A BORD
A bord, rien de nouveau. Le capitaine a tué un large phoque (Baleinier, chip-mat cli) de neuf pieds et demi de long, qu'il lui a fallu retenir par une des nageoires de derrière, en hélant pour se faire entendre du navire, afin qu*on vînt à son aide, et craignant à chaque instant de voir l'énorme animal disparaître.
'24 JUILLET. — Les trois derniers jours ont été employés à transporter h bord nos embarcations et les provisions, bien qu'il n'y ait que trois milles du navire à l'endroit où le tout était dé-
3;,8 .1. p.. BKLl.OT.
posé. M.us il est maintenant assez difficile de traverser la glace à (':nisc des nombreuses flnques d'eau qui la recouvrent en plusieurs endroits; les Irons faits par les phoques rendent même ces dernières fort dangereuses, parce qu'on ne les voit pas trèsbien sous l'eau, et qu'un homme passant par l'un de ces trous ne pourrait peut-être retronver l'ouverture et remontera la surface qu'en admettant ([u'il fût bon nageur et que le froid ne le saisît pas trop vite. Deux de nos hommes sont ce matin tombés à l'eau près du navire, et le courant, qui les entraînait en dessous, eût pu rendre leur position assez critique sans la prompte assistance qu'ils ont reçue.
Dans nos différentes courses de ces trois jours, nons avons leconnu que les crevasses principales tendent à s'élargir, et aujourd'hui il était impossible de se rendre à terre à l'endroit où nous allions si aisément il y a huit jours; mais il laut espérer que les avertissements ainsi donnés préviendront tout accident. Plusieurs symptômes nous inquiètent pour la sortie du navire, non pas encore f'U ce qui touche notre libération finale, Dieu merci! mais, du moins, au sujet de ce que le temps nous permettra de faire avant que nous songions enfin à nous diriger homewards (du côté de chez nous).
Tlier au soir, la glace se formait à la surface des mares qui nous entourent ; elle a acquis pendant la nuit une épaisseur de plusieurs lignes. A midi, aujourd'hui, le thermomètre à 57** (| 14^ centig.), cette glace n'avait pas disparu.
26 JUILLET. — 11 a été résolu qu'on aurait recours aux grands fuovens, et la scie est mise en jeu, afin d'aider les efforts de la nature, et de préparer les voies à notre délivrance. Le navire, dans le dernier mois, s'est incliné sur bâbord, de façon que la lisse est à G pieds 4 pouces (1 mètre 8o cent.) au-dessus de l'eau de ce côté-là, et 8 pouces 4 degrés (2 mètres 44 cent.) de l'autre, ce qui fait une différence de 61 cent, ou 2 pieds. Il est probable que de ce côté, où la neige s'accumulait ]>lus facile-
vovACK AUX MEUS iMii.AiiU'S. :.:.:>
nient à caiisodc l'abri du navire, et où nous avi(uis iioli'c escalier, l'atelier de charpentier, etc., la i-lacc est i)lus épaisse, et que, pressant le b.Uinieut eu dessous du centre de gravité, elle le force à s'incliuei" sur bâbord; car, au large de nous, il y a pins d'eau sur le coté de bâbord, et la glace est plus decuijed (déprimée) qu'à tribord; hier, la pirogue en fer-blanc s'y est remplie et a conlé. — On a scié la glace tout le long du côté de tribord et à l'airière, le navire s'est alors un [»eu redressé, et dans l'après-midi il a entièrement repris son équilibre: ce (pii justifie ma raison de ce matin, c'est que le côté de tribord, qui était submergé, et sur lequel le navire s'appuie à présent, est entièrement à sec.
Le floe paraît être détaché de la terre, tout autour de la baie, et aussitôt que l'entrée en sera dégagée, nue forte brise d'ouest suffira, je l'espère, à balayer ce qui nous reste d'obstacles. M. Leask craint cependant que les ice-bergs échoués sur -la barre, et qui s'y trouvaient même en septembre, où la baie était entièrement claire, ne retiennent le floe pendant quelque temps, h moins qu'il ne s'en aille en pièces.
Je me transporte déjà en idée à la baie Pond, mais il n'y aura pas de baleiniers à cette époque pour nous donner des nouvelles. La chance n'est pas favorable pour eux quand le land-floe a disparu, parce que c'est sur ses bords qu'ils trouvent la baleine. — La glace paraît s'user en dessous du poe et non audessus. Les tas d'ordures provenant de notre hivernage ne sont point encore enfoncés et ils ont préservé la glace par leur volume épais ; tandis que nous remarquons que là où il n'y a qu'une simple couche, elle s'y enfonce aisément. Les débris gris de pierre calcaire, que nous jetons, ne font qu'une trouée peu profonde, et ce sont les varechs ou herbes marines les plus colorées qui disparaissent le plus vite ; quelques-unes à deux et trois pieds dans la glace. Je pense qu'une allée de sable ou de gravier noir pourrait réduire les quartiers de glace à un tel état de pesanteur qu'il serait alors facile de les plonger et de les cou-
1er en dessous des bancs voisins; mais la scie s'abimeraii sur
l'endroit môme où le sable serait placé.
Nous avons tendu une ligne de l'arrière du navire dans la direction du cairn nord, coupé la glace sous celte ligne et scié dans la même direction. Ce travail a occupé onze hommes pendant huit heures.
La glace parait more-rotteii (plus pourrie), comme nos matelots l'appellent, là où elle est recouverte d'eau; je pense donc qu'il faudrait, lorsque la sûreté des hommes n'est point compromise, diriger la ligne de sciage, autant que possible, au travers de ces mares ; les hommes y sont plus exposés à avoir les pieds mouillés, mais de bonnes bottes y pourvoient. — Nos malades ou convalescents sont en bonne voie de guérison, les deux hommes de l'équipage non entièrement débarrassés de tout symptôme de scorbut sont MM. Miller et Magnus, qui peuvent néanmoins vaquer à tous les travaux, même hors du navire; le docteur s'est rendu à terre il y a deux jours; il n'y a donc plus ({ue le pauvre M. Hepburn, dont, comme il le dit lui-même en plaisantant, la pire affection est incurable : elle consiste en vingt années de trop.
Embraqué * la chaîne à l'heure de la haute mer. (Il serait évidemment mieux de le faire à l'heure de la basse mer, en raison de l'état où est la glace.)
29 JUILLET. — Il n'a pas fallu moins de trois jours pour scier la glace entièrement, du navire à la pointe nord, où se trouve une large fente ou craqûre qui traverse la baie au sud. La glace variant en épaisseur entre trois et cinq pieds, la brise qui a soufflé au nord dans les premiers jours de la semaine n'a produit d'autre résultat que d'encombrer l'entrée de la baie. La scie a été le premier jour endommagée ])ar une jnerre probablement apportée et retenue là par les herbes marines : car la glace se
' Emhraquer une chaîne ou un conlasce, c'est baler dessus pour le tendre on en taire «lisparaitrc le mon. [Dictionnairr de marine, tic lionneloux et Paris.'
VOVAliE AUX iMI'KS POLAinKS. r,(îl
forme |Kir couches ajoiilées du dessous. Le now's-nest (nid dO corneilles) a été réinstallé à la léie du ni.il. cl plus d'inic fois par jour, nous y i^riinpons, interrogeant d'un (pil in([uiet l'horizon (jui notis entoure; quelles que soient nos espérances, il est au moins fort à craindre que nous n'ayons que fort peu de temps à nous, après noire libération. Il est uiaintciiaul impossible de se rendre à ce aiirn à pieds secs, et les hommes occupés au sciage sont obligés de prendre une planche pour traverser les mares. L'opération à'embraquer la chaîne ayant été continuée, le navire s'est formé un petit bassin encore fort restreint cependant, et il est maintenant supporté par son élénient naturel.
31. (lidéon Smith me parlait hier d'un lit de mousse que font les pécheurs des Shetlands, dont la description est si semblable à celle donnée par Linnée dans son voyage en Laponie, que j'insère ce dernier : « Les grandes mousses chevelues (Pohjtnchum « commune), que les Lapons appellent romhi, croissent abon- « damment dans leurs forêts humides, et ils les utilisent comme « moyens de couchage.
« Ils choisissent les plantes aux têtes les plus fournies, dans « les touffes desquelles ils taillent une surface suffisamment (( large pour un lit ou coussin qu'ils séparent du sol en dessous, <( et quoique les pousses soient à peine branchues, elles sont tel- « lement mêlées vers les racines, qu'elles ne se séparent pas les «tunes des autres. Ce coussin de mousse est très-doux et élas- (( ti((ue, ne devenant pas dur sous la pression; rien n'est plus « chaud qu'une couverture de la même substance. Les La])ons » plient ce lit en un rouleau (jue le bras d'une homme peut em- « brasser, et ils peuvent ainsi chaque jour le transporter au gîte « de la nuit suivante. S'il devient trop sec et trop pressé, on lui ((■ rend sa première élasticité en le mouillant un peu... » (M. Cillivray's, Lives ofeminent zoolo(jists.)
30 JUILLET. — Hier, 3i. Kennedy et moi nous nous sommes rendus à terre à la poursuite d'un lièvre que nous iwi^as re-
r)»jti J. H. BELLOT.
connu sur les collines du nord; à l'heure de hi haute nier nous n'aurions pu communiquer avec la terre sans mon cloak-boat, bien que la chose soit encore })i"aticable à mer basse, ^ous parcourûmes le terrain que ces animauxparaissent hanter de préférence; mais ce fut en vain, grâce sans doute aux sages précautions de la nature, qui leur donne en tonte saison une fourrure de la couleur du sol, ce qui leur [lermet jibis facilement d'échapper à leurs divers ennemis'. — >'os jeunes commensaux se trouvent très-bien de la vie de bord, vu que nous pouvons leur fournir des herbes fraîches chaque jour; ils mangent également bien des carottes conservées, mais de toutes les plantes que nous leur apportons, ils semblent goûter les fleurs par-dessus tout ; entre autres, une espèce de renoncule jaune et simple que nous avons trouvée aujourd'hui.
Il pleut et neige à partir de midi , la glace formée pendant la nuit avait un demi-pouce d'épaisseur. — Du haut des collines il nous semble voir la glace s'étendre jusqu'à l'autre bord àeVinlet, et. du sommet du niàt, elle ne s'étend qu'un peu au nord de notre baie; on peut voir Teau libre qui coule en une sorte de ruelle (lane]y entre les deux pointes, peut-être jusqu'à Fury- Beach.
Nos hommes ont recommencé à scier hier, h partir du navire, une ligne à peu près parallèle à la première ; mais connue cette direction passe à travers les mares, la besogne va plus vite, l'épaisseur moyenne de la glace n'étant que de trois à quatre pieds. — Dans la ravine, immédiatement à l'est du navire, le torrent est, en plusieurs endroits, de cinq à six pieds de profondeur. Nous n'avons pu traverser les autres hier qu'en faisant des ponts de pierre. La pointe basse de notre côté, c'està-dire au nord, est entourée d'une sjuirlande de ruines de cam-
* Sans enlriT flans une Higression spi'cnlalivc sur les clTols et les causes, je crois du moins qvic c'est l'explication la plus plausible du changement de couleur ite la
roiirrure des animaux arclitpuis.
VOYAGE Al \ .mi:hs POLAIUKS. 3Gr.
penionts, plus iccoiUs (jiu' coiix des Icitcs philos à l'uiicst. dû sont (les résidences d'Iiiver sur un terr;iin plus humide, et marécageux maintenant, pni'ce (pi'en liiver la neige y est plus épaisse. Je crois que ces lieux doivent être hantés par la même tribu qui maintenant habite l^ODthia. car nous trouvons ses tr(»us tout le long de la côte.
La deuxième ligne a été tracée de manière à s'écarter davantage à mesure qu'elle avance vers la craqiire formant le coin, afin qu'elle puisse plus facilement^tre poussée en dehors ; mais, aux approches du navire, on a fait le contraire, afin que cette première partie de la section sciée puisse se retirer en dedans, vu qu'il y a une assez grande étendue d'eau ])rès de lui. Comme le bâtiment n'a pas encore assez de place pour l'évitage, on retient l'arrière fixé par une ice-anchor (ancre à glace), dont le câble vient au couronnement ; la chaîne du nord est embraqnée afin de nous haler le plus possible sous l'abri delà terre, et là où le floe est le meilleur, dans la crainte que le floe de la baie ne nous entraîne avec lui.
Les deux lignes sont séparées de trente-trois pieds de la craqiire, l'inclinaison étant de un pouce par brasse de six pieds. La distance de l'amère du navire à la craqûre est d'environ quatorze cent quatre pieds.
L'opération, bien que fatigante et ennuyeuse, nos hommes étant le plus souvent les pieds dans l'eau en dépit des bottes, est cependant une de celles dont ils ne se plaignent point, à cause du but qu'on se propose.
— J'ai tué hier une espèce de pluvier cocorU-chmUn.
.^1 JUILLET. — Dans l'après-midi d'hier, le temps, qui avait été pluvieux tout le jour, s'est mis à la neige, si bien qu'à huit heures il m'a fallu de la lumière pour lire dans mon petit réduit : le thermomètre était tombé à Sr { — 1^ centigrade), c'est-àdire au-dessous de glace, ce qu'il n'avait pas flut à Tair libre depuis quelque temps.
ÔG4 .1, R. BELLOT.
A dix heures, nous avions six pouces de neige sur le pont, et ee matin nous sommes tous surpris h l'aspect des terres, qui nous reporte aux plus mauvais jours de l'hiver, les falaises elles-mêmes étant entièrement recouvertes déneige sur les rebords des strats et sur les contre-forts par lesijuels elles descendent sur la glace. Jl n'est point difficile d'imaginer que cette différence de couleur crée une grande différence dans la physionomie, du moins quant à l'effet, et les réflexions que je fais à cet égard me rappellent notre course d'avant-hier : en plusieurs endroits il semblait que les pluies, aussi bien que le filtrage des neiges, entraînaient une large portion de la partie friable du sol ; les gelées excessives de l'hiver et le soleil de l'été qui font éclater la face des diffs, les ravages que la mer fait sur des plages de galets ou que les glaçons occasionnent sur la côte, doivent matériellement altérer la face de ces contrées dans un temps déterminé, et ce serait peutêtre une donnée fort intéressante pour la science qu'un dessin en relief des contours topogra])hiques, soigneusement exécuté en certaines portions du pays; je crois que des observations analogues à ce que je veux dire ont été prises sur certains glaciers d€s Alpes.
Ainsi que je l'écrivais hier, le navire est à flot, et, qui plus est, parfaitement étanclie, nos pompes ne retirant pas de la cale plus d'eau qu'avant l'hiver; notre gouvernail n'a pas souffert nou plus.
Le baromètre est descendu de 50" 5' à oO^ 2', et la brise, qui soufflait hier au soir 7 à l'est, ce matin 8 au nord, souffle ce soir 10 au nord-est; nous avons deux ancres h glace à l'arrière. — Jeudi dernier, nous avons enfin trouvé à terre uneplante qui nous a paru ressembler à l'oseille ; iuais elle est dans tous les cas toute rabougrie, car ses feuilles ont à peine un pouce de long et quehpies lignes de large, bien que la piaule soit maintenant montée.
La neige qui est tombée et recouvre la glace, se transformant en eau douce, contribuera sans doute à la destruction de notre
VOVAdK AL\ MKHS IM)I. Al UHS. 5fi5
prison. Le u\o\> d'août se pré.M'iilc d'ailleurs à nou;> gros de coups de vont ([u'il aniùiu' ou général dans ces contrées, et vient enlin avecles promesses bien reçues de notre délivrance. A huit heures le thernionièlre est à r)()'\ et l'ahaissenient de chaleur corporelle causé par le vent nous lait trouver délicieux le coin de notre feu.
r' AOUT. — J.a brise coniinue à souiller avec force dans la direelion du noi'd; et, bien que ce ne soit pas la plus favorable pour nous, elle nous vaut encore mieux que du calme, à cause de la houle que cette brise ne peut manquer de soulever dans Vinlet. A'mesure que nous -ipprochons du terme probable de notre captivité, je sens mon impatience redoubler, les quelques moments que nous avons à passer ici ne peuvent, hélas! être consacrés à rien d'utile pour le service de la cause dans laquelle nous sommes engagés, et cette certitude contribue à nous faire trouver le temps plus long.
C'est le deuxième anniversaire de h fête de mon père que je passe loin du foyer domestique, et ma vie errante me condamnera sans doute à en manquer bien d'autres encore. Pauvre père! qui es si fier des succès de ton fils, et chez qui l'amom' de la lamille sur}'asse de si haut tous les autres sentiments ! Combien je voudrais accélérer la marche de ce temps qui nous sépare de l'accomplissement de projets si chèrement caressés, combien j'ambitionne enfin de pouvoir arriver à vous faire goûter, chers parents, pour la première fois, ces conforts de la vie qu'une longue existence de peines et de fatigues a tenus éloignés de vous !
Ah! si les enfants savaient, s'ils pouvaient deviner, quand ils sont au giron paternel, ce qu'ils regretteront plus tard de caresses non prodiguées, de soins non rendus!... Je suis depuis plusieurs jour.; inactif, fantasque, agité, je ne puis m'arréttîr à rien; tout, nos conversations, nos espérances, les dates, viennent à clia(jue instant me rappeler les absents!
7M • J. U. BELLOÏ.
Les dates de juillet 18ô() étaieiit'1'occasion, l'autre jour encore, de questions que ceux qui m'interrogent ne savent pas réveiller chez moi des souvenirs qu'en certains moments je voudrais écarter :
Oi'liim, non animiim, mutant ijiii irans mare cuiTunt,
dit Horace, et je ne l'ai jamais mieux senti; cette imagination maladive qui m'a suivi et tourmenté depuis que je suis jeune homme, m'oppresse et me retient dans les élucubrations sans bornes d'une cervelle trop enthousiaste. Chose étrange! dans les embiirias, les contrariétés pleines de désappointements de mille nuances que je subis, cet hôte incommode me poursuit, me force à écouter les projets les plus fantastiques, et aux objections du présent, me montre un avenir de promesses qu'elle ne tiendra pas davantage.
Sautant des controverses de la religion aux sphères mystérieuses de la politique, des ])lans du bonheur domestique aux miroitantes facettes d'une carrière publique, elle m'entraîne, et, dispersant d'un coup d'aile des châteaux àe. cartes soigneusement élevés, me laisse barboter dans la mare des désillusions ou bien me traine par une main invisible à de nouveaux désenchantements, où je dissipe des heures entières à voir s'élever et s'anéantir de légères bulles de savon.
Ce g^aspillage d'un temps que je ne retrouverai plus, il n'est point de jour que je ne le déplore ; et nombreuses, bien nombreuses sont les heures que je passe à songer à celles que j'ai perdues, et à m'absorber en réflexions superflues sin* des fautes irréparables, mais dans lesquelles je voudrais et devrais au moins ne pas retomber.
Mais à (pioi servent toutes ces réflexions spéculatives, sans une bonne résolution fermement arrêtée et exécutée? 3Ion cher Alphonse, prends, après avoir consulté ton cœur et ta raison, un petit nombie de déterminations fondées sur des principes
VOVACK AUX MKHS l'oLA i HKS. 5n7
solides, mais ne cIumcIic point à iciiL savoir, l\ tout coiinaiuv, et, une (ois sur la roule, ne l arrête point pour ramasser les pierres elialoyautes du eliemiii; (pielque embaumées et suaves que semblent les attrayantes lleurs de la haie, va toujours et marche en avant, ou le soir de la vie ic troiiveia sans un i^iteî
La eampai^ne (pie j'ai entrei>rise, les phénomènes que j'ai contemplés, excitent en moi des regrets |)leins d'amertume, parce que je rencontre à chaque pas des choses que j'ignore et que je voudrais savoir : l)otani((ue, géologie, minéralogie, oiseaux, insectes, coquilles, attirent mon attention, et me reprochent des heures perdues jadis, et dont j'aurais ici trouvé l'emploi si utile!... histoire, géographie, religion, philosophie, me font des appels simultanés, auxcpiels je ne puis répondre à la fois! littérature, sciences, musique, peinture, m'ont tenté et me reprochent de n'avoir d'elles que de vagues souvenirs!
Mon cher enfant, ne succombe point h toutes ces séductions, aie u'n petit n;.mbre de toutes ces connaissances et cultive-les soigneusement. Nous sommes trop imparfaits pour cumuler tant de spécialités; ;î chacune desquelles une vie entière suffit à peine; prends garde! dans le champ où tu es admis à glaner, que si tu cours sans cesse d'une fleur k l'autre, ta gerbe ne sera pas f;iite dans le temps permis, et alors il sera trop tard. Comi)rendsmoi bien, je ne veux pas t'éloigner de l'acquisition de ces vues générales et h vol d'oiseau qu'un homme complet doit avoir prises, avant d'avoir un rôle dans le drame de la vie humaine; non, ces connaissances superficielles sont utiles comme mot de passe, comme cet argot de convention appelé langue franqne dans le Levant, pour comprendre tout ce qui se dit dans une société où chaque membre a une nationalité différente, un langage technique et particulier cà sa race, à son caractère; mais là chacun sait que ce jargon est incomplet, et sans système, ce n'est point une langue régulièrement organisée ; et au sortir de ces relations frivoles, après cette foire des pèlerins de toutes couleurs, chacun reconnaît ses adeptes dans la vraie langue de
ôm J. R. RELLOT.
son pays, la langue gramniaticale et poétique qui ne s'apprend
point sans trav:iil et sans labeurs.
La première suffirait à un homme de salons, dans les rela° tions passagères d'un bal, où la foule qui s'empresse et tournoie ne laisse à personne le temps de sonder son terrain; mais à un homme sérieux il faut antre chose : il lui faut une spécialité, une langue mère qu'il doit connaître h fond et bien étudier avant de chercher dans les autres des analogies de parenté ou de position.
M. Kennedy me dit qu'au Canada, où les lapins sont blancs pendant l'hiver, ils restent gris lorsqu'ils sont domestiques. Des essais ont été faits à Red-River pour utiliser le buffalo comme animal de labour ou de trait, mais sans succès, on ne sait par ({uelle cause. M. Hepburn a vu des rennes que l'on cherchait l\ apprivoiser, mais il semble qu'on n'a pas réussi davantage. La Compagnie, h ce que me dit M. Kennedy, trouve chez les Indiens des préjugés insurmontables, qui les empêchent de délivrer les jeunes faons, qu'ils pourraient prendre et dresser au travail.
Les mêmes essais d'apprivoisement (mais à titre de curiosité seulement) ont réussi sur des loutres; M. Kennedy en a élevé deux, ([u'il a perdues après peu de temps, par suite d'une inflammation à laquelle il ne savait comment remédier (rétention des urines). Ce genre de maladie me rappelle les précautions i)rises, à cet égard, par nos chiennes pour leur progéniture, précautions que j'avais attribuées uniquement jusqu'ici a un instinct naturel de propreté. Rien ne doit être négligé, (juand il s'agit d'acclimater ou de domestiquer les animaux ; l'éleveur ne saurait observer leurs mœurs avec trop d'attention, afin de pouvoir donner au sujet dont il s'occupe des soins presque maternels, et remplacer pour lui la famille absente.
2 AOUT. — Ce matin, à notre grande surprise et à notre grande satisfaction, nous trouvims que la glace s'est ouverte, h partir de la pointe nord de la baie, jusqu'à la bande de récifs ou
VOYAdE AUX MERS POLAIUES. 361»
banc (lu cairn, forniaiit un passai^e presque suffisant pour le navire.
La lune a été pleine, le 50, à quatorze heures (deux heures de l'après-midi), et nous espérions de la haute mer correspondante, sprinij-tide (haute-marée), un effet favorable, mais certes rien de semblable. La haute mer a dû avoir lieu dans les premières heures du jour; ainsi rinlluence de la lune se fait sentir ici, à deux jours d'intervalle. Nous ne sommes plus séparés de l'eau libre ([ue par la portion que nous avons sciée et qu'une petite brise d'ouest enverrait sans doute dehors; le jusant n'y peut rien faire, je crois, à cause de la barre.
J'ai oublié de mentionner que, dans notre course de jeudf, M. Kennedy et moi, nous avions observé que la glace a disparu du fond de la baie, même dans les anses les plus étroites.
La première partie du jour a été employée à scier la glace en travers, afin que les glaçons, étant plus petils, pussent se dégager plus facilement.
La brise du nord est passée au nord-nord-ouest, dans la nuit, et a peut-être contribué à ce changement dans l'état des choses; mais à l'est la glace semble rejoindre l'autre côté de Vinlet, les vides ayant été sans doute remplis par les dernières brises de nord.
D'après l'avis de M. Kennedy, j'étais allé à terre pour reconnaître la situation du haut des falaises; mais la brume et la neige qui tombait m'ont forcé à revenir sans avoir rien vu. Le commandant m'avait d'ailleurs recommandé de revenir de bonne heure.
Nos ancres ont été mouillées sans bouées en septembre, et il paraît que M. Leask ne parle de rien moins que de laisser là ancres et chaînes, de sorte qu'une fois hors d'ici, il ne nous resterait plus qu'à faire de notre mieux pour sortir de la baie de Baffin, vu que nous n'avons à bord qu'une ancre à jet ; il ne faudrait pas songer non plus à aborder, ainsi dépourvus, l'Angleterre par le nord de l'Ecosse; ce n'est pas tout :
d'après les lois de sauvetage, un navire sans ancres de bossoir est considéré par les pilotes comme en danger de naufrage, alors même qu'il serait sans avaries, et M. Hepburn me dit que cela ne coûterait pas moins de cinq cents livres (douze mille francs).
Il vient d'y avoir un mouvement de glaces, que j'explique de la manière suivante :
Le floe étant depuis longtemps brisé sur les bords, la haute mer ne pouvait rien faire de plus à cet égard ; mais, en élevant le tout au-dessus du niveau ordinaire, elle a permis au vent de diriger ces pièces flottantes là où se trouvait un vide à remplir ; à la nuit, nous voyons que les glaces de YirUet venues en face de l'entrée de la baie sont d'une épaisseur extraordinaire, ce qui nous fait penser que ce sont les glaces du détroit de Barrow, poussées d'abord par les vents d'ouest dans le détroit de Lancastre, puis par le vent du nord dans le passage du Régent; il faut ajouter aussi que, d'après ce que notre expérience nous a appris, la brise que nous avons au nord dans Vinlet est le plus souvent à l'ouest dans le détroit de Barrow.
Nous avons vu, hier, un iiorthern diver (plongeur du nord), oiseau au corps très-long ; j'en avais déjà vu un au port Léopold, mais je l'avais pris pour une cigogne.
o AOUT. — La neige ne s'est point fondue sur le floe, comme nous l'espérions, et sur nos lagunes à la surface du floe il s'est formé une glace molle de l'épaisseur de deux pouces; en outre, la côte est encore toute bigarrée des averses de neige des jours derniers; mais, à notre réveil, nous trouvons que l'entrée de la baie est maintenant toute dégagée d'une pointe à Tautre.
Nous nous mettons à l'œuvre de bonne heure, et les amis de lady Franklin ont la joie de voir monter sans difficulté notre deuxième ancre. Le navire est maintenant retenu par des ancres à glace, placées sur le floe, mais à l'avant seulement, car il a un petit bassin dans lequel il flotte et roule à notre grand plaisir.
Nous procédons aussitôt à dégager le chenal scié la semaine
VOVACK AIX MI':HS 1M)L.\IUI:S. • 571
précédente, bien ([u'il doive nous être impossible d'en profiter aujourd'hui, la glace nous barrant le passage à la pointe nord; mais nous n'aurons pas perchi une minute, et cela lient nos esprits occupés. La gkice sciée, ainsi que je l'ai dit, s'est recollée; les sciures forment entre les bords une espèce de ciment que les froides nuits gèlent, et nous nous voyons obligés de repasser la scie partout; il serait donc, je crois, plus avantageux, à moins que ce travail ait pour but d'entretenir l'activité de l'équipage, de ne scier qu'un petit nombre de pièces que Ton écarterait à mesure; en outre, nos pièces ont été coupées trop étroites vers l'ouverture, l'inclinaison ayant été, comme je l'ai dit, de deux pouces par brasse ; il faudrait lui donner six pouces. La besogne n'a donc pas été très-vite, car ce soir, après dix heures de travail, nous n'avons dégagé qu'une trentaine de brasses, que nous avons envoyées au large par pièces de cinq à six mètres carrés, soit au moyen de nos blasting cijUnders, soit par des sauts redoublés en cadence, ou en courant d'une extrémité à l'autre, en faisant des leviers de nos anspects, etc.. On peut encore briser la glace en roulant un canot, mais il/aut qu'elle soit très-mince pour cela; nos cylindres ont parfaitement agi, moins ceux de petites dimensions (deux, trois et quatre livres) ; mais les plus grands, ceux de sept et huit livres, ont produit un effet on ne peut plus satisfaisant.
L'effet tient également à la manière d'employer ces instruments : après avoir troué la glace dans son épaisseur, il faut couler le cylindre et remplir le trou de neige, de pierres, aussi hermétiquement (jue possible, attacher à l'extrémité inférieure une ficelle que l'on haie lorsque le cylindre est roulé en dessous de la glace, afin de lui faire prendre une position horizontale et de soumettre ainsi une plus grande étendue à l'action de la poudre : c'est alors qu'on allume la mèche qui est placée dans un tube de gutta-percha. Je suppose que la glace est encore trop résistante pour qu'une petite quantité de poudre agisse d'un*' façon efficace.
Les oiseaux de mer avaient déjà pris possession du terrain, ce qui n'a rien d'étonnant, car ils se tiennent toujours sur les bords de l'eau libre. Quelques baleines blanches sont aussi venues près de nous. (Les gens de la baie d'Hudson disent qu'elles se nourrissent de saumon comme le phoque, proscrit en Ecosse pour cette raison.) — Nous voyons passer plusieurs volées de canards, black-ducks.
J'ai ramassé dans la vase rapportée par nos ancres (dix brasses de fond) plusieurs jolis spécimens de coquilles.
Une portion de la chaîne de bâbord était hier incrustée dans la glace, à un pied de la surface inférieure. Il est donc probable que la glace agit sur les chaînes comme suspension. — Parry avait levé les ancres avant l'hiver. — Je suis harassé de fatigue ce soir, mais j'ai le cœur léger et vais m'endormir d'un bon sommeil. Quand l'homme cesse-t-il d'espérer? Espérer c'est vivre, et vivre c'est espérer !
4 AOUT. — Même forte brise de nord ce matin. Loffing (le large) paraît dégagé de glaces à une grande distance à l'est, mais elles forment un cercle dont les extrémités s'appuient sur les deux têtes de la baie. Dans la soirée, une brise de nord-ouest à l'ouest-nord-ouest envoie ces pièces flottantes au large. — Continué les travaux d'hier. — Nous regrettons fort de n'avoir pas de scie à main comme les Américains en avaient ; elles seraient excellentes pour couper des coins de glace qu'il nous faut détacher avec le ciseau.
Un whalrus, le premier que nous ayons vu, est venu se jouer à l'entrée de notre canal; de même hier des baleines blanches étaient venues en troupe reconnaître les abords : l'une d'elles était accompagnée d'un petit baleineau noirâtre qui plongeait et tournait autour d'elle, semblant prendre à tache d'imiter io:is les mouvements de sa mère. On me dit que ces cétacées sont généralement noirs dans leur jeunesse.
On a vu un renard tacheté de gris. — Il semble résulter d'un
rapport du capitaine Moore, que les Esquimaux du détroit de Behring domestiquent les rennes.
5 AOUT. — Même besogne qu'hier. Aussitôt la brise du nordouest tombée, les glaces reviennent à l'entrée de la baie.
C'est aujourd'hui qu'aslronomiquement nous devrions perdre le soleil. A minuit, le chenal avance rapidement, et il est probable que demain le navire aura une communication ouverte avec le large.
Ainsi, par une sorte de magique phénomène, notre goélette, bien et dûment emprisonnée dimanche dernier, est maintenant à la veille de prendre son essor.
6 AOUT. — Dans la matinée , nous achevons de dégager le chenal où nous sommes retenus; à trois heures de l'après-midi, et en quelques minutes, nous courons sous l'impulsion d'une fraîche brise de nord-ouest hors de la baie où nous sommes restés près de onze mois. Après avoir soupiré si longtemps api^ès notre délivrance, nous jetons avec plaisir un regard d'adieu sur ces hautes falaises, dont nous savons par cœur toutes les fissures, tous les accidents, et que probablement nous ne reverrons jamais ni les uns ni les autres. Ces roches arides, ces terres couvertes de neige qui, bornant notre horizon presque de tous côtés, arrêtaient forcément nos regards, ont pris à nos yeux un air de connaissance ; cette nature morte ou endormie est pour nous pleine de vie et de sentiment.
Adieu donc, baie Batty, merci de ton hospitalité telle quelle î Les ravines nous envoient des bouffées de brise sous lesquelles la petite créature s'inchne, et semble se traîner avec peine, comme si elle avait perdu ses facultés de locomotion. — La glace nous offre un chenal d'environ cinq à six mètres de large le long de la côte.
7 AOUT. — Même temps à grains. A midi nous sommes encore au sud de la baie Elwin, ayant à remonter contre le vent et
Tfl J. R. BELLOT.
Hn fort coiirant. Nous devons toucher au port l^éopold pour y laisser avis de notre départ de la baie Batty, et nous rendre de là à l'île Griffith, afin de voir s'il s'y trouvç quelque document déposé par les autres navires.
8 AOUT. — Le temps s'est éclairci et mis au beau ; mais nous sommes arrêtés à la hauteur de B ont' s -Ravine, par un stream qui nous barre le passage avant que nous ayons pu passer à l'est, où se trouve une grande quantité d'eau hbre. Il dérive au sud-est; quant à nous, nous laissons porter au sud-ouest pour attendre sous la terre que la glace ait entièrement passé au large. A midi, nous sommes à un mille au nord de la baie El- •win. Nous n'avons pu voir si le soleil se couchait h minuit.
Dans l'après-midi, la brise, qui au large est sans doute à l'est, amène les glaces sur nous, et nous nous réfugions dans la baie Elwin : quelques ice-bergs échoués semblent indiquer une barre. Nous serrons la côte nord; c'est à peu près l'heure de la haute mer, et le canot trouve deux brasses de fond en dedans de la barre; au delà d'une pointe basse qui se projette au sud (de la côte nord), est une baie que le maître d'équipage dit aussi grande que la baie Batty, mais sans eau. — Neige et brise variables du nord au nord-ouest, pendant la nuit.
9 AOUT. — Nous avons essayé de sortir delà baie avec une légère brise de nord variable. A environ un mille de notre mouillage , le capitaine, à la tête du mat, reconnaît que la brise plus au large est à l'est, et nous regagnons en toute hâte la baie Elwin, remorqués par nos deux embarcations; la glace est sur nos talons, et, comme elle envahit la baie, nous nous halons à terre sous la côte nord. La goélette échouée par six ])ieds d'eau à mer basse (tirant d'eau du navire, 8 pieds 8 pouces anglais) ; la pointe nord nous abrite un peu, mais cependant l'avant-garde du floe arrive jusqu'à nous et incline le bâtiment sur le côté ; fort heureusement il fait calme, et la vitesse de la glace n'est pas très-grande; celle qui nous touche n'est pas épaisse, et la plus éjiaisse s'é-
VOYAGE AUX MERS POLAIRES. o7r.
choue à la pointe, ce qui arrête la masse; à basse mer, nous sommes complètement échoués et à la bande sur tribord. Ce (jui nous est arrivé montre combien il est important de toujours surveiller le mouvement des glaces ; si nous avions été à deux milles plus au nord (2 et demi de la pointe nord), comme il faisait à peu près calme, il est certain que nous n'aurions pas eu le temps de remorquer le navire dans la baie, et il eût été pressé contre la côte sur les ber(js qui y sont échoués, et en danger d'être défoncé, par le plus beau temps du monde.
Il y a également un grand discernemeut à apporter dans le choix d'un mouillage. Ma première idée eût été de mouiller en dedans de la barre pour qu'elle nous protégeât; mais, comme cette barre est sur la côte sud de la baie, et comme la brise poussait le floe directement de l'est, un mouillage sur la côte nord était préférable à cause du croc formé par la poiute nord. Ce matin, nous avons perdu le jas^ d'une de nos ancres (stock), parce que la clavette (fore-lock) n'était pas bien fixée; nous avons fabriqué un autre jas en bois, composé d'un bout rond dans le trou du jas, et de deux pièces d'orme de chaque côté.
Le petit tirant d'eau de notre navire constitue certainement un grand avantage en pareilles circonstances où la moindre chose lui sert d'abri ; mais il est facile de voir combien cette navigation dans les glaces, surtout le long de la côte, est précaire. C'est une des raisons qui font que les baleiniers renoncent à tenter le passage au nord, par la baie MeLville, quand il n'y a pas de land-jloe, car alors ils ne peuvent faire de bassins dans la glace, si la brise pousse les glaces de la baie de Baffin sur la côte est, ni s'amarrer (make-fast) pour garder leur terrain, si la brise souffle de terre.
La mer était ce matin couverte de mollusques très-petits, sans
1 On appelle jrt« la barre horizontale, le plus souvent composée de deux fortes traverses de bois, réunies à l'aide de cercles de fer, qui s'adapte à la verue de l'ancre, près de la boucle.
doute ceux qui servent de nourriture à la baleine. Le canot m'a rapporté de terre deux papillons, et j'y ai vu un moustique. Les piioques, qui paraissaient abonder le jour de notre arrivée, ont disparu; mais les canards [hlack-ducks) sont toujours très-nombreux.
10 AOUT. — Comme hier dans l'après-midi, la glace entre dans la baie, mais cette fois sans nous presser; à la haute mer, le navire se redresse et prend la bande k bâbord, présentant ainsi le côté aux efforts futurs de la glace ; nous avons transporté pour cela les deux chaînes à bâbord, et un palan de tête de mât a été croche sur la glace. Le master, sans en donner de raisun, pense que le navire est mieux ainsi. Dans les deux cas, la goélette (qui est à fond plat) sera poussée sur le flanc en cas compression. 11 va sans dire que notre gouvernail était démonté tout le temps que le navire est resté échoué.
11 AOUT. — Le master se rend au dehors avec un canot et trouve que la glace presse contre le cap Seppings, laissant un chenal d'environ deux mètres le long de la côte; à la haute mer. nous halons le navire à flot, le faisant sortir du lit qu'il s'est creusé en courant de l'avant à l'arrière, puis d'un bord à l'autre.
Une bande de wliite-whales de plus de cinquante individus fait le tour de la baie. — Un de nos lièvres est mort; ils sout maintenant très-apprivoisés et se précipitent aux grilles de leur cage pour recevoir les herbes et les fleurs que nous leur apportons de terre.
Nous remarquons ta teiTe les lais de la mer sur la plage, lesquels existent en tranches de difl*érentes nuances très-remarquables, comme si elles avaient eu lieu non successivement, mais brusquement, ce qui me fait incliner vers l'opinion que ce sont plutôt des couches de neige fondues au printemps.
15 AOUT. — Vers midi, une issue a semblé s'offrir à nous, et nous nous hâtons de mettre à la voile, sachant combien les
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moments sont précieux ; deux corbeaux passent au-dessus de nos têtes, appelant notre attention par leur désagréable croassement. Un ou deux de nos gens secouent la tête d'un air significatif, et font observer que c'est la deuxième fois que nous appareillons un vendredi; un autre, un peu plus avancé sans doute, dit ([ue de son temps il est peu de capitaines baleiniers (jui eussent voulu commencer le voyage un vendredi; mais, ajoute-t-il sans en paraître bien sûr, il est probable que c'est une superstition. Après trois ou quatre heures de louvoyage, les glaces nous forcent à terre, et il nous faut, pour la quatrième ou cinquième fois, regagner le mouillage. Jusqu'à quand cela durera-t-il? C'est une question que j'ose à peine me poser. Le fait est que la saison s'avance, et pour peu que cela continue, il nous faudra à tout prix prendre la route de chez nous, ou nous courons grand risque d'être pris pour un autre hiver. — Faire attention, dans un mouillage par petit fond, à ce que, si le navire échoue, il ne tombe pas sur son ancre,
14 AOUT. — Un ours fut signalé ce matin se promenant sur la plage et flairant les traces de notre passage à terre; nous le vîmes, quelques minutes après, se mettre h l'eau pour venir reconnaître le navire. Un canot fut amené, dans lequel MM. Kennedy et Leask lui donnèrent la chasse; les deux fusils ayant raté alors que le canot était sur lui, il se retourne et, avec ses pattes, tache de saisir les bords du canot ; le capitaine lui assène un coup de crosse sur la tête et brise son fusil ; Tanimal cherche à se sauver à la nage, mais le canot l'a bientôt rejoint et deux balles à bout portant l'ont bien vite dépêché. Il ne cherchait point, comme celui de l'année dernière, à dérouter ses ennemis en plongeant. C'est à peu près la seule façon dont ils puissent être tués à coup sûr; car si la glace eût été à portée, il aurait bien vite disparu.
Notre détention prouve combien il est important de ne pas perdre une minute, car si dimanche matin nous eussions pu
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passer dans riiitervalle de deux floes, nous n'aurions pas perdu toute cette semaine. — Dans l'après-midi, nous appareillons de nouveau avec petite brise ; mais, vers minuit et demi, au moment où nous passons entre deux floes, ils se rejoignent, celui du nord courant au sud avec une rapidité qui eût été excessivement dangereuse pour nous si les floes eussent été plus épais ; à peine avons-nous eu le temps de démonter le gouvernail, et c'est une manœuvre qui se ré})ète si souvent, qu'on ne saurait trop conseiller à tous les capitaines qui viennent ici de faire pratiquer dans leurs navires une jaiimière^ aussi large que possible.
15 AOUT. — Beau temps, petite brise ; le courant nous a généralement portés au sud, et, à midi, nous sommes à une dizaine de milles k l'est de la pointe sud de la baie Elwin, courant des bordées avec petite brise, ou remorquant avec une embarcation au milieu de pack-ice, dont les difficultés exigent et donnent forcément une juste pratique de coup d'œil pour les parer sans toucher; non point qu'avec petite vitesse il y ait du danger, mais le moindre arrêt coupe l'aire du navire; il en est de même de la boy-ice, qui, même à une heure avancée de la matinée, surtout s'il fait calme, entoure les glaçons flottants dont le voisinage aide singulièrement la formation du boy-ke pendant la nuit.
* Ouverture pratiquée au-dessus de l'élambot et dans la voûte de l'arcasse, pour le passage et le jeu de la tête du gouvernail, lequel pénètre dans l'intérieur du navire par cette ouverture, pour recevoir la barre qui sert à le mettre en mouvement.
' Ici le journal présente une lacune de dix-sept jours, lacune que Bellot avait »ivs-|irol)iiljleinenl linlcnlion de combler avec des notes sans doute prises sur un calepin ou sur des feuilles volanles, car il a laissé, à celte date, une douzaine de [>ages blanches à son registre-jonmal. Il est vraisemblable que les dix-sept jours en question, du 16 août au 2 septembre, furent passés dans des travaux analogues à ceux des jours précédents, travaux exécutés avec quelque succès, puisqu'à la reprise du journal nous trouvons le Prince-Albert sorti du détroit de Barrow el «lu détroif de Lancaslre. [Noie dr l'éditeur.)
t> sEPTFjiimE. — Le t'oiip de veut d'hier s'est apaisé, et il ne reste plus ([u'iiiie grosse houle (\m nous arrête. Quelque favorisés que nous puissions être par la suite, il n'en est pas moins évident que notre traversée en sera allongée d'une dizaine de jours. Nous aurions dû traverser à Test, à la hauteur de la baie de Pond, comme on le fait habituellement; les brises du nord, qui semblent dominer à eetle époque, pressent les glaces sur le cap Searle [molhjmake-head) et sur le cap Walsingham. Mais, à part ces principes généraux, je crois que tout est chance et hasard, et que la prétendue expérience des baleiniers était une histoire laite pour en imposer aux ignorants; car, dans la dernière expédition et dans celle de sir Ed. Belcher, d n'y a point d'ice-masters (maîtres, pilotes spéciaux pour les glaces) ; ils sont au plus (juarter-masîer (quartiers-maîtres) .
Un pauvre petit siiow-bïrd (oiseau de neige) qui a perdu la terre, dans le dernier coup de vent sans doute, prend refuge à bord, et, se familiarisant bien vite lorsqu'il voit qu'on ne lui est point hostile, il sautille sur le pont et vient à nos pieds ramasser des miettes de biscuit.
Nous nous engageons dans une anse du imck) mais, reconnaissant qu'il n'y a ])oint d'ouverture cà l'est, nous la remontons. * Pendant mon quart la houle menace de nous jeter sur le pack, et il nous faut pagayer tant bien que mal avec nos avirons d'embarcations; un navire de notre taille, et même plus fort, devrait être pourvu d'au moins trois ou quatre paires d'avirons de galère; notre unique embarcation est à bord, de sorte que nous ne pourrions nous remorquer au large. Les baleiniers ont souvent recours au procédé suivant(appelé par àéxmowsanctifyingy. amener les embarcations à fleur d'eau, les amarrer et de l'avant et de l'arrière, et armer les avirons d'en dehors : les embarcations restent sur les palans et hors de l'eau ; ils prétendent faire plus de progrès ainsi et avoir besoin de moins de monde.
3 SEPTEMBRE. — Caluie, même houle, qui doit venir d'un
autre coup de vent, que nous n'avons pas éprouvé. — Nombreux vols d'oiseaux , tous ceux que nous avons pu reconnaître se dirigeant au sud; les molhjmakes et Yivory-gull restent seuls en vue. Nous nous livrons h la pêche des moUymukes, que l'on prend avec un harpon comme les damiers du Cap. Les jeunes moHies sont grises et ont une odeur fétide d'huile; cependant notre master les dit meilleures que les dovekies. Préparation : enlever la peau et toutes les parties graisseuses, et les laisser tremper dans l'eau.
5 SEPTEMBRE. — Nous contiuuons à remonter au nord, en suivant les bords du pack, dans l'espérance de trouver une ouverture ou passage à l'est , nous fourvoyant de temps en temps dans des criques assez profondes pour faire naître l'espoir, mais qu'il nous faut reparcourir presque aussitôt en sens contraire, ce qui, avec les petites brises, le peu de qualité du navire, nous prend beaucoup de temps. Un navire à vapeur n'é- (irouverait pas les mêmes difficultés; qui sait d'ailleurs où cela finira?
A la hauteur où nous sommes, le pack est composé de glace épaisse que le master dit être de trois ans au moins de formation ; il semble que les différents inïets de la baie de Baffin se soient dégorgés cette année d'un trop-plein accimiulé les années précédentes; il ne serait donc pas étonnant que sir Ed. Belcher trouvât le détroit de Wellington extraordinairement navigable, et certes il est embarqué dans cette entreprise sous de favorables auspices. Plût au ciel que je fusse avec lui!
6 SEPTEMBRE. — Cc matlu, nous avons enfin une lead ou passage il l'est, et aussi loin que nous pouvons voir, eau claire et sans glace. Cela vient à propos, car nous commencions à douter de notre succès.
Je suis décidément d'opinion qu'il n'y a que deux manières à cette époque de Tannée de se rendre au cap Farewell, ou bien au débouché du détroit de Lancastre : se diriger à l'est-sud-est
VOYACE AUX MKRS POLAIUKS. Ô81
OU droit à l'est de la baie Pond, ou si Ton se détermine à suivre la côte ouest, eonnne nous l'avons t'ait, pousser au sud aussi loin «(ue possible; la côte aux environs du cap ^\alsinI;bnm abonde en ports, en petites baies, où un navire peut se réfugier et laisser passer le pach: dans tons les cas, si on est pris dans le pack, on dérive avec lui au sud en très-peu de temps; cela est arrivé h plusieurs baleiniers, lesquels, frozen in ou bien caïKjht in (gelés ou serrés dans les glaces), ont été relâchés un mois ou six semaines après, en novembre ou au commencement de, décembre. Tandis que le Thomas, frozen in, en octobre, je crois, ou à la fin de septembre, vis-à-vis le DevïV s-Thumb (Pouce-du-Diable), n'a été libéré qu'en mars suivant, notre skipper (maître), qui a été pris déjii une ou deux fois, a un peu perdu la tête, et ne sait guère à quel saint se vouer.
Il était donc temps pour tous qu'un terme fût mis à nos inquiétudes.
7 SEPTEMBRE. — A quatro heures, ce matin, on est venu m'éveiller pour prendre le quart, avec l'agréable nouvelle que le pack s'étend en foce de nous, du nord-ouest au sud-ouest. La nuit était obscure, et le navire a été mis en panne, dans la crainte d'aggraver notre position. Le thermomètre est descendu à 26** ^^ — 4*^ centig.) et la glace qui s'est formée cette nuit est assez épaisse pour arrêter notre progrès, lorsque le jour nous permet de faire voile. Les réflexions que je fais pendant mon quart sont loin d'être gaies, d'autant moins qu'au nord le pack s'étend aussi loin que je puis voir de la tête du màt. Je regrette que nous ne soyons pas restés avec le north star, au moins notre temps eût été employé d'une façon utile ; mais, comme il serait dangereux de demeurer plus longtemps dans l'expectative, mon intention est, quand nos opinions seront demandées, de courir la chance de la côte ouest, vu qu'il est trop tard pour retourner au détroit de Lancastre.
Vers neuf heures, le master découvre un slack ou relâchement
dans la contextiire d'un pack, et nous nous y frayons un passage, heurtant un glaçon par-ci par-là, recevant des chocs qui ne nous émeuvent guère; enfin, à dix heures, nous sommes à l'est du jmck.
Je ne sais, cette fois, s'il est prudent de s'abandonner à la confiance et à l'espoir; ce qu'il y a de certain, c'est que, ce matin, j'eusse volontiers consenti à n être en Angleterre qu'en décembre, pourvu que j'eusse la certitude d'y être à cette époque; par conséquent, je dois me tenir satisfait de tout ce qui peut nous arriver. J'avoue que c'est la plus rude épreuve de cette philosophie, dont je me suis fait une étude, tâchant de me résigner à ce que je ne puis empêcher; mais nous n'avons ni charbon, ni provisions, ni canots, et en admettant que le navire eût échappé aux désastres du pack, il est certain que plus de la moitié de l'équipage y eût passé; pour moi. Dieu merci, ma santé est aussi robuste que celle d'aucun ; ma confiance est en Celui de qui nous ne pouvons empêcher la volonté d'être accomplie, et je suis persuadé que mes chances étaient aussi bonnes, sinon meilleures, que celles de tout autre à bord! mais cette perspective de dangers sans but utile, sans résultat, n'est point faite pour tenter les plus stoïques.
8 SEPTEMBRE. — Unc roudc brise de nord- ouest nous fait passer rapidement à l'est, et nous retrouvons ces immenses icebergs de la baie Melville et de la baie de Disco, tout différents dans leur forme de ceux de la côte ouest, les derniers étant généralement plus bas et longs , comme des îles plates détachées des glaciers formés sur cette côte dans les ravines. — Dans la matinée, nous reconnaissons la terre au nord d'Uppernavik. Grâce à Dieu, nous voilà donc hors de danger, et nous allons pouvoir naviguer désormais d'une façon presque régulière.
VOYAGI- AUX MERS l'OLAlUES. 585
Ici se teniiiiiL' le journal de Bellot. Le reste du voyage ne lui offrit probablement aucune observation intéressante. Une fois à Uppernavik, la navigation de retour dut se faire avec autant de facilité que celle du départ, et sans doute en touchant aux mêmes points de la côte ou aux mêmes îles. Peu de jours après, du reste, le Prince-Albert avait revu les côtes d'Ecosse, et le lieutenant de vaisseau de la iparine française traversait l'Angleterre, au milieu des témoignages de la plus cordiale sympathie et souvent même du plus vif enthousiasme! l.ady Frankhn, l'amirauté anglaise et tous ces nobles cœurs qui n'ont reculé devant aucun péril, devant aucun sacrifice, pour l'accomplissement de leur œuvre d'humanité : la recherche de sir John Franklin, ces nobles cœurs avaient reconnu, en Bellot, un frère en dévouement, en générosité, en courage, un compatriote, pour ainsi dire, suivant l'expression d'un Anglais. Car le monde se divise en deux grandes nations : la nation des âmes vulgaires, — et celle des âmes élevées ! Bellot était de cette dernière nation !