‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 15 sur 31 · PREMIÈRE EXPEDITION A TERRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE EXPEDITION A TERRE

14 SEPTEMBRE. — Jc suis rcveuu hier au soir à quatre heures avec mes trois hommes, plus mort que vif, épuisé autant par la fatigue physique que par le découragement moral.

J'avais pensé que le plus petit nombre possible d'hommes devait être éhùgné du navire et consenti à une réduction d'un homme. — A deux heures du matin, le jeudi 11, nous achevâmes nos préparatifs; MM.J, Smith, Magnus-3Iecurrus et AY.Millar, trois hommes accoutumés aux durs voyages delà baie d'Hudson, étaient mes compagnons d'expédition; à trois heures et demie, après un coup d'œil jeté du haut de la mâture, nous partîmes par un coup de vent du nord, le thermomètre marquant 2r; un parti de relai de quatre hommes nous accompagna pendant un trajet de six à sept milles; la neige était beaucoup plus épaisse que je ne l'avais pensé ; on y enfonçait de plus de six pouces : cela ne nous promettait pas une marche bien rapide ; mais, avec l'ardeur qui nous animait, je pensais bien que nous pourrions parvenir au but; je regrettais fort de n'avoir pu enunencr nos chiens et le traîneau, mais ils eussent été parfaitement inutiles, attendu que nous n'avions pas de snow shoes (chaussures pour la neige) ; une seule paire, qui

m'appartient, est restée à bord, M. Kennedy a donné l'antre au docteur Kane. Vers neuf heures et demie, ayant marché depuis trois heures et demie, nous fîmes halte à un petit lac pour manger un peu ; je craignais, d'ailleurs, ([ue le brouillard ne devînt trop épais, puis le vent était passé au sud, et j'avais peur que les hommes qui nous accompagnaient ne perdissent leur trace ; en outre, ils n'avaient avec eux qu'une petite quantité de pemmican. A dix heures nous nous séparâmes, je fis dire au capitaine Leask de ne pas compter sur nous avant une quinzaine, et même de ne pas être trop inquiet, mon intention étant d'hiverner au port Léopold si nous trouvions de trop grandes difficultés pour revenir, ou si quelqu'un de mon parti ou des gens de M. Kennedy était trop malade.

Après avoir dépassé les hautes colhnes qui bordent la baie au nord, nous étions arrivés à des terres à peu près de niveau, mais couvertes de neige, à l'exception de quelques rares arêtes de collines, que le rayonnement des pierres couvrait de glace, mais sur lesquelles nous marchions pour nous reposer, bien que cela fût assez dangereux. — Aussi souvent que nous le pouvions, nous nous rapprochions de la côte, afin de pouvoir examiner la mer, presque partout couverte de glace, que ma lorgnette nous faisait juger fort épaisse Vers cinq heures et demie, nous estimions avoir fait dix-huit milles depuis le matin, et des roches perpendiculaires à environ sept milles au nord, nous semblèrent être la côte nord de la baie Elw in. Il devint nécessaire de nous arrêter, bien que je me fusse proposé cette baie comme notre premier point d'arrêt. La neige s'était mise à tomber abondamment vers midi, en même temps que s'élevait la brise dn sud, et nous en étions couverts ; je pensais d'ailleurs imprudent de fatiguer trop les hommes dans une première journée, et puis la neige devenait de plus en plus épaisse à mesure (fue nous avancions au nord. — Une ravine à quelques milles au sud de la baie Ehvin me parnt un bon emplacement pour camper; mais les deux murailles en étaient perpendiculaires, et la rapidité avec

loi J. R. BELLOT.

laquelle le terrain est coupé h angle droit nous mit plusieurs fois en péril. Le vent soufflait avec violence, et la neige, volant en tourbillons, nous aveuglait ; le froid était trop intense pour coucher en plein air, et la neige étant très-molle, nous mîmes près de trois heures à bâtir une snoiv-house (maison de neige). Mes hommes, gens pleins de cœur et d'expérience, et du courage desquels je ne pouvais douter, me déclarèrent qu'il était impossible d'aller plus loin, et que persister était risquer inutilement la vie de tous; pour moi, soit ignorance ou autre chose, je ne pensais pas que notre position lût aussi mauvaise, bien que l'opinion de M. Smith, dontje connais la tendre amitié pour son frère, m'ébranlàt un peu ; je me réservai de prendre une décision le lendemain matin, quand leur fatigue serait dissipée, et nous finies un peu de thé au moyen du réchaud à espritde-vin. Cette boisson chaude nous ranima beaucoup plus que le pemmcian, auquel, par exception, je joignis un peu de biscuit; les hommes en ayant glissé quelques morceaux dans le sac aux provisions, malgré ma défense, parce qu'ils pensaient que, n'étant point accoutumé ii ce régime exclusif de viande, je pourrais être incommiidé; plus d'une fois du reste, dans ce court trajet, j'eus h leur savoir gré intérieurement de ces attentions délicates, qui touchent surtout lorsqu'elles viennent de natures à écorces rudes, et la première nuit, étant à moitié endormi, je les vis tour à tour me couvrir, et s'assurer que mes pieds n'étaient point gelés. — Une peau de buffle, étendue sur la neige, une autre par-dessus nos vêtements humides, et nos bottes pour oreillers, ne laissèrent point que de nous donner le plus profond sommeil. — Le vendredi matin, rafraîchis par un repos de plusieurs heures, je voulais reprendre noire route ; mais, après avoir examiné les alentours de notre snow-house, je vis que la neige tombée pendant la nuit recouvrait de jilusieurs pouces l'empreinte de nos mocassins, un vent froid du nord soulevait des nuages de neige, caria nioindre brise sur ces hauteurs occasionne des tourbillons ; et, en dépit de nos résolutions, je

VOVAtiK Ai:X MI-:US rOLAIUKS. 13r>

vis ((ue lutter contre les éléments nous était impossible, et, If désespoir dans l'àme, il nous fallut reprendre notre route de la veille. Les chaussures de cuir étaient tellement codées et racornies, que les mocassins ou les hottes d'Esiiuimaux seules pouvaient être chaussées; nous enfoncions dans ce terrain mouvant quelquefois d'un pied ou un pied et demi ; la sueur qui ruisselait sur nos visages était immédiatement conijjelée; et, après quatorze heures de marche, nous nous trouvâmes avoir fait cinq milles; je vis bien ([ue les prédictions de la veille n'étaient point vaines. La quantité d'esprit-de-vin (jue niius avions [trise était très-petite, parce que je comptais en trouver au port Léopold, et que, n'ayant jamais essayé notre réchaud avec de la neige, nous n'avions point idée du temps ni de la quantité de combustible dont nous avionsbes'ùn. — Aussi désirais-je atteindre, avant la nuit, un deuxième lac dont l'eau eut été moins difficile à chauffer; je dus permettre à l'un de nos hommes de laisser derrière quinze livres àepemmkan, que nous pourrions reprendre plus tard. — Nous pûmes bâtir une deuxième snow-house un peu plus vite que la veille, la neige étant plus épaisse; nos vêtements étaient imbibés de sueur et de neige fondue, et quand nous nous étendions sur nos peaux de buffle, l'empreinte de nos corps en faisait sortir l'eau de toutes parts; comme la veille, nous nous réchauffâmes par quelques gouttes de thé, qui nous firent grand bien, car la privation d'eau avait été notre plus sensible ennui; et le lendemain, nous pûmes remercier Dieu qu'il n'eût pas fait plus froid; certainement, si la rigueur de l'atmosphère eût été plus violente, nous eussions été gelés. Dans la nuit, nous fûmes obligés de mettre nos bas mouillés sur notre poitrine pour les sécher. — Le samedi matin, voyant c imbien il était nécessaire d'atteindre le navire avant la nuit, je me décidai à tromper ces pauvres gens sur l'heure, et les fis partir avec un peu moins de repos qu'ils n'eussent désiré sans doute, car un des effets du froid est un engourdissement qui paralyse toute énergie. En claquant des dents et en tremblant nous re-

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faisons nos paquets, et je suis obligé de permettre l'abandon d'une quinzaine de livres de pemmican de plus, ainsi que d'une de nos peaux de buffle, et plusieurs autres articles de noire mince bagage. A trois heures, nous atteignîmes les hauteurs près du navire, et notre découragement s'augmenta lorsque une réponse négative fut faite à nos demandes par les hommes qui coururent au-devant de nous. Je m'étais flatté que peut-être lèvent du sud aurait ouvert un passage entre le cap Seppings et la pointe Whaler, et que M. Kennedy, dont je connais le courage et l'audace, aurait essayé de remonter jusqu'à nous. C'est sans compter sur le succès que M. Leask avait souscrit à mes vœux ; mais qui eût cru à de pareilles difficultés ?. .. Qui peut croire, à UiOins de l'avoir éprouvé, combien est fatigante, même sans bagages, la marche sur ce terrain qui se dérobe sous vos pas, combien il est impossible à un homme de surmonter les obstacles créés par le vent et la neige dans la figure, le froid excessif sur une partie du corps, la transpiration sur l'autre, un brouillard qui empêche de voir où l'on se dirige? car on ne peut avoir le compas constamment à la main ; et à peine peut-on voir les traces de l'homme ({ui marche devant soi. J'avais ordonné que chacun de nous marcherait en tête à son tour, afin que ceux qui suivaient évitassent la fatigue de creuser la neige, mais l'amoncellement des neiges rendait souvent cette précaution inutile. Bien que chargé du compas, d'une lorgnette, des ustensiles pour écrire, et de tous les objets pour mon service personnel, moins les provisions, car j'insistais pour partager entièrement les fatigues de notre troupe, je supportais très-bien l'épreuve, et les hommes disaientcà chaque instant qu'un homme habitué à ce climat n'eût pas fait mieux ; mais eussé-je douté de mon inébranlable volonté de faire mon devoir, de mon dévouement à ce pauvre M. Kennedy, de tout ce que peutla volonté d'un homme de cœur, des sentiments de M. Smith et des autres, de leur aptitude à supporter ce qui peut se supporter physiquement; eussé-je douté de tout cela, il me faut me rendre à Tévidence et reconnaître au-

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jourd'iiui que si les circonstances nous eussent permis d'aller dix milles plus au nord seulement, nous ne serions jamais revenus ; tous les lionnnes du bord (pii avaient appartenu au service de la baie d'JIudsou ou possédaient ([uebpie connaissance de ces climats s'accordent à dire la même chose. — J'ai laissé dans nos deux snow-houses un papier indi([uant la présence du navire à la baie Batty, bien (pie j'es|)ère que nos amis ne prendront point ce chemin. Comme aucun Européen n'a encore visité ces lieux, nous ne connaissions pas les diflicultés du voyage, mais j'espère que M. Kennedy les aura vues du premier coup. Je me félicite bien aujourd'hui de n'avoir point accepté les offres dévouées, du reste, du docteur, et d'avoir laissé notre maître d'équipage à bord. — Aussitôt après mon arrivée, il fut convenu avec le capitaine Leask ([ue le lendemain la goélette appareillerait. Je cherchai alors à trouver dans le sommeil quelques heures de rafraîchissement, car je ne sais si ma tête y résistera. Je suis depuis ces jours derniers tellement bouleversé, qu'il me semble voir un rideau ou un crêpe jeté sur mes idées. — Ce matin, à quatre heures, le capitaine me réveille, et avec M. llepburn, le docteur, MM. Smith, Anderson et quatre hommes de l'équipage, nous allons dans un canot examiner l'état de la glace en dehors de la baie. Après avoir ftiit quatre milles dans le canot, et environ huit milles sur une espèce de beach formée par la glace de l'année dernière, nous arrivons à un endroit où les faces moins escarpées de la falaise nous permettent de grimper et d'atteindre un point d'où nous découvrons la côte au nord; bien au delà de la baie lïhvin, h cinq milles, un ]7ftc/t de glace très-épaisse forme une espèce de croissant, dont la pointe sud est à quelque distance de la baie Batty sur la côte, et nous paraît rejoindre au nord le rivage près de la baie EUvin . Le thermomètre est cà 20"; toutes les apparences sont de mauvais temps et de neige ; sur notre route, nous trouvons la jeune glace formée dans tous les interstices où la brise ne se fait pas sentir. A notre retour à bord, je vois que le capitaine avait jugé les choses delà même façon que nous;

l'équipage est appelé, ou du moins ceux qui n'ont pu prendre connaissance de l'état de la glace, et il est reconnu qu'il est impossible de sortir. Alors même que cela eût pu se ftiire d'ailleurs, c'était infailliblement fixer le navire au milieu du pack, et nous faire perdre la seule chance de rejoindre jamais nos pauvres absents. J'ai toujours engagé le capitaine à appeler l'équipage pour ses décisions, non point tant pour couvrir sa responsabilité, que pour voir si un seid homme trouverait à faire quelque chose de mieux que ce qui était proposé. — Le pauvre M. Leask est plus sensible et plus touché que je ne l'aurais cru, et je ne puis oublier ses paroles et ses supplications au moment où M. Kennedy laissa le navire.

Je ne puis pas me le cacher, quoi que nous fassions maintenant et quoi que nous eussions fait il y a trois jours, Dieu a décidé de leur sort : s'il n'ont pas atteint la pointe Whaler le mercredi ou le jeudi matin, il sont morts de faim et de froid ; si au contraire, et comme je l'espère encore, Dieu les a épargnés, c'est qu'ils ont atteint le port Léopold, où ils ont un abri, des vêtemenis et des provisions. Nos efforts ne peuvent plus tendre qu'à une chose : les retrouver le pins tôt possible, afin de nous tirer de l'anxiété où nous sommes sur leur sort, et de celle où les jette sans doute l'ignorance de notre position. Pour le moment, il est impossible d'aller à eux; mais, aussitôt que le banc de glace sera fixé, je partirai avec des traîneaux, des snowshoeSy et nous saurons enfin h quoi nous en tenir.

J'ai demandé aux hommes que nous continuii ns h avoir les prières et le service comme toujours, afin qu'au retour M. Kennedy ne croie pas que nous avons oublié ses salutau'es conseils le lendemain même de son absence; tous agréent avec le plus grand empressement cette proposition ; et si nous étions destinés à ne plus les revoir, ce serait du moins un hommage payé à sa mémoire et qui conserverait son souvenir plus vivant au milieu de nous — Mais les sanglots ont interrompu jilus d'une fois nos prières. Ahl pauvre ami, que n'écoutiez-

vous davantage mes eonseils! — .l'ai vu aujoiircriiui, dans le voyage de sir James Ross, (jn'il a trouvé la glace beaucouj) plus épaisse ici (ju'à aucune partie de la haie de l^affin. — Nous nous occuperons la semaine prochaine de faire des snow-shoes, mais j'ai dû renoncer au projet de renouveler notre tentative par terre, la moindre hrise occasionnant des tourhillons, les couj;s de vent communs dans cette saison, l'incertitude du temps, de rétat du terrain entre la baie Elvvin et le port Léopold, enfin l'opinion hien prononcée de tous constituant autant d'impossibilités.

(]e pays est hien celui qui donne les plus forts coups de pied à l'orgueil humain. Si le froid venait un peu vite, notre ])rojet pourrait sans doute s'exécuter le mois prochain ; le soleil ne nous laissera pas avant le 10 octobre, et vers cette époque nous aurons la pleine lune. — Sur ma demande, il était convenu que dans le cas où la croûte se formerait de laçon h empêcher un canot d'aller à terre, mais pas assez épaisse pour nous permettre de passer dessus, des provisions et une tente seraient laissées sur la plage, ainsi que dans le cas fort improbable où le navire serait obligé de dérader. — L'opinion de M. Leask était déjà formée avant d'envoyer le canot, ce qui prouve, ainsi que le disent Parry et les autres, combien les connaissances pratiques sont nécessaires ici plus qu'ailleurs.

Si, le navire étant hors de la baie Batty, le canot n'avait pu toucher au port Léopold et que cette baie fût fermée, quelle eût été notre ressource? Nous risquer à passer sur le pack pour aller à terre? il n'y faut pas songer. Aller au port Bowen? mais tout cela nous empêche plus que jamais de pouvoir leur être bons h quelque chose. Heureusement, l'état de la glace nous a même sauvés de cette affreuse alternative où nous eussent placés et notre ardent désir d'un côté, et une triste, mais véritable appréciatiiin des choses de l'autre .

19 SEPTEMBRE. — Dcpuis dimauche dans l'après-midi, nous

avons eu, sans interruption d'un moment, un violent coup de vent de nord-ouest (dans la baie du moins), devant lequel nous n'eussions certes pas .tenu si nous eussions pu sortir, et qui nous aurait forcés à nous réfugier au port Bowen, ce point que nous devons éviter i)lus que tout autre (ainsi que toute la côte est). Deux ancres mouillées, les chaînes filées, nos vergues de perroquet et de hune avec leur gréement, envoyées en bas, n'ont pas empêché la goélette de fatiguer beaucoup dans ces rafales terribles. — Le thermomètre descendant toutes les nuits à 16^ et à 15*^, le baromètre h 29,30 ; mercredi soir, malgré la force de la brise, de larges plaques blanches semblables à des taches d'huile contrastaient avec les eaux environnantes, parce que la mer n'y brise pas, indices certains d'une gelée générale prochaine; et en effet la brise étant tombée ce matin, toute la rade est couverte d'une épaisse glace de dix-huit lignes ; cette feuille de glace est composée de glaçons plus petits imbriqués comme des écailles de poisson, remarquables par leur forme ovale ; ces glaçons, chacun de cinq h six pieds de long sur trois h. quatre de large, semblent eux-mêmes composés d'éléments plus petits mais ayant sensiblement la même forme, réunis dans l'intervalle compris entre deux lames, pendant le court repos comparatif que leur offre cet abri d'une lame qui s'élève. — Cette croûte blanche n'est point encore assez résistante pour ne pas ressentir les plus légères variations du vent ou de la marée, et les mouvements divers auxquels elle obéit font que les parties plus faibles que les premières exposées à la cause perturbatrice glissent dessus ou dessous les plus fortes, augmentant ainsi l'épaisseur dans cet endroit : c'est ce ({ui explique, lors([ue toute la glace est solide, comment, au lieu d'avoir une surface tout unie, ainsi qu'on serait disposé à le croire, et comme on le voit dans les étangs et les petites rivières, la glace forme une surface inégale, raboteuse et ondulée ; dans les endroits parfaitement abrités, où la brise ne se fait pas sentir, elle reste trèslisse. La forme ovale dont je parlais tout à l'heure est due sans

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doute à ce que le vent a soufllé toujours dans la même direction, et nussi à l'impulsion de la marée, car jusqu'à présent tous les glaçons ([ue nous avons remarqués dans les lieux découverts sont parfaitement ronds, lomnant entièrement sur eux-mêmes, tandis qu'ici il y a en un mouvement d'oscillation et non de rotation. Les pièces l\ eau qui sont sur le pont sont pleines d'une masse solide, et il faut prendre soin d'en retirer une certaine quantité, afin que par la dilatation de l'eau, elles ne viennent point à éclater. Sur ma demande on travaille à confectionner des snow-skoes, Smith taille les bois, pendant que d'autres découpent en minces filets le parchemin qui servira à en former le filet.

Les incessants tourbillons de neige qui nous coupent la figure, même dans la baie, sur le pont du navire, et la basse température, font que M. Leask et tous les autres nous félicitent à chaque instant d'être ici, et nous témoignent l'inquiétude où notre absence les eût plongés. Ah! si nous avions eu un vapeur, quelle différence !

Pendant mon absence on a visité un cairn (petite cachette élevée au-dessus de terre de quelques centimètres, où les voyageurs déposent des ])rovisions) de pierres sur la plage nord de la baie, et un autre à l'endroit marqué comme lieu des observations sur la plage sud, mais sans rien trouver; la baie a été également explorée de tous côtés pour voir si on découvrirait quelque source d'eau douce, mais sans résultat; c'est au printemps que la baie a été relevée, et les filets d'eau qui y sont marqués sont sans doute les ruisseaux que forme la fonte des neiges. C'est une contrariété assez vive et qui augmentera notre besogne, en nous obhgeant à une plus grande dépense de combustibles; il doit cependant y avoir au fond de la l)aie quelque rivière où on n'a pu pénétiXM', la glace barrant le fond des criques. C'est une recherche qu'il n'a pas été possible de faire avec assez de soin.

Plusieurs hommes se sont laissés aller à jurer quelquefois, mais il m'a suffi de prononcer le nom de M. Kennedy pour les

rappeler à leur devoir. Comme je le lem^ ai dit l'autre jour, je ne puis, autant que notre pauvre ami, leur imposer par mes propres vertus. Je ne suis pas meilleur qu'eux, mais c'est par une surveillance réciproque que nous arriverons à nous améliorer. Le lien de la prière en commun n'est pas une simple formalité , mais son caractère officiel doit nous soustraire aux tentations si fréquentes que l'on a de s'oublier. J'ai ordonné que le gong fût sonné d'une façon particulière pour appeler à la prière, et la régularité de cette réunion de famille ne contribuera pas peu à créer chez tous une pieuse habitude d'élévation'. Le mode adopté primitivement et que je continue est d'ailleurs exclusif de tout culte particulier : la lecture d'un psaume, d'un chapitre de la Bible, et une prière lue tour à tour dans les livres de chacun de nous, ccimposent nos adorations du matin et du soir. J'évite, d'ailleurs, avec soin, et, du reste, suivant ma conviction, de considérer nos pauvres absents dans une position autre que celle de gens qui ont à souffrir beaucoup, mais que nous devons revoir bientôt. — Je pense quelquefois qu'il est fort heureux que notre bâtiment soit tee totaler; sans cela des soupçons d'ivresse eussent sans doute jdané sur nous.

21 et 22 SEPTEMBRE. — Nos espérances ont été vaines, et, pendant ces trois jours, de très-fortes brises par rafales détruisent la glace qui se forme avec opiniâtreté dans les intervalles de calme que nous donnent ces grains. Le thermomètre descendant jusqu'à 12°, nous faisons des vœux pour que le froid augmente afin de voir le plus tôt possible le banc épais se former; une partie de l'équipage est entièrement employée à nos snow-shoes, besogne qui ne peut malheureusement pas aller trèsvite; les autres préparent la tente en laine qui doit couvrir le navire, ou des vêtements d'hiver, bottes, etc.; car la plupart d'entre eux sont assez mal pourvus; ils prétendent (fu'ils avaient compté trouver tout à bord et que la promesse leur en avait été faite. Quant aux bottes fournies l'an dernier par l'amirauté,

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M. Leask dit qu'il en avait parlé plusieurs fois à lady Frauklin, qui avait doiuié rordro d'eu prendre ; M. Kennedy l'a sans doute oublie. J^a tente en laine pour i'iiiver répond à un double besoin, parce que, en cas d'incendie, ce qui peut bien arriver dans l'hiver, les tuyaux de toutes les cheminées passant à travers cette tente, la laine en feu s'éteint plus f[icilemeiu qu'une autre étoile.

23 sLrTEMBiŒ. — La baie est couverte de glaçons nouveaux de deux à trois pouces d'épaisseur, qui persistent maintenant en dépit de la brise, et nous pensons que le navire restera désor^ mais dans la position où il se trouve ; la tète est tournée à i)cu près vers le fond de la baie, ce que nous désirions, la brise, ainsi que le remarque Parry, soufflant presque toujours dans une direction parallèle à ces baies ou inlets ; mieux j'aurais préféré voir la tête tournée au large, afin d'être mieux en position de sortir au printemps, dans le cas où nous aurions à couper un canal et h le creuser. Cependant c'est un peu moins essentiel pour nous si le navire doit rester jusqu'au retour des voyages d'exploration, parce qu'on attend le moment où une débâcle générale a lieu dans la baie, ce qui n'était pas le cas des navires allant en découverte, dont le but était de sortir le plus tôt possible. — Je suis aujourd'hui l'objet d'une attention à laquelle je suis bien sensible; la date m'ayant rappelé le jour de naissance de mon père, et l'ayant mentionné tout à fait en l'air, pendant que je suis sur le pont, après dîner, le docteur fait préparer une petite collation, et MM. Leask et Ilepburn, à celte occasi m, me font part de leurs vœux et de leur amitié potir moi d'une façon qui me fait le plus grand plaisir; par exception à la règle, un verre de grog est bu par nous et par l'équipage, à la santé de ma famille.

24 SEPTEMBRE. — Nous avous observé quelques lueurs que nos hommes de la baie d'Hudson ont prétendue appartenir à l'aurore boréale. Pendant la nuit, un peu avant le crépuscule, on a

iM J. R. BELLOT.

VU passer un animal qu'on croit être un loup ou un renard : de larges traces d'ours ont aussi été vues sur la neige du côté nord de la baie ; nous en avions vu également le dimanche matin 14; mais ce ne peuvent être les mêmes, car elles eussent été recouvertes par la neige. Une barrique h eau a été défoncée par un bout et placée sur l'avant, pas loin des chaudières ; on y porte la glace brisée dans les pièces du pont : la température du logement de l'équipage la conserve dans un état un peu plus liquide, de temps en temps, d'ailleurs, on y vide un chaudron d'eau chaude. — Nous vivons en grand sur notre ours du port Bowen, et la chair frite n'en est pas du tout mauvaise; il fiiut avoir pourtant le plus grand soin de n'y pas laisser le moindre vestige de gras : chaque fois que notre cook (cuisinier) néglige un peu cette indispensable précaution, un goût désagréable, un fumet acre nous en avertissent immédiatement. — L'équipage persiste à n'en point vouloir goûter, à cause des contes de l'un d'eux, naufragé du Thomas en 18ÔG ou 1858, qui prétend que des hommes de son navire moururent après avoir mangé de Tours, mort qu'il faut, sans nul doute, attribuer aux affreuses privations de ces malheureux. — Mais, lorscfue des préjugés s'enracinent dans la tête d'un matelot, c'est bien l'endroit que je connaisse d'où l'extirpation est le })lus difficile ; il est souvent, dans les pays sauvages, tout aussi peu aisé de les empêcher de recueiUir les Iruiis, les coquilles, inconnus et dangereux. Parry dit, dans son voyage au pôle nord, que ses hommes eurent de fortes coliques après avoir mangé de l'ours blanc; mais c'était une indigestion due à la quantité absorbée plutôt qu'à la qualité de la chair. — Les pauvres phoques de la baie se percent de distance en distance des trous que la glace bouche peu de temps après, mais qu'ils repercent aussitôt : il me semble, à la longuevue, qu'après avoir brisé la glace avec leur tête, s'élevanl au-dessus de la surface, ils tournent rapidement sur eux-mêmes, ce qui expliquerait la régularité des trous que nous avons vus cet été; ils adoucissent ainsi avec leurs dos les aspérités des rebords.

Nous ne pouvons insister poui* (|ue l'équipage niante de l'ours, ])uis(|ue nos hommes ont droit ii leur ration réi^ulière; mais dans l'hiver on peut en faire une augmentation de ration. Richardson recommande l'usage de cette chair comn]e plus nourrissante.

25 SEi'TE.MiinE. — Neige abondante cl par grains. — l.rs colhnes (pii nous environnent sont couronnées d'une sorte de brouillard causé par les tourbillons neigeux dont les flocons pressés vieiment nous aveugler sur le pont du navire. — Dans la journée, deux ours paraissent au côté sud de la baie, mais hors de portée; ils cherchent l\ traverser; mais, la glace n'étant pas assez forte, ils redescendent au sud; par la même raison nous ne pouvons les poursuivre. — Ce n'est point sans frémir ([ue je songe que nous eussions été forcés d'abandonner le canot alors même que nous n'eussions point été au port Léopold, c'est-àdire dans un lieu où nos pauvres absents ont pu trouver abri et nourriture; il n'y aurait eu alors qu'à prendre conseil de notre désespoir et nous résoudre ;i périr tous ensemble. Je cherche à présent à me consoler de notre échec en songeant combien nous leur eussions été inutiles pour une assistance efficace, si, contre toute impossibilité, nous avions réussi dans notre téméraire entreprise, n'ayant aucun moyen de les ramener à bord; mais, dans ce que j'ai voulu tenter, j'ai pour excuse de cette témérité mon inexpérience, et surtout notre ardent désir de les rejoindre. — Tous ces jours passés, notre grande crainte a été que les glaces chassées de la baie nous entraînassent avec elles, ces masses inertes ont une force à laquelle il n'est point d'ancre ni de chaînes qui puissent résister, c'est une grande considération dans le choix d'un mouillage d'hiver : choisir une ause dont les pointes brisent les bancs glacés de la baie. — Je n'ai encore pu aller à terre faire quelques observations, et je vois combien était nécessaire la précaution d'une tente à terre dans le cas de notre retour de l'expédition au port Léopold.

\AG J. R. BELLOÏ.

20 SEPTEMBRE. — Uii paiivre kittiwake et une autre espèce do mouette s'abattent près du navire, semblant épuisés par le froid, mais une rafale les enlève malgré eux; depuis quelques jours nous n'avions pas vu d'oiseaux, et ce sont sans doute les derniers que nous verrons. La glace s'établit d'une façon plus décisive pendant un calme de plusieurs heures, et nous avons enfin, autour de nous, une belle nappe tout unie qui s'étend jusqu'à rentrée de la baie ; nous y jetons notre meute, toute joyeuse d'une fête à laquelle Tétroit emprisonnement du bord la rend plus sensible; aussitôt libres, nos chiens poussent une reconnaissance tout le long de la côte, et nous reviennent dans la soirée, haletants, affamés, mais frétillants de plaisir; ils partagent avec nous le privilège de la chair d'ours dont ils sont très-friands, mais les immenses quartiers de viande suspendus à l'arrière du navire ne semblent pas, malgré leur habituelle voracité, entrer en comparaison avec le bonheur d'une course sur la glace. Ce sont déjà des événements dans notre existence d'hiver, — Depuis trois semaines je suis complètement sourd ; mais je ne m'en inquiète pas, ayant passé par répreuve autrement redoutable des yeux. Je ])uis lire et me soucie peu du reste ; je compte bien sur les douces températures pour tout rem être en ordre.

27 SEPTEMnr.E. — Coup de vent du nord, pour la première fois tellement fort, que le navire s'incline malgré l'abri des hautes terres situées devant nous, recevant la brise par le travers et brisant la glace sous le vent, bien qu'elle soit épaisse de cinq à six ])ouces. Vers dix heures, deux ours, au côté sud de la baie, cherchent, comme ceux des jours précédents, à la traverser; mais ils sont trop près de l'entrée où la glace est plus faible, et ne paraissent pas disposés à se plonger dans l'eau par une température de 10" (environ 0'' au-dessous de 0 centigrades); ils y mettent sans doute de la paresse et de l'indolence. Il est remarquable que les sept ours que nous avons vus ou dont

nous nvons vu les traces, npivs avoir laissé le poil Bowen, se (lirigèreiil tous vers le Nord, .le pense que c'est parce que dans le détroit du Prince-llégent, le nord étant plus ouvert et le dernier endroit fermé parles glaces, ils recherchent l'eau libre, qui leur oflre de meilleures chances de trouver leur nourriture. — Dans l'après-midi, un nouvel ours, probablement un de ceux vus le matin, s'avance délibérément vers le navire, dont il flaire les émanations ; tous cachés derrière les bastingages, nous le laissons avancer jiis(pi'à trente ou ([uarante mètres, nous félicitant déjà de cette bonne fortune pour nous et pour nos chiens: jamais occasion plus belle ; un coup part avant le signal convenu, et, comme un peloton de soldats mal disciplinés, nous faisons tous feu machinalement, mais sans succès. Surpris de pareille réception, l'ours que nous appelions déjà notre ours s'enfuit, pas trop vite, il faut lui rendre cette justice, se détournant de temps à autre et s'arrêtant pour regarder ce que cela peut être. Nous avons été si franchement maladroits, que nous ne pouvons que rire, il n'y a pas à songer d'ailleurs à une poursuite.

28 SEPTEMBRE. — Dans la nuit, le vent resouffle de plus belle, et les flancs du pauvre navire gémissent de ftiçon à inquiéter des gens non prévenus. Bien que ce ne soient pas les idées où j'ai été élevé, je considère maintenant comme un devoir d'exemple pour l'équipage d'observer le repos du dimanche, puisque leur religion le leur commande; je ne vois d'ailleurs là rien que de très-naturel, et j'ai résolu de consacrer spécialement ce jour-là à des études religieuses.

29 SEPTEMBRE. — Nous cssayous notre traîneau; nos chiens tirent d'une façon satisfaisante, et comme la glace est parfaitement unie, le traîneau glisse avec facilité; mais, pour aller sur la neige, nous serons obligés d'avoir recours à une autre espèce dite plate : celui-ci repose en eflet sur deux châssis verticaux placés un de chaque côté, qui enfonceraient dans la neige. Au-

i48 J. B. BELLOT.

jonrd'liui, on commence à utiliser ce moyen de transport en allant chercher de la neige pour faire de l'eau. Le thermomètre était à 4^ (c'est-à-dire un peu plus de 15^ au-dessous de 0 centigrades), ce malin à cinq heures, et dans la cabine du docteur, une des chevilles qui traversent le pont est couronnée d'une croûte de glace, bien qu'elle ne soit pas à deux mètres du poêle. Je me réveille plusieurs fois dans la nuit ayant le nez glacé. — Les Esquimaux ont des traîneaux de cinquante pieds de long lorsqu'ils voyagent en masse, à l'abri desquels ils bâtissent leurs huttes dans les haltes. La glace étant assez solide mainnant, à part quelques trous çà et là, je me rends avec le docteur à la pointe nord de la baie pour voir si nos vœux seront bientôt exaucés ; mais il n'y a point encore de land-floe, et il n'y a pas plus de glace qu'il n'y en avait il y a quinze jours. Seulement, la mer est recouverte de boy ice entre le jKick et la terre. Chaque brise qui souffle nous fait penser aux souffrances morales de nos amis, sans doute eux-mêmes fort inquiets sur notre son, et qui de plus, peut-être, ne savent pas s'ils seront délivrés avant le printemps prochain.

Que Dieu ait pitié d'eux et nous fasse bientôt l'instrument de leur délivrance î

On travaille toujours activement à nos préparatifs. Je pense qu'il est de notre devoir de ne partir qu'avec tous les moyens de leur élre utiles et de les emporter au besoin, dans le cas où nous les trouverions malades ou fatigués. J'emmènerai le docteur dans cette prévision. J'aurais voulu emporter des snowslioes pour eux, mais la besogne va trop lentement, n'ayant ({lie deux ou trois hommes véritablement entendus pour cette fabrication. J'exigerai (pie quatre paires soient faites, et je prendrai seulement des mocassins pour eux. Je tiens à avoir tout cela prêt avant de partir, car si nous venions à échouer dans cette nouvelle entreprise, je craiiulrais le découragement de nos hommes, et d'être obligé de remettre un troisième essai à une époque éloignée. D'abord il ne s'agit pas d'aller là comme

VOYAGi: AUX Ml- US l'OLAlUKS. 1 ill

des enfants, on comme si nous allions simplement nous informer de ce (ju'ils sont devenus, mais il faut pouvoir les ramener. Ah! ([uelle responsabilité moiale (puu'elle d'un eoniinandenienl!

30 sEPTEMTiRE. — Commc je regrette cpie noiîs n'ayons pas de tribu dans notre voisinage! Combien les indigènes eussent pu nous être utiles, en même temps ((ue les pauvres gens se fussent bien trouvés de leurs relations avec nous! — Notre traîneau est garni d'ivoire dans sa pariie inîérieure pour prévenir Tusure du bois. La lecture d'un intéressant article du Nautkal- Maijazine (mars 1851) appelle mes pensées sur le sujet dont il traite : « Delà supériorité relative des métaux qiuint h leur utilité. » Lorsque Wallis découvrit Tahiti, il présenta aux sauvages plusieurs pièces de monnaie d'or, d'argent et de cuivre, en même temps que des clous de fer. L'ordre de préférence eut lieu dans le sens contraire de l'appréciation des Européens : pour la première fois, les Indiens voyaient du fer et du cuivre, et, bien que le chatoiement des métaux précieux ]iiit leur donner l'idée d'en faire des ornements, l'utilité des clous de fer les frap[)a davantage ; les Indiens avaient-ils l'intuition de cette utilité, ou bien la forme pointue des clous leur offrait-elle la possibilité de les convertir en armes offensives, les instruments d'attaque de tous les peuples primitifs ayant cette forme pointue? mais alors pourquoi choisir les pièces rondes de cuivre après les clous de fer? L'expérience ne pouvait être décisive que dans le cas où les différents métaux se seraient présentés sous la même -aiyparence. Encore, y avait-il une question ethnographifpie se rattachant h cet intéressant problème : la tradition mongole ou malaise ne leur avait-elle pas transmis l'utilité du fer? L'auteur a oublié sans doute que, dans plusieurs points où Gook se présenta, les naturels montrèrent lapins parfaite indifférence pour les objets de fer et de cuivre, clous ou autres. Plus tard, dans son dernier voyage dans le détroit de la Reine-Charlotte et dans le détroit qui porte son nom, la préférence donnée au

luivre s'explique par l'établissement des lUisses en Amérique et les communications possibles par delà les montagnes Rocheuses avec les Indiens de la baie d'Hudson : les progrès de l'esprit humain sont plus lents, et l'histoire des découvertes de la plupart des matériaux indispensables à nos besoins civiUsés fait voir que le hasard, ou plutôt le doigt de la Providence, nous a mis sur la voie, et non pas notre instinct. — Éclairé aujourd'hui par l'expérience et le souvenir du passé, l'homme n'attend plus, il expérimente, il cherche et étudie, obéissant à la loi divine du progrès.

Comment ne pas revenir à la question du bonheur relatif dont jouissent les sauvages, en comparaison des prétendus malheurs nouveaux que leur apporte le contact des européens? Leur asservissement à nos volontés, l'importation de nos défauts greffés sur les leurs, tous ces maux enfin, prélude d'une émancipation future, ne sont-ils pas l'enfantement douloureux d'un état meilleur? Quoi de plus commun que le proverbe : « Paris ne s'est pas bâti en un jour? » Et nous nous étonnerions de ce qu'au travers des difficultés la race humaine tout entière marche lentement au perfectionnement général !

1'' OCTOBRE. — Forte brise dans la journée ; le capitaine Leask fait une excursion dans la baie avec le traîneau et trouve une tête de daim gelée dans la boue. Nous continuons nos préparatifs pour l'hivernage, en déposant sur la glace nos embarcations, afin de dégager le pont autant que possible. Le docteur commence une distribution régulière de limejuke (pastilles de chaux), comme préservatif du scorbut. Afin de mieux calculer nos chances dans notre expédition, je fais une table du lever et du coucher du soleil ; il est effrayant de voir avec quelle rapidité nos jours décroissent. Ah! pourquoi ne suis-je pas allé dans le canot? ou plutôt pourquoi iM. Kennedy, par extraordinaire, n'a-t-il pas voulu que je raccom[iagnasse ce jour-là? Leurs angoisses ne sont certes pas aussi grandes que les nôtres !

2 ocTODRE. — Oïl démolit les cloisons de noire salon alin de l'aérer autant que possible et de faire passer an milieu les tuyaux venant du poêle; et, comme il serait impossible de rester à bord sous peine d'y geler, nous examinons l'étendue de nos domaines. I.es collines du fond de la baie sont couvertes de mousses et d'un petit arbuste que les gens de la baie d'iludson appelent w'tllow (saule), mais les branches ne s'en élèvent pas au-dessus du sol et s'épanouissent en éventail à un pied au plus de la souche principale. De nombreuses traces sur la neige nous indiquent la présence récente de quelque gibier, et, pendant que nous en discutons la forme, si c'est un lièvre ou un renard, deux lièvres blancs partent presque à nos pieds. Le capitaine avait cru qu'un petit lac se trouvait dans les environs, et nous sommes venus avec l'intention d'y placer des lignes de pêche et d'examiner la possibilité d'en tirer quelque eau douce pour le navire; nous ne sommes donc pas équipés pour la chasse, et c'est là notre seule excuse, car autrement on doit toujours avoir balles et plomb avec soi. — Deux de nous seulement ont des fusils; aussi un troisième lièvre nous échappe. Après avoir battu les environs sans succès et avoir reconnu qu'il n'y a point de lac, nous revenons sur les bords de la baie, où nous tombons sur une petite bande de perdrix; nos chasseurs en tuent neuf. Cette perdrix, que M. Smith reconnait pour une espèce de ptarmi^'An rock par tridge , est toute blanche, à l'exception de quelques j)lumes tachées comme nos perdrix d'Europe ; les pattes sont tout européennes, ou plutôt garnies d'une espèce de duvet qui recouvre entièrement les doigts. Le plumage a un reflet général rosé du plus bel effet. Ces oiseaux, ainsi que les lièvres, sont assez difhciles à chasser, à cause de cette couleur, qui les rend invisibles sur une terre couverte de neige. — Dans la soirée, 3L Leask me dit que son intention est de revenir avec nous au poi't Léopofd, ce dont je suis très-content.

o OCTOBRE. —Nous rcpartous en iraineau comme la veille, et.

i:>2 J. R. BELLOT.

pendant que M. Leask Lente de nouveau la fortune, je remonte jusqu'au fond de la baie afin de voir si je trouverai quelque source d'eau douce. — Après six ou sept milles j'arrive enfin à un ruisseau dont je perce la glace d'un coup de fusil; j'y trouve, ainsi que je l'espérais, de l'eau douce; malheureusement nous n'en pouvons tirer parti, car avant notre arrivée l'eau, peu profonde, est glacée entièrement, et la glace reproduit presq^ie les ondulations du fond pendant plus d'un mille, ce qui rend impossible tout moyen de transport : cela est dû à l'action de la marée qui, chaque jour, détruisait les glaçons et les brisait en morceaux qui restaient fixés sur le fond aussi irrégulièrement que les pierres qui forment en cet endroit le lit de la rivière. Au pied de toutes les colhnes à pente rapide, sur le bord de la mer, exposées au sud, se trouvent des masses d'une couche épaisse de dix à quinze pieds, dont la création peut s'expliquer ainsi : ï.es neiges roulent naturellement sur ces collines, s'accumulent au pied, DÙ, fondues par l'action des rayons solaires, elles sont transformées en glace aux premières gelées; la mer, qui baigne la côte, mine lentement la partie inférieure des neiges glacées, qui s'éboulent ])lus tard, et il ne reste plus que ces épaisses murailles toutes droites. Je suppose que la même chose ne se présente pas sur les collines exposées au nord, parce que, le froid n'ayant pas sur la neige dure le même effet que sur la neige fondante, elle est emportée h l'état de neige par les vagiu's. Le vent souffle d'ailleurs plus souvent du nord que du sud.

Nous revenons dans la soirée, ayant fait une vingtaine de milles, fort heureux d'avoir notre traîneau, qui nous transporte sur celte glace unie avec une rapidité de quatre milles à l'heure, ayant trois chiens pour trois hommes. Les traîneaux sont faits de la manière suivante : des planches clouées en travers sur deux châssis recourbés en avant, [xuir qu'ils ne heurtent ])oint contre les inégalités de la glace; h l'arrière sont fixées deux pièces semblables au manche d'une charrue, qui servent à gou-

vcriiri' \v traîneau, celui qui conduit les tirant h lui avec plus du moins de force, suivant la direction où il vent aller. Conduire un traîneau est assez latiij;ant lorsque les chiens ne sont pas bien dressés, car il Tant courir à droite et à gauche pour les remettre dans la voie, on marcher en avant pour qu'ils suivent la trace. Lorsqu'ils sont exercés, le conducteur pont s'asseoir sur l'avant du traîneau ; les chiens, attelés par la poitrine, tirent droit, et reconnaissent parle coup de fouet de quel côté ils doivent diriger leur course. — Les termes de commandement importés dans la baie d'iïndson par les Canadiens sont presque tous français. — Nous avions emporté avec nous un grappin pour fixer le traîneau pendant notre absence ; mais notre coche'^ assure que la précaution était inutile; en effet, en vrais chiens d'Esquimaux, nos coursiers ne bronchèrent pas pendant les sejit h huit heures que dura notre abstnice, et nous les retrouvâmes couchés sur ia glace h l'endriiit où nous les avions laissés. Les Esquimaux, lorsqu'ils sont à Taffùt d'un phoque. }>ar exemple, les laissent toujours derrière et les habituent à cette immobilité. — Il arrive bien quelquefois que les chiens aflamés profitent de l'absence du maître pour dévorer leurs harnais ou les peaux qui recouvrent le trahieau ; mais rien de semblable n'esta craindre avec les nôtres, repus de chair d'oiu's et gras à en être gênés pour courir.

4 OCTOBRE. — Ce matin, à sept heures, le thermomètre est descendu h zéro (environ — 18'^ centigrades) : une esparre, on mâtereau, placée entre les deux mats, est assujettie pour supporter la tente d'hiver; des cordes, passant par-dessus le mât d'un bord à l'autre dans des boucles fixées sur les côtés du navire, forment une espèce de charpente pour cette toiture; notre vinaigre fait éclater les bouteilles et se condense sous forme d'une neige rosée qui a tout le parfum et l'acidité du liquide lui-même. Lorsqu'il fait très-froid, je crois que Parry dit que cette neige est sans saveur, et que dans le milieu se trouve une boule qui ré-

sumeen elle toutes les vertus du vinaigre. — Lorsque nous fumons sur le pont, la vapeur se condense dans le tuyau (long, en roseau) et s'y change en glace pour peu que l'aspiration dis- 4:ontinue ; l'espèce de cabane bâtie sur le pont au-dessus de l'un des panneaux et l'absence de tous les ustensiles maritimes qui s'y ti'ouvaient donnent tout h fait à notre navire l'aspect d'une maison, j'allais dire flottante.

5 OCTOBRE. — Service divin comme d'habitude ; nos hommes vont se promener dans l'après-midi ; pour moi, je ne saurais m'y opposer, bien que ce soit l'habitude anglaise ; nos hommes n'ont guère que ce jour-lk de hbre pour le moment, car nous avons heureusement de la besogne à leur donner. Je m'astreins cependant i)our mon compte particulier à une règle différente.

6 ocTODRE. — Partout, dans nos chambres, où se trouve une tète de clou, petite ou grande, existe une petite couche de glace, <Iuelquefois de plusieurs lignes d'épaisseur; dans certains endroits, le plafond et la muraille en sont également recouverts par sitite de leur rayonnement. J'avais eu la pensée, dans des temps meilleurs, de fonder à cette époque un journal, dont nous eussions fait une source d'instruction et de divertissement pour l'équipage; mais, pour le moment, je n'en ai pas le courage, j'ai au cœur trop d'ennui et de chagrins.

7 ocTOBHE. — A très-peu de distance du navire, nous avons trouvé, au pied d'une ravine, les traces de six huttes d'Esquimaux ; de nombreux ossements de baleines, parmi lesquels le ■4*a[iitaine Leask reconnaît six os de mâchoires, semblent indiquer une relâche faite pour jouir tranquillement d'une trouvaille abondante, car, bien ([ue les os fassent rec!>nnaitre ùcssuckers ou baleineaux, ils sont trop gros pour que les Escpiimaux aient pu les tuer; ce sont des poissons morts que la mer avait jetés sur la cote; leur couleur et leur état de conservation font penser qu'ils se trouvent là de|)uis une époque antérieure même à la décou-

VOYAGE AUX MERS POLAIRES. I.m

vcrle do la baie en 1824. — >l. liephiini a trouvé aussi une

donvelle de baril sans marciuc, laissée sans doute par un des partis de sir Ed. Pairv, ou de .lames Uoss.

8 OCTOBRE. — Jusqu'à présent j'ai essayé de tenir tète au l'roid le plus longtemps possible ; mais je vois que j'ai eu un peu trop bonne opinion de ma tbrce ; du moins les pieds et les mains couverts d'engelures, les oreilles à moitié gelées et des doideurs tout le long du corps me montrent que notre endurance physique ne dépasse pas des limites assez restreintes; j'en viens donc à suivre le système de mes compagnons plus expérimentés, et qui n'avaient pas besoin, comme n)oi, de s'endurcir et de s accoutumer : aussi je porte maintenant de la laine sur tout le corps, autrement il se refroidit très-vite, aussitôt que l'on cesse de prendre un exercice un peu violent. — Je suis allé avec le docteur à huit milles du navire le long de la côte au nord pour reconnaître Tétat de la glace. Les terres de l'est, couvertes de neige, sont très-distinctes, et le détroit semble pris d'un bord à l'antre ; la glace ne ressemble malheureusement pas h celle de la baie, pourtant les marques nombreuses des luttes occasionnées par les vents et les marées, ces sortes de cicatrices forment autant de sillons s'entre-croisant dans tous les sens sur les bords, tandis qu'au large de hauts hummocks (monticules) indiquent une glace plus épaisse, sans doute celle du pack, qui brise devant elle les glaces plus faibles de l'année. Ces enchevêtrements d'un floe sur l'autre ont parfois une grande régularité, les pièces s';issemblent comme la menuiserie le mieux arrangée : la pression des pièces du dehors sur celles de la baie a occasionné dans celle-ci de longues crevasses ou craqùres ([ui s'étendeiU en ligne droite à un mille et deux milles ; tout le long de la côte se trouve une sorte de mur, comme une clôture de champ, formée par le land floe, qui, chaque fois que la mer baisse, se brise sur les bords partout où il vient en contact avec le rivage. En somme, bien que la glace soit très-glissante, et

qu'un pouce ou deux de neige fissent mieux notre affaire, je tenterais l'aventure volontiers si nos siiow-shoes étaient pr^ts. Çà et là quelques pools ou flaques d'eau, sur l'une desquelles nous avons tué un e/der-dud', sans doute quelque traînard à moitié gelé. Kn remontant nous avons été frappés par des traces d'ours parfaitement dessinées, mais en relief, sur la neige, au lieu d'être empreintes en creux; un coup d'œil jeté autour de nous,, nous a cependant expliqué cette apparence : lorsqu'un corps pesant appuie sur la neige récemment tombée, cette neige est devenue plus compacte et se solidifie plus vite que celle qui l'entoure, et, lorsque le vent vient h souffler, il enlève toute la neige légère, laissant les corps plus durs en place ; or ces traces étaient placées au pied d'une colline projetée en avant dans la mer, et d'où la moindre brise fait voltiger toute la neige légère.

9 ocTOBiŒ. — Les montures en boi^ de nos snow-shoes sont toutes faites maintenant, et nous pouvons employer à k confection des filets trois hommes, de sirte que je pense que nous pourrons, dans une semaine, partir enfin pour le port Léopold; cette perspective me rend un peu plus gai. Je suis allé avec le docteur sur le sommet des terres du nord de la baie, afin d'avoir une vue plus complète de l'état de la glace ; nous l'avons trouvé satisfaisant. Les glaces qui sont sur la côte est de Vinlet ne sont pas de la même couleur que celles de la côte ouest où nous sommes, 'elles sont évidemment couvertes de neige et ont l'apparence du pack de la baie de Baffin. Lors de mon retour à bord, M. Leask partage ma manière de voir à cet égard. Comme le vent a souftlé plus constamment de l'ouest et du nord, je pense que les glaces du détroit de Rarrow. ne pouvant forcer qu'en partie la jeune glace sur la côte ouest, sont alors passées de l'autre côté. — S'il en est ainsi, la glace qui bloque maintenant le port Bowen et le port >'eil est beaucoup plus épaisse (pie de ce côté, ce qui nous permettra d'être délivrés plus tôt; les eaux doucesde la baie aideront surtout à la rupture

VOYAGE ATX .Mi:nS POLAIUKS. 157

i\e nos trop solides banicros. — I.c t<'rraiii du plateau n'est pas aussi égal qu'il nous avait semblé lors de notie tentative par terre, et nous pouvons le juger un peu mieux aujourd'hui que le tourbillon de neige n'est pas aussi fort qn'alors; il semble ne jamais cesser entièrement, ce qui cause un éblouissement et une réfraction dont on ne se fait pas une idée avant d'en avoir souffert. Ainsi à chaque instant nous trébuchons, croyant mettre le pied sur un terrain plat, et tombant au contraire dans un creux; un petit tas de pierres, à peine haut de trois pieds, nous fait l'effet, à cent mètres à peine de distance, d'une colomie de plus de dix pieds. Cette réfraction de la lumière blanche, jointe à l'espèce de gaze dont le tourbillon entoure tous les o])jets, rend impossible toute appréciation juste de distances ou de formes d'objets. — Après le thé, 3iM. Hepburn et Smith nous parlent des Indiens, de leur ressentiment des injures; ils ne font pas, du reste, mystère de leurs projets de vengeance. — M. Hepburn raconte qu'un M. Prudence, chargé du fort h Saskatchewan, entendant un coup de fusil, arrive près du cadavre d'un Indien, le meurtrier s'était enfui sans être vu; un autre Indien arrive, accuse le blanc du meurtre de son ami ; celui-ci s'en défend ; mais l'Indien, qui ne veut pas démordre de son idée, lui dit tranquillement : « Il n'y a que nous deux de vivants ici, ce n'est [las moi; donc c'est vous. Je vous tuerai. » Plusieurs fois il se présente au fort pour trafiquer avec M. Prudence, cause amicalement avec lui, mais terminant toujours par son refrain : (( Quand je vous trouverai hors du fort, je vous tuerai. » — Saisir l'Indien, l'emprisonner, etc., était le plus sûr moyen de faire brûler le fort et égorger tous les blancs; d'autre part, vivre sous le coup de cette menace perpétuelle n'était pas tenable. On fit des recherches, et on sut que le meurtrier était un halfbreed on métis qui avait laissé le pays depuis peu de temps. Alors seulement l'Indien fit des excuses et renonça à ses projets de vengeance. Un fort sentiment de justice semble, du reste, dominer chez eux. M. Hepburn me raconte également qu'un In-

(lien ayant tué les parents d'un blanc, celui-ci se rendit au milieu de la tribu, et, en présence de tous ses compagnons, qui connaissaient son crime, lui brûla la cervelle sans qu'aucun d'eux songeât h l'inquiéter. La justice pour eux, c'est la loi du talion : œil pour œil, ou plutôt peau pour peau.

10 OCTOBRE. — Nous avons, à quelque distance du navire, un trou qui est constanmient entretenu ouvert, atin d'y puiser les eaux du lavage et d'y tremper les viandes salées; j'avais remarqué près des bords une quantité d'objets jaunâtres que je prenais pour de l'orge non mondé : ce matin je remarque que ce sont autant de petits crustacés généralement gros comme un grain de blé, mais dont les plus forts ont les dimensions d'un petit baricot ; ce sont des espèces de shrimps ou crevettes qui fourmillent dans les mers du nord : car, en ayant compté cinq cents sur un petit espace, je crois cpi'il n'y en avait pas moins de douze h quinze mille dans le filet où l'on met la viande. — J'avais pensé que ces animaux ne s'élevaient pas au-dessus du fond de la mer. Pariy raconte qu'ayant mis h tremper une oie pour les fêtes de Noël, ses hommes furent surpris de n'en plus trouver que les os. Nous mettons à profit la voracité de ces petits rongeurs en leur donnant à nettoyer la tête de notre ours. — Un accident est arrivé ce matin à nos snow-slwes, on les avait inconsidérément mis dans un trou de glace pour faire travailler le bois, ils se sont fixés naturellement en dessous, et, en brisant la glace pour les rattraper, on en a cassé une paire; ce retard, l'état assez rassurant de la glace le long de la côte, moins inégale de ce côté que de l'autre à cause de la différence de nature, nous font départir de notre projet primitif : ce plan-là nous entraînerait trop loin, et, le capitaine Leask ne songeant plus h venir avec nous, j'ai décidé ipie nous partirions avec la paire ({ue j'avais et une autre (|ui sera terminée demain. Je crains, d'ailleurs, que M. Kennedy ne nous suppose retournés au port Bowen, et qu'il ne tente de traverser l'/'/j/é^/ si nous lui en lais-

VOVACE AIX Ml^US POLAIFVES. i:»fr

sons le temps. Nous piu'tiroiis lundi ou mardi si le temps le permet, nous devons risquer hcaueoup en raison de ce dernier motif.

11 ocTor.iiE. — Nos eliiens ne seront jieut-ctre pas très en état de marcher : l'un est boiteux, l'autre a des petits, et la jeune, (pii est en feu maintenant, nous promet des ennuis de plus d'une sorte en compnG:nie des deux autres. — Le tliermomètre a été toute la journée entre 5 et 1)*^ Fahreidieit, mais le temps est superbe, et je hâte autant que je puis nos préparatifs; l'écpiipage a consenti à travailler demain dimanche afin d'accélérer nos mouvements, et maintenant il est sûr (fue nous partirons lundi. L'idée de partir me fait renaître l'espérance au cœur; depuis un mois je ne m'étais pas trouvé aussi content.

l'2 ocTODRE. — Enfin, à force d'être sur le dos de tout le monde, h force d'obsessions près de chacun, je suis parvenu à être à moitié prêt pour demain; il est vrai que tous nos mocassins ne sont pas achevés, mais nous les finirons au port Léopold. Le traîneau est tout ficelé, et demain à quatre heures je pense que nous pourrons nous mettre en route. — Une tente pour la nuit à défaut de maisrn de neige, un peu de charbon de bois comme combustible, beaucoup plus d'esprit-de-vin que l'autrefois, sont les princi[iaux objets que nous emportons pour nos campements. Je laisserai à la baie Elwin des provisions pour neuf personnes et les quatre chiens pour deux jours de marche, et j'emporte quelques effets de rechange et quelqm^s chaussures pour nos amis. Si la glace est belle, je tacherai de camper demain sur la rive nord de la baie Elwin; le deuxième jour, si je ne me vois pas sur d'arriver au port Léopold et qu'une crique nous offre la chance d'un abri pour la nuit, je m'arrêterai un peu plus tôt afin de ne pas exposer notre tente à s'envoler. J'ai pris trois fusées volantes afin de leur annoncer notre arrivée le second soir, si nous ne sommes pas trop loin. — La troupe se compose du docteur Cowie, de deux

hommes et de moi. Je crains que la présence du docteur ne soit plus nécessaire là-bas qu'ici, M. Kennedy ayant des rhumatismes dont il se plaignait beaucoup; et cette fois-ci j'ai prévenu les désirs de M. Cowie en le choisissant pour se joindre à nous. MM. 3Iagnus, un des hommes du premier voyage , et Smith sont les deux autres. — Deux paires de snoîv-slioes serviront à frayer la route si la neige est trop épaisse. Somme toute, cette expédition peut être plus dangereuse que la première; mais, si je ne me lais point illusion sur ces dangers, c'est qu'il est de mon devoir de les prévoir : je compte sur l'assistance de Dieu; s'il a disposé de nous, que sa sainte volonté soit faite! Je pars plein de confiance après avoir regardé et baisé une fois de plus les cpielques lettres qui me rappellent la famille, l'amitié et toutes les afTections du cœur. — Adieu ! jusques à quand? — J'écris à lady Franklin.

15 OCTOBRE. — Nous voici déjà de retour après le plus malheureux des accidents, dont je suis à peine remis, tant il coupe court à des espérances si chèrement caressées. Ce. matin à trois heures nous nous préparons à partir, et à cinq heures nous étions à la première pointe de la baie ; le thermomètre, à 2®, nous promettait un voyage pas trop laligant ; un temps trèsclair et la glace partout très-unie ou facile à franchir, le long de la côte du moins ; nos chiens tellement peu empêchés par le poids du traîneau, que, pour les suivre, nous étions obligés de trotter; car il est impossible de les retenir. Un peu après sept heures, au lever du soleil, nous arrivâmes l\ la limite de notre excursion du 8; deux milles plus loin, une large flaque d'eau s'étendant juscpi'au rivage me donna des anxiétés pour le reste du voyage ; ci'.r pour l'état d'une roule frayée sur la glace, on n'en peut juger, même à très-petite distance, si Fou n'y a passé. Cependant, comme nous étions au pied d'une coupure ou ravine où la terre est constamment couverte de neige, nous essayâmes de passer au-dessus, et, trouvant là des traces assez

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fraîches de deux ours, nous traversâmes aisénieul en suivanJ toujours ces traces, qui se trouvaient sur la partie la plus solide de cette croule i;lacée. Mes espérances se rallumèrent lorsque, après avoir Iranchi ce premier obstacle, nous trouvâmes la glace suffisamment belle pour nous permettre la même vitesse ; puis je rélïécliis que si les vents (pii soufllent toujours avec violence par le travers de ces ravines brisent la glace au pied de la côte, ces ravines oflVent en même temps une espèce de rive qui est toujours couverte de neige et sur laquelle on peut passer h cette époque de l'année. Partout ailleurs le cliffou falaise est perpendiculaire et n'a point de plage le long de laquelle on puisse passer en été. — L'homme qui éclairait notre route ne pouvait se tenir en avant des chiens, quehpic vite([u'il couriit, et. lorsqu'il avait quelque avance, ceux-ci, e.Kcités à sa vue, galopaient pour le rejoindre et le dépasser. Ajtrcs notre preniier arrêt, j'avais formé le projet délaisser le traîneau et un homme à la baie Elwin, s'd paraissait trop dilficile d'aller plus loin, et de faire le reste de la route aussi légers que possible, afin d'être sûrs d'atteindre le port Léopold le deuxième jour. A dix heures, me trouvant avec l'un des hommes à cent mètres en arrière du traîneau, il me sembla le voir verser, puis M. Smith disparaître dans la glace ; je crus qu'ils étaient tombés dans un tiou, et courus à leur secours si bien persuadé de cela, qu'il fallut que M. Smith, qui avait pied, me criât que la glace se biisait sous moi, et, en effet, je n'eus que le temps de sauter en arrière. Cette glace, épaisse de deux pouces seulement, était recouverte d'une neige foudue qui masquait parfaitement le danger. Voyant notre bagage et nos provisions entièrement mouillés, je résolus aussitôt de retourner à bord pour sécher tout cela ; mais un autre malheur fondait sur nous : le floe sur lequel nous étions était brisé et séparé de la terre par la mer montante, il s'en allait au large pendant que nous cherchions k faire le sauvetage de nos affaires. Heureusement nous avions eu la prudence de nous tenir toujours près de terre, et M. Smith, étant tout mouillé,

1 esta quelques minutes dans Teau, et put couper quelques cordes ainsi que les traits de nos pauvres chiens. Mon havre-sac se trouvant h la partie supérieure du traîneau, nous pûmes donner quelques effets secs à M. Smith à moitié gelé, quelques autres sacs purent être jetés à terre, mais tout mouillés, et excessivement lourds aussitôt que l'eau de la mer dont ils étaient pénétrés se fut congelée. — Le docteur, que j'aviiis prié de ne point donner d'eau-de-vie aux hommes avant le départ, m'avait sans doute mal compris, car on n'osait me dire qu'il y en avait une petite fiole parmi les objets sauvés ; quelques gouttes eurent bientôt ranimé notre compagnon, et dorénavant si je m'oppose t'i une consommation régulière de spiritueux, je prendrai toujours soin qu'il y en ait une certaine quantité pour les cas d'urgence. La partie principale de notre bagage, quatre robes de buffle, la tente, notre cuisine portative, une caisse d'instruments du docteur, la seule que possédât le Prince-Albert , el entin notre traîneau, tout cela s'en allait au large. Il n'y avait pas de temps à perdre. Nos effets, devenus solides, étaient d'un poids énorme, et, comme il était important que nous fussions à bord à la nuit, ne sachant pas les mouvements que pouvaient prendre les glaces, je donnai l'exemple et laissai là tous mes effets, et, à onze heures, nous re[)rîmes, tout tristes, le chemin que quelques heures auparavant nous parcourions pleins d'espoir et confiants dans le succès. Nos chiens, partis à toute vitesse après leur délivrance, nous attendaient à trois ou quatre milles; mais, rendus défiants, il ne voulaient plus nous suivre sur la glace, et nous échappèrent. Nous pensâmes, avec raison du reste, que leur instinct, celui de la chienne mère surtout, les rnmènerait à bord. — A cinq heures nous fûmes nous-mêmes au milieu des nôtres, bien loin sans doute de s'attendre à un si prompt retour, mais rendant grâces au ciel comme nous de ce ({ue notre malheur n'avait pas été plus grand et de ce que tous étaient revenus. C'est du reste une faveur dont on doit toujours se féliciter dans <*es malheureuses régions, où (piehpies heures d'absence suffisent

VOYAGE AUX MERS POLAIRES. li).>

à taire surgir toutes sortes de dangers. — J'ai proposé imuiédiateinent au capitaine l.eask, (pii l'approuve, le plan suivant : s<' rendre avec un canot sur les lieux et tàclier d'arriver à l'endroit de notre naufrage, afin de recueillir le plus possible des objets laissés derrière, et, dans huit ou dix jours, renouveler notre tentative. Du 21 au 25 nous ^lurons encore sept heures de jour, et, Dieu aidant, nous pouvons réussir. — Au milieu de toutes ces contrariétés je ne puis m'empécher d'éprouver une certaine satisfaction en voyant que mon coup d'œil se forme et que le sang-froid me vient; je ri? moi-même de ma présomption, et cependant je pense que je puis me donner ce témoignage avecquelque justice.— J'espère que nous pourrons partir aprèsdemain pour ce sauvetage.

44 OCTOBRE. — Thermomètre : 7 heures, 3'* ( — 19'* cenligr.», 12 heures, 4^* ( — 20centigr.); 6 heures, o'' (— 19 centigr.) ; 10 heures, 6^ ( — 21 centigr.). — Nous ne pourrons partir demain matin, comme je l'aurais désiré. — Deux hommes ont été envoyés pour rapporter la robe de buffle que nous avons laissée il y a un mois. Ils suivent la côte, pour remonter par la ravine près de laquelle nous avons campé à celte époque ; comme ils ne sont pas de retour à la nuit, nous sommes fort inquiets, craignant qu'ils ne soient tombés dans la neige molle et profonde de dix à quinze pieds dans ces vallées pleines de crevasses. Cependant, à neuf heures, ils arrivent harassés, rapportant cette peau, qui porte à quatre le nombre de celles qui nous restent, et les quelques livres de pemmican que nous avions été obligés d'abandonner. Ayant éprouvé de grandes difficultés à pénétrer dans l'intériiMU', ils ont essayé de revenir par terre, mais la neige est trop épaisse et trop molle maintenant ])our que l'on puisse voyager sans snow-shoes; ils ont été obligés d'y renoncer et de reprendre la même route que dans la matinée. — La neige, en recouvrant la hutte que nous avions constniite, en a fait une masse toute compacte et solide.

1«4 J. l\. BELLOT.

— Ils ont trouvé la glace rompue même aux endroits où nous avons passé hier. Ce soir, du reste, je m'étais rendu au-devant d'eux pour faire trêve à mes inquiétudes, et j'avais fait les mêmes observations ; la pleine lune, qui nous favorisait de sa clarté, nous le fait payer par de fortes marées qui brisent les floes de glace, et en rendent la position si instable. Somme toute, relisant ce que je disais hier de l'expérience que je gagne, je puis y ajouter que je dois me façonner également aux plus décevantes contrariétés.

15 OCTOBRE. — Je voudrais repartir pour aller chercher notre traîneau, ou du moins tout ce que nous en pourrons sauver avec un canot, car il n'y a pas moyen autrement ; mais il me faut un assez grand nombre d'hommes, et ils ont tous quelque chose qui leur manque pour se mettre en route. — Dieu aidant, je me promets bien que je ne reviendrai pas d'une troisième tentative sans avoir atteint le port Léopold.

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