‹ Journal d'un voyage aux mers polaires exécuté a la rechereche de Sir John Franklin, en 1851 et 1852Chapitre 18 sur 31 · EXPLORATION DES TERRES · texte numérisé non relu

EXPLORATION DES TERRES

4 MARS. — Le temps n'est pas beaucoup plus beau qu'il ne l'était ces jours derniers; mais chaque jour qui s'écoule loin de nos compagnons de voyage me semble perdu; et comme je ne

* M. Hepburn, d'après le voyngc publié par M. Kennedy, avait, à l'époque de l'expédition, soixanle-denx ans. [Note de l'Éditeur.)

pense pas que nous puissions compter beaucoup sur de plus beaux jours dans cette saison de ranuée, je me suis déterminé à partir. Nous trouverons sur la route des logis tout faits, et cette portion de la besogne nous étant épargnée, je pense qu'il nous faut prendre le reste comme il viendra. Cinq matelots (Magnus- Mc Currus, Linklater, Irvine, Adamson et Kenneth le charpentier), U. Grate, le maître d'équipage, et M. Anderson, le troisième officier, forment la petite caravane placée sous mes ordres ; deux traîneaux contiennent notre bagage et un petit renfort de provisions. — Portion supérieure d'un halo et un parhélie horizontal. — Atteint le premier campement, après huit heures de marche.

5 MARS. — Beau temps; vent du sud. — Après dix heures de marche, atteint le deuxième campement, situé à treize milles du premier. Je lis un petit billet de M. Kennedy, m'annonçant qu'il y a été retenu par le dernier coup de vent, et que nous trouverons sur la route un dépôt de cinq caisses de pemmican, quatre gallons d'esprit-de-vin et des fusils. — Un parhélie sans halo.

0 MAiis. — Beau temps. La réfraction est telle au lever du soleil, que le diamètre vertical de l'astre du jour paraît n'être que la moitié du diamètre horizontal, ce qui donne ainsi au soleil l'apparence d'une ellipse très-allongée.

Mes hommes, un peu fatigués, se récrient par avance sur l'idée de prendre avec nous le surcroît de charge qui nous est anuimcé; mais j'ai trouvé que, comme dans beaucoup de circonstances, il valait mieux ne rien leur dire de ce que j'avais l'intention de taire : et, après avoir atteint notre troisième campement, situé seulement à six milles du deuxième, je leur fais préparer une goutte de thé, et. lorsque la liqueur bienfaisante a ramené l'hilarité au physi([ue, je leur expose que différer l'accomplissement de cette corvée c'est en augmenter la difticuUé, ou, à tout le moins, reculer pour mieux sauter ; la journée est

d'ailleurs favorable, et j'ai la satisfaction de voir enfin tontes nos provisions à un jour de marelie seulement de iMiry-lJeach. Ce campement est celui où nous avons été arrêtés en janvier, et, après nous être creusé un passage à travers la toiture, nous trouvons la maison par nous taillée dans un banc de neige telment affaissée, qu'd nous faut faire de nouvelles excavations. €e travail ressemble un peu à la besogne souterraine des mineurs; heureusement, notre terrain n'est point dur, et il s'entame avec facilité, sans que besoin soit d'y faire jouer la mine. — Un parhélie et portion d'un halo.

7 MAHs. — Beau temps. A une heure de Faprès-midi, j'ai le plaisir de serrer la main de M. Kennedy, heureux de le trouver, ainsi que les autres, en bonne santé. Nous n'étions pas attendus avant la fin de la semaine prochaine, et il me complimente sur mon activité et le zèle que je mets à pousser de l'avant. Ils ont été retenus plusieurs jours au deuxième campement, où, après avoir épuisé leur esprit-de-vin, ils ont été obligés de brûler les pieux de la tente laissée en janvier; une avalanche est tombée à peu de distance de leur camp, qui les eût écrasés sous ses débris si elle avait eu lieu plus près d'eux. A part les frostbites, auxquelles on doit naturellement s'attendre à cette époque de l'année, tous sont vigoureux.

A l'endroit où nous fûmes arrêtés en janvier, ainsi que sur plusieurs points de la côte, il nous a fallu couper à la hache des marches sur les bancs de neige que nous n'aurions pu passer autrement à cause de l'inchnaison des faces.

Somerset-House est, à ce qu'il semble, un abri peu confortable, du moins dans l'état actuel, et les trois jours qu'ils y ont passés leur ont paru bien froids. Heureusement M. Kennedy ne leur donne pas le temps de s'engourdir, et leur montrera certainement la manière de se réchauffer par le travail. — Personne n'a visité ces lieux depuis nous, et cette fois la notice laissée par le lieutenant Robinson a été trouvée à quelque distance de la

maison, placée sur un poteau, où l'obscurité nous avait empêchés de la voir.

8 MARS. — Nous sommes tous occupés à rebâtir Somerset- House, ce ipii n'est pas aussi facile qu'en 1832. Le nom de maison ihouse) ferait croire à une manière d'abri quelconque, mais le fait est que la cbose désignée sous ce nom, peut-être mérité jadis, consiste aujourd'hui, purement et simplement, en quelques mâts ou minces esparres formant une charpente recouverte d'une voile, maintenant pourrie ou à peu près et déchirée dans tous les sens, et dont les restes n'ont échappé à une dispersion totale que grâce à une couche de cordages placés sur le sommet.

Heureusement la maison avait été construite dans des dimensions convenables pour une résidence de plusieurs mois, et, bien que nous soyons presque aussi nombreux que l'était l'équipage de sir John Ross, en nous contentant de la moitié de son emplacement, nous trouvons assez de lambeaux de toile pour entourer la portion jadis consacrée au logement des officiers. Une muraille de neige, de six à dix pieds d'épaisseur, montant jusqu'au toit, suffit h peine à nous garantir des effets d'une brise qui semble se faire un jeu de udus tourmenter, et il nous faut entasser charbon sur charbon dans les deux poêles qui ont été trouvés et réparés, avant que nous puissions éprouver quelque chose qui ressemble à de la chaleur. Le combustible se trouve heureusement en abondance : une dizaine de tonnes de charbon de terre, des débris de barriques, de mature, etc., gisant sur la plage.

Un double halo : l'arc extérieur n'étant distinct que sur une étendue de 30'^ de chaque côté du diamètre hoi'izontal.

Somme toute, l'état des provisions trouvées ici est tel, qu'elles peuvent servir comme une réserve pour le retour à ceux qui iront en avant. Une (puintité considérable de légumes conservés, de soupes, de farines, de sucre ; quelques barils de lime-juke, plusieurs de poissées, sont dans un état parfait de conservation.

VOVACK AUX MKKS POLAIRES. 2')5

Malheureusement les cordages, dont plusieurs ont été laissés sur le sol, ne sont plus bons ([u'à faire de l'étoupe ; la variété et le grand nombre d'objets de toutes sortes : lances, liai'pons et autres ustensiles de pèche, plomb de chasse, mitraille, couteaux, objets d'échange, tout enfin témoigne de la sollicitude avec laquelle la Fary et VHécla avaient été armés, et du soin avec lequel sir Edouard Parry, au milieu des préoccupations d'un naufrage, lit déposer à terre ce qu'il ne pouvait emporter.

Comme je l'ai fait observer en janvier, sir John lioss a dû à ces soins un renfort considérable d'approvisionnement en 1829, et l'existence de son équipage en 1852-1 855. Des deux embarcations, bâties en acajou, (pii se trouvaient ici, l'une est tout à fait défoncée et hors de service, Tautre peut être réparée, après avoir reçu un bon calfatage, car les étoupes sont sorties de toutes les coutures, ce qui semble être l'effet des froids secs, qui agissent sur le bois de la même façon que la chaleur excessive dans les régions tempérées.

Nous nous sommes fait des lits, où nous couchons deux par deux, en préparant une espèce d'encadrement ou bois de lit sur lequel nous enroulons des cordes en guise de sangles; mais la fumée est telle, qu'il nous faut, bon gré mal gré, ouvrir une tranchée dans la toiture, ce qui est loin de contribuer h notre confort.

Plusieurs de nos hommes sont malades ou se disent souffrants : l'un affecté d'un incurable rhume de poitrine, tel autre de rhumatismes ou de douleurs qui le clouent sur sa couchette. M. Kennedy croit remar([uer chez ceux-ci une mauvaise volonté trop manifeste et un désir de se soustraire aux fatigues de notre excursion; il les prévient qu'il ne veut emmener avec lui que des hommes décidés à faire tout ce qui est en leur pouvoir et suivant la mesure de leurs forces ; mais que rien n'altérera sa détermination, et que si lui et moi restons seuls, seuls nous marcherons à l'accomplissement de notre entreprise. Je n'étais point présent à ces explications , mais j'ai été bien content que

M. Kennedy comprit combien je suis décidé à le soutenir de mon concours et de tous mes efforts. Soit qu'il se fût trompé, soit que la honte les ait rappelés au sentiment du devoir, tous se récrient contre l'imputation de mauvaise volonté, et une fois de plus la paix est rétablie parmi nous.

Le temps n'a jias encore été un seul jour favorable aux observations, et hier, mercredi, le vent soufflait avec force du sud, le thermomètre à — 20*^ Fahrenheit ( — 29*^ centigrade), je me mettais en mesure, lorsqu'on prenant mon sextant je vois dans le miroir que mes deux joues sont entièrement gelées, ce qui méfait envoyer les observations au diable.

11 est certainement facile, au coin d'un bon feu, assis dans un bonfauteuil,decombinerdesplansd'expéditions, puis, lorsqu'elles reviennent, de critiquer ce qui a été fait, de se plaindre du peu de résultats obtenus ; mais qu'on envoie ici ces beaux fils, qu'on les mette à l'œuvre, et qu'ils disent si les plus petites choses, qui de loin paraissent si aisément accomphes, ne sont point accompagnées de difficultés capables de rebuter les gens les plus patients et les mieux disposés.

12 MARS. — Les provisions trouvées ici se composent uniquement de légumes, et plusieurs de nos gens commencent à ressentir les effets d'une diète exclusivement végétale ; d'autre part, nous ne pouvons pas entamer déjh nos réserves, sous peine de nous trouver h court pour notre excursion. En conséquence, M. Kennedy s'est déterminé à m'envoyer à bord avec cinq hommes : (G.Smith, McCurrus, Webb, Grate etLinklater), deux traîneaux et quatre chiens, pour y prendre un renfort de viandes salées, de pemmican et de biscuit, le biscuit trouvé à Fury-Beach étant avarié et hors d'usage.

En cinq heures de marche rapide nous atteignons le deuxième campement.

13 MAiJS. — Beau temps, froid ; nous nous arrêtons au premier campement pour le réparer, et, à six heures de l'après-

VOYAGE A['X MKUS IMU.AIRES. 2^5

midi, nous arrivons à bord du navire, ayant fait aujourd'hui une course de vingt-cinq milles.

Les peaux d'ours et (iuel<(ues autres spécimens laissés par l'expédition de 31. Uoss ou de 31. Parry sont tous dans le plus déplorable état.

Pendant notre absence, les hommes restés à bord, au nombre de quatre, ont été suffisamment occupés à sécher les couchettes humides de nos compagnons et de la cabine; quels seront les effets de l'humidité constante dans laquelle beaucoup d'entre nous ont ainsi vécu? Je les redoute en raison de ce que j'ai lu dans les relations de voyages, et aussi en raison de ma propre expérience ; mais enfin le mal est fait à l'.résent, il sera temps d'y songer lorsqu'il paraîtra. — Ils ont été visités par un ours, qui depuis quelque temps sans doute avait pris connaissance des viandes placées sur un échafaudage en dehors du navire pour dessaler; des coups de fusil tirés en différentes occasions avaient été impuissants contre les tentations d'un succulent repas. (Des pieds de cochon et des quartiers de bœuf, monsieur Tours!), et, lorsqu'il ne pouvait mieux faire, il était venu plusieurs jours de suite se coucher sur la glace, non loin du navire et de ces appétissantes viandes qu'il couvait de l'œil. Sûrs que la destinée est proportionnée aux attractions, nos amis s'étaient mis à la veille, et, dans la nuit du 8 mars, ils le virent s'approcher sournoisement, puis sauter avec l'agilité d'un chat sur l'échafaudage élevé de plus de quatre pieds au-dessus des neiges ; les fusils étaient prêts cette fois, et un cri terrible annonça que le voleur avait été puni. Il était impossible et peut-être dangereux de le poursuivre dans l'obscurité; mais, le lendemain, une longue traînée de sang, les traces d'une jambe qu'il traînait après lui, de nombreuses chutes siu' la neige, témoignaient qu'il avait reçu une blessure mortelle ; plusieurs renards avaient suivi la même piste, se promettant sans doute une abondante curée. Ces animaux sont tellement effrontés, que, pendant que l'ours était un jour couché sur la glace rongeant les débris de ses larcins, l'un

d'eux vint en jouant se jeter sur lui, et ne prit la fuite qu'après

un coup de patte et un grognement significatifs.

Un renard bleu et deux renards blancs ont été tués ; les derniers commencent à laisser leur fourrure d'hiver, et quelques poils gris ressortent sur leur robe blanche. On a profité de Tabsence des chiens pour établir des trappes à renards, mais jusqu'ici sans succès.

iA MAFis. — Petite brise de sud-ouest dans la matinée, temps clair; dans l'après-midi, calme. A huit heures du soir, le thermomètre est à 46^ et l'un des hommes de l'équipage affirme l'avoir vu vers dix heures à 48*^ Fahrenheit, ce qui fait presque — 45^ centig. 11 fait calme, et la sensation de froid éprouvée hors du navire n'est en aucune façon perçante ni désagréable.

Toute. la journée se passe pour nous en nettoyage, lavage et autres apprêts du départ, car, bien que j'aie tenu jusqu'ici h observer religieusement le dimanche, je crois devoir et pouvoir prendre sous ma responsabilité la violation des lois du sabbat dans les circonstances où nous sommes. Je dois faire remarquer ici que la constitution anglaise reconnaît et prescrit le droit au repos du dimanche pour chacun ; pourtant, je n'ai rencontré aucune opposition chez les hommes placés sous mes ordres.

16 i^iARs. ; — Le mauvais temps est encore venu me contrarier et retarder notre départ. — Ce soir et hier l'aurore boréale a été visible.

17 MARS. — La brise ayant tourné au nord-ouest, malgré sa force et le drift que nous recevons sur le dos, je me suis décidé à partir. J'ai remarqué avec plaisir que ceux que nous laissons derrière n'étaient pas sans émotion en nous serrant la main ; mais, pour les disposer par mon exemple à l'entrain et à la gaieté, j'ai donné le signal des trois hurrahs, John Bull fashion (à la manière de John Bull). Tout bien considéré, c'est eux que je plains de rester derrière ; le capitaine Leask, 31. llepburn, le

VOVAGF. AUX MKllS POLAIIIIIS. 957

docteur! le docteur et le c(wk composent maintenaiU l'équipage (lu \)cù[ Pnuce- Albert, et ils auront fort à faire pour se préserver des allaiiues de l'ennui. — lu seul lioinuie doiu'' d'un nez peut-être trop saillant se plaint de frost-bites. — Couché au premier canjpement.

18 MAiis. — Nous stimmes réveillés un peu plus tôt que nous ne l'eussions désiré. Un de nos chiens, poursuivi par les autres, s'étant réfugié sur le toit de notre snow-house (\n'i\ défonce, est venu tomber tout ellaré au milieu de nous avec accompagnement de neige. Le pauvre aniujul est si sot, si stupéfait, que nous réprimons la première impression de mauvaii^e humeur, et que, mettant ;i profit notre réveil matinal, nous atteignons le troisième campement dans la même journée.

19 MAiîS. — A onze heures du matin, j'ai le plaisir de surprendre une fois de plus M. Kennedy par notre prompt retour; les renards, qui ne sont plus tenus à distance par les chiens, ont fait à nos amis de fréquentes visites ; sept ont été tués, ainsi qu'un lièvre blanc, deux perdrix, ou willow-birds. Des ours de toutes les tailles sont également venus rôder dans les environs. Le fait suivant montre combien le renard arctique est familier : l'un d'eux, qui avait été i»ris vivant, fut orné d'un collier de cuivre avec inscription et renvoyé avec le plus de bruit possible et au milieu de tout ce qui pouvait l'effrayer; et, en dépit de cela, le lendemain, il venait se faire tuer au môme endroit. Plusieurs fois, lorsque les chiens ne les voyaient pas, ou ne leur donnaient pas la chasse, ils semblaient ne prendre que peu d'ombrage de la présence de l'homme, sautant, courant, se cachant derrière un glaçon ou un amas de neige, et regardant de quel côté se portait l'enn'emi. n'ayant enfin recours l\ la fuite que devant des démonstrations par trop sérieuses. Les Américains, pendant l'hivernage dans le pack, n'ont pu se débarrasser d'un ou deux renards qu'ils avaient à bord, et qui finirent jiar mourir dans la cale ; c'est décidément le plus gracieux et le plus aima-

ble animal de ces contrées. Dimanche dernier, M. Kennedy est allé reconnaître la route au sud ; elle paraît excellente, la glace semblait unie et facile aussi loin que la vue peut s'étendre du sommet des collines.

25 MARS. — Nous avons continué à être favorisés, car notre retour a été suivi d'un mauvais temps qui nous eût considérablement gênés s'il nous eût pris sur la route. Les jours derniers se sont passés en apprêts d'un départ défmitif : réparations de nos traîneaux, dont deux déjà menacent ruine, confection de chaussures, etc., et tout le train-train des voyageurs arctiques, qui n'est pas très-amusant, mais du moins est nouveau pour moi. Nous nous consolons du mauvais temps qui nous afflige en pensant qu'il comptera peut-être pour les coups de vent de l'équinoxe auquel nous devons nous attendre. — Un four est venu ajouter il la chaleur des deux poêles, qu'il nous faut quelquefois tenir allumés toute la nuit; deux hommes boulangent sans cesse pour les nécessités de notre voyage.

24 MARS. • — Pour la première fois j'ai pu prendre des observations dont je suis content. Le snow-drift, plus encore que le froid, a jusqu'ici été un constant obstacle. C'est au pied de la tombe du charpentier de sir John Ross que j'ai pris ces observations. Cette tombe se compose d'une pile de pierres entassées autour du cercueil, la terre était gelée si dur, que les matelots n'avaient pu l'entamer et lui confier les restes de leur infortuné compagnon.

2(3 MARS. — La réfraction est telle dans la matinée, que nous prenons tous un renard, couché sur le sommet d'une petite falaise, tout près de nous, pour un ours, dont chacun, même à la hjngue-vue, croit reconnaître les mouvements et les détails. On se divise en deux bandes, qui l'attaqueront de deux cotés différents, armés, les uns de fusils ou de pistolets, les autres de harpons ou de baïonnettes, lorsque l'animal décampe avec une

prestesse dont l'ours est incapable, et M. .1. Smith, s'étanl détaché à sa poursuite, lapporte bientôt un pauvre renard qui paye cher notre méprise.

Dans l'après-midi, un ours pour tout de bon, un vrai ours, est chassé just[ue sur les glaces mouvantes, où il est impossible de le suivre.

J'ai oublié de nolt-r (pic le floe du large a été constamment séparé du land-fioe par un ruisseau d'eau courante, dont la largeur varie avec la force et la direction de la brise. Ce luisseau ne paraît pas toutefois s'étendre bien loin au sud.

27 et 28 MAiis. — Fort coup de vent d'ouest; snow-drift. Nos préparatifs sont terminés, et demain matin nous nous mettrons en route si le temps est favorable. La journée du dimanche est consacrée au repos et à la prière, ainsi que nous l'avons toujours fait quand les circonstances ne s'y sont pas opposées. — Ce n'est pas seulement h cause du reflet moral que les observances rehgieuses jettent naturellement sur des officiers, mais surtout parce que je m'y sens porté par les cris intérieurs de la conscience, que j'aime à me réfugier de temps en temi>s dans la prière.

J'ai accompli, il y a huit jours, ma vingt-sixième année; j'ai, dans ces dix dernières années, passé par plus de dangers que n'en ont rencontré généralement les hommes de mon âge : de toutes ces épreuves je suis sorti sain et sauf, et, quand je parle (le mon heureuse étoile ou de la prédestination, je n'entends point rapporter cette confiance à quoi que ce soit d'astrologique, ce serait trop absurde et trop impie. Non ; ma confiance est placée plus haut; je ne crois pas que la Providence m'ait guidé et soutenu jusqu'ici pour m'abandonner au milieu de la plus difficile épreuve. Je n'aime point à m'embarrasser dans le labyrinthe des systèmes religieux, où je crois qu'il n'y a à peu près rien que des sophismes plus ou moins captieux; mais j'écoute cette voix intime qui me dit que nous ne sommes point

jetés sur la terre au hasard, sans boussole de conduite, sans tuteur qui nous protège. Ma prière est directement adressée au trône du Tout-Puissant qui m'a créé et chaque jour me donne l'existence. — Avant d'entreprendre un voyage dont les péripéties sont impossibles à prévoir, je veux encore une fois me placer au milieu de tous ceux que j'aime et appeler sur eux et sur moi la bénédiction céleste. Plein de confiance dans la divine miséricorde, je reconnais toutes les fautes de mon imperfection, et, si ma conscience est en repos, c'est que je compte, non sur ma propre justification, mais sur une bonté inépuisable, comme elle est sans bornes.

A moi maintenant la lutte avec les difficultés physiques et morales de la vie d'ici-bas, je me sens plein de force, de courage et d'espérance! Mon frère, mon Alphonse, si mes conseils ne peuvent t'être donnés, cher enfant, souviens-toi. avant de commencer toute tâche un peu rude, d'invoquer celui qui a dit : « Frappez, il vous sera ouvert! Demandez, il vous sera donné ! » Et alors, avec ta conscience pour guide et ton cœur dans la main, en avant, marche sans crainte!

29 MARS. — Thermomètre : huit heures, -- 26*" (— 32** centigrades); midi, — 12'' ( — 24*^,4 centigrades); dix heures, — 24*^ ( — 51" centigrades). — Enfin, nous voici sur la grande route de l'inconnu et de l'imprévu. A quatre heures du matin le temps s'est un ])eu embelli, et aussitôt de faire nos paquets, ceux que nous emportons et ceux que nous laissons, de charger nos traîneaux et de mettre tout en ordre dans cette demeure, qui n'a ni nos regrets ni nos remercîments, mais cependant à laquelle nous devons quelque reconnaissance, même pour son abri imparfait.

Qui sait d'ailleurs si

M. Kennedy n'a pas cru devoir suivre son idée piemicre d'envoyer quelques provisions échelonné<'s sur hi route, et nos douze homn)es nous accompagnenl. Huit (rentre eux, on n'a pas encore

VOYAGK .\r\ Ml'LRS POI.AIUF.S. 261-

<téteruiiné lesquels, retouriUMOiil de la haie lirentford à bord du navire, foniianl uuc escorte de falii^ue ; le chaipentier et quelques hommes auront ensuite à revenir de la haie Batty à Fury-Beack \)ouv réparer la meilleure des embarcations.

Le plan de voyage est ainsi arrêté : nous suivons la côte jusqu'à la haie Drentford, où nous traverserons l'isthme de cin(( milles de large que l'on croit exister entre les deux mers ; peut-être même y a-t-il un passage sans interruption du tout. De là nous descendrons au pôle magnétique, et, suivant l'époque à laquelle nous y serons, suivant l'état de nos provisions, suivant, entin, que nous y rencontrerons ou non les naturels, qu'ils seront ou non capables de nous donner des vivres pour n »s objets d'échange, nous bornerons là notre course, ou procéderons plus au sud. Ayant laissé sur la route des caches de provisions pour diminuer notre bagage, nous reviendrons en suivant la même cote, et, au lieu de retraverser à la baieBrentford, nous remonterons au nord jusqu'à la limite des courses de sir James Ross, et passerons à la baie Creswell pour rejoindre Somerset- House. M. Kennedy n'ayant pas adopté mon plan, qui consistait à visiter d'abord l'autre' cote, mon attention s'est dirigée sur celui-ci, et je pense que [luisque notre chef ne s'en tient pas au plan primitif et originaire de notre expédition, son idée peut avoir sur la mienne l'avantage que voici : si sir John Franklin a abordé quelque part sur Boolhia-Félix, venant de l'ouest, nous pouvons rencontrer ses traces, ou les P^squimaux peuvent nous donner des renseignements; dans le cas contraire, la question ne sera résolue négativement qu'après une autre ex[)loration, celle de la côte orientale, moins cette fois pour y trouver des traces de débarquement que pour savoir si quelque homme est là, qui ait échappé au désastre de VErebus et du Terror. Ma seule objection est celle-ci : si les naturels ne sont point rencontrés au pôle magnétique, il nous faut les aller chercher loin au sud; tandis que sur l'autre côte les deux Ross les ont trouvés bien plus au sud, et je crois qu'il serait essentiel de communiquer au

plus vite avec eux pour rassurer des malheureux qui, depuis longtemps peut-être, ont renoncé à tout espoir, ou pour recevoir nous-mêmes des renseignements de la plus grande importance.

Les nouvelles sont loin de circuler avec rapidité parmi ces peuplades qui ne se meuvent que dans des cercles étroits de pèche ou de chasse ; mais, par sir James Ross, nous savons que les Boothiens communiquent avec des naturels de l'ouest, peutêtre de la terre de Victoria ou de celle de Wollaston ; par le docteur Rae, nous savons qu'its sont en relation avec ceux de la baie Repuise. Ainsi, il n'est pas improbable que si les blancs ont touché là, ou dans le voisinage, nous n'en ayons connaissance.

Pour ma part, j'attache la plus grande importance à cette enquête près d'eux, parce qu'il est impossible (pi'un parti d'Européens, si réduit en nombre qu'on l'imagine, échappe aux reconnaissances que pendant le printemps et l'été ils font sur les côtes, tandis que nous, nous pouvons passer tout près de marques évidentes sans nous en douter. C'est ainsi que les Américains avaient passé au cap Riley sans voir les traces que le lendemain trouvait le capitaine Ommaney. Quant à mes plans et objections que je donne ici sans réserve, je n'ai pu que les hasarder timidement près de M. Kennedy, qui, sans doute, sait mieux que moi ce qu'il y a h faire ; mais surtout parce que je vois qu'il prend aisément ombrage. Pour moi, je pense que mon opinion m'étant demandée par mon commandant, je dois lui dire toute ma pensée, ne rien lui taire des ol)jections que, mon esprit me dicte à tort ou à raison ; que son autorité ou sa plus grande expérience décident alors. Il en a le droit ; seul il est responsable, et j'obéirai avec empressement, même aux ordres les plus contraires à ce que j'aurais décidé.

Légère brise de l'est ; les terres s'abaissent graduellement, et, dans plusieurs endroits, sont tellement recouvertes de neige, qu'on ne reconnaît le terrain qu'à de petites tâches

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noires apparaissant çà et là: la i^lace est parfaitement unie, et nous faisons rapidement seize à dix-huit milles géot^rapliiques, (le dix heures du matin à sept heures du soir. Notre caravane se compose de ([uatorzc personnes. M. Kennedy marche en tête afin de choisir les meilleures routes, et nos quatre traîneaux, h deux desquels les chiens sont attelés, viennent en fde joyeuse ; la route étant animée par l'espérance, la monotonie de la côte, ipie i"ieu ne varie, n'est même pas sans plaisir pour nous» parce que cette côte est inconnue. M. Kennedy ne m'a pas donné d'ordre sur ce que j'avais à faire; mais je me suis volontiers et gaiement attelé à l'un de nos traîneaux, afin de montrer l'exemple du bon vouloir. Je rougirais, d'ailleurs, de profiter de ma position pour ne rien faire, alors que les autres travaillent, surtout parce que M. Kennedy veut que les instruments d'observation avec les quelques livres indispensables que nous emportons (une Connaissance des temps, une Table de logarithmes, nos portefeuilles et un compas d'Azimuth avec deux petits compas de poche ) soient placés avec le reste du bagage, ce qui, je crains, pourrait les déranger, si je ne restais pas à portée d'y veiller moi-même.

L'immense snow-liouse qu'il nous faut bâtir, pour quatorze personnes, nous prend près de cinq heures, si bien qu'il est une heure du matin avant que nous soyons sous nos couvertures. M. Kennedy me dit les craintes qui le tourmentent : Nos hommes ne seront-ils pas bientôt un peu dégoûtés de l'expédition? Il est en effet plus sage, je crois, au début, de procéder avec modération, et, lorsque l'habitude de la marche est venue, de pousser un peu plus loin ; cependant, pour une journée de fatigue, nous n'en mourrons certainement pas. — A un mille plus au nord que notre campement, M. Kennedy, qui a suivi la côte pour l'examiner pendant que nous marchions sur la glace, (jui est plus facile pour nos traîneaux, a trouvé deux caisses vides de viandes près des ossements d'une ivhite-icliale (h^\e\{\e blanche). Ce sont, sans doute, les traces du dernier campement du lieute-

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liant Robiiison, et demain nous verrons le cairi} qu'il a élevé

avant de retourner au nord.

30 MARS. — Thernidinètre : huit heures, — 22- (— 30*^ centigrades ); midi, — 10^ ( — 25^ centigrades); neuf heures, — 24** ( — 51^ centigrades). — Petite brise de sud-est, ciel couvert. Nous ne taisons aujourd'hui que douze milles.

Chaque fois que la côte ou la jilage forment une petite anse, nous la traversons d'une pointe à l'autre, taudis que M. Kennedy reste sur la plage, examinant ce qu'elle peut offrir d'intéressant. Nous n'avons point aperçu la pyramide de pierres du lieutenant Robinson, bien que quatorze paires d'yeux (moins un) l'aient cherchée partout; la croix qui la surmontait a probablement été renversée par le vent, et la pyramide démolie par les animaux. Si les Esquimaux fussent venus jus(pi'ici, cela les aurait certainement mis sur la trace de Fury-Beach.

Le plan qui est maintenatit adopté pour notre logement de nuit est de bâtir dewxsnow-houses.iwec une muraille contiguë, percée d'une porte de communication. — Campé à un demimille de la plage sur la glace.

ol MAI5S. — Thermomètre: huit heures, — 26'^( — 32**centig.); midi,— M'(— 'i^'^ centig.); huit heures,— 15*^(— 26' centig.)— Temps couvert, petite brise de l'est ; nous sommes à l'entrée de la baie Creswel; mais, comme la glace ne paraît pas détachée du fond de la baie, nous nous dirigeons immédiatement sur la pointe sud, ou cap Garry : la glace est maintenant très-irrégulière comme partout où il y a du courant pendant la saison d'eau hbre, et, après douze milles, nous campons sur le lloe et la foi des traités, sans être en aucune façon troublés pendant notre sommeil par la crainte d'être emportés au large.

M. Kennedy a pres([ue une velléité de traverser a l'ouest de cette baie, ce dont je serais bien aise, parce que nous arriverions tout de suite au dernier point, vu par sir James Ross, en 1849, et que nous aurions ainsi une occasion de régler la mon-

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ire ; mais, d aiiUi' part, risiliiiic à liaverscr ici a vingt milles de large, les terres paraissent composées de collines élevées et irrégulièies, oîi nos iraineanx pourraient se briser, tandis ([u'à la haie Hienttbrd il n'y a (pie cin(( milles au plus : décidément, nous irons à la baie llrenllord.

1*^'' AVRIL. — Thermomètre: six heures, -|-«'>''(— 15^ ^entig.); midi. +7'(— 14%'enlig.); huit heures, 4-7"'(—14Ventig.)— Petite brise d'ouest, temps nuageux et épais; neige dans la soirée; après treize milles de marche, nous nous trouvons sur la côte, à une distance que nous supposons cinq ou six milles ouest du cap Garry; les terres sont très-basses, et, une lois sur la plage, nous ne voyons aucune pointe ou proéminence méritant le nom de cap. Nous campons à quatre milles des terres les plus avancées à l'est. M. Kennedy a trouvé sur la côte les vestiges d'une vingtaine de tentes d'Esquimaux avec les ossements de baleines que l'on rencontre partout où les Esquimaux ont campé, [larce que dans leurs pérégrinations ils s'arrêtent là où ils trouvent à manger, et qu'une baleine échouée est une bonne aubaine dont ils ne laissent que ce qui est par tro]) rebelle à la digestion. Des traces toutes fraîches de musk-oxen (bœufs-musqués), l'empreinte de leurs sabots, depuis la dernière chute des neiges, annoncent qu'ils fréquentent en assez grand nombre ces parages, soit dans leur migration au nord, soit comme résidence habituelle. La plage, ou plutôt les terres ])lates et basses qui paraissent s'étendre à un mille jusqu'au pied des collines, sont couvertes d'herbe et de bruyères.

Comme le prouvent les indications qui précèdent, le temps neigeux et couvert fait promptement remonter notre thermomètre.

2 AviuL. — Thermomètre : six heures, -j- Vî—IT centig.); midi,-|-ri'(— ir centig.); dix heures, 4-1o'(— 10^ centig.)— Temps couvert et nuageux ; nous tournons le cap Garry et campons dans la baie Fearnall; les terres sont toujours basses, au-

tant que nous pouvons en juger, longeant la cote aussi près qu'il est possible, mais cependant restant sur la glace à cause du gravier et des cailloux de la plage qui endommageraient nos traîneaux. — Nous observons une piste d'ours très-récente, et les traces de quelques sncnv-birds (oiseaux de neige); ces derniers soiil généralement considérés comme avant -coureurs des jours plus chauds, et ce qui peut sembler étrange, cela ne nous sourit guère, car aujourd'hui le travail de halage nous a semblé pas mal pénible à cause de la chaleur.

ô AVRIL. — Thermomètre : sept heures, -|- o" ( — lOV^entig.): midi, +4- ( — lo*^ centig.); huit heures, +r'( — ISVentig.) — Temps nuageux et couvert; — 'à la pointe sud de la baie Fearnall, nous trouvons des touffes de poils et des lambeaux de chair qui ont appartenu à un daim ; nous pensons d'abord être tombés sur un dépôt ou cache des Es([uimaux, mais des pistes de loups, la neige couverte de traces sanglantes, montrent assez que cet endroit a été, il y a peu de temps, le théâtre d'une de ces luttes fréquentes que le loup livre au renne.

Les terres sont toujours basses; dans l'après-midi, une forte brise de sud-ouest s'élève et, vers cinq heures, nous force à camper à deux milles environ au nord du mont Oliver.

4 AviwL. — Thermomètre : huit heures, — i8-( — 28^ centig.); midi,+ r'(— 18' centig.); six heures, — lo'(— '25'^ centig.)— Continuation du mauvais temps; forte brise de sud-ouest et driftà'àmh matinée; le temps s'embellit dans l'après-midi. Nous sommes forcément condamnés au re[)OS, et je dis condamnés, parce que l'extrême lassitude que nous ressentions dans les premiers jours est grandement diminuée et disparaîtra sans doute avec un peu plus d'habitude. Nous dormons comme des loirs, et en vertu du proverbe : Qui dort dîne, il est résolu, afin d'économiser nos ])rovisions, que dans nos jours de repos nous ne prendrons qu'un repas. Nous brûlons également autant de mousse ((ue possible, afin de ménager notre combus-

VOVA(ii- AIX MI'RS PdLAIUKS. 2GT

lible. (ïeiix ([iii n'ont [>as voyai^c dans ks mêmes circonstances riraient pent-étre en entendant nos projets de cuisiniers économes, nos phins, les améliorations que nous tâchons d'apporter dans nos dépenses journalières: mais ceci est du dernier sérieux pour nous: quelques jours de vivres de plus ou de moins à la tin de notre voyai;e peuvent mettre notre existence en danger, ou avoir une iniluence décisive sur nos opérations. La moitié du monde, dit-on, ignore comment vit l'autre moitié ; mais qu'on s'y intéresse ou non, il est de la plus haute importance pour nous (pie les mousses que nous trouvons soient sèches, au lieu d'être mouillées par les neiges, et brûlent facilement, pour nous donner à volonté... quoi? de l'eau, rien de plus!

5 Avnu..— Thermomètre : cinq heures, — 2o"( — oO^ centig.); midi,+15''( — 9'^ centig.); huit heures, — 24"(— or centig.) — Petite brise d'ouest, tem[)s clair tout le jour : à deux milles au sud du mont Oliver, nous avons rencontré les traces d'une douzaine de tentes d'Esquimaux avec l'accompagnement habituel d'ossements de baleines. Nous marchons rapidement, suivant la côte au sud. A midi, la hauteur du soleil nous fait voir que nous sommes à environ un mille et demi au nord de l'endroit où sir James Ross prit possession de ces terres, en 18*29. Ainsi que cet officier le fut lui-même, nous nous trouvons fort embarrassés de distinguer, au milieu des terres plates et noyées ([ui forment la partie nord de la baie Brentford, les îles véritables des petites péninsules qui se relient au continent. Sur l'un de ces terrains, où M. Kennedy s'enfonce plus à l'ouest, pendant que nous nous tenons en dehors, nous trouvons des empreintes que tous nous pensons être celles de deux Esquimaux, un homme et un enfant, marquées sur cette neige friable, celle qui conserve le plus longtemps de pareils vestiges. Bien que ces traces ne semblent pas récentes, nous concevons aussitôt l'espoir de rencontrer les naturels, et voici nos raisons : les daims, dans leur migratioii

vers le nord ou vers les bords de la mer, en été, marchent toujours par bandes nombreuses, et la chasse se fait avec d'autant plus de succès, que le terrain qu'ils ont à traverser se compose de vallées étroites ou gorges dans lesquelles ils peuvent difficilement échapper *. L'isthme étroit qui réunit Boothia à North- Somerset, est donc, suivant toute probabilité, un excellent terrain de chasse où les naturels doivent se rendre à cette époque de l'année. M Kennedy a trouvé les terres qu'il a visitées battues en tous sens par les rennes et leurs continuels {persécuteurs, les loups. Au nord des terres que nous supposons être Browns- Islancl (l'île de Brown), s'étend un inlet qui court droit à l'ouest. Un épais brouillard qui s'élève au fond de cet inlet nous semble annoncer la présence d'eau libre ; mais, avant que nous puissions nous en assurer, la nuit qui arrive nous force de camper sur la côte nord de cette île. Les terres qui nous entourent sont pbis élevées que nous ne les avons trouvées jusqu'ici, et les îles paraissent être des roches de granit; sur les bords, nous trouvons en abondance une mousse que nous pouvons employer connue combustible. Jusqu'ici nous avons brûlé seulement du bois et du cluirbon de terre, afin de réserver notre esprit-devin, qui est infiniment plus léger, pour ceux qui iront au sud ; mais l'uue des jarres de fer-blanc qui le contiennent a été brisée sur un des traîneaux, et une partie du liquide perdue. Dans la soirée, jim ours vient flairer notre bagage h quelques mètres seu-

' Les land-mark'i ou stone-marks, dont il est souvent question dans les endroits où les deer ont coutume de passer, me sont expliquées de la façon suivante : les. rennes éniigrent à des époques et dans des directions réu,lées. A cette saison, les naturels se rendent dans les passages étroits, tels que des isthmes, des vallées encaissées |)ar de hautes collines, des i^orgcs, etc. Mais, comme ces animaux sont timides et prudents, ils les trompent on plaçant des pierres de chaque côté de la roule. Ainsi, le chasseur se tient à une extrémité de la gorge. Le renne, efïiayé par la première pierre, prend une direction qui l'en écarte; après un certain trajet, il rencontre une autre pierre qui le fait également changer de direction, et ainsi de suite; et, en lin de compte, el par une sorte de louvoyage. le pauvre animal se jette dans les hras de son ennemi. Des hranches ou tout au- .trc ohjet peuvent remplacer les pierres.

VOYAGH Ai:X MKllS POI.AIHKS. '■2CA)

lement de nous; et, pendant notre souper, les eliiens lui donnent la chasse et sont bientôt hors de vue.

6 AviuL. — Thermomètre : sept heures, — 17)" ( — 25*^ centig.); midi, — V (—18' centig.) ; — huit heures, — 14^ ( — 26" centig.)— Ainsi que le montrent les observations thermométriques qui précèdent, le thermomètre a varié deoS*^ Fahrenheit, ou 21*^ centig. de cinq heures du matin à midi, et un peu plus encore de midi l\ huit heures du soir; si ces extraordinaires variations de température ont une mauvaise influence sur la santé, nous ne nous en apercevons point; il est certain que dans des clinKUs plus doux de pareilles variations n'auraient pas lieu impunément pour nous.

Beau temps, légère brise du nord. M. Kennedy s'est déterminé à renvoyer notre fatigue-partij (nos hommes de fatigue), qui nous a soulagés au moins du poids de toutes les provisions et du combustible nécessaires pour la route de Fury-Beach h la baie Brenttord, sept jours de marche, ou plus de cent kilo-^ grammes. Quelques deni^ées doivent être envoyées du navire à Somerset-House. Ce qui nous reste et forme notre cargaison se compose d'à peu près quatre cents livres de pemmicun, cent cinquante livres de biscuit, un jieu de thé et de sucre, et cinq gallons et demi d'esprit-de-vin. Notre esprit-de-vin pesait environ trente-huit livres anglaises, le tout fait h peu près six cents livres de provisions. Nous avons en outre chacun une couverture, une peau de buffle pour deux, une toile mackintosh, le sextant, le bateau à air, les objets d'échanges pour les Esquimaux, trois fusils et leurs munitions, et une vingtaine de paires de mocassins; nous portons sur nous tout le linge de corps dont nous devons user pendant le voyage. La charge d'un chien dans la baie d'Hudson pour un voyage de quelque durée est évaluée à cent livres; ainsi, nos cinq chiens devaient tout juste suffire à traîner le poids ib nos provisions de bouche, et ce qui restait pour cinq de nous devait au moins atteindre le même chiffre.

liTO J. H. BELLOT.

>^ous soniiues maintenant abandonnés à nous-raêmes au nombre de six: M. Kennedy et moi, MM. J. Smith, W. Adamson, A. Irvine et R. Wcbb, Tancien sapeur. Ce sont des gens sur qui nous pouvons compter. M. J. Smith est celui qui s'entend le mieux k construire une maison de neige, un autre est notre (1o(j- driver (directeur des chiens), et de plus a good shot, un habile tireur, ce qui n'est point à dédaigner, car il peut arriver (pie nous ayons à dépendre de notre chasse.

M. Kennedy ne m'a encore rien dit sur ce qu'il comptait faire vpour les observations) avant le départ du navire. Voici le plan que j'ai arrêté pour moi, s'il m'est permis de le mettre à exécution : on a laissé arrêter la montre à Fury-Beach, et je n'ai pu prendre qu'une série d'observations ; peut-être ne pourrons-nous ])as d'ailleurs compter sur sa régularité: et je compte déterminer les longitudes autant que faire se pourra par des distances lunaires. D'ailleurs, si la côte joint le cap Bird au iiôle magnétique, elle gît presque toute sur un méridien. En tout cas, n'ayant pu régler la montre à l'endroit de prise de possession, je compte la régler sur le cap Bird au pôle magnétique en allant et en revenant au point le plus éloigné des lieux visités par sir James Ross, puis de nouveau à Fury-Beach. — Quant aux latitudes, je les chercherai aussi souvent que possible par l'excellente méthode des deux hauteurs à court intervalle ; et les relèvements astronomiques ([ue je prendrai simultanément, avec les observations d'angle horaire, me donneront en même temps un moyen de contrôle sur les longitudes. Pour les variations du compas, je compte les déterminer par toutes les méthodes possibles, mais en employant la simple méthode du premier vertical pour l'usage commun de la route. Malheureusement on a dit h M. Kennedy une chose, vraie sans doute, mais dont on fait une fausse application : que nous ne sommes pas ici pour faire des observations scientifiques, mais bien des recherches. Avec ces idées, il est à craindre ([u'on ne prenne quelquefois pour des observations scientifiques les simples observations qui doivent déter-

VOYAGE AUX >1KHS POLAIRES. t>71

niiiier notre position et montrer où et comment se sont dirigées nos recherches. Tout n'est pas dit parce <iu'on a beaucoup marché, et marché à une i^rande distance.

Deux de mis hommes restent au campement pour faire sécher nos couvertures, et 31. J. Smith et moi allons de l'autre côté de l'île, MM. Kennedy et Adamson à l'ouest, dans la direction de l'eau libre vue hier, afin de reconnaître l'aspect du terrain et de voir si nous trouverons un passage à la mer de l'ouest. — Après avoir suivi les endentures de la côte, et tâché de découvrir la })lus haute colline , nous gravîmes non sans quelque difficulté ces blocs granitiques, et, arrivés à une élévation d'au moins cent pieds, nous découvrîmes la baie au sud et ii l'ouest de nous. Ayant marché avec l'idée préconçue et chaudement caressée de trouver un passage, mon premier mouvement fut un cri de joie en voyant la mer; mais le soleil directement au-dessus la montrait au sud et non à l'ouest, car il était à peu près midi (nous avions laissé le camp vers dix heures), et par conséquent le soleil au sud. Par les ordres de M. Kennedy, j'avais donné notre petit compas de poche au parti qui retournait à bord, et je n'avais pu en prendre un avec moi, M. Kennedy étant sorti avec M. Adamson avant M. Smith et moi, et ayant Thabitude d'emporter notre unique compas azimuthal et son compas de poche.

J'avais sur moi un livre de notes prises pendant l'hiver avec la descrifition des parties de la côte que nous pourrions visiter, et une copie de la carte de sir John Ross représentant la baie Brentford.

Les terres au sud paraissent très-basses, soit que le soleil nous éblouisse, ou peut-être à cause des vapeurs qui s'élèvent des neiges ; mais nous les rattachons en ligne continue avec les terres de l'ouest, sur lesquelles nous marquons du doigt les différents passages et les rivières marquées par sir John Ross ; seulement ces terres, dont par notre estimation nous ne devions être éloignés que de sept à huit milles, paraissent être à une

distance au moins double. Au nord, nous ne pouvons rien voir

parce que nous ne sommes pas sur le sommet de l'île.

Nous poussons plus à Touest après être descendus sur la mer que nous prenions pour un lac ; et, après avoir remonté sur les roches escarpées et couvertes de neige fondue sans rien découvrir de nouveau, nous reprenons la route du camp.

Nous sommes tombés à notre retour sur un passage assez irrégulier entre l'île où nous avons campé et la terre plus à l'ouest, qui est sans doute l'île longue de Ross.

Quelques ptarmigans, des traces nombreuses de daims, que M. Smith dit dater de l'automne dernier, ont été vus par nous. Dans la matinée et sur notre route de retour, nous trouvons les neiges qui recouvrent la glace parcourues en tous sens par des ours de différentes tailles, entre autres par une ourse accompagnée de deux petits (on dit qu'elles les ont par deux; — Scoresby) qui semblent avoir cabriolé autour d'elle. En suivant leur piste, nous arrivons à un trou naturel entre deux immenses glaçons, mais agrandi et amélioré sans doute par la femelle avant qu'elle mît bas. Comme nous n'avons qu'un fusil, nous ne nous soucions pas trop de déranger l'intéressante famille, et sans nous assurer s'ils sont dans leur terrier, nous laissons leur demeure en paix. A quelque distance nous acquérons la preuve qu'au moins une fois cette ourse a mangé de l'herbe. On ne sait si comme d'autres plantigrades ils se sucent les pouces pour toute nourriture pendant l'hiver, mais est-ce une diète habituelle, ou purement une médecine? — M. Kennedy, revenant de son excursion, dit que les terres dans la direction de l'ouest sont éloignées de trente ou quarante milles, et de l'autre côté de la mer, qu'il a vue à l'ouest également. Ce sont, je pense, les îles vues par sir James Ross. Ils ont côtoyé l'eau libre sur laquelle nos conjectures ne nous avaient pas tronipés hier, et où il a vu des glaçons filant cinq nœuds à l'heure. Malheureusement cette eau ne s'étendait pas fort h>in. Ils ont, ainsi que nous, trouvé de nombreuses pistes de rennes, et même une

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hiclie cl son faon oui Iravcisé pciidaiiL leur ahsi'iK'c la loiile (|u'ils avaient prise le matin.

7 AviuL. — Tliei'inoniètn; : six lienres, — 'irv ( — 7)^" centiiiiades) ; midi, — 10" ( — *27" eentiL^rades) ; six lienies, — ^l'i*^ ( — o6" centigrades). — Xons prenons avec nos deux traîneaux et les chiens la route (pie 31. Kennedy a suivie hier, et nous trouvons sur notre cliemin, outre la pièce d'eau principale, deux petites pièces sur lesquelles, ainsi qu'hier M. Kennedy l'a observé, les glaçons se meuvent avec une grande vitesse et décrivent de rapides tourbillons. L'air dans le voisinage de ces pièces d'eau s'est enqtreint d'une humidité qui nous glace ; et la brise qui suit tous les contours de cette côte, nous frappant au visage, nous fait éprouver le froid le plus vif (|ue nous ayons ressenti de longtemps; le soir nous portons presque tous sur le visage de nombreuses marques de frost-bites. Mon pauvre nez est ce qui souffre le plus chez moi, assez même pour me donner quelques inquiétudes, car j'ai déjà une cicatrice qui partage en deux une des narines.

Vers midi, nous arinvons à un Met perpendiculaire à la direction générale que nous avons suivie jusqu'à présent. Je mets les pieds dans un tas de neige ou glace fondante; mais, en raclant soigneusement la chaussure, l'humidité restante se congèle bien vite, et le pied est froid et non mouillé. Il faut faire attention à cela cependant, car une chaussure qui n'est pas souple peut vous faire geler les orteils.

Descendant au sud en suivant cet inlet, dont la direction générale est du nord-nord-est au sud-sud-ouest, nous trouvons sur la route j^lusieurs pistes de renards et d'ours. Vers six heures, nous campons à l'extrémité sud du bord ouest. Une observation du soleil à son coucher donne pour variation du compas nord 144* ouest, tandis qu'à Fury-Beach elle n'était que de 'I52\ — A l'entrée de celte baie, les Uoss trouvèrent on 1829 l'inclinaison de l'aiguille aimantée 89^ et en conclurenijustement que le

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pôle magnétique n'était i)as loin. Le souvenir des observation^ intéressantes faites l\ ce sujet m'a fait regretter plus d'une fois que nous n'ayons pas avec nous ]tendant notre long hiver le> instruments nécessaires pour les renouveler '.

* Il est liès-<lirritile, pour nojiasdirc ini|i(»s5iltle, de concilier ce que <1il l'cllni en rendanl coniplc H(^ ('véncnienls survcims dans les journées des 7. 8. 0. 10. 1^, 10, 18, 20 avril, 24 mai, 0 juin 1852. elc. avec l'exposé fail ])ar le capitaine Kennedy (journée du 7 aviil, dans sa relation [Short ]\arrative of tho second voyage of the Princc-AWert in search of sir John Franklin] pidiliée à Londres en 1855. Nous croyons devoii' ^lotis bornci à traduire ici littéralement, et sans observations, le récit de M. Kennedy, en ce rpii concerne Ir détroit auquel il a donné le nom de Bellot : «Mercredi 7 avinl (1852\ levé- « <le bonne bcure, nous prîmes le canal sei)tenlrional, exploré en partit- par « moi-même dans la journée d'bier, et continuâmes de le suivre jusqu'à six (( heures après midi, que nous atteignîmes son extrémité occidentale, distance « de pas moins de vingt milles, en y comprenant ses diflerenles sinuosités. (( D'ime colline élevée, près de notre campement à cet endroit, nous obser- « vàuies un large canal. N. >'. E. et S. S. 0. vrai (vai-iation 140". qu'on avait « pris d'abord pour une continuation de la baie Brentford, jusqu'à ee <{iio « sa grande étendue nous eût convaincus que nous étions tombés sur une mer f( occidentale ou can.d, et que le passage que nous venions de traverser [rro had a just gone ihrough) était, en réalité, un détroit conduisant au dehors du canal « [inhij du Vrince-Régent . Il est indiqué sur la mite de nos découvertes sous le «. nom de détroit de lîellot [Bellot-Sirail), juste triliiit aux importants services « l'euilus à notre expédition par le lieutenant Bellot. Lîle qui forme ses bords « méridionaux l'ut appelée île Levesque. conformément aux désirs (pie lady Franklin « m'avait exprimés avant mou départ, de nommer quelque litni en l'honnem- de « cet estimable ami, de ce généreux soutien de l'expédition originaire du Prince- « Albert. Nous nous sommes assurés, depuis notre retoiu-, que la mer occidentale « dans laquelle s'ouvre le canal est l'extrémité septentricmale du détroit do Vir- « toria, exploré partiellement par le D' Rae, venant d'une autre dii'ection. l.n «. colline sur laquelle nous étions est probablement une portion de la haute lerie « \iic par sir James Ross en 1840, et conserve, en conséquence, le nom de Cap « nird, que lui doima cet oUicier distingué. Sur le coté méridional de l'entrée du « canal est une autre élévation remarquable, à laquelle je donnai le nom de Cap « Jlodgkin, en l'honneur de mon estimable ami le docteur U(»dgkin, de Londres. .. >•

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