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Cette note et celle qui suit sont dues à la bienveillante sympatbi» de M. di* U Roquette, le savant membre de la Société de géographii; de Paris, lequel a bieu voulu consentir à revoir en entier l'ouvrage de son jeune ami RcUot, et nous prêter, dans cette publication, le concoius officieux de sa science et de ses conseils.
[^ofe de Vi-dileitr.)
VOVAtlK AUX MKRS 1»0LA 1 1; K S. 27:.
8 AVi;iL. — riuM'iiiomètre : luiil liciiii's, — KV ( — '21" centig.); midi, — 4" ( — 20" cenlig.) ; huit heures, — 57)" ( — o7*' eentii?.). — l^eiile hiise (hi nord. Nous nous dirigeons vers la partie nord-ouest de la l)aie, et dans une direction où il nous semble voir une ouverture, mais après douze milles (au nord-ouest, quart ouest) péniblement faits sur une glace trèsiuégale. nous voyons au coucher du soleil la terre se dessiner au fond de celte ouverture, et la fermer ainsi devant nous.
M. Kennedy allribuii l'état raboteux des glaces à un courant qui existait dans un passage à la mer de l'ouest; mais pour([uoi ne serait-ce point un courant tout autour de la baie? Je n'aime pas, en matières géogra[diiques, à me lancer dans des conjectures, et je ne crois qu'à ce que je vois; ])ien ipi'après tout sou hypothèse soit possible; seulement, jusqu'ici nous ne pouvons rien décider. — Un halo.
9 AVHH.. — Thermomètre : sept heures, — 20" ( — 29- centig.); midi. — 6"(— 21" centig.); huit heures, — o4- (— oT centig.) — Nous dirigeons aujourd'hui notre course un peu plus au sud (ouest-nord-ouest), et vers une autre ouverture; les terres paraissent continues au nord. M. Kennedy et deux autres de nos hommes commencent h ressentir les atteintes du snoiv-blinilness, (lu cécité causée par la neige. Les doctes delà faculté difl'èrent dans leurs opinions sur les causes de cette affection ophthalmique. Quelques-uns l'attribuent à la puissante réflexion de la lumière sur cette surface blanche ; mais il est certain (experte crede Roberto) que l'effet produit est le même par les tenips de brume et de brouillard épais si communs dans ces régions. Les préservatifs employés sont une pièce de gaze ou de crêpe coloré en noir ou en vert, ou des fjogles, en fil de laiton très-fin, à travers lesquels tous les objets revêtent des miances moins offensives à l'œil; mais je pense qu'il ne faut en faire usage que lorsque la lumière est trop éclatante, et irrite la rétine. Nos voyageurs les portent en tout temps; mais il me sendde ((ue lorsque
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l"(jcil distingue à peine les objets devant lui, c'est augmenter les causes d'inflammation que d'interposer un écran qui rend ces objets encore moins distincts, car cette tension plus grande et plus soutenue des organes visuels doit être une source d'inflammation. Jusqu'à preuve contraire, je me bornerai donc à n'user de ces préservatifs que lorsque le soleil l)rille d'un éclat inaccoutumé. Brise d'est. Après cinq milles, nous nous arrêtons à midi sur une sorte de récif près duquel la latitude observée est 71'' 58", et nous reprenons la même direction, marchant encore six milles de plus sur la même espèce de glace où nous n'avançons que lentement, les intervalles entre les glaçons étant remplis d'une neige molle où nos chiens et nous enfonçons quelquefois à plus d'un jiied. Au coucher du soleil, nous voyons encore une fois la terre au fond de l'ouverture sur laquelle nous nous dirigeons. On se détermine à persister dans la même direction ; autrement nous pourrions côtoyer toute la baie sans trouver le passage que nous cherchons, et qui, après tout, ne nous est pas indispensable, puisque l'isthme n'est ici que de cinq milles de large, et même moins que cela ; j'observe aussi que nous sommes beaucoup plus à l'ouest que la côte marquée sur la carte au fond de la b.:iie. — Campé sur la glace.
10 AVRIL. — Thermomètre : sept heures, — 8"( — '^1^ centig.); midi, — 8" (— l"}!" centig.); six heures, — 6'(— 2r' centig.)— Forte brise d'est qui augmente continuellement et soulève en tourbillons la neige qui recouvre la glace maintenant beaucoup plus unie que les deux jours précédents; nous nous arrêtons à midi pour obtenir la latitude 72^* 5' dans une brume assez gênante qui nous cache la terre sur laquelle nous marchons, eique nous croyions encore loin de nous quand, à notre surprise grande, et après quelques minutes seulement de marche, nous nous trouvons sur la plage. Nous l'edescendons un peu au sud pour entrer dans V'inlet en vue hier; mais la brise et le drifl augmentent d'une façon si incommode, (lue :>ommes forcés de nous arrêter.
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Nous procédons immédiaU'inonl à la constniclioii de noiic snow-honse, et de teni^js en innps nous laissons là l'onvrai^e pour ])iéliner, afin de nous réeliaulTer les pieds et les mains. Nous sommes parvenus à bàlir nos murailles, en deux heures; deux d'entre nous étaient les ingénieurs de la chose, pendant (pie le reste préparait les nialéri;iux, l'un couj^ant ou sciant la neige en longues pièces reclangidaires ; un autre les enlevant avec une pelle ou un coutelas, et les deux autres les portant à nos maçons. Ce qui nous prenait le plus de temps au commencement était l'édification de la voûte; mais, laissant de côté les règles de l'art, et considérant (pie nos demeures ne sont (pie temporaires, nousplaçons les pièces de neige transversalement, et aussi bien que possible sur le sommet des murailles élevées de façon à se rapprocher dans le haut. Un Esquimau sourirait peut-être à la vue de nos chefs-d'œuvre; mais, comme ils nous abritent suffisamment, c'est tout ce que nous pouvons désirer. Avant tout, d'ailleurs, notre but est la célérité, car d n'est rien moins qu'agréable de patauger, par des froids de 20 à 50" audessous de zéro, dans les décombres et les sciures de ces bâtisses; surtout s'il faut pour cela braver le vent et l'infernal drift. Une fois la construction achevée, nous nous mettons tous à cimenter les joints avec de la neige, et, lorsque le drift, par làdessus, a recouvert toute la hutte d'une nouvelle couche, la chaleur intérieure produite par notre cuisine à l'esprit-de-vin et nos respirations ne trouve aucune issue ; un Européen croirait à peine que souvent nous avons été incommodés par la chaleur. Il faut cependant que toutes les ouvertures soient bien closes : autrement un petit trou du diamètre d'un tuyau de plume a bientôt servi d'entonnoir à un boisseau de neige lorsqu'U vente ou qu'il dr'ifte.
Tout travail porte avec lui sa récompense; nous sommes bien fiitigués, certes, lors([ue après une journée de marche il nous faut songer d'abord à l'opération encore plus fatigante de bâtir, de porter ou de scier cette neige dure et pesante comme de la
pierre de taille ; mais on ne peut s'imaginer quelle sensation de plaisir et de comfort nous éprouvons lorsqu'il nous est donné enfin de fermer notre porte, et de nous allonger sur nos sacs !
INos pauvres chiens eux-mêmes, après avoir gloutunnement ha[)pé leur ration de pemmican , qu'ils digèrent sans doute comme le boa, s'étendent nonchalamment sur la neige, peu soucieux de celle qui tombe et les recouvre entièrement, la considérant plutôt comme un supplément ajouté à leur épaisse fourrure. Heureux chiens: qui n'ont rien à bâtir, et se moquent parfaitement de la direction où nous nous engageons, pourvu que cela ne leur rapporte pas trop de coups de fouet!
11 AVRIL. — La tempête de neige gronde au dehors, si bien que nous n'osons sortir de notre hutte, heureux que nous sommes de l'abri chaud et comfortable qu'elle nous procure ; mais nous ne sommes pas sans inquiétudes pour ceux qui nous ont laissés mardi matin. Nous craignons qu'ils ne soient encore vers le milieu de la baie Creswell, sur les glaces de laquelle cette tourmente peut avoir quelque effet. Nous ne pouvons que hire des vœux pour eux et demander en leur faveur cette même protection dont nous éprouvons si visiblement les effets. Comment ne pas admirer la Providence qui change en abri tutélaire cette neige qui serait bien vite l'instrument de notre destruction; alors que tout autour de nous semble conspirer notre perte, ne jouissons-nous pas d'un bien-être réel? Quelle force on puise dans la confiance eu Celui sans la permission duquel un cheveu ne saurait tomber de notre tête !
l'i AviuL. — Thermomètre : dix heures, -|- 7^* ( — 14" centig.); midi, + 10' (~ 12" cenlig.); dix heures, — 7" ( - 22" centig.). — Dans la matinée, le mauvais temps paraît vouloir continuer; mais nous profitons d'un répit pour partir un peu avant midi, et nous sommes favorisés, pendant le reste du jour, d'une petite brise d'est. Nous traversons la petite baie où nous nous sommes engagés le samedi 10. Après une course
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d'environ trois inillos l\ roucsl, cl a[)i('.s avoir i^ravi une pente assez douce, nous arrivons sur nu terrain pres([ue uniformément plat; un monticule un peu au sud est le seul objet (|ui rompe cette uniforiniié. Cliai^eaut alors de direction, nous marchons pendant cinif ou six milles environs vers l'ouest, sur une neige molle et sèclie dans laquelle nous n'avançons (pie diflicilement.
Temps neigeux et couvert. Aous ne pouvons voir à une grande distance, mais nous avançons avec [)laisir, comptant, demain, voir la côte de cette mer de l'ouest apr«3s laquelle nous avons couru plus longtemps que nous ne comptions et sans la rencontrer.
13 AVRIL. — TlieiMiiomètre : sept heures, -f-^" ( — 10" centigrades) ; midi, + 0" ( — 14'^ centigrades); huit heures, -f- 2*^ ( — 17" centigrades). — Il semble que tout soit contre nous : nous nous trouvons au milieu d'un brouillard si épais, qu'il est presque impossible de se diriger plusieurs minutes de suite -dans la même voie. Pour surcroît d'ennui, l'aiguille aimantée est devenue excessivement paresseuse, et le compas indique souvent trois ou quatre directions différentes pour cehe que nous voulons prendre ; comme nous le disons en langage nautique, le compas dort, et ce n'est qu'en le remuant et en comparant avec lui nos petites boussoles de poche que nous pouvons avoir quelque confiance.
Peut-être la côte n'est-elle qu'à (juelques centaines de mètres seulement et suivons-nous ime direction parallèle. Ceux d'entre nous dont les yeux sont en mauvais état souffrent beaucoup des efforts qu'il leur faut faire, même pour regarder à leurs pieds. En somme, il ne pai^ait pas que nous avancions le terme de notre voyage par une marche aussi incertaine, et à deux heures de l'après-midi nous campons.
Hier et aujourd'hui, cha(pie élévation de terrain était saluée par nous comme étant peut-être une des arêtes dont le versant
forme la cote ; les nuages bleus nous semblaient annoncer la présence de la mer, et même la réflexion de l'eau libre. Nous remarifuons ce soir, comme plusieurs fois déjà nous avons eu occasion de le faire, que la neige qui repose sur la terre en couches peu épaisses consiste en une espèce de cristallisation, due sans doute à la filtration ou à la précipitation aqueuse occasionnée par la chaleur du sol ou des herbes, et que ces pièces de neige sont extraordinairement transparentes et conductrices du son.
Le monticule vu le samedi 10 est maintenant, à l'est de notre campement, à trois ou quatre milles, et, non loin de son pied, court une petite ravine qui aboutit sans doute à la plage.
Bien que le thermomètre ne soit pas beaucoup au-dessus de zéro Fahrenheit ( ou 18*^ centigrades), nous trouvons encore que la chaleur augmente d'une façon très-sensible avec l'état nuageux du ciel, ce dont les lois physiques, d'ailleurs, rendent parfaitement compte.
14, 15 et 16 AViiiL. — Continuation du même temps : le brouillard est tellement épais au dehors, que nous ne pouvons nous aventurer à quelques pas de notre maison sans la perdre entièrement de vue, et l'inactivité forcée qu'il nous faut ainsi subir nous parait certes bien plus intolérable que la route la plus rocaiUeuse que nous ayons encore parcourue. Ce contretemps augmente d'autant plus notre dépit, que nos provisions se consomment sans profit pour notre course, ce (jui fait autant de jours à retrancher de notre travail effectif. La philosophie la plus stoïque, d'ailleurs, trouverait matière à s'exercer dans une hutte de neige de huit à dix pieds de long sur cinq à six de large et trois à quatre de haut; car la chaleur produite par notre séjour prolongé a affaissé notre bâtisse. Vendredi, i)endant une courte éclaircie, M. Kennedy est allé avec deux hommes un peu en avant pour reconnaître la route et voir la mer, que nous appelons à cor et à cris, mais sans succès, les
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terres étant presque au mêuie niveau aussi loin qu'ils oui pu voir.
17 AVRIL. — Décidémeiil iu)Lre iuipatieuce ne change rien à l'état des choses, et il taut s'armer de résignation. La pipe devient h^ refuge de notre espoir trompé, et nous fumons, nous fumons avec une telle persistance et une telle régularité, que point n'est besoin de la montre |:our savoir l'heure. « Qu'elle heure est- il, Dickie? — Il est tant de pipes, sir. » — Ce qui est une indication aussi exacte que les meilleures horloges du monde. Avec une route pas trop mauvaise et 'trouvant la côte comme elle est marquée sur la carte, nous serions maintenant au \)ùk magnétique, peut-être parmi les Esquimaux! quelle rage!
18 AviiiL. — Thermouîètre : six heures, — 4'* ( — W centig.) ; midi, — 1" (— 18'' centig.); six heures, — 0'^ (—18 centig.). — A notre grande joie, car nous sommes las de repos, le temps nous permet enfin de reprendre notre route sous un soleil radieux et une légère brise. Tout près de notre camp nous rencontrons un loup gris, dont les pistes montrent qu'il a dû rôder une partie de la nuit dans les environs. Le coquin, s'il est affanxé maintenant, n'a point toujours jeùné, s'il faut en croire certains indices où se trouvent des ossements de daims ou caribous. Il nous suit pendant la plus grande partie du jour, se tenant ;i distance respectueuse après qu'une balle Ta averti qu'il ne faut point se hasarder trop près de nous, mais il nous poursuit de ses hurlements. C'est ainsi que dans la baie d'Hudson ils attirent souvent [to decoy), pour les leurrer, les chiens avec lesquels d'ailleurs ils ont, surtout dans ces contrées, plus d'un degré de parenté. Rien n'est plus lugubre que ce cri plaintif qui résonne encore à nos oreilles après que l'animal a disparu. Soit insouciance du reste, ou sentiment de leur sûreté, nos chiens n'ont point semblé faire à lui la moindre attention.
La neige commence h ressentir les atteintes du printemps, ce qui augmente les dilticultés de notre route dans le terrain ondulé
et coui)é de ravines que nous rencontrons aujourd'hui. Le sol est couvert en plusieurs endroits de petites touffes de lichen Qieather) et de branches de saule nain; les perdrix, friandes des bourgeons de cet arbuste, ont creusé la neige de leurs becs, et nous voyons aussi de nombreuses pistes de renards courant au sud, ou vers les endroits fréquentés par les perdrix. La neige nous permet ainsi presque partout de reconnaître dans ces étonnantes contrées que tous les animaux semblent généralement procéder par grou[ies de deux espèces dont l'une vit aux dépens de l'autre.
Il a fait tellement chaud dans la journée, que nous avons pu nous permettre la jouissance d'une ablution partielle avec quelques poignées de neige. Nous avons fait environ douze milles vers l'ouest et quelques milles au nord, et nous campons à quelques milles d'un monticule assez élevé. L'observation à midi nous met en latitude à 72*^00, c'est à-dire à peu près par la même que le cap Bird, que nous n'avons pas encore vu cependant. Nous étions à midi près d'une ravine courant nord et sud, dont les bancs escarpés nous donnent un peu de sport, ayant eji à dételer nos chiens et à lancer nos traîneaux, qui glissent sur la neige, et courent à luie grande distance, comme un navire fait en descendant de ses chantiers.
Pendant la plus grande partie du jour le ciel à l'ouest a été chargé de vapeurs noirâtres que nous nous plaisons à prendre pour le Uïnk of open water (l'effet produit par l'eau libre). Je n'ai point vu jusqu'à présent que des observations hygrométriques aient été faites ici. La peau devient tellement sèche sous rintluence de cette sécheresse toute particulière des froids excessifs, que l'épiderme est extrêmement irritable, et que la chaleur du soleil crée un haie et des gerçures aussi fortes que la bise la plus pi([uante ; je pense qu à cela sont dues la plupart des •ophthalmies comprises s.uis le nom générique de snow-blindness.
10 AVRH.. — Thermomètre : neuf heures, -f- 22'' (— G'' cen-
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tigndes); midi, + 'iiV ( — 7f centigrades) ; dix iieiiivs, -{-'l'I" ^ (i'> i-eiuigradesK — Légère ltii>e du sud, temps couvert et neigeux. — Nous prenons de nouveau notre course à l'ouest, ou du moins nous lâchons de nous diriger à l'ouest. A environ <|uatre milles de notre campement, nous tombons sur une rivière ou sui- un lac gisant nord et sud, assez étroil, mais qui paraît s'étendre au loin dans la direction du nord. Afin d'économiser notre combustible, en buvant pour la soif à venir, nous creusons la glace à plus de quatre pieds et cherchons sans y réussir à briser la couche solide du fond par quelques balles. Notre peine ne sera i)as entièrement perdue cependant, car nous remplissons notre bouilloii'e et le reste de nos ustensiles des fragments de cette glace d'eau douce, ce qui nous [irendra moins de temps et d'esprit-de-vin que s'il fallait fondre de la neige. J'ai été fort étonné de voir les balles rebondir en haut de ce trou, bien que le pistolet fût tenu verticalement. Déjà, en septembre dernier, j'ai vu les balles, après avoir frappé la glace, revenir en arrière, contrairement aux lois de îa réflexion.
Il nous faut consulter le compas à chaque instant, et comme la contrée que nous traversons maintenant est assez irrégulière, par suite des détours que nous prenons pour éviter des coteaux trop rapides pour nous ou tro[> pierreux pour les traîneaux, nous faisons peu de chemin en bonne route. Après sept ou huit nulles de montées et de descentes continuelles, les vallées généralement du nord au sud, nous arrivons à une ravine plus profonde que celles rencontrées jusqu'alors. Le terrain redescend par une pente graduelle à un état si parfaitement de niveau et si peu accidenté de pierres, ({ue plusieurs fois nous nous prenons à penser que nous sommes arrivés à la mer sans nous en apercevoir: et ce n'est qu'après avoir creusé la neige, et trouvé le sol à un pied au plus, que nous sonnnes détrompés. Les terres que nous laissons à l'ouest, et que nous voyons se terminer sur cette espèce de plateau, contribuent d'ailleurs beaucoup à créer ou à entretenir l'illusion. J/expérience des quelques jours suivants
•28 i J. li. l5i:i.L0T.
nous montre le danger de ces idées préconçues surtout chez un voyageur, car, nons attendant à trouver ici les glaces de la mer polaire, la tentation eût certainement été très-forte de croire à leur existence.
Afin de compenser les retards causés par les brumes du 14 au 17, et dans une impatience facile à concevoir, nous poussons en avant vers l'ouest, ne nous arrêtant qu'après une course de vingt-deux heures, dans laquelle nous avons dû faire, sur l'appréciation la i)lus modeste, de quinze à dix-huit milles, c'està-dire un degré de longitude à Touest. M. Kennedy a, de plus, résolu que dorénavant nous voyagerons la nuit et dormirons le jour. Nos chiens souffraient beaucoup de la chaleur, qui nous incommodait également pendant la besogne fatigante du halage; l'un d'eux a même eu un accès d'épilepsie. Notre nouveau système de voyage nocturne est surtout favorable aux yeux, qui se fatiguent bien moins de la blancheur sans éclat de la neige dans la soirée et dans la nuit. Les vallées que nous venons de traverser contenaient généralement de l'eau. La neige est aussi très-molle, ce qui augmente notre labeur, mais nous ne pouvons nous en plaindre, car cela ménage nos traîneaux, qui. sur un terrain un peu plus dur, seraient bien vite en pièces. Nous passons sur de nombreuses pistes de renards, perdrix et souris blanches.
Du '10 AU 21 AVRIL. — Thermomètre : neuf heures du soir, — T (— '•l'I'^ centigrades); minuit, — 10" (— 23" centigrades); neuf heures du matin, — 10" ( — 20" centigrades). — Petite brise du sud. — Nous avons fait vingt milles géographiques à l'ouest au milieu de ces steppes de neige, encore les mômes, encore si uniformément plates, et dont rien ne varie hi monotonie, si ce n'est une pierre de temps en temps, ou une légère ondulation sur laquelle se trouvent des mousses goûtées par les rennes. Nous voyons encore de nombreuses pistes de renards et plusieurs petits terriers creusés dans la neige par
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ia souris arL'ti(|ii('. Il ii(»iis semble décidcnient impossible d'atteindre la l'ôte de l'oiiesl , ({iii sans doute fuit devant nous, si le compas ne nous trompe; mais, qnehjue peu de confiance (jue nous mettions dans ses indications, à cause du voisinai^e du pôle magnéticpu', noire dislance parcourue à l'ouest, que j'ai toujours estimé(î au plus bas, nous met à plus de quatre degrés des îles Brown. Le soleil, pendant les intervalles où nous l'avons vu, nous a toujours servi, d'ailleurs, ;i contrôler Faiguille aimantée. En tout cas, il est évident que la mer, placée à l'ouest de la terre de Somerset, est fermée au nord du cap Bird, et que le meilleur moyen est de couper droit au nord, où nous devons tôt ou tard rencontrer la côte que nous pourrons suivre alors; les ravines (jue nous avons traversées ces jours derniers rejoignent la mer très-probablement, et mon opinion serait que si demain, après une dizaine de milles au nord, nous n'avons point trouvé la mer, nous devrions nous diriger vers le nord-est, route qui, partant de la latitude où nous sommes, môme en nous supposant à plus de cent milles à l'ouest (ainsi (pie le pense M. Kennedy), nous amènerait infailliblement sur la côte le jour suivant.
Jusqu'ici j'ai espéré que sir James Ross ne s'est point trompé dans ses conjectures, mais il n'y a plus moyen d'en douter ; il est d'ailleui's fort peu positif dans ce qu'il dit à cet égard de
l'endroit où il était, c'est-à-dire à milles^ au nord du cap
Bird; U a examiné le pays; le jour était, dit-il, remarquablement favorable par sa clarté, et toute terre, d'une grande élévation, aurait pu être vue à une distance de cent milles. Or les terres que nous avons passées sont tellement plates, que nous, sur les lieux mêmes, n'avons pu croire que le témoignage de nos yeux, et, après avoir pris plusieurs fois ce plateau peu élevé au-dessus de l'Océan pour l'Océan lui-même, nous avons dû
* Bellot n'ayant pas indiqué clans >ou iii;iinis( rit lu lutinhi •• île milles, nous avons cru devoir laisser le cliiUVe en hl;nic.
l'Sr. J. H. BEL LOT.
nous rendre' à révidcnce. Il ne sérail donc pis étonnant qu'à une distance même plus rapprocliée il eût commis l'erreur que nous commettions pour ce (pii était à nos pieds. Les îles qu'il marque sur la carte, un peu au nord de nous, seraient alors les divers monticules que nous avons vus, ou des collines encore plus au nord que nous n'avons pu distinguer. Quant au moment présent, nous ne saurions conq)ter sur la montre, et ce n'est qu'une fois à bord que nous pourrons dire exactement oii nous sommes allés.
Trois alternatives nous ont été. hier, proposées par 31. Kennedy : 1° continuer à l'ouest encore un jour; 2° retourner sur nos pas à la baie Brentford, où il compte tuer, en huit jours, un grand nombre de daims, et, avec ce renfort de provisions, nous diriger par terre vers le pôle magnétique ou le port Élizabeth ; 5" enfin, nous rendre au cap Walker. Mon opinion a été de continuer à marcher un jour de pins à l'ouest, et, après cette journée, de prendre une décision nouvelle, suivant ce que nous verrions. Quant à retourner à la baie Brentford pour, de là, nous rendre au sud, ce serait mon plus grand désir si la chose était possible ; mais, contrairement aux espérances de M. Kennedy, je doute fort qu'il puisse compter sur une chasse heureuse, ou du moins ainsi qu'il la faudrait. Il le reconnaît d'ailleurs luimême. Si, après une semaine passée à chasser sur les iles de la baie Brentford, nous n'avons point été suffisamment heureux, le manque de provisions nous obligera à retourner à Fury-Beach, et alors quel désagrément pour nous! Autrement j'eusse été heureux de nous diriger de ce côté, parce que c'est là que nous sommes envoyés par lady Franklin. Cela rentrait dans le plan (jue je lui avais proposé en février : ce point est plus important d'ailleurs à explorer que le cap Walker, (|ui doit avoir été visité par l'un des quatre navires du commodore Austin ou par sir John Boss. — >{ous avons marché un jour de plus à l'ouest, et comme M. Kennedy nous demande à tous notre avis, j'ai pris ce soir occasion de bien expliquer le mien, qui serait d'aller au
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nord-est dans l'ospoir de roiu'onlrer la côlc le plus toi possible. M. Kennedy désire aller droit an nord alin de rester sur la terre et sur la neige, moins dani^erense ponr nos traîneaux que la glace que nous pouvons rencontrer sur la côte et non dans l'intérieur. A cela je réponds qne si l'expédition de sir John Franklin a pénétré an fond de cette impasse, nous trouverons des traces de son passage sur la côte et non dans l'intérieur, n Cela est vrai, dit 31. Kennedy; mais, pour le moment, je veux me rendre au cap >A"alker le plus tôt possible, et la côte sera exannnée par les embarcations pendant l'élé. » Il ne me reste qu'à m'incliner, nue Ibis que j'ai bien établi ma manière de voir.
Du 21 AU 22 AVRIL. — Petite brise du sud, temps brumeux. Nous gouvernons au nord, du moins autant que nous le pouvons, car il nous faut consulter le compas à chaque instant. La seule manière dont nous puissions nous diriger consiste à prendre pour guide un objet au nord, et à marcher vers lui jusqu'à ce que nous apercevions un autre objet situé plus loin et dans la même ligne ; mais après nous être arrêtés pour choisir de pareilles marques, et avoir pris un bloc qui nous semble assez gros et éloigné de nous, nous arrivons, au bout de quelques instants de marche, sur une petite pierre dont la réfraction seule a grossi les dimensions. lUen de plus vexant que ces contrariétés incessantes mises en travers de notre avance, et de plus fatigant à la fois, surtout pour les yeux de celui qui marche en avant, en cherchant ;i percer le brouillard pour y trouver la route à suivre ou ces marques de jalonnement, et qui éprouve une sorte d'éblouissement qui l'aveugle.
De temps en tenq^s, l'un de mius prend la phice de M. Kennedy, qui d'ordinaire est en tête de nos traîneaux, et bien que nous soyons tous très-attentifs à surveiller les mouvements de notre guide, chaque fois que le compas est consulté, nous nous trouvons insensiblement écartés de la route que nous voidions suivre. Aussi, bien que nous ayons fait près de dix-huit milles
géographi((ues, je ne pense pas que nous ayons en résultat plus
de huit h dix milles de route au nord.
A trois milles de notre campement nous sommes tombés sur un terrain également plat, mais où ne se trouvaient plus de ces lichens si abondants la veille; de nombreux remblais de petites pierres plates et arrondies lui donnaient le caractère d'une plage, et nous nous attendions à un changement complet dans la nature du sol. Mais après douze milles, nous retombons sur la même esi)èce de plateau, couvert de lichens, que nous avons vu le 20.
Dans la matinée du 22, la brume est tellement épaisse, que, peu accoutumés comme nous le sommes encore à voyager la nuit, il nous serait impossible par le témoignage de nos sens de dire s'il fait jour où nuit maintenant. — Vu un ptarmigan.
Du 22 AU 25 AVRIL. — Thermomètre : neuf heures du soir, -|-12*' ( — ilVentigrades); minuit, +25V— 4^^ centigrades); onze heures. + ^^^ ( — 4*^ centigrades). — Légère brise de sud-est et de sud; neige, brouillard épais. — C'est avec la plus grande difficulté que nous pouvons nous diriger vers le nord, nous ne voyons même pas une pierre sur laquelle nous puissions nous guider. Après avoir placé des jalons dans la direction donnée par le compas, deux de nous marchent en ligne droite Tun derrière Tautre, pendant que les traîneaux suivent et se tiennent dans le même alignement, ou bien l'un marche en tête, et l'autre en queue, les traîneaux au milieu; en dépit de notre surveillance, le compas nous montre qu'ai)rès quelques minutes de marche, nous allons quelquefois 45" et même 90" du nord. Le compas est fort paresseux aujourd'hui ; nous pensons avoir marché plus de quinze milles, mais nous ne devons guère avoir tait jilus de huit à dix milles en bonne route.
Nous n'avons pas eu d'observations depuis plusieurs jours, de sorte que nous ne savons pas au juste quelle est notre avance de chaque jour; nous ne distinguons rien à une centaine de pas
vovAGi' AUX .ml:us roLAiin:s. sso
devant iKtiis, puiscjue souvent notre guide ii trente nièlres esl ii moitié caehé par la ln'uiiie; tout eonti'ihue donc ;i rendre ees journées de niarelie Ioniques et ennuyeuses. Le sol semble, antant que nous pouvons en juger, toujours le même.
Du '20 AU 24 AYiiFL. — l'etite l)rise d'est ; neiûe au
coninieii-
cement de la nuit ; vers miiuiit le temps s'éelaireit et nous piomet lui beau jour. — Au milieu de ees immenses solitudes, les speetacles variés des régions arctiques laissent sur l'esprit une impression toute particulière : par ces temps de brumes, le coucher du soleil, aussi bien que son lever, ont lieu sans le splendide cortège des jours plus clairs ; un disque pâle et alTaibli desceiul sans pompe derrière les limites blanchâtres de l'horizon; la scène prend un caractère à la i'ois doux et triste, qui ce[>endant n'est point sans solennité.
Nous estimons avoir fait quinze milles ; mais, pour les raisons énoncées hier, je ne crois pas que nous puissions compter plus de huit à dix milles en bonne route au nord.
Nous nous surprenons plusieurs fois goûtant la neige pour nous assurer qu'elle n'est point saumâtre, tant les apparences de la contrée sont trompeuses. Avant midi, le ciel est plus couvert que jamais et nous laisse dans la même ignorance de notre position.
Nous avons souvent entendu le cri des ptarmigans ou rockers tout près de nous ; nous en avons vu sept aujourd'hui, mais nous ne pouvons perdre de temps à les chasser. Un seul, étant resté à portée de fusil, a été tué. Nous le laissons geler après l'avoir dépouillé de ses plumes, et. doutant de ce que nos gens du nord-ouest me disaient, jai voulu voir par moi-même si ce gibier cru et gelé est réellement mangeable; h mon grand étonnement, je l'ai trouvé délicieux.
Depuis trois jours, j'ai chaussé les s}iow-slioes ou raquettes, ce dont je me trouve fort bien et sans éprouver les inconvénients habituels décrits par M. Ilood. si ce n'est une grande pesanteur
dans les jambes, effet dont l'habitude m'empêchera sans doute bientôt de m'apercevoir. Le reste de notre troupe en fait autant aujourd'hui, et cela nous soulage d'autant mieux que ces chaussures ne nous gênent point pour haler les traîneaux.
Du 24 AU 25 AVRIL. — Thermomètre : neuf heures du soir, +22° '( — 6^ centig.) ; midi, +7>T ( + ^^ centig.). — Même brume épaisse, temps nuageux. Au revers d'un pli de terrain, sur lequel nous avions campé, nous nous trouvons presque sans transition sur la glace, qui pour nous tous a un goût salé assez prononcé ; mais, après nos déceptions des jours passés, nous n'osons nous décider pour Taftirmative ; les marques laissées par les marées n'existent point, mais ce})endant deux longues crevasses peuvent en tenir lieu dans la petite anse où nous sommes, placée sans doute au fond d'une baie que nous ne pouvons distinguer. La côte, sur les deux bords, aussi loin que nous pouvons voir, c'est-à-dire h un demi-mille à droite et à gauche, est relevée au nord -ouest et au sud-est.
Cette anse est fermée au sud-ouest, etapparlieni évidemment à la partie ouest des terres vues par sir James Ross. Nous continuons notre route au nord, et le terrain devient un peu plus ondulé. A Test paraissent être des îles très-basses ou éloignées de nous. Le ciel s'étant éclairci dans la matinée, nous pouvons gouverner en bonne direction; après avoir fait dix-huit milles, suivant notre appréciation toujours approximative, nous trouvons tout près de notre campement une glace bleuâtre sur la nature de laquelle nous ne pouvons nous tromper cette fois; la mer ne saurait être loin de nous. Nous avons vu une perdrix, deux snow-birds (oiseaux de neige) et des pistes de renards.
En l'absence des glaçons ou rough-ice que laissent les marées, ce qui nous paraît une raison suffisante pour nous faire croire à la présence de la mer, c'est le caractère des petites pierres qui sont maintenant dune forme tranchante, découpées en lames minces, et hérissées, comme cela a lieu en général près des côtes,
VOYAGE AUX MEUS rOLAIUES. 291
tandis que c'étaient des pierres rondes et unies que nous trouvions jusqu'ici.
Nous obtenons enfin des observations qui nous nieltenl en latitude 75" 50 50" nord, ce qui s'accorde assez bien avec mon estime. Pour la première lois, depuis plus de sei)t mois, le thermomètre s'est élevé au-dessus de zéro centigrade, et nous inaugurons l'ère nouvelle des températures par un glorieux défi : nous couchons en plein air, sans autre abri qu'une petite muraille de neige entre le vent et nous. L'espoir, le beau .soleil, tout contribue aujourd'hui à ranimer notre ardeur. ]Nous humons avec défiées les senteurs d'un thé que nous faisons généralement bouiUir trois ou quatre fois, comme Tavare, afin de prolonger nos ressources; notre morceau de pemmican nous semble phis savoureux ifue de coutume, et nous* nous plongeons sons nos couvertures pleins de confiance dans le réveil.
DU 25 AU 26 AVRIL. — Thermomètre : sept heures du soir, + 15" ( ~ 1 r centig. ) ; minuit, + 20^ ( — 7' centig.) ; midi, + 22- ( — 6*^ centig.). — Petite brise de sud-est et d'est, brume plus épaisse que jamais ; nous essayons tous les moyens possibles pour aller dans la même direction, marchant en ligne, nous guidant sur la brise, ou sur un pavillon d'étofte légère. Ainsi que les jours précédents, nous reconnaissons, en consultant le compas, que nous nous écartons de vingt, de quarante, et parfois même de quatre-vingt-dix degrés de la route Nous sommes tous snow-hlinded maintenant, et M. Kennedy et moi nous trouvons obligés de nous relever de temps en temps à la pénible besogne de battre la route {beatiny the track). Le compas est encore très-paresseux. Le terrain a évidemment pris un nouveau caractère, et parait s'élever graduellement en passant d'une colline à l'autre. Nous rencontrons à plusieurs reprises les pistes toutes fraîches de quatre bœufs nuisqués que nous découvririons peut-être non loin de nous si le temps était favorable. La nature du sol n'offre plus les mêmes avantages
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[lour nos iraîneaiix; si d'ailleurs les brumes continuent, il nous est impossible d'avancer avec rapidité. 11 semble donc plus opportun de nous tenir sur la côte que nous pouvons suivre, quelle qu'en soit la direction ; aussi, après avoir lait une dizaine de milles au nord, nous nous dirigeons à l'est pendant deux heures avant de camper au pied de trois monticules assez remaripiables, qui sont probablement ce que nous avions pris hier pour des îles, ou du moins pour les îlots situés le plus à l'ouest.
— Pendant que je prends des (ibservations, à midi, le vent fait tomber le niveau h esprit-de-vin de notre horizon artificiel et le brise sur une caisse de pemmican ; fort heureusement \»our moi, c'est M. Kennedy lui-même qui l'avait placé là.
Nous voilà maintenant au dépourvu, M. Kennedy n'ayant pas voulu emporter, ainsi que je le lui conseillais, notre horizon à njercure, sous prétexte qu'il pesait trop, et, parce simple accident, nous sommes enipêchés de prendre des observations jusqu'il ce que nous soyons sur la côte, où j'aurai l'horizon de la mer; cela devient d'autant plus vexant, que, d'aujourd'hui seulement, nous aurions pu avoir des distances lunaires qui nous donneraient la longitude, et nous permettraient de nous passer de la monlve.
Du !2() AU 27 AVRIL. — Thermomètre : huit heures du soir :
— 17/ (—25'^ centig.); minuit, — 10' (—25 centig.); midi. — 8" ( — 22" centig.). — Nous avons marché les jours précédents dans une mer de brume où les sianmets des terres percent comme autant de petites îles, et ce n'est point la moindre cause de nos déceptions, car nous reconnaissons aujourd'hui que la plupart des îlots vus la veillone sont pas autre chose.
— Forte brise du nord-ouest. — Nous [lassous un petit lac placé au pied des trois collines, et nous nous dirigeons à l'est, gravissant pour cehi un coteau assez escar|ié, dont le sommet se joint il un terrain pierreux et de niveau où le vent a toute prise sur nous. Le iheiniomèlre a d'ailleurs éprouvé une baisse de 50" sur
VOVAGH: A[ \ MHKS POLAIUliS. l'Or,
la moyenne des jours derniers, et nous commencions ii nous acconlumer h cette température plus agréable Vœs triplex du [iremier navii^aleiir. d'Iïorace, sérail ici un vêtement peu chaud, et certainemeni inférieur à une triple chemise de laine. Nous avons vu deux nouvelles pistes de boMds musqués se rendant au nord comme ceux d'hier. Après quelques détours faits pour en suivre les sinuosités, nous campons dans le lit d'une rivière, gelée maintenant, (pii court à l'est, venant de l'ouest, mais dont nous ne pouvons déterminer la latitude à cause de la violence de la brise. Nous avons fait une vingtaine de milles en une étape de quatorze heures ; mais peut-être pas plus de dix milles en longitude à l'est.
Du 27 AU 28 AvniL. — Thermomètre : huit heures, — 13" (—25' centig.); minuit, — 5''(— 21'' centig.) ; midi, —4* ( — W centig.). — Temps clair, brise du nord. — Après trois milles à l'est, nous arrivons sur le sommet d'une colhne au bas de laquelle s'étend une plaine de neige que nous prenions d'abord pour la mer. A Test, des terres assez élevées que nous pensions être des iles. Découragés à la fin, nous nous promettons de ne plus rien conjecturer, et, comme l'incrédule, de ne croire qu'à ce que nous toucherons du doigt. Nous passons à cinq cents mètres de deux rennes, l'un semblant faire sentinelle, pendant que l'autre se repose. MM. Kennedy et John Smith rampent sur la neige pour arriver jusqu'à eux, ta la manière des Indiens, -plaçant leurs fusils en croix au-dessus de leur tête pour figurer les cornes de deux autres rennes, tandis que les hommes restés près des traîneaux, élevant leurs bras en l'air, se balancent d'un pied sur l'autre; soit que l'imitation fut trop imparfaite, soit que nos rennes fussent tro]) défiants, ils détalent horsde portée de fusil. Voilà bien ce qui me faisait appréhender (jue la chasse à la baie Brentford ne fût infructueuse ; je me rappelais notre mauvaise chance à l'égard de toute espèce de gibier.
Enfin, après quatre milles déplus à l'est, ou sept depuis le
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campement, nous arrivons sur les bords d'une l)aie assez [profonde, dont les terres, vues à l'est ce matin, forment la j^ointe du sud; plusieurs îles sont h l'entrée. Cette fois, il est impossible, aux plus sceptiques d'entretenir le moindre doute, et joyeusement nous nous dirigeons au nord vers ce qui paraît être l'autre pointe de la baie. — Point de tide-marks ou de traces des marées. A deux milles de l'endroit où nous sommes sur la glace, la baie paraît avoir quatre milles de large, et s'élargir h mesure que nous avançons au nord. Nous nous arrêtons vers neuf heures, h sept milles du fond, et à peu près à la même distance de l'entrée au nord. La brise est encore trop forte pour que je puisse me servir d'une fiole de Uniment dont le docteur nous a munis, et dont je comptais faire un horizon, expérience facile, à cause de la couleur noire du liquide, et de l'esprit camphré qui l'empêche de geler.
Du 28 AU 29 AVRIL. — Thermomètre : huit heures du soir, — \7)' (—25^ centig.); minuit, — 5" (— 19' centig.) ; midi, + 10*^ ( — 12*^ centig.). — Temps cLur. Après quehjues milles, nous arrivons au pied du cap, au nord de la baie, cap formé d'une pierre rougeàtre dont les débris couvrent la terre, et que M. Kennedy pense être du grès (sandstone). Nous continuons à avancer rapidement sur cette plage basse qui s'étend peu à peu vers l'est, pendant que M. Kennedy suit les contours des terres aux environs, du cap et gravit un des rochers pour avoir une vue de la mer et des îles à l'est. — Ce que nous pensions hier être des îles f.irme une ligne continue, et, à ce qu'il croit, la côte ouest de North -Somerset. Pour moi, comme ces terres ont une direction nord-ouest, et puisque la côte de Somerset court au nord, je pense qu'il est dans l'erreur; mais j'aime mieux ne rien dire, et, pour me mettre à couvert, déclarer que l'état de mes yeux malades m'empêche de porter un jugement. Après avoir passé ce cap, les terres s'abaissent presque subitement pour ne se relever (juc beaucoup plus au nord. Nous
VOVAOli AUX MKRS POI.AIUES. 295»
l'anipoiis siii- la cote, ayant fnitiiiio vingtaine de milles an nordnord-iniest. Vers la tin de la nnit, la brise passe dn nord ii l'est, et le temps se met à la neige.
Je ne sais si j'ai inampié de fermeté en ne m'opposant pas à la déclaration qne les terres vues à l'est sont celles de Nortli- Somerset (ce que les journées suivantes ont démenti), mais je dois laisser au ca[)itaine la responsabilité de ses déclarations.. Après avoir passé le cap dont j'ai parlé, 31. Kennedy se tourne vers nous, et nims annonce que ce cap sera désormais nomméle cap liellot, ["nilet désigné par le nom de M. Grinnel, et la terre par celui du Prince- Albert. Je le remercie avec effusion, et le prie de me permettre de décliner cet honneur, et de me joindre à nos gens t[ui veulent lui donner le nom de notre commandant, auquel je pense qu'un pareil honneur est du avant moi. Refus absolu de sa part'.
Toute la gloire que je puis acquérir ici consiste ;i avoir joint cette expédition. En France, on croira peut-être que j'ai trouvé ici des routes toutes frayées et oii ne peut plus faciles à suivre; seuls les officiers et l'équipage du navire seraient compétents à rendre témoignage; mais Dieu me garde jamais d'en appeler à eux. Après avoir offert mes services, je me rends cette justice impartiale, parce que je la puise non dans mes passions, mais au fouil de ma conscience, que j'ai fait plus qu'on ne pouvait espérer de moi à cause de mon inexpérience dans ces contrées. Qui saura jamais ce que j'ai sacrifié d'espérances, de joies, de bonheurs pour entreprendre cette campagne?
D\] 29 AU 50 AVRIL. — Thermomètre : huit heures du soir, — 22*^ (—30^ centigrade) ; minuit, — 20^ — 29" centigrades); midi, + 1^^" (— ^^^ centigrade). —Nous avons vu hier des pistes de renards et deux ptarmigans. — Temps couvert et neigeux. — Nous gouvernons pour passer à l'est de
* Voir ci-après la noio do la pajic 505.
l'iloi le plus loin en vue, el sommes arrêtés par la brume après treize heures de marche pendant lesquelles nous pensons avoir fait dix-huit milles géographiques au nord-ouest, sur la même espèce de terrain, couvert d'une neige sèche, dont les couches inférieures montrent, par leur (douleur et leur consistance, qu'elles datent au moins de l'année dernière.
Vu plusieurs pistes de rennes et cinq ptarmigans, dont trois ont été tués. Les oiseaux commencent h prendre leur plumage du printem|)S, c'est-à-dire que quelques plumes grises se mêlent au reste. Les trois que nous avons tués suffisent à un repas pour nous six, arrivant ainsi fort à propos, car nous commençons à être à court de provisions. 11 a été décidé hier que nous ne ferions plus de thé qu'une fois par jour, afin d'économiser notre esprit-de-vin, qui diminue aussi assez rapidement. Jusqu'ici notre repas se composait, le matin et le soir, d'un morceau de pemmic^n d'environ une demi-livre, un peu de biscuit et une pinte de l'infusion que nous décorons du nom de thé; mais, comme il faut que l'eau bouille pour cela, nous nous contenterons, le matin, d'avoir une pinte d'eau froide. A notre départ de Fury-Heach, sybarites que nous étions, h peine trouvions-nous à notre goût le plat succulent que les Canadiens du nord-ouest appellent rahahou, mélange de biscuit et de farine, bouilli avec le pemmican ; les délices du réchaud composé des mêmes éléments, avec une simple poignée de neige pour empêcher le pemmican de brûler, chatouillaient à peine nos palais blasés. Les mauvaises langues diraient peut-être qu'ils sont trop verts, mais nous décrions fort les épicmiens, qui ne peuvent se passer de pareilles somptuosités.
Du 50 Avr.iL AU 1*" MAI.— Thermomètre: huit heures du soir, — '1'^' (—50" centig.) ; minuit, + 16'' (— 9^ centig.) ; midi, + 12" (— II" centig.). — Brume épaisse, temps nuageux. — Au départ, la pointe nord de la grande ile est exactement à l'est, et \\\)Q petite île, tout à fait à gauche, nous montre sa partie ouest
VOVACK AIN MKUS l'Ol. A I KKS. t>97
droil au iioid. I.a cliaiiic d'ilols dcvaiiL nous si'iiihlc rejoindre les terres plus à l'ouesl, bien (jue nous ne pidssions nous en assurera cause du brouillard. Le leirain est très-aceidenté, et nous nous tournons au nord-esl, alin (bipasser en dehors des îles où nous nous tiendrons sur le flm'. A c\\u\ heures du matin, entre la grande ile etTilotau nord, notre route coupe pendant dix minutes la i^lace d'une pièce d'eau salée dont l'ouverture doit être au nord. La brume devient de plus en plus épaisse; nos chiens eux-mêmes semblent être aussi affectés que nous de snow-bl'nuhiess , car plusieurs denire eux ([uètent sur la route, n'y voyant plus assez, et après treize heures de marche, nous nous arrêtons, pensant avoir marché vingt milles, ce qui ne fait sans doute guère plus de douze à quinze en bonne. route.
Dans la brume, un pauvre renne se dirige de notre côté ; nous nous couchons à plat ventre, et comme le vent vient de sa direction, il nous prend sans doute pour une de ces petites élévations couvertes de lichens; le brouillard est tellement épais, que nos chasseurs le manquent à moins de trente mètres ; \\ semble étonné par les détonations et continue h s'avancer vers nous, lorsqu'un de nos chiens, se délivrant de son harnais, s'élance après lui, et tous les deux sont bientôt hors de vue. En outre d'une occasion si belle, et qu'un chasseur, dit M. Kennedy, n'a )>oint deux fois en sa vie, nous nous désespérons d'avoir perdu le meilleur de nos chiens; mais ce dernier revient heureusement ai)rès une demi-heure de chasse, haletant, et ayant à la gueule, prétendent quehpies-uns, des poils de l'animal.
Ce n'était point sans intérêt pour moi que de voir ce pauvre animal se précipitant pour ainsi dire au devant d'une mort certaine, élevant et abaissant sa tête chargée d'un bois complet, comme fait un navire au roulis. >'ous avions si souvent vu, en expectative, un renne tué par nous ; nous l'avions si bien dépecé et cuit d'avance, que c'était un désapi)ointement assez sérieux, et le re^te de la journée se passe à déplorer notre infortune. Le seul soulagement apporté à notre snow-blindiiess a été
de nous arrêter un peu plus tôt, et dans cette même intention, aussi bien que pour prendre un peu de repos, dont nous avons besoin après les quinze derniers jours de marches forcées.
l^"" et 2 MAI. — >'ous passons la journée du dimanche dans notre même cam[)ement ; il vente d'ailleurs au dehors une forte brise de sud-est. Drift et temps épais. — Plusieurs d'entre nous ressentent dans leurs jambes des douleurs que nous attribuons à la fatigue, et que j'ai éprouvées pour la première fois le jour où nous couchâmes en plein air, n'ayant point changé ma chaussure qui était humide. 31. Webb a de plus sur les jambes des tâches bleuâtres, que plusieurs de nos hommes déclarent être le scorbut. Je combats cette idée autant que possible; mais, quand nous sommes seuls, M. Kennedy m'assure qu'il croit en effet que c'est le scorbut : hélas ! comme nous n'y pouvons rien faire, il est mieux de n'y point songer; pour moi, je ne veux même pas regarder mes jambes jusqu'à ce que nous soyons arrivés au terme de notre voyage.
Je n'ai pu prendre des observations à l'horizon des glaces ; toutes mes tentatives pour former un horizon artificiel ayant échoué, soit avec le hniment du docteur, de l'encre étendue d'eau, de la poudre dissoute dans de l'eau, la température, la brise et le drift ont été des empêchements insurmontables; j'ai même essayé de l'aire geler de l'eau, à l'endroit où je voulais observer, afin que cette glace fût horizontale ; mais cette glace était trop molle et trop terne pour servir comme réflecteur. Aussi/ en de semblables expéditions, recommanderai-je toujours d'emporter l'horizon à mercure ; car le mercure ne se congèle qu'à 40" (Fahrenheit), et il est peu probable qu'on ait à faire des observations par une temi)érature plus basse ; on ne j.eut se figurer qu'après les avoir éprouvées, les difficultés (ju'on rencontre quand on veut essayer de niveler rh(>rizon à glace avec un thermomètre de 20 ou 50 degrés, dont l'horizontalité, d'ailleurs, ne reste jamais parfaite, la neige qui entoure le support
VOVACK A ex MI-:KS POLAIIIKS. t>l>i>
cédaiil smis \c poids ou le cliaiiii;enient de températiiic. Je nie servais d'une espèce de support, dont la vcrticalt^ s'altérait à chaque instant; ou, si j'employais un corps niassif, l'équilibre des tcmpéralures occasionnait un inouvemenL continuel.
Du *2 AU o MAI. — Thernioniètre : huit heures du soir, — 25** ( — ô'2^ centigrade) ; niiiniit, — 10" ( — ^ô" centigrade) ; midi, + 6" ( — 14" centigrade ). — Petite brise du nord-ouest, temps clair. En sortant de notre campement, nous voyons, à notre grande surprise, que les lies au milieu desquelles nous pensions nous trouver sont autant de masses insida ires de lime-stone (pierres calcaires) reliées entre elles par les langues de terres basses, sur lesquelles nous avons passé; une fois de plus, enfin, nous voyons condjien les apparences de ce sol couvert de neige sont décevantes à Tœil, surtout dans un temps brumeux, ^'ous aurions probablement dû passer au dehors de toutes ces masses pour rester sur la mer qui est h notre droite ; afin de nous dégager au plus vite, nous dirigeons nos courses droit à l'est, et, après environ cinq milles, nous arrivons de nouveau sur la côte, (^ette côte, sur notre droite, court à peu près au sud-sud-est, se composant de cliffs assez rapprochés les uns des autres, et, sur notre gauche, se trouve une très-petite anse, terminée par un cap élevé, au delà duquel nous ne pouvons encore rien voir; mais la portion que nous découvrons jusqu'à ce cap court droit au nord.
Pour la pi^emière fois, nous retrouvons, depuis la baie Brentford, sur les bords de la mer, les glaçons empilés les uns sur les autres par l'action des marées. (Il faut se rappeler que M. Kennedy avait vu les îlots joints entre eux dans la journée du 28 au 29; mais je ne m'étais point trompé en pensant que ce ne pouvait être la côte de Somerset. ) Nous ne pouvons donc être bien loin de l'ouverture de cet inlet, ou golfe, ce que nous ignorerions autrement, n'ayant point eu d'observations depuis le 26 avril.