouvelles pour mon sort, que d'angoisses pour mon existence! Que ne pouvons-nous recommencer les jours passés; combien je me montrerais obéissint, respectueux et travailleur ! Pauvre, bonne et excellente mère, à qui je dois tout ce que je sais, tout ce que je vois; ah! puissé-je un jour, par mes soins, par mille attentions, te rendre plus doux,

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plus laciies, plus agréables, les derniers jours de ta vie, ])resque toujours passée jusqu'à présent dans les larmes et les incertitudes du lendemain! Savons-nous jamais ce ((ue nous avons coûté de peines et de pleurs h nos mères? Ah î que Dieu entende mes ardentes prières et puissent ces bons amis deviner ma pensée et sentir dans leur cœur l'impression des baisers que je leur envoie au travers des distances qui nous séparent !

16 DÉctMBnr:. — Un nouveau shijimaîe (compagnon de biirdl nous est né, et ma chienne Husky a mis bas un joli petit chien que ré»[uipage a déjà baptisé du nom à'Arctk; le bruit souterrain d'hier a évidemment rappoi't à cette naissance inattendue, et cette explication peut sans doute contribuer à rassurer quelques-uns de nos superstitieux Écossais, qui prétendent que de semblables bruits dont on ne trouve pas la cause ne présagent rien de bon. — Depuis que les travaux à l'extérieur ont été terminés, tout notre monde est employé à la conlection des snowshoes dont chaque homme aura une paire ; les uns préparent les montures en bois, les autres coupent les lanières, ou. sous la direction de M. Kennedy, commencent les filets de ces chaussures qui ne sont point sans élégance et dont deux différents spécimens sont mis en construction : l'un rond comme les raquettes d'un volant, l'autre gracieusement recourbé à l'avant comme une babouche du Maroc.

Dans l'après midi généralement a lieu une leçon, où les plus érudits, servant de moniteurs, démontrent les complications de l'arithmétique à leurs camarades moins instruits. Il n'est peutêtre ])as sans intérêt de signaler, comme marque du développement de l'instruction primaire dans la Grande-lh'etagne, que de tout notre équipage, composé de gens qui ont tous commencé de bonne heure les travaux du pain quotidien, un seul ne sait pas écrire. (Je crois qu'en Ecosse l'instruction primaire est plus répandue qu'en Angleterre.) — De temps à autre nous venons sur le pont admirer l'éclat de ces nuits splendides des régions

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arctiques, où la voûte du ciel est si abondamment semée d'étoiles, (( ces tleurs éternelles du ciel, » comme dit liasile le <îrand, et colorées par les fugitives clartés de Taurore boréale.

10 DÉCEMBRE. — M. llepburn, me parlant aujourd'hui de lady Franklin, me raconte qu'à la teire de Van-l)iémen, elle avait acheté d'assez larii;es concessiims de terrains, où elle établit des colons, les défrayant de toutes les premières dépenses, leur fournissant des instruments de travail, avec de telles conditions, qu'au bout de trois ans quel(|ues-unes de ces familles étaient entièrement libérées de leurs dettes, se trouvaient dans une heureuse position, et bénissaient le nom de leur bienfaitrice. Plus je vais, plus je suis rempli d'admiration pour le noble caractère et l'intelligence supérieure de lady Franklin. Après avoir expédié le Prince-Albert, en 1850, elle alla passer la saison dans les Shetlands , et là elle s'occuj ait de recruter des colons pour la terre de Van-l)iémen, où la plupart de ces malheureux, qui meurent presque de faim dans leur pays, peuvent devenir en peu de temps, avec un peu d'instruction et de conduite, de très-honorables propriétaires. — La conversation tombe sur les m?i-f/^^r (rennes), et j'apprends sinueux plusieui^s détails intéressants; leurs cornes repoussent chaque année après le printemps et sont recouvertes d'une peau semblable au reste du corps jusqu'à la pleine venue; à ce moment ils l'enlèvent en se frottant contre les arbres, qu'ils couvrent de sang et de lambeaux de cette peau ; vers ^oël le tout tombe à la fois, se séparant entièrement de la tête ; ces jeunes pousses sont très-savoureuses et agréables à manger. Les Canadiens appellent dépoinUe une bande de graisse qui existe tout le long de la colonne vertébrale ; en huit jours le buck ou mâle passe de cet état d'embonpoint à une maigreur extrême; ils se battent alors avec acharnement; quelquefois deux niàles entrelacent leurs cornes de telle façon qu'ils ne peuvent plus les dégager et meurent avant de pouvoir se séparer ; une des branches de leurs coi'ues retombe très-près

de leur nez. On demandait pourquoi les Esquimaux ne les gardent pas en troupeaux comme font les Lapons; pour moi, la raison m'en paraît bien simple : comment les nourriraient-ils pendant Phiver? — M. Kennedy a vu un mâle se séparer de son embranchement en se précipitant sur un chasseur. — Sir Éd. Parry avait des ceintures de caoutchouc dans lesquelles chaque homme pouvait porter une certaine quantité de chocolat, café, eau, etc., mainlenu à l'état liquide par la chaleur du corps.

22 DÉCEMBRE. — Nous somuics enfin arrivés au jour le plus court, et nous nous rapprocherons de plus en plus du soleil maintenant; ce n'est point que nous ayons été dans une nuit complète; cependant, même à midi, l'obscurité a toujours été assez sombre pour nous permettre de voir un grand nombre d'étoiles ; mais aujourd'hui même, vers onze heures et demie, une bande rougeâtre vers le sud, s'étendant vers l'est, servait à signaler le crépuscule. L'hiver a été assez doux jusqu'à présent, et lorsqu'il n'y a pas de vent une température de ^o^ ou environ oO^ centigrades au dessous de zéro n'est nullement désagréable. Le vieil Éole est le seul ennemi acharné contre nous : ne s'arrêtant que de temps en temps pour remplir de nouveau ses outres, car depuis dimanche dernier la brise a soufflé plus que jamais, et nous avons craint plusieurs fois pour notre toiture. Les neiges d'été semblent rougir plus sous les regards ardents du soleil; mais alors que les lueurs blafardes et incertaines de la lune éclairent seules ces interminables steppes, il semble que tout est triste, que tout pleure un absent. Le noir, en eflet, est le deuil du monde, le violet celui des rois, mais la nature, veuve de son époux bien-aimé, de celui qui fait vivre et réveille toutes les facultés, prend pour vêtement de deuil un blanc linceul de neige.

Je ne sais jusqu'à quel point il est permis d'appeler jour cet intervalle de temps où le soleil ne brille point; comment appeler cette clarté hermaphrodite qui emprunte ses lueurs aux réfractions solaires aussi bien qu'aux fulgurantes étoiles?

25 DÉCEMBiiE. — La lime était nouvelle le 22, et la grande marée d'aujourd'iiui soulève les giaees an delà du niveau habituel; le bruit observé le 15 se reproduit, ajoutez à ee tapage Tellet ([ue produit le niouvenient du navire à eliaque instant ébranlé par saeeades ; ee mouvement des glaces nous explicjue ce ({ue nous ne comprenions pas l'autre jour; pour moi, je pense que, le bâtiment étant jilus soulagé que d'ordinaire, les chaînes subissent une nouvelle tension dans l'eau, et ce simt les elîorts du Prince-Albert qui occasionnent ces frémissements.

Le jour de Noël, qui n'est pas observé par l'église d Ecosse, est cependant un jour de réjouissances comme notre premier de î'an. Une dérogation à notre diète habituelle a été faite en hveur de l'éiiuipage, et quelques gouttes de Veau de feu ont bientôt monté les têtes à un diapason d'allégresse qu'on est heureux de pouvoir créer si facilement. Cette ressource, ménagée habilement, n'est certes pas à dédaigner dans un pays où il en existe si peu. Cette infraction à la règle est une utile condescendance de M. Kennedy, mais il est imjiossible de ne pas attribuer à son système de tempérance la bonne harmonie, le désir mutuel d'obligeance, et enfin la bonté des hommes de notre équipage. Qu'on ne s'y trompe pas cependant, une profonde répugnance pour les liquides n'est pas précisément leur défaut, et ils sontloin d'avoir une foi aveugle dans les mérites d'un régime à l'eau claire. Mais ne doit-on pas trouver dans leurs fatigues incessantes, dans leur dévouement de toutes les heures, de tous les instants, et surtout dans les détesl;ibles idées avec lesquelles ils grandissent, une suffisante excuse à une faiblesse que compensent tant de qualités? Qui sait d'ailleurs si une physiologie indulgente ne lui découvrira pas, à une époque plus avancée de la science, une raison d'être dans une nourriture exclusivement coniposée de viandes salées, voire môme dans les émanations de l'élément où se consume leur existence? « Que celui qui est sans péché leur jette la première pierre! » A ceux qui les comman-

dent, d'aiures devoirs et d'autres attentions; ici, comme partout, il vaut mieux prévenir qu'avoir à réprimer. Sir John Ross attribue à un système à peu près semblable l'absence du scorbut pendant le long hiver de cinq années qu'a duré sa détention (1829 à 1854), et notre expérience actuelle semble prouver que dans ces climats, le plan d'alimentation doit être organisé à l'exclusion des buissons spiritueuses. Jack Tar, ainsi que ses confrères d'outre-Manche, n'approuve pas une réforme complète apportée à ses mœurs, surtout en ce qui touche son péché mignon, parce que le matelot semble narguer les difierences de caractère créées par la géographie, parce qu'avant d'être Français ou Anglais il est matelot, et que les mêmes besoins développent les mêmes habitudes; mais, encore une fois, il doit être amélioré en dépit de lui-même; pour ses propres intérêts, le matelot est un mineur qui doit se soumettre, et dont on ne doit pas écouter les préjugés.

28 DÉCEMBRE. — Lc cicl a généralement été clair ces jours derniers, et ce soir nous jouissons pour la première fois d'une complète aurore boréale, ou des nortliern l'ujhts (jours du nord), comme nos Shetlanders les appellent (ils les appellent aussi dancbuj lights, jours de danse); de grandes raies lumineuses comme la voie lactée et ayant une légère teinte jaunâtre divisent la voûte du ciel, partant du zénith et retombant comme les feuilles du palmier en s'élargissant vers la base. Je ne sache pas que nulle part il ait été fait mention de ce jihénomène singulier. — Nous devons quitter dans (pielques jours notre attitude purement défensive, 31. Kennedy ayant l'intention de se rendre avec trois hommes et moi à Fury-Tîeach pour reconnaître l'état où se trouvent les provisions. liien que l'absence de peaux de daims soit un grand obstacle, nous ne saurions regretter d'avoir perdu notre temps h préparer tout notre attirail de la belle saison, car, pendant les trois mois que nous avons passés ici, nous avons sul)i pour ainsi dire un continuel coup de vent. 1/équipage

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peut piendre un peu de récréation, et le jeu populaire de football (ballon) le remplit d'animation. Nous avons tous remarqué avec quelle lacilité on se trouve hors d'haleine, bien que le baromètre n'indique pas une i^rande pression, et nous eussions peut-être attribué cet effet au défaut d'exercice, si nous ne nous rappelions que les Américains ont eu l'occasion de faire la même remarque pendant tout leur hiver. En dépit de tout cependant, il faut amener le matelot à se remuer; l'exercice est ici le i^rand secret de la santé, et on ne doit rien négliger pour vaincre la répugnance (pie des hommes ordinairement actifs éprouvent à se dcnner du mouvement, paresse dont le plus grand motif est un changement de température de 60 à 70^ et souvent davantage. Cette paresse va bien plus loin. Les premiers froids produisent une torpeur morale, une somnolence d'esprit ([ui, chez moi, se montraient principalement lorsque je voulais écrire. En relisant mon journal, je trouve souvent des mois anglais qui ne sont là que parce qu'il m'eût fallu chercher un peu pour trouver le mot propre français, et que, dans ces derniers temps, les mots anglais me sont devenus plus familiers.

T"" jAisviER. — La brise qui nous empêche de sortir à cause des tourbillons de neige, et de nous livrer aux quelqiR's jeux, seules distractions ({ue nous ayons, nous livre à des réflexions assez naturelles, et à une comparaison involontaire avec ce que le même jour est généralement chez nous au sein de la famille,

au milieu des joies du foyer. Sans éprouver un profond et véritable regret de notxe situation actuelle, nous ne pouvons nous empêcher de laisser nos âmes faire un retour mélancolique vers le passé. Tous nous sommes entrés avec ardeur et de notre plein gré dans la cause sacrée où nous sommes aujourd'hui engagés, et pas un, j'en suis sûr, ne songe à compter les fatigues ou les privations et h tourner les regards en arrière; non, c'est dans l'avenir et en avant que nos yeux se portent. Quehjiies lignes reçues avant le départ, aimé et précieux souvenir de la patrie absente, de tout ce qui nous est cher, sont des reliques devant lesquelles le cœur se recueille, et, loin de s'afïiiiblir, l'esprit prend dans cette prière intime un nouvel élan ! Le souvenir, n'est-ce pas la force et le courage? Pour mon compte, j'ai passé toute la journée et les deux nuits qui la précèdent et la suivent à fouiller et à refouiller tous les coins et recoins de ma mémoire, cherchant à me rappeler quelque détail nouveau qui m'eût échappé des relations si bonnes de l'amitié et de tout ce qui touche au cœur. Chers bons amis! s'il existe entre les êtres sympathiques de ces influences dont parlent les magnétiseurs, vous devez savoir combien chaque soir vos noms sont tous réunis dans une fervente prière, et combien, dans toutes les heures qui précèdent ou interrompent mon sommeil, vous venez tour à tour occuper ma pensée entière ! — Nos pauvres matelots n'ont peutêtre pas autant que nous cette ressource des excursions dans un passé agréable ; plus d'une physionomie se montre tant soit ])eu allongée par l'absence du souverain élixir, qui, le jour de Noël, avait si bien égayé leurs franches et bonnes figures. Singulier privilège de notre espèce, que cette faculté du retour vers le passé, et surtout des empiétements sur l'avenir!

Oii étais-je l'an passé à cette époque ? où serai-je l'an prochain ? Le passé, hélas ! nous ne le connaissons souvent que trop, mais l'avenir nous semble toujours plus riant et gros de promesses qu'il ne tient pas toujours. Quant à moi, je dois remercier la Providence «|ui m'a doué à un si "haut degré d'une rare dose de confiance

dans le futur. Pour cela seulement je veux faire usage de la prédestination, et, comme je le disais ce matin îi M. Kennedy, <|uand ma conscience me montre le but. j'adopte cette idée trèsvite ; mais cependant je reconnais combien, dans certains cas, elle peut devenir dangereuse.

Bon courage, donc, et à l'an prochain ! je verrai ce qui adviendra de mon espoir I...

5 JANVIER. — Les deux journées ont été passées en préparatifs pour nous rendre à Fury-Beach. Le temps est beau, et la lune sera pleine lundi ; nous aurons peut-être une heureuse course, bien que je pense qu'elle sera plus longue que M. Kennedy ne le croit. Comme je serais bien fâché que la moindre des choses se fit sans que j'y fusse, et précisément à cause de la répugnance que nos hommes montrent pour voyager en cette saison, je serais enchanté de leur montrer une fois de plus qu'un officier français ne restera jamais en arrière, et même songe toujours à se porter en avant. La brise d'est nous a amené une hausse de 10 à 15^ et nous trouvons cpi'il fait réellement trèschaud avec V au-dessous de zéro ( — 20 centigrades). M. John Smith surtout, qui est resté longtemps dans la baie d'IIudson, est celui qui fait le plus de difficultés, en raison de notre maigre équipement. Nous prendrons la tente avec nous, ce qui ne laisse pas que d'être un peu encombrant. 3Iais je suppose que M. Kennedy, et je l'en approuve beaucoup, s'y est décidé afin de ne pas être à la merci des caprices de 3L John, qui est notre seul constructeur de maisons de neige, j'entends le seul habile. — Un renard a été tué par nos chiens à une petite distance du navire; la pauvre bête est tellement maigre, qu'il est évident que c'est en quête de nourriture qu'elle affrontait notre dangereux voisinage. C'est une des contradictions qui m'étonnent là où on n'en trouve guère. Gomment se fait-il que ces animaux soient abandonnés par la nature, sans ressources contre la faim? Tous les navires ((ui ont hiverné dans ces régions parlent du grand

nombre de renards attirés par les émanations du bâtiment, et il est probable que nos chiens seuls les en éloignent. M. Leask dit qu'il a trouvé des trous où les renards avaient déposé du gibier en réserve.

Le temps est clair et tout à fait favorable, mais nous ne partirons que lundi afm d'observer le dimanche.

4 JANVIER. — Un second renard est trouvé sur la glace, mort de faim, n'offrant que le squelette d'un renard; deux autres dans la journée viennent rôder autour du navire, alléchés })ar l'odeur des viandes que l'on a exposées en dehors pour les dessaler ; la faim les a tellement apprivoisés, que c'est presque à coups de pied qu'il faut les chasser; encore ne s'éloignent-ils qu'avec regret, et en tournant fréquemment la tête vers le fruit défendu. iSos chiens sont heureusement endormis, et nos habitudes du dimanche protègent suftisamment les visiteurs affamés contre le danger d'être tombés de Charybde en Scylla.

11 JANVIER. — Nous voici encore une fois de retour chez nous, et tous sains et saufs, après une excusion à f ury-Beach.

KXCUl\SION A FURY-nKACll.

1 2 .lANviEiî. — MiAl. Kennedy, John Smith, W. Miller, W. Adamson et m..i, nous partîmes, le lundi 5 janvier, avec un traîneau indien et quatre chiens, enqiortant des provisions pour plusieurs jours, nos eflets de campement, une tente et une caisse de pemmican d'environ quatre-vingt-dix à cent livres. Une

partie di; réquipage nous accompagna en dehors de la baie ; et bien que la glace parût brisée à peu de distance de la côte, la température, assez douce (20" Fahrenheit, — 29" centigrades), nous promettait un voyage tacile. Cependant, à peine avionsnous été laissés à nous-mêmes, que nous rencontrâmes des difficultés plus grandes que nous ne nous y attendions : la glace, très-inégale, et la résistance de nos chiens qui se voyaient pour la première fois attelés à un traîneau indien. Les Esquimaux les attèlent deux par deux ou par couple, et les rênes consistent en lanières de cuir simplement passées autour du cou et du corps, tandis que les Indiens les attèlent un par un ; notre traîneau est aussi de ceux appelés jlalsleds, composés de longues planches recourbées à l'avant, de façon à former un arc assez prononcé; une corde, qui va d'une extrémité à l'autre, sert à lui donner du ressort; avec ses seize pouces de large et ses douze pieds de long, il a une telle flexibilité, que sous un poids d'environ cinq cents livres, il glisse d'un glaçon sur l'autre et sur la neige, sans danger de se briser, là où le traîneau esquimau ne résisterait pas et serait bientôt en pièces. Lorsque la neige est encore molle, il offre également l'avantage de ne s'y point enfoncer, tandis que les traîneaux esquimaux s'y enfonceraient de toute leur épaisseur. Mais, en partageant la besogne avec nos quadrupèdes, nous atteignîmes une distance de dix milles avant l'obscurité. Notre tente fut bientôt établie, et une muraille de neige de trois h quatre pieds de haut lui servit de doublure. Dormir sous une tente avec le thermomètre à24'' Fahrenheit (— 51 centigrades) peut sembler assez peu raisonnable; mais l'absence du vent nous favorisait, et les fatigues de la journée avaient si bien préparé les voies, que nous nous endormîmes d'un profond sommeil, si profond, que pas un de nous ne songea au mauvais temps qui pouvait survenir. L'avouerai-je? un clair de lune magnifique, un halo resplendissant de clartés, les bizarres découpures de la côte, les ombres qui se jouaient au milieu des glaces que la marée soulevait en gémissant, tout cela fut sans

charmes pour des gens épuisés de fatigue comme nous, et nous fûmes moins sensibles au plaisir de cette contemplation qu'à la douceur du matériel tribut payé aux faiblesses de notre nature. A notre réveil, nous trouvâmes le temps couvert: la brise s'était élevée du côté du sud, c'est-à-dire dans la direction 0(1 nous voulions aller; et, le crépuscule, sur lequel nous comptions pour nous mettre en route, nous manquant, il nous fallut attendre jusqu'au lever de la lune (la lune reste fort peu sous l'horizon en ce moment, et nous eussions joui d'une clarté bien plus longue, si nous n'avions voyagé le long de la côte toute bordée de falaises de plus de deux cents pieds de haut). Ci.mme nous nous y attendions, les vapeurs de notre respiration avaient couvert les parois de notre tente, et retombaient sur nous en petite pluie de neige chaque fois qu'un mouvement un peu brusque en ébranlait la charpente. C'était d'ailleurs surtout comme précaution contre un soudain changement de temps que nous avions pris cette tente, car, après une longue marche, il pouvait nous être impossible de construire assez vite une snowhome (maison de neige), qui demande une heure et demie ou deux heures d'un travail rendu pénible par la neige qui vole et entre dans les yt^ix, la bouche, la gorge, les manches et pénètre ]iartout enfin. — A quatre ou cinq milles plus loin, nous reconnûmes sur la neige dure des traces parfaitement imprimées: des pieds d'hommes se trouvaient marqués d'une ûiçon si peu indécise, que cela nous causa quelque anxiété ; car si les Esquimaux étaient venus aussi loin vers le nord, ils auraient certainement dû passer par Fury-Beach, et par conséquent ce dépôt de provisions si nécessaire à nos opérations n'existerait plus. Notre inquiétude se calma bientôt cependant, par suite d'une nouvelle découverte, faite un peu plus loin, de charbons éteints et de trois caisses de conserves qui eussent infliilliblement été ramassées par les gens venus au nord. C'était probablement un des campements du lieutenant lîobinson. Nos craintes apaisées nous donnèrent un nouvel élan, et vers dix heures du soir

MOUS finies halte, :iyaiit fait une douzaine de milles dans la journée; le ciel était couvert et nous annonçait une chute de neige prochaine; et connue après tout il était prudent de nous assurer un refuge pour le retour, nous construisîmes une spacieuse snow-hoiise, nos chiens étant chaque soir abandonnés à euxmêmes, à leur propre industrie pour se créer près de nous un logement convenable.

Une toile de mackintosh étendue sur la neige afin ([u'elle ne fondit point au contact, une couverture de laine pour chaque personne et deux peaux ou robes de buffle pour nous cinq, formaient notre lit habituel; et un morceau de pemmican, avec qucl([ues gouttes d'un thé que nous trouvions délicieux, faisaient notre repas : c'est un luxe que nous nous sommes permis, parce que notre course ne doit pas être longue, et que nous avons pu emporter un ]îeu de charbon pour faire bouillir notre eau. Mais comme il est rare qu'un appétit mieux aiguisé assaisonne un repas, nous savourons toujours le nôtre avec délices. La viabilité du pays est tellement restreinte, que la considération des poids h emporter ne saurait être perdue de vue, et les armes, les quelques objets de rechange, avec les provisions, finissent toujours par constituer une masse plus lourde ([u'il ne faudrait.

Nous venions de parcourir sept à huit milles, dans notre troisième journée, lorsque M. Kennedy, qui était en avant pour reconnaître la route, revint sur ses pas, nous annonçant que décidément nous étions battus; la glace était tellement brisée au pied de la falaise, qu'il n'y avait pas la moindre possibilité pour nous d'y passer avec le traîneau. Pendant les deux jours précédents nous avions surmonté tant d'obstacles que nous ne pensions plus qu'il y en eût de capables de nous arrêter : tantôt hissant avec peine notre traîneau au sommet d'un glaçon de plusieurs mètres de haut; tantôt roulant, hommes et chiens, au bas d'un monticule formé par la collision de dewxjloes; errant le plus souvent h tatous, dans une route si imparfaitement échii-

rée \;ar la lumière douteuse de la lune; instruits de la direction qu'il ne faut pas prendre seulement par les chutes fréquentes de notre guide, mais en même temps ignorant la direction la plus sûre ; parfois pressés entre le traîneau et les aspérités rocailleuses des glaçons lorsque n')s chiens tournaient trop court, ou tombant dans un trou et entraînés sur la neige avant que nous eussions le temps de nous relever.

11 nous fallut cependant nous rendre h l'évidence, et, une excavation delà neige nous offrant une besogne à moitié faite, nous bâtîmes une demeure assez durable pour le cas où nous serions obligés d'attendre des circonstances plus favorables. Après quelques heures de repos, il fut décidé que MM. Kennedy, J. Smith et moi tâcherions de nous rendre h Somerset-House sans bagages, et que les deux -autres hommes nous attendraient dans la snow-house avec les chiens, notre but, dans cette excursion, ayant été surtout de reconnaître l'état des choses à Fury-Beach et de voir si de nouveaux visiteurs s'y étaient présentés depuis la visite faite par le détachement de sir James Ross.

Les indications assez imparfaites que nous possédions sur cette partie de la côte, et l'estimation peu certaine du chemin que nous faisions chaque jour, nous laissaient dans une ignorance à peu près complète de la distance où nous nous trouvions ; nous prîmes à tout hasard une journée de vivres sur nous. A la tombée de la nuit, nous arrivâmes au pied d'un haut précipice, que nous pensions devoir être celui décrit à trois ou quatre milles au nord de l'endroit où la Funj fit naufrage en 1825. La côte, à partir de ce point, s'abaisse graduellement, et plusieurs ravines que nous passâmes dans l'obscurité, tout en nous aidant à reconnaître les lieux, failhrentà différentes fois nous être funestes. On ne saurait en effet se figurer combien, même dans la nuit, les apparences présentées par la neige sont trompeuses et incertaines : tous les objets se confondent dans une teinte uniforme, les différents plans s'effacent, les contours disparaissent, on s'agite dans un brouillard semi-transparent, l'œil

VOYACE AUX .MKHS l'OLAIRES. 217

fatigué par une atlention continuelle ne distingue plus rien, le pied se lève pour franchir une ondulation de terrain et'retombe dans le vide, le sol semble s'étendre horizontalement devant vous, et tout à coup vous roulez le long d'une colline escarpée. Nos bâtons seuls nous pi'évenaient cpiand la chute était imminente, et, après un long détour, uous reconnaissions que nous étions venus sur le bord d'un torrent desséché. Ainsi que dans l'automne, la glace était toujours plus en désordre à toutes les poinles projetées en avant; et ici les liummoks s'élevaient en quelques endroits à quinze et vingt pieds ; des blocs énormes de plusieurs années de formation atteignaient môme des dimensions doubles. — Quelquefois il fallut nous frayer un chemin par dessus les pointes de neige glacée, ou glaciers, en taillant des échelons dans la neige avec nos haches, là où des ])iétons pouvaient passer, quoique non entièrement sans danger, puisque Teau se trouvait au bas et que la conséquence d'une immersion eût infailliblement été la mort de l'un de nous. A plusieurs reprises, nous crûmes reconnaître dans Téloignement l'objet de nos recherches : une pierre plate, de petite dimension, une saiUie de roc nous avait semblé la vaste tente qui avait si longtemps servi de refuge aux naufragés de la Victonj. Quelques débris de caisses en bois et en fer nous annoncèrent cependant que nous n'étions pas éloignés de Somerset-House, et, nous rappelant le dessin inséré dans le récit de sir John Ross, nous fûmes bientôt arrivés.

Nous poussâmes un cri de joie, mais personne ne répondit à notre exclamation. Le toit de la maison, composé d'un hunier recouvert par les manœuvres courantes de la Funj, était encore entier. — Le rapport du lieutenant Robinson parle d'un cairn surmonté d'une croix que nous n'avons pas trouvé. — Les ours seuls et les renards s'étaient frayé un passage au travers de la muraille de toile de la chétive demeure, aussi somptueuse pour nous cependant, dans ce désert de neiges, que la plus verte oasis au milieu d'un océan de sables.

Une de nos espérances s'était dissipée; car, bien que sans entretenir, pour ma part du moins, aucune pensée que sir John Franklin eût laissé ici de ses nouvelles, nous avions cru, en dépit de nous-mêmes, ([ue peut-être un des navires de l'escadre arctique aurait pu y envoyer quelque document. Mais non : tout se trouvait dans Tétat où le lieutenant Robinson l'avait décrit ; nous ne pûmes même trouver les papiers qu'il y laissa en 1849. Nos pen(uisitions,il est vrai, ne pouvaient être fort étendues, n'ayant avec nous aucun luminaire. A la tristesse occasionnée par ce désappointement se joignait une impression bien facile à comprendre, et dont se rendront compte surtout les marins qui ont vu les restes d'un naufrage.

Lorsque la Funj fut poussée par les glaces sur la plage à laquelle elle a légué son nom, la prévoyance du capitaine sir Edouard Parry et du commandant fit retirer du navire tout ce qu'on en pouvait emporter; mais la plus grande partie des agrès, des voiles, les ancres, durent être laissés là. Les provisions furent également placées aussi loin que possible des atteintes de la mer, et, bien que le séjour d'un an de sir John Ross y ait fait une brèche assez large, In plage est encore littéralementjonchée de débris : ici de hautes piles de caisses en bois, en fer, de toutes formes, de toute grandeur; là des barriques de farine, de salaisons; plus loin les ancres, les grappins du navire, puis deux canots en partie défoncés, des avirons, des mats d'embarcation : toutes choses dont une expérience, même assez courte, apprend à un matelot l'inappréciable valeur, dans une contrée surtout où on ne pourrait se les procurer, et dont une grande quantité sera sans doute perdue, puisque nous ne pourrons les emporter avec nous. Ces tristes réflexions sont cependant adoucies par un certain sentiment de plaisir d'avoir mis la main sur ces ressources, dont la valeur a doublé pour nous, puisque nous n'avons pu toucher au passage de Navy- Board ; mais nous ne pouvons nous empêcher de plaindre les pauvres Es({uimaux de Boothia-Felix, pour qui un si grand

VOYAGE AUX MKUS POLAIRES. i>l!>

dépôt de for et de bois eût été iiiio mine riche et mille fois plus enviable (jue les plus abondantes mines d'or et d'argent pour nous.

Une faim assez vive à satisfaire et le désir naturel de savoir à ([uoi nous en tenir sur le degré de conservation de cet approvisionnement nous engagèrent à ouvrir ([uelques-unes des boîtes de conserves prises au hasard : toutes étaient gelées ; néanmoins elles avaient encore un goût parfait, et certes cela prouve beaucouj) en laveur de celte Providence des navigateurs, puisque à trente ans d'intervalle les légumes (jue nous dégustâmes avaient encore la même saveur et le mémo goût (ju'au jour oi^i ils avaient été embarqués. Nous nous rappelâmes les suggestions de sir John Ross sur la facilité avec laquelle Ponqiéï et Herculanum nous auraient foit connaître le système d'alimentation des Romains, s'ils eussent connu l'art de conserver leurs viandes et leurs diverses productions. Tn petit baril de lime-juke (pastilles de chaux) était à peine gelé, et, à quelque distance d'un feu que nous allumâmes, il fondit immédiatement. Après nous être restaurés et avoir poussé nos recherches autant que possible, nous reprîmes , vers minuit , le chemin de notre snow-house , enchantés d'avoir au moins quelque bonne nouvelle à donner à nos compagnons, M. Kennedy ayant décidé que nous rejoindrions le navire, pour venir avec le reste de l'équipage, ce qui pouvait être accompli, maintenant que nous étions sûrs de notre subsistance à Fury-Beach. — A cinq heures du matin nous arrivâmes à notre campement, dont les gardiens, inqinétés par noti'e absence prolongée, avaient décidé qu'ils se mettraient en marche à notre recherche dès le |ioint du jour.

La brise s'était tournée contre nous, ce qui fit que notre voyage de retour fut un peu i)lus désagréable que le voyage d'aller. Les éboulements de pierres de ces rocs hauts de trois et quatre cents pieds, et des blocs de neige parfois gros comme une barrique, gisant sur la neige, nous montraient qu'il n'était pas toujours très-sûr de les ranger de trop près, aussi restions-muis

en général sur la glace ; mais presque })artout l'eau libre coulait à distance de la cote, les glaçons dérivant au sud. C'est une circonstance assez remarquable dontParry fut frappé en 1825, que, sept jours sur dix, les glaces sont entraînées au sud ; où vont-elles? y a-t-il donc une issue au fond du passage à la baie de Brentford, ou même à la baie de Pelly? (Et à ce propos, plusieurs personnes doutent fort que le docteur Rae, qui n'a jamais obtenu ses longitudes autrement que par à peu près, ait été fort exact en général, et surtout très-justifiable en n'examinant pas le fond de la baie de Pelly.) Ce qui ajoutait à notre malaise, c'était l'état de nos vêtements tout imbibés de neige, que la chaleur de nos corps fondait pendant la nuit, et qui, le jour suivant, se transformant en glace, les rendait lourds, durs et froids comme s'ils étaient de plomb.

Nos hommes voyageurs de la baie d'Hudson sont moins accoutumés aux courses dans ces régions nues et entièrement découvertes que dans des pays boisés, où chaque soir un bon feu dont le voisinage fait largement les frais leur permet de se réchauffer, et de sécher les différentes parties de leur accoutrement. Peu de i)récautioiis sont nécessaires, avec l'assurance de cette ressource, et, l'habitude de la négligence l'emportant, ils ne prennent pas toujours le soin, aussi exactement qu'on peut le désirer, de secouer la neige qui se glisse par toutes les ouvertures des vêtements. Ils sont aussi fort mal vêtus pour notre situation, étant couverts de laine, et l'on sait que les étoffes laineuses sont merveilleusement disposées pour retenir toutes les })articules de neige, et surtout lorsque cette neige, fine et sèche comme la poussière de nos grandes routes, vole en nuages chassés par le plus léger souffle de vent. La sécurité du voyageur et même s;)n existence sont garanties par une foule de précautions qui ne semblent point puériles à ceux (jui peuvent en apprécier l'utilité. 11 ne faut point, pour se garantir du froid, trop se couvrir de chaudes étoffes qui amènent tout de suite une abondante transpiration, cette transpiration se convertissant en

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glace ;ui moindre abaissement de température, dès que l'on s'arrête pour se reposer, ou qu'on cesse un violent exercice. C'est ce qui donne un grand avantage aux vête ments de peau dedaim, (jui sont légers à la fois et impernjéahles au vent. 3Jais cette njénie imperméabilité est une cause de transpiration ; aussi, dès que nous sentions nos mains en moiteur, nous retirions nos gants, jusqu'à ce qu'une nouvelle sensation de froid nous forçât à les recouvrir ; nous en faisions autant pour la tête. En dépit de ces précautions, nous avions cba(|ue soir à sécher nos chaussures et nos gants, ce qui ne peut se faire qu'en se les appliquant sur la poitrine ou sous les aisselles; cela n'est guère sain, mais cependant c'est la seule méthode, et il n'est pas difficile de comprendre la rapidité avec la([uelle les rhumatismes arrivent sous un pareil régime, l.e nez et la bouche sont les parties de la figure les plus sensibles au froid, mais il n'est guère possible et même il serait peu prudent de les couvrir, à cause des vapeurs qui s'en échappent: ceux de nous qui pour les garantir s'étaient entourés de cravates, cache-nez, etc., ne purent les retirer à la fin de la journée. Nos couvertures étaient toujours gelées, ([uoi que nous pussions faire, et, le samedi matin, quoique nous fussions à deux jours de marche de la baie Ratly, nous nous déterminâmes à donner un coup de collier et à ne nous arrêter qu'à bord du P vin ce- Albert. Bien que nous ne fussions pas trèsfatigués, ce fut le jour où nous eûmes le plus à souffrir: la brise du nord nous fouettait le visage, et on ne peut se figurer l'impression qu'on en ressent lorsque le thermomètre est à oO- centigrades au-dessous de 0. Nous comparions la douleur que nous éprouvions à celle d'un homme dont on cinglerait la peau avec des lanières de cuir ; il semble, en effet, que chaque bourrasque emporte des lambeaux de l'épiderme. A cette cuisson de la peau succède un état d'engourdissement pendant lequel les parties affectées deviennent bleuâtres, le sang se retire; si par malheur elles blanchissent, c'en est fait, elles sont irrévocablement gelées. De temps en temps nous étions obligés de n »us arrêter

pour nous examiner réciproquement, car, par un froid vif, et surtout si on est arrivé au période d'engourdissement, on ne sent point qu'on est frost-bitten (expression qui rend bien la chose : mordu par la neige). Pour moi, je payai mon noviciat par de plus nombreuses gelures que les autres, ce qui, au milieu des Indiens ou des Huskies, m'eût exposé aux sarcasmes et aux moqueries des jeunes filles ou des loustics du pays. Les gens expérimentés savent en effet que, dès qu'ils ressentent une démangeaison, ils sont frost-bltîen, et alors il ne faut pas craindre d'ôter ses gants et de bien frotter avec le doigt la partie affectée; c'est une honte pour un homme de se laisser geler, et le jeune Indien met sa gloire à se tirer du froid sain et sauf. Une pincée de neige rétablit, du reste, la circulation du sang.

Lorsque la rafale était trop forte, nous n'avions d'autre ressource que de tourner le dos ; mais la neige nous entrait dans la gorge, dans les narines et surtout entre les cils, ce qui fait que souvent les paupières se joignaient, et il nous fallait en arracher les glaçons. Nous avions cru trouver une armure ou plutôt un abri contre le froid dans nos longues barbes; mais la neige qui s'y fixe invariablement et s'y condense en épais glaçons la joignait aux parties avoisinantes de nos vêtements, et nous nous trouvâmes fort heureux d'avoir des ciseaux pour nous débarrasser de cet hôte incommode. Les Esquimaux sont généralement imberbes, et, en consultant un peu mieux les voies de la nature, nous aurions dû arriver à cette conclusion. Le même inconvénient acconrpagne toute espèce de masque, cache-nez, placé sur la figure, et la meilleure mesure de prudence c'est d'habituer l'épiderme à ces basses températures.

Nous étions partis à deux heures du matin, sans déjeuner, nous proposant un court répit en route; mais à peine nous fut-il p.issible de fondre quelques gouttes d'eau, et prendre dans nos doigts rendus impuissants par le froid un morceau de biscuit : nous ne pûmes retenir nos éclats de rire plusieurs fois à la vue des singulières grimaces faites par chacun, lorsque ap-

])rooliant de ses lèvres un vase de fer- blanc plein de neige fondne, il le rejetait avec des rugissements de douleur niôlés, il faut bien le dire, aux imprécations des moins patients d'entre nous. On ne sent point d'al)ord l'impression produite par le contact du métal, mais une douleur aiguë causée par la iK'au qui s'arraclie et reste collée aux bords du vase vous rapj)elle bien vite les lois de l'éiiuilibre des températures. — A cinq heures du soir, nous étions à l'entrée de la baie, roulant, t(md)ant la tête en bas au milieu des ke-hergs échoués sur le récif, et nous dirigeant tant bien ([ue mal vers le navire dans l'obscurité et le brouillard formé par les vapeurs qui s'échappent des crevasses du floe. — En passant au pied d'un berg où la neige était saturée d'eau de mer, nous vîmes le même effet de phosphorescence qu'au mois d'octobre à la pointe Wreck ; mais celte (ois il est évident que c'est à l'eau de mer elle-même, et non à la présence de débris de poissons, que ces lueurs sont dues. Notre arrivée surprit l'équipage du Prince- Albert, qui ne nous attendait pas sitôt, et^ une fois de plus, nous jouîmes des comforts ([ui nous semblent exquis, d'un bon feu et d'un bon lit bien sec et bien chaud. — Quelles affreuses souffrances que celles des malheureux qui ont faim et froid! Que certains de nos législateurs ne sont-ils envoyés pour quelques mois d'hiver à voyager dans les régions arctiques!

Nous n'avons vu, pendant cette excursion, que les traces d'un ours, mais ces traces étaient anciennes, de deux renards qui suivirent notre marche, depuis notre troisième campement jus- (lu'àFury-Beach, et deux croivs ou gros corbeaux noirs que nos hommes se seraient bien gardés de tuer. — Nous avons laissé cent livres de pemmican et les armes au troisième campement, h tente et ses pieux au deuxième.

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