A BORD PENDANT NOTRE EXCURSION
Du 18 MARS AU 10 AVRru. — La même série de coups de vents, de temps neigeux, par laquelle nous avons passé a eu lieu dans la baie Batty. La chaleur du soleil seule occasionnait des changements remarquables dans l'état de la neige et sur les falaises, qui faisaient entendre, dit le docteur, de sourds craquements. Plus d'une fois, le pont a été couvert par l'eau qui ruisselait de la toiture de laine du navire. Les hommes de l'équipage avaient profité de l'absence de la plus grande partie de nos chiens pour placer des trappes à renards, dans l'espérance d'en prendre de vivants, pour les lâcher ensuite avec un collier portant une inscription, ainsi que je l'ai dit. Mais les deux jeunes chiens laissés à bord allaient toujours les visiter avant eux, et lorsqu'on les renfermait dans nos divers magasins bâtis en neige, ils s'y creusaient bien vite un passage, de siirte ([ue deux renards seulement avaient été pris dans les trappes, mais morts. La chasse, le seul plaisir des gens restés à bord, a été infructueuse, à Texception de deux ptarmiL»ans tués le 18 mars, et seuls, les renards, compagnons fidèles du navire, venaient de temps en temps leur fournir une occasion, après laquelle il était inutile de courir; quatre de ces animaux ont été tués à la fin de mars en outre
des deux pris dans la trappe. L'un d'eux paraissait mieux nourri que les autres, mais son estomac ne contenait que des morceaux de toile et de vieilles mitaines. Un ou deux corbeaux voltigèrent autour du navire, et, comme toujours, évitèrent de se faire tuer, en dépit du désir que de tout temps nous avons eu de savdir de quoi ils se nourrissent.
Pour la première fois, le 10 avril, nos hommes virent les pistes d'un lièvre, et, le 12, deux snow-buntings (traquets de neige), que, ainsi que nous, ils saluèrent comme les avant-coureurs du printemps. — Le 14 avril, M. Hepburn commença h montrer des symptômes de scorbut d'une nature peu inquiétante, il est vrai, si le 8 on n'eût trouvé le seul baril de Ume-juice gelé et si insipide, qu'une bouteille entière ne donnait pas Tacidité de la dose habituelle, demi-once liquide.
Le 16 avril, iM. Anderson rejoignit le navire avec les hommes qui nous avaient laissés le 6 à l'entrée de la baie Brentford, tous en bonne santé, à l'exception de deux, dont l'indisposition paraissait légère ; le reste n'ayant souffert depuis le 6 que d'inflammation des yeux.
Du 16 AU 27 AVRIL. — Le docteur avait reçu de M. Kennedy l'ordre de transpoiter à Somerset-House quelques })rovisions pour notre retour, puis d'aller examiner le fond de la baie Creswell, pour savoir s'il y existe un passage à rouest, mais Tindisposition de l'un de ses patients le retint plusieurs jours, et, lorsqu'il se trouva mieux, des symptômes de scorbut se manifestèrent chez le même homme (Miller) et chez le charpentier, les genoux considérablement enflés. M. Hepburn, dont la bouche seule avait été affectée, se rétablissait; le traitement de cette maladie étant assez simple, le docteur se détermina à se mettre en route le 27, surtout ayant en vue de rapporter avec lui de Furyl*>each quelque Ume-juice, qui était devenu d'autant plus essentiel, qu'une sorte d'oseille isorreh scurvy-ffvas des baleiniers), abondamment trouvée dans ces régions par nos piédécesseurs,
VOYACE AUX MI'RS l'OLAlHES. 52!>
iravait été rencontrée nulle part dans les environs de cette haie. Dans l'intervalle, le reste de l'éifuipage tïit employé à mettre sur la glace tout ce ipii embarrassait la cale, et à démolir les remparts de neige élevés autour du navire; cette neige tondante paraissant entretenir riuimidité à l'intérieur. La cale ainsi dégagée, m put enlever la glace [scrape-out) , formée le long des poulies et des cloisons, dans nos cabines et i)artout. Je crois avoir dit (pie dans nos diflerentes snow-housesy élevées sur la glace, l'eau s'était montrée filtrant à travers la neige dès la tin de février; aussitôt que les flancs de la goélette furent dégagés, la même glace fondante se montra sur l'un des côtés, bien que ce fût celui du nord, le !20 avril.
Du 27 AVI5IL AU 21 MAI. — Lc docteur étant parti dans la matinée avec quatre hommes, il ne paraît s'être passé pendant son absence rien d'intéressant ou de digne de remarcfue, si ce n'est la continuation de l'espèce de dégel ([ue j'ai mentionnée; la principale occupation ayant été le réarrimage de la cale et les soins plus particuliers de propreté ou de séchage donnés au navire.
Un ours avait été tué par le capitaine Leask tout près du bord: quant au reste, la chasse avait été nulle. Le i21, trois des hommes qui accompagnaient le docteur revinrent annonçant qu'ils l'avaient laissé à Fury-Beach avec le quatrième matelot, malade et incapable de supporter les fatigues de la route. Euxmêmes étaient gravement attaqués du scorbut, qui, j'oiiljliais de le dire, avait continué ses progrès à bord. 3L Anderson, le troisième officier, le maître d'équipage Grate, et le cook Glennie, partirent aussitôt pour ramener le docteur, ([ue les premiers n'avaient pu prendre avec eux dans l'état de faiblesse où ils se trouvaient eux et lui. J'emprunte au journal du docteur le compte rendu de son voyage à la baie Greswel jusqu'à son retour h bord.
« Ils arrivèrent ;i Somerset -House, le oO au matin, après de
grandes difficultés dues au mauvais état des neiges dans lesquelles ils enfonçaient jusqu'aux genoux, et souvent jusqu'à la ceinture ; nn de leurs traîneaux, avarié par les inégalités de la §hce (hummockij-ice) , dut être réparé ; la tente, mangée par les renards, avait aussi besoin de réparations; le mauvais temps enfin les retint jusqu'au 4 mai. MM. Linklater, 3IcCurrus, Gidéon Smith et Matheson formaient le détachement.
« Mardi 4, campé près de notre première snow-house, ayant trouvé la glace si polie et si dénudée de neige, qu'ils pouvaient à peine s'y tenir en équilibre. — 31ercredi 5, suivi les contours de la terre sur le floe, où la neige était épaisse d'un pied. Dans cette journée, ils virent inopinément sept ours se diriger de leur côté, ce dont ils se seraient d'autant mieux passés, dit le docteur, qu'ils n'avaient qu'un fusil. Ils allumèrent du feu, es[»érant les éloigner, et conservant leur mousquet pourdernière ressource; mais heureusement quatre d'entre eux s'enfuirent, après être venus à deux cents mètres flairer leur piste, les trois autres se tenant à un quart de mille de distance. — Après d'assez longs détails sur ce qui leur est survenu jusques et y compris la journée du 10, détails parmi lesquels je note seulement ce passage à la date du 7 mai : « Vers huit heures nous sommes par le « travers de la haute terre qui forme la fin d'une chaîne de col- « lines courant dans une direction nord et sud. Du pied de ces « collines, une plaine, d'une étendue considérable et très-basse, « s'étend jusqu'au rivage qui se dirige d'abord au sud, puis « vers *, à la tête de la baie, dans une direction ouest.
« Vu ce soir la terre s'étendant tout autour de la baie, et je u'hé- « site pas par conséquent à dire qu'il n'existe point de passage « à l'ouest de celte baie... » après ces détails, le docteur ajoute que, ses observations ayant été notées un peu précipitamment, il les reverra plus tard à tète reposée. — Vers minuit arrivé au même endroit où nous avions fait halte le 5. — Vu deux ours.
' -Mol en liliinc dans le nijuiuscril.
VOYACE Al'X MEUS l'OLAlUES. 7>:A
« Mardi 11, campé ;i la nièiiic place que le 4, tail leur llié i;u |iailie avec du 1) ûs, en partie avec des mousses. — Mercredi 1^2, Ye}o\i\i Somerset- ffonsi\ où ils trouvèrent une barrique (u'i nous avions mis (M. Kemiedy et noire parti) nos elTets, ouverte pai' les ours, ([ui n'ont d'ailleurs endommagé (pi'une botte à travers laquelle leurs dents ont passé en brisant les douvelles.
« 31. McCurrus s'est plaint toute la journée de ses jambes, et le docteur se trouve les chevilles enflées. Le mauvais temps s'oppose à leur retour à bord. — Le 15, un ours. — Le 14, M. Matlieson montre ainsi ([ue M. Magnus McCurrus des symptômes de scorbut. — Le 15, le docteur en est décidément atteint. — Le 17, M. Linklater est pris aussi, et M. (lidéon Smith est le seul qui en soit exempt. — Après une semaine entière d'un coup de vent de nord-nord-ouest, ils se mettent en route le 19, emportant avec eux une petite quantité de lime-juice, mais ils sont obligés de revenir à Somerset-House. trouvant impossible d'avancer avec tout leur bagage, et déterminés à tout laisser derrière, et à ne prendre que leurs couvertures, et autant de ])emmic(ut dans leurs poches que chacun voudra ou pourra en porter. — Le 20, ils font une nouvelle tentative, mais le docteur est obligé de retourner sur ses pas, et, ne pouvant recevoir d'assistance que du navire, d'y renvoyer ceux qui sont capables de s'y rendre; le pauvre docteur d'autant plus chagrin, qu'il pressentait que sa présence à bord pouvait être nécessaire. Le mieux portant resta avec lui, et les autres, comme je l'ai écrit, atteignirent la baie Datly le 21, ayant marché sans relâche. — Deux ours étant venus s'attabler à une barrique de sucre, il ne fallut pas moins de quatre coups de pistolet pour les chasser. — Le lendemain, un second ours vint de nouveau roder parmi les futailles à la porte de la maison, et, à travers une fente de la toile, le docteur l'étendit roide. — Le 25, M. Anderson et le maître d'équipage avec le cook arrivèrent à Fury-Beach, ayant ainsi mis à faire la route la même ardeur qui les avait portés à s'offrir p :ur aller chercher le docteur, ce dont l'excellent
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garçon leur a certainement une vive reconnaissance. Pour ma part, je serai enchanté de cette occasion de rendre un témoignage pnblic du caractère de M. Anderson, vrai type du matelot, franc, ouvert, comme je les aime.
« Le docteur fut mis sur le traîneau, et non sans peine, à cause des pierres qui tombaient des cliffs au pied desquels il leur fallait passer, aussi bien que des neiges molles ; ses compagnons et lui arrivèrent enfin à bord dans la soirée du 27. MM. Kenneth Sutherland, le charpentier, Matheson, M. MeCurrus, Miller, A. Linklater, le docteur et Ilepburn avaient le scorbut. M. Grate était un peu souffrant; le . quatre autres, compris le capitaine, assez bien portants : mais le navire était sans limejuice, le remède essentiel. Us commençaient en outre h concevoir des inquiétudes sérieuses sur notre compte, car ils pensaient que nous pouvions être quelque part au sud, cloués au sol par le scorbut. Tout contribuait donc à rendre le moral triste chez eux, autre influence si pernicieuse pour les scorbutiques, et ce ne fut point sans larmes aux yeux que le pauvre M. Hepburn et le docteur nous revirent. La dernière cause d'anxiété morale étant évanouie, ils ne tardèrent pas à se rétablir, et, à l'aide de la petite quantité de Hme-ju'ceqne nous avions apportée, je remarque le mieux sensible ([ni s'est opéré cette semaine. »
8 ju[iN. — Avec le renfort de lime-juice que nous avons rapporté, il y a maintenant de quoi satisfaire à tous nos besoins, et nous sommes tous mis à ce régime, les convalescents en recevant deux onces (li([uide) par jour, et les malades de quatre à huit onces ; la dernière ([uantité étant la limite que le docteur croit imprudent de dépasser; l'usage de cet acide est en effet très-affaibhssant, et abîme l'estomac, ce (puî nous avons ressenti au port Léopold, m tious en usions un peu trop librement. Un régime spécial a été égaknnent reconniiandé par le docteur : il
VOYACR AUX MERS POLAIRES. r^GÔ
se compose natiirellenit'iu de légumes, de viandes fraîches, de riz, de pommes de terre, de fruits secs eu tartes ou puddinc;s. d'acliards et de berries.
Le cresson, que nous faisons pousser près des cuisines, est également un excellent antiscorbutique, ainsi que la moutarde. Après quinze jours, les jeunes pousses avaient généralement atteint une longueur de tiois à quatre centimètres, et, mangées crues, elles sont fort agiéables. Sir Ed. Parry avait em[)loyé ce moyen dans Tliiver 1819-1820, et c'est une pratique à recommander. Avec ce régime intérieur, la plus grande propreté, un lit bien sec et le plus d'exercice possible font le reste, et nos scorbutiques sont envoyés au dehors, les moins malades s'employant aux petits travaux du bord. Il est facile de suivre les progrès de la convalescence chez les plus énergiques d'entre eux, c'est-cà-dire ceux qui s'impnsent un certain nombre d'heures de promenade ou d'exercice par jour.
Notre voisinage est de temps en temps égayé par les visites du snoiv-bird, qui vient avec la familiarité de notre moineau voltiger au-dessus du pont ou sautiller près du navire, épluchant les débris et les miettes de la table, et ne s'enfuyant, pour revenir aussitôt, que lorsque nos jeunes chiens le poursuivent. Je ne puis m'empêcher de faire un rapprochement entre ce besoin de communication avec notre espèce qu'ont certains animaux et les gracieuses tictions de la métempsycose.
Le 4 de ce mois, la toiture ou tilt-doth du navire, a enfin été enlevée, et l'air circule maintenanti-avtout, ainsi que la lumière. Cette toiture eiit certainement pu être plus tôt mise de côté, et en général je pense r[ue la garder au delà du temps strictement nécessaire, c'est prolonger volontairement la durée de l'hiver; mais, pour nos malades, c'était un abri sur le pont, leur unique lieu de promenade. La poudre, qui pendant l'hiver est restée dans notre snow-magazine, est mise h bord en parfait état. Le dé|)ôt de pierres pour lest formé près du navire en février s'est enfoncé dans la glace, et nous recommençons la
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besogne, qui n'est pas petite, car il ne nous faut pas moins de trente tonneaux. Le navire est encore retenu dans sa prison ; il est encore supporté maintenant par la glace qui l'entoure, il ne flotte pas. Le joyeux printemps n'a fait que commencer pour nous, mais avec la santé et le soleil qui dore tout, notre activité redouble, en travaillant d'avance aux préparatifs du départ de la baie. De larges mares d'eau fraîche se sont formées sur la neige, à la surface du floe, ce dont nous profitons pour remplir nos barriques, économie de charbon et de travail ; tous les objets inutiles, les débris, les immondices rejetés de la cale, s'enfoncent dans la neige, et un peu plus lentement dans la glace elle-même, quelle que soit leur nature, bois, métal, etc. ; les phoques eux-mêmes semblent vouloir coopérer à la tâche par les nombreuses trouées qu'ils font dans le floe, pour venir s'y étendre au soleil; la décomposition marche donc à grands pas, et il est fort probable qu'avant peu il sera impossible de se rendre à terre à pied ^:ec. Les terres qui forment le contour de la baie, naguère couvertes de neige, en sont maintenant dépouillées, et les terrains plats au pied des collines, détrempés par la fonte des neiges, forment autant de marais boueux où l'on ne peut marcher.
Des bandes d'oies ont passé près du navire, mais hors de portée. M. Kennedy a tué aujourd'hui un phoque, qui, avec l'ours de M. Leask, remplit notre garde-manger de venaison; nos hommes, encouragés par l'exemple, sans doute, commencent à se défaire de leurs préjugés, mais il est un peu tard pour cela.
9 JUIN. — A mon grand étonnement, M. Kennedy me communique aujourd'hui une idée qui a dû germer dans son esprit seulement dans ces derniers jours, savoir : que nous avons traversé la baie Brentford le joiu' même où nous avons cru camper à l'entrée et sur la côte nord, c'est-à-dire que nous avons campé au fond de la baie, le lendemain traversé l'isthme étroit
qui sépare la terre Somerset de Bnotliia-Félix, et que la nier traversée par nous pendant les journées des 8 et 9 avril est la merde sir James Uoss à l'ouest. Il m'est impossible de trouver à première vue des objeetions à son idée, à eause de la négligence ap|torlée à déterminer la route (|iie nous suivions ; il aurait dû, en eiïet, relever au compas cette route chaque l'ois qu'elle était changée. Nous avons certainement été sur[)ris à cette époque de trouver le terrain si dillérent de ce que nous nous attendions à le voir, que j'ai voulu admettre l'hypothèse, et en faisant un point de départ, chercher à expliquer ce ((ue nous avons vu. Repassant les notes de mon journal pendant les journées des 6, 7, 8 et 9 avril, je vois que les terres s'étendaient tout autour de nous : au nord, h l'ouest et au sud, elles avaient été vues basses et fort loin ; ainsi, en admettant que nous eussions traversé la baie Brentford le 5, reste toujours cette chose inexpliquée : la terre au nord, c'est-k-dire, rejoignant la terre Somerset aux terres de l'ouest. Cela, M. Kennedy l'oubbe, et il déclare : V que Somerset est une île; 2° qu'il y a un passage entre Vinlet du Régent et la mer de l'ouest ; 5' que la mer se rend sans interruption du cap Walker ou de l'ile Limestoneau pôle magnétique. Je ne crois pas pouvoir souscrire à la troisième proposition, et quant aux deux autres, je ne puis les affirmer que comme probabilités. Cela ne le satisfait pas; mais je suis bien décidé, quoi qu'il en puisse arriver, à ne jamais donner l'autorité de mon assentiment à ce dont je ne suis pas sûr. i\ous diflérons également dans quelques détails, car la route parcourue le 6, que je crois avoir été en équerre, il affirme maintenant qu'elle était en ligne droite, mais à l'ouest, au lieu de sud-sud-ouest et ouest-nord-ouest, comme le relèvement me l'a donnée. 11 invoque sa mémoire pour les heures, les directions, les distances, enfin les différents détails de notre voyage, et n'est pas content que je ne veuille rien admettre sur l'autorité de sa mémoire ou de la mienne, h deux mois d'intervalle, et que, pour des détails de cette nature, je préfère m'en rap-
porter au journal que j'écrivais régulièrement et chaque soir. Je ne sais ({uelles peuvent être ses raisons, à moins (fu'il ne craigne maintenant de se trouver en contradiction avec sir James Ross; fort heureusement pour moi, il y a des preuves irrécusables qu'en tout cas il a attendu un peu longtemps avant de changer d'avis, et de ces preuves les meilleures sont : V que nous avons poussé à l'ouest, alors que nous eussions dû suivre au sud, si à cette époque il eût cru la chose possible ; 2" le nom iV'mlet drinnel, qui montre la persuasion où il a été, jusqu'au cap^Valkeret plus loin, que le passage était fermé ; o" la notice laissée par lui au port Léopold, et dont j'ai souligné plusieurs passages. Ce qui me confirme dans mon opinion, c'est le rapport du docteur, dont la plaine si large, dans les deux sens, nord et sud, et est et ouest, au dire même de M. Kennedy, est la mer, et qui était bornée au sud par les terres que j'ai vues au nord. — Ces circonstances me rendent très-malheureux, parce que M. Kennedy ne comprend pas le degré de bonne toi qu'il faut que j'apporte en ceci, et comme je l'ai toujours fait, en lui disant ce que je crois être la vérité, au risque, et je puis le dire, aux dépens de ma paix et de ma tranquillité dans l'expédition. Je ne sais comment ensuite on pourra interpréter cette contradiction que j'oppose à ce que sir James Ross croit avoir vu ; les uns y verront l'orgueil d'un jeune présomptueux que toute une carrière d'homme de talent n'a point arrêté dans ses attaques, parce qu'il croit sans doute mieux faire ; d'autres me jugeront peut-être animé par un sentiment d'amour-propre national blessé, alors que, Dieu le sait, j'ai eu au contraire des lances à rompre presque tous les jours pour la défense des œuvres, non-seulement des Ross, mais de Parry et d'autres.
J'ai mallieureusement consenti h prendre quelques-unes des observations indispensables, et on me considérera naturellement comme ayant eu charge de ces observations, imaginant que ce soin m'a été conféré. Ainsi, de tout ce dont j'espérais tirer quelque honneur, à force de dévouenient et de zèle, je n'aura[
VOYACK AUX MEUS POl.Al HKS. 537
peut-être que ilégoûls et eunuis. Ali! loiilcs \c> llciiis des arbres au printemps ne donnent pas de fruits en aiitoninc!
10 JUIN. — Je reviens au sujet d'hier : les observations que j'ai prises ici me montrent ([u'il n'y a j)asà compter sur le elironomètre de poche cpie nous avions avec nous, par consé(inent nos longiludes ne peuvent être déterminées que par l'estime, autrement, il y eut eu nu arbitre dans nos différences d'opinions. En somme, nous avons plus souffert, plus voyagé, enduré plus de privations ([u'aucune expédition jusqu'ici, mais nos labeurs excessifs n'auront produit aucun résultat.
Au surplus, qui pourrait me demander compte de la maiclie d'une. expédition où la seule chose que l'on pouvait attendre de moi était que j'exécutasse avec zèle les injonctions de notre commandant? J'ai donc résolu de laisser à chacun sa responsabilité, et d'être bien soigneux, à notre retour en Angleterre, de ne rien écrire ou avancer dont je ne sois sûr, me lavant les mains du reste. Ah! quand je me reporte aux premiei's jours de notre voyage, aux espérances que je concevais, combien je trouve la réalité actuelle différente ! L'espérance, dit-on, est le rêve des gens éveillés; oui, mais c'est un rêve que Von ne recommence pas.
14 JUIN. — Nous avons eu de la neige le 11 et ce matin ; les coutures du pont ont été aussi bien ouvertes par le froid de l'hiver qu'elles le sont par les chaleurs des tropiques, et hier, une averse déneige fondue, wetsnoiv, qui ressemblait fort à de la pluie, a presque converti notre cabine en une salle de douches. — La semaine dernière a été successivement employée à l'arrimage du lest, au réarrimage de la cale, et à passer les manœuvres courantes: les voiles ont pu être larguées pour les sécher, et elles se sont conservées sur les vergues en aussi bon état que dans les soutes les plus sèches. Il est ii observer que les premiers navigateurs qui ont hiverné se croyaient obligés à déverguer les voiles. — La quantité d'eau que faisait le navire
n';i point augmenté pendant l'hiver, ou plutôt par suite de
l'hiver.
Des douze malades du docteur, la moitié seulement est encore assez gravement affectée, le reste est en voie de guérison. — Une forte brise d'est a soufflé pendant les trois jours passés, ce dont nous ne nous plaignons plus maintenant, car des coups de vent seuls peuvent briser les glaces qui nous emprisonnent, et les éloigner de la côte. La brise d'est et la houle font la première moitié de ce travail, et la brise d'ouest fera la seconde.
Pour la première fois, cette année, nous avons ce soir de la pluie réelle, c'est-à-dire de l'eau qui traverse l'atmosphère sans être congelée.
15 JUIN. — J'ai proposé à 31. Kennedy de nous rendre tous deux avec un seul traineau et les chiens h Fury-Beach et à la baie Brentford pour résoudre les doutes si fâcheux qu'à soulevés notre discussion, mais il ne pense pas que la chose puisse se faire, et il compte que nous pourrons y env(>yer un canot, ou du moins jusqu'à la baie Creswell, par l'examen de laquelle il croit pouvoir se prononcer sur le reste. Je crains fort qu'il n'y ait jamais de canot envoyé dans cette direction, à moins que ce ne soit jus(iu'à Fury-Beach, où nous avons laissé une barrique pleine de nos effets, livres, etc. Je ne sais même ce que nous pourrons faire à cet égard, car il n'y a uiaintenant qu'une seule embarcation à bord du navire.
17 JUIN. — Le beau temps et les tlols de clarté (|ui inondent la baie nous feraient oublier que nous sonnnes par 7o" de latitude nord, n'étaient les troupes d'oies et de canards qui, se dirigeant nii nord, nous rappellent (jiie seuls encore nous sommes retenus; mais, pour prendre patience, nous réparons les armes avec lesquelles nous nous sonnnes frayés un passage dans la baie de Baffm, les longues scies, les pétards destructeurs, etc.
La neige , encore assez compacte dans certains endroits , forme im véritable rétlecteur ; de sorte (pie, d'un côté il est
prcMjue impossible do faire une longue couise dans le joui' sans revenir snoio-blindedy et, de l'autre, la chaleur é|>rouvée est aussi intense, je dirai même aussi insupporlahle que celle de nos étés brûlants. On a peine à se persuader cpie les rayons solaires n'émettent pas plus de chaleur ( et même ont une influence directe moindre) ([u'à l'éipiateur.
Nous avons profité de ce beau temps pour peindre le navire et calfater le pont ; les perroquets sont en croix.
21 JUIN. — Le capitaine Leask a tué, en deux fois, cinq oies et une perdrix sur les terres plates et détrempées du fond de la baie, et on a vu deux lièvres ; mais ces animaux sont très-sauvages et ne se laissent pas approcher. — Presque tous les oiseaux que nous voyons passer sont par couples; ceux qu'on a tués pesaient en moyenne trois livres, et leur estomac contenait de l'herbe et du sable. Ils se nourrissent évidemment des boutons d'une sorte de bruyère dont les plages de la baie Batty sont couvertes, et dont les jolies fleurs roses réveillent en nous le souvenir de régions plus fortunées ; mais ici même le printem])s revendique ses droits, et, bien que sans parfum, ces touffes de bruyères, avec les lichens aux teintes vertes et rougeâtres, nous font un agréable jardin. Comme nous avons trouvé ces plantes en février, et dans l'hiver en grattant la neige, il est évident (pie c'est sous la neige même et dans l'espèce de serre chaude créée par la feuille de glace, que la chaleur rayonnée de la plante arrondit en dôme au-dessus d'elle, que c'est sous cet abri, dis-je, qu'elle trouve sa protection contre le froid extérieur. Je laisse aux botanistes à dire quels éléments humides ces plantes rencontrent dans cette terre pierreuse ou gelée au point d'être aussi dure qu'une pierre. Le sol, dans les parties les plus sèches, est également couvert de branches du divarf-wïllow, ou saule nain, dont les pousses, longues de quinze à trente centimètres, rampent sur le sol ou s'étalent en éventail. Cette plante peutelle être réellement considérée comme un arbuste ?
T<nites les sinuosités du terrain servent de rigoles, à la dissolution des neiges, et de toutes les faces de la baie, au pied de toutes les ravines, courent des ruisseaux, torrents en miniature, écumeux et bruyants, qui tantôt se brisenl en cataractes sur les débris de pierres calcaires, ou, disparaissant sous les plus épaisses couches de neige, se montrent un peu plus loin sur la plage, où ils s'étendent en nappe, et contribuent avec la pluie à hâter la dissolution des glaces de la baie. L'eau que nous buvons a été pendant quelques jours recueillie à la surface du fJoe; mais, soit par la filtration, soit plutôt par l'effet de l'attraction capillaire, l'eau de mer, montant à la surface, Ta rendue saumatre, et nous roulons maintenant nos pièces à eau à la plage. Il est également plus commode pour nos hommes de laver dans ces ruisseaux, et d'étendre leur linge sur les pierres plates, où le soleil et la chaleur même de ces pierres le sèchent très-promptement. Je surprendrai peut-être plus d'un sceptique en disant qu'un des jours actuels nous offre des scènes pleines de charme. Mais quoi ! notre esprit n'est-il pas à l'unisson de ce qui nous environne, et parce que les paysages d'automne à la chute des feuilles ne produisent pas sur nous la même impression que les scènes magiques d'un printemps fleuri ou les Moissonneurs de Léopold Robert, en a-t-on jamais nié les beautés? Les oiseaux ne chantent pas, il est vrai, mais la beauté de leur ])lumage le fait oublier, lorsque surtout, dans le silence de la baie, alors que les travaux du jour laissent à nos hommes le loisir de fumer, nous prêtons l'oreille ii ce murmure presque harmonieux des neiges qui se dissolvent et se hâtent de toutes parts pour accélérer le moment de notre délivrance. — Le 19, nous entendîmes un bruit qui ressemblait aux grondements du tonnerre, mais auquel nous sommes trop habitués maintenant pour nous y méprendre ; il était causé par Téhoulement des neiges dans le fond des ravines ou des teries que la filtration de l'eau détache, aussi bien que la chaleur on le froid excessif.
VOYAGE AUX MERS POLAIRES. r.il
26 JUIN. — MM. Kennedy etSaiith rapportent de leur chasse deux eïdev'ducks et une perdrix ; le niàle a sur le nez une excroissance jaune ([ue n'a pas liabituellenieut Tédredon. Ils ont vu trois grues. Jusqu'ici un seul phoque a été tué, non pas qu'ils soient très-difliciles à approcher, car si on se dirige sur eux en sifflant, ils prennent assez peu ombrage ; mais ce qui les éloigne de nous, c'est la poursuite de nos chiens, qui semblent prendre plaisir à les chasser de trou en trou ou le long des craqùres de la glace, où nous les voyons en grand nombre : nous en avons compté jusqu'à cinquante, il y a peu de jours, d'une seule bande. Leur nourriture se compose principalement, sans doute, des petites crevettes dont j'ai parlé l'automne dernier et d'une sorte de buccins que nous avons découverts jeudi sur une tête de renard plongée dans la mer. Ces buccins, longs de plus de trois centimètres, sont fort bons h manger d'ailleurs ; mais ce qui les rendait intéressants pour nous, c'est que nous n'^ions pu jusque-là nous expliquer la présence de coquilles bivalves que nous avions ramassées même à cinquante pieds d'élévation dans la baie. — Le ^oe est enfin couvert de larges feuilles d'algue marine (quelques-unes ont cinquante centimètres de long et trente à quarante de large), qui remontent à la surface partout où il existe un trou de phoque, ou même à travers les fissures du//o^. Ces plantes, décolorées sans doute par leur croissance loin de la lumière, dans les ténébreuses profondeurs de la mer, ne sont pas les seules herbes marines qu'on trouve dans ces contrées, puisque dans la baie deBaffin nous avons vu flotter des touffes de varech. La lumière n'est cependant pas indispensable à la coloration des plantes, car il paraît que dans les mines il croît de certaines plantes vertes. Quelques feuilles de la même espèce, que j'ai vues depuis, et leurs tiges, étaient d'un jaune très-pàle, les feuilles ayant quelquefois des nuances de lie de vin.
Vu un ours samedi soir; il passe au sud, bien que nous brûlions de la graisse pour l'attirer.
5 JUILLET. — Depuis deux jours, nous éprouvons un coup de vent d'est qui nous rappelle les tempêtes de l'hiver, mais qui nous réjouit par l'idée des ravages qu'il doit causer parmi les i2;laces du passage. Déjà, au commencement de la semaine, M. Kennedy a vu que l'eau s'étend maintenant sur cette côte jusqu'à la baie Elwin, où nous avons passé le 10 juin. Nous n'avons pas à nous plaindre, et pourtant je suis impatient. Je voudrais trouver quelque occupation matérielle qui donnât le change à mes idées, et je désirerais que par terre nous nous rendissions h l'endroit où sont les deux embarcations; mais je ne veux ni ne puis prendre l'initiative de la proposition ; il me faut donc attendre.
M. Leask a tué deux autres eider-ducks, le mâle et la femelle, car ils sont toujours par couples, la femelle (diick), au plumage tacheté, et exactement semblable à celui des perdrix de la Plata, rougeàtre avec bandes noires; le mâle [drake), ayant le ventre d'un bleu noir, ainsi que le sommet de la tête, la poitrine blanche, et sur le cou de splendides teintes verdàtres qui se fondent en approchant du dos.
Trois autres grues ont été vues : quoique loin d'être aussi savoureux que les oies (brent-geese et weavies), ces oiseaux ne sont nullement désagréables à manger, si l'on a soin d'enlever la peau et les parties graisseuses. Sir John Ross paraît même être d'opinion que la i)lupart des oiseaux de mer sont rendus mangeables quand on les prépare de cette manière.
8 JUILLET. — Continuation du coup de vent d'est, dont les résultats ne sont pas aussi favorables encore que nous le voudrions, peut-être parce que la brise, souftlant toujours de cette même direction, pousse les glaces et les retient contre la côte. Du sommet des collines et à la longue vue, la côte est de Vinlet paraît dégagée même au sud du port Bowen; et notre désir est tel que nous nous inquiétons de ne [)as voir les glaces s'ouvrir devant nous. ITier, M. Keimedy a essayé trois ou (piatre blas-
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tinii-L'ijlimU'rs {\c ic[)l à dix livivs do [xmdiv, ;i la pointe nord, mais sans succès, le //od étant de cinq pieds dix pouces d'épaisseur. Plusieurs couples de lièvres ont été vus en face de nous, mais nos chasseiu's n'ont pu en approcher.
En revanche, nous avons été visités par plusieurs ours, dont un dans la matinée du mardi est venu assez près du navire, et a essuyé bravement uiu^ volée de huit à dix coups de lusil. Nous aimons à penser qu'il était trop loin. Un deuxième, dans l'aprèsmidi, s'étant montré à Feutrée de la baie, nous nons rendîmes à la pointe nord (à côté du navire), et attendîmes, couchés sur les galets, qu'il vînt passer près de nous; mais, soit qu'il eût éventé le piège, ce qui n'est guère probable, puisqu'il venait du venta nous, soit caprice de sa part, il s'enfuit par un endroit on nous ne pouvions le viser sans nous montrer, compromettant ainsi les chances de succès qui nous seraient restées dans le cas où il Viendrait à repasser près de nous. Gomme tous ceux que nous avons vus, il est en quête de nourriture, et il se promèn»^ le long des crevasses dans lesquelles il se plonge de temps eu temps; puis, remontant sur la glace, il se roule sur la neige, les jambes en l'air, poussant des grognements de plaisir, comme fait un àne sur la poussière des routes. Lorsqu'il est plus avant dans la baie, trois autres hommes se détachent du navire pour le rabattre sur nous, et nous espérons jiendant quelque temps le tenir; enfin, l'animal, ne semblant pas se douter de la nature de ces bipèdes qui le poursuivent, se couche sur la neige pour les guetter : mais, lorsque après un long détour ils arrivent près de lui, et ouvrent leur feu, il part au galop avec une agilité (pu' m'étomie chaque fois davantage, et, en un clin d'œil, grimpant sur les coteaux où nous ne pourrions le suivre, nous dépasse, et est bientôt hors de portée. Un de nos jeunes chiens l'a poursuivi et lui mord de temps en temps les talons, car nous le voyons fiiire volte-face, et lancer un coup de patte que la petite bête évite très-adroitement. Nous revenons à bord un peu honteux. Si nous pouvions mettre nos chiens après l'un d'eux, je pense qu'ils le
liendraieiU eu arrêt, et nous donneraient le temps d'approcher, mais ils sont trop occupés ailleurs dans cette saison du printemps. Deux autres ont paru dans la matinée à l'entrée de la baie, mais n'y sont pas entrés. Bien qu'il ne soit pas possible d'affirmer que ce ne sont pas les mêmes, cela n'est guère probable, et nous pensons qu'il y a une émigration générale des ours du fond de Y'mlet au nord, où l'absence des glaces leur promet une pêche plus facile. Nous continuons à préparer nos instruments à glace, aiguisant les scies, etc.
10 jmLLET. — Vendredi matin, m'étant rendu à la pointe nord pour prendre des angles, je vis un autre gros oiu's tout près, ([ui, en me découvrant, changea sa route au sud, quoique sans montrer beaucoup de frayeur. Une fois à bord, je suivis ses mouvements à la longue-vue; quand il fut près de la côte, un éboidement eut lieu tout près de lui sans qu'il semblât y faire attention. 11 est remarquable que chaque fois que ces animaux sont venus près du navire, le moindre bruit leur a fait dresser les oreilles; ils tlairent l'horizon avec inquiétude et vivent continuellement sur leurs gardes ; mais les voix pour nous si redoutables de la nature les trouvent insensibles. A ce sujet, M. Kennedy me dit que, dans les bois delà terre de Rupert, il a observé souvent des phénomènes analogues chez le moose deer (daim américain), un des animaux les plus défiants de la création ; il est parfaitement à l'aise alors que la tempête mugit au tiavers des branches et tord les arbres; mais si, au milieu de ce tintamarre, un bruit qui n'est pas dû à la même cause arrive à lui, par exemple le craquenjent d'une branche qu'un Canadien brise exprès, le quadrupède décampe aussitôt.
On a essayé hier de couper la glace près du navire pour jeter un de nos filets ; elle était de cinq pieds dix pouces d'épaisseur.
Un de nos cylindres à explosion a été essayé, mais de nouveau sans résultat, bien que la secousse ait ébranlé la goélette, dont la partie la plus proche est à vingt mètres de distance. Le
VOYACI-: AUX >li:ns IMiLAIKES. 7)45
n.ivire v>l toujours siipporlc par la glace, de sorte (jiie pendant riiiver, il est fort probable (pi'il n'avait point on avait fort peu (Tean sons sa ([iiille. Deux de nos lionnnes. ipii se sont rendus sur le sommet des terres jeudi dernier, rapportent que le i)latean est partout couvert de neiges, comme il l'était en septembre dernier, lU'iges dans lestpielles ils cnfiincaient parfois jus qu'à la ceinture. Il est à renianpu'r cependant que pendant cet hiver, nous n'avons eu qu'un petit nombre de journées de neige véritable, le drïft (tonrbillon) ayant été le caractère le plus saillant de cette saison. J'ai trouvé les petits ruisseaux de nos ravins considérablemeiit grossis, soit par les pluies des derniers jours, soit par l'accroissement des neiges fondues. Seules les falaises qui s'élèvent à nne hauteur considérable aux deux pointes de l'entrée de la baie sont nues, et contrastent avec la rade par leur hideuse stérilité. Comme je l'ai dit, ces roches se composent de couches de pierres calcaires primitives, généralement horizontales, quelquefois placées régulièrement les unes au-dessus des autres, mais ailleurs empilées de la façon la plus bizarre, en masses sourcilleuses et renfrognées.
12 JUILLET. — Deux autres eider-ducks (la paire) ont été tués. — M. Kennedy est allé ce matin eu dehors de la baie et du sommet des cliffs au nord ; il a vu l'eau s'étendre jusqu'à Tautre côté et au sud à environ deux milles au nord du navire, le long de la côte; il y a quelques trouées entre les pointes nord et sud de la baie; mais ce qui m'étonne, c'est qu'il n'y ait pas d'eau, là où, pendant tout l'hiver, il y en a constamment eu. Samedi dernier, la glace s'étendait sur cette côte jusqu'à la baie Elwin, et ce balayage a eu lieu pendant le coup de vent de dimanche. Une ou deux journées, comme on le voit, peuvent avancer bien vite la besogne. A son retour à bord, il a trouvé au pied des diffSy et au milieu des débris de cette avalanche dont j'ai parlé, une couche d'un sel que personne ne reconnaît, d'un pouce d'épaisseur, et qui paraît avoir été précipité du sommet par la neige; ce
UG J. ]\. BELLOÏ.
sel déposé en tablettes existe sans doute sur le sol à 1 état eî'tïo-
rescent.
On a trouvé aujourd'hui sous la neige le corps d'un de nos chiens, mort il y a six mois, et ([uand on le dépèce pour en faire des appâts de pêche, il est trouvé parfaitement frais. Nous nous livrons en grand maintenant à la pèche des wilkes ou buccins, ({ui sont excellents et dont un demi-cent font un assez joli plat pour notre table de sept personnes. Au printemps, c'est une chose excellente, je pense, pour les scorbutiques, h défaut de poisson frais. — M. Kennedy retrouve une lettre du lieutenant Robinson, qu'il ne se rappelait pas avoir reçue; il semble que le dépôt de provisions sud du cap Seppings, que j'ai si bien cherché en octobre, se trouve dans la ravine même, où nous avons campé, ou du moins qu'il y fut déposé en 1849.
Les heathers (bruyères) aux petites fleurs roses sont déjii flétries et presque détnùtes par les fortes brises, et nous trouvons maintenant de petites fleurs jaunes, dont mon ignorance en botanique ne me permet pas de savoir le nom. Je suis un peu plus heureux, bien que non moins ignorant en couchyliologie, car j'ai reconnu trois espèces diff'érentes parmi les coquilles roulées trouvées h terre (toutes trois bivalves), une espèce de cijclostome sur la glace, et une sorte de moule, en outre des buccins qnn nous donne le filet. J'ai également trouvé, parmi les plantes marines, les débris d'une autre coquille, ou d'un zoophyte que je ne connais point encore, et ce soir un des hommes me rapporte de terre une belle chenille.
Que de choses je préj)arerais, et que d'études intéressantes j'entreprendrais si je devais recommencer une semblable campagne !
Le capitaine Leask a tué im lièvre mâle dans la soirée, près de l'endroit où il a blessé mortellement la femelle il y a quel- (|ues jours. Le bèvrea (|uelques touffes de poils gris. MM. Kennedy et Smith ont tué à fleur d'eau vingt dovekies, deux guUs et un hitljjwahe.
VOYAliE ALX .MKilS l'OLAIIlKS :>47
15 ET 14 juiLLKT. — Je UR'siiis lï'iidii ce niiliii avec M. Smitli à l'eiidroil où coniiiioncc l'eau lihic. et, dans une (leiiii-joiirnée. nous tuons ((uator/e dovdies el quatre (jnlls. (.Nous avions avec nous le helkelt-hoal dont je ne saurais trop recommander l'usage en de pareilles circonstances; il serait mieux ([ue ces bateaux fussent, dans la paitie insuCllée. divisés eu coinpartimcnls, en cas d'accident.)
La chasse était ahondaute au commencement : des centaines de (lovehies, charmants oiseaux, au corps tout noii', avec deux taches blanches sur les ailes, les pattes et le bec d'un rouge de ' corail ; de nombreux vols de canards, iVeider-ducks, de wilddiicks, et quelques oies, ont passé mm loin de nous, mais cependant hors de portée; nous avons vu également une wite-wliale (baleine blanche) et de jeunes phoques nés cette année, mais trop facilement effrayés pour que nous eussions la moindre chance de les tuer. L'un de nous se tenait sur la glace pendant que l'autre, pagayant le canot à la façon des Esquimaux, se portait au large, rabattant le gibier à terre, ou ramassant celui qui était tué. Rien de plus amusant que les jeunes seals (veaux marins) semblables à de petits singes, montrant au-dessus de l'eau une petite tête qui disparaît à la moindre alerte, en renillant avec bruit. Ils ont sans doute un instinct l)ien sfir des animaux ennemis de leur race, car les a[)pels criards des bandes de kittywakes,\e bruit retentissant des white-wliales, ([uand elles font remonter de leurs évents une colonne d'eau et de mucilage, ne les effrayent pas, tandis ({ue la vue de notre chapeau au-dessus des glaçons qui nous cachaient les fait disparaître. Quant aux dovekies que nous chassons plus spécialement, parce que c'est le meilleur gibier, ils plongent avec une telle rapidité, soit au bruit de la capsule, soit à la liunir qui précède la détonation, que nous avons vu très-souvent, et tout amour-propre de chasseur h part, le plomb frapper tout autour de l'endroit où ils étaient, et le petit oiseau reparaître à quelque distance, souvent trente secondes et phis après, se balançant gracieusement et plongeant
7»/t8 J. R. BELLOT.
sa jolie tête sous l'eau. Après une heure de chasse ils étaient devenus un peu moins hardis; mais, aussitôt que nous apportions quehfue relâche à leur poursuite, ils accouraient bien vite en bandes près des bords de la glace, le long de laquelle, sans doute, ils trouvent leur nourriture en insectes, excréments de phoques, coquilles, etc. Le soleil étant devenu très-chaud vers midi, de temps en temps, un craquement se fait entendre dans le c/i/jf, et les pierres roulent sur les plans inclinés que surmontent les falaises étagées par couches horizontales; chaque petite pierre, roulant sur les débris minces et en feuilles d'ardoises, les l'ait résonner comme autant de tessons. Mach ado about noikinij (beaucoup de bruit pour rien).
Les clïffs sont d'une telle hauteur, que les oiseaux qui s'élancent de leur sommet sur la glace font en traversant l'air un bruit prodigieux que je ne sais si je dois attribuer à la propriété résonnante de cette atmosphère. Bref, soit que je n'eusse pas pris d'exercice depuis longtemps déjà, soit que cela ait apporté une trêve à mes tristes pensées, je me suis trouvé tout le jour fortement intéressé par la vue de la mer et de ses milliers d'habitants, suh et super (dessous et dessus), par la contemplation des différentes mousses et des herbes ou petites plantes qui percent les pierres partout où la neige laisse quelque humidité, et je reviens à bord tout joyeux, d'autant plus joyeux que j'apprends que demain l'embarcation doit se rendre au port Léopold pour ramener nos deux autres canots.
Le capitaine rai)porte de sa chasse trois jeunes levrauts ceux dont il a tué les parents ; ils sont tout gris. On me dit que le vrai lièvre d'Europe n'a jamais plus de deux petits, et il m'a toujours semblé (|ue le lièvre arctique ressemble un peu plus au lapin (pi'au lièvre.
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VOYAGE AU POllT LK()I»0L1)
Du 15 AU 21 JUILLET. — Je suis irès-heureux d'avoir demandé à 31. Kennedy de faire partie de ce petit voyage, afin que rien ne se fasse sans que j'aie ma part des fatigues ou des travaux, même les moins intéressants de notre campagne. Dix hommes et les chiens traînent le cmoi (maliofjanij) près de l'ouverture, avec assez de peine, bien que nous n'ayons autre chose que les mats et avirons avec les voiles, et je doute que l'équipage de ce canot, cinq hommes seulement, pût en aucun cas suffire aux exigences d'un moment de danger. A six heures, nous nous mettons de nouveau en route avec nos effets de couchage et nos provisions sur un traîneau. Pour la première fois, muis voyons parmi les autres membres de la gent ailée, les loons, (|ui diffèrent du dovekïe, en ce que les derniers ont seulement une tache blanche sur chaque aile, tandis que le loon a tout le ventre blanc, et est généralement un plus gros oiseau. D'un seul coup de fusil, M. Kennedy en tue neuf pendant que nous déchargeons le traîneau ; ils ne sont point aussi agréables que le dovekie comme ahment, et doivent être dépouillés de toute graisse avant qu'on les fasse cuire.
Dovekie ou sea-pigeon (pigeon de mer); dovekie est un mot écossais.
Le kittyiuake est ainsi nommé à cause de son cri, qui reproduit assez bien le son du mot.
La glace est continuellement minée en dessiuis par l'action
incessante des lames qui en enlèvent chaque fois une petite portion, et M. Anderson, s'étant un peu trop avancé sur les bords, voit la glace se briser sous ses pieds ; il tombe à la mer, fort heureusement à portée du canot, et en est quitte pour un bain un peu froid. — Au moment du départ, il s'élève un épais banc de brume, qui nous cache la terre et la route que nous voulons prendre, parce qu'il est poussé par une légère brise du sud ; c'est la première brume véritable que nous ayons observée, soit que dans la rade elle n'existe pas à cause de l'absence d'eau, soit que nous nous couchions trop tôt pour la voir. Cependant, durant le dernier mois, vers cinq et six heures, les vapeurs qui s'échappaient de la terre formaient toujours un brouillard assez é[)ais pour voiler le soleil et contrarier mes observations. J'ai ramassé sur le floe plusieurs oursins (hérissons de mer), dont le plus grand a ([uatre centimètres de diamètre ; ils sont morts ; leurs coquilles ont été emportées sans doute par les herbes qui à présent jonchent le floe, et que j'avais à tort supposées venir du fond, tandis qu'évidemment elles ont été retenues et incrustées dans la glace en septembre, lors de la formation de ce même floe.
Le bruit de notre sillage force à s'envoler des centaines de volatiles de toutes espèces, qui nous maudissent de leurs voix criardes et dans tous les tons des oi^:eaux de mer (Toussenel ne manquerait pas d'y trouver une analogie avec les accents rau- ((ues et rogommes de nos blue-jackets (bas-bleus); — plusieurs white-iuhales viennent passer autour de notre embarcation, et font entendre, lorsqu'elles sont ii une certaine profondeur, un bruit que les matelots appellent leur sifflement; il est occasionné sans doute parle dégagement des organes de la respiration. — Les baleines sont très-communes dans la baie d'Hudson. où on les chasse facilement à cause de leur couleur blanche, qui les fait voir à une grande profondeur. Les baleiniers peignent leurs canots en blanc pour ne pas les eflrayer. Bien que timide lorsqu'il a reconnu l'existence du danger (ui de la poiu'suite, ce cétacée
VOYAGE M\ .Ml'US rOI.AIUKS. 35!
semble être d'une nature curieuse, car aujourd'hui cl ;iu\ dift'érentes fois (jue nous les avons rencontrés, ils sont toujours venus passer près de nous, et. mardi dernier, le capitaine Leask, dans le halhett-hoat, a été obligé de se rendre à terre, craignant que deux de ces baleines qui le poursuivaient ne renversassent son canot.
Les avirons et la voile tour à tour nous amènent à quatre heures du matin, à l'endroit où sont nos deux embarcations, qui n'ont point été dérangées depuis le 5 juin, et nous nous rembaniuons après avoir pris une chaude et confortable lasse de thé.
Sur les diffs qui précèdent le cap Sep[)ings, nous reconnaissons plusieurs minces filets blanchâtres, de la substance apportée h bord, et les cannelures qui descendent juscpi'au bord de la mer servent de conduits à des masses d'eau et de neige glissant du sommet avec un bruit certainement plus formidable que le volume de matières qui cause ce fracas; sous le soleil ardent qui précède midi, ces détonations se succèdent presque sans intervalle par les mille gouttières de la côte. L'air froid et humide de la nuit a fait place à une chaleur presque insupportable; cà peine y a-t-il quelques glaçons devant nous, et, n'étaient les torrents de neige que charrient les iné|)uisables sources de la côte, nous nous croirions volontiers à quelque soixante degrés de latitude plus au sud.
Le parcours des mêmes lieux nous ramène naturellement aux souvenirs de septembre et d'octobre derniers, et le contraste ne peut certainement qu'éveiller en nous des sentiments de joie et de plaisir. Vers midi, le vendredi 16, nous abordons à la pointe Whaler ; la baie est dégagée de glaces sur plus d'un quart de sa longueur, et la pointe, maintenant entièrement dénudée, étale à nos yeux ravis l'abondant dépôt de provisions dont jusqu'il présent nous n'avons vu qu'une partie.
Notre belle construction, notre splendide château de neige du mois de mai s'était natm'ellement évanoui, entraînant dans ses
décombres, et dans un état de singulière promiscuité, des débris de provisions, de vieilles chaussures, et de vieux journaux avidement parcourus dans nos heures de paresse scorbutique, notre toiture de laine, et des outils couverts de rouille. Le désordre était heureusement facile à réparer, et nous eûmes bientôt construit une tente avec ce qui restait des matériaux laissés par sir James Ross. Les lettres adressées aux malheureux équipages deVErebiis et du Terror gisaient sur la grève plus ou moins endommagées par Thumidité ou la dent impie des renards, et ce n'est pas sans un certain serrement de cœur que nous en ramassâmes les débris pour les envelopper avec soin et les mettre en siireté. Les différentes pièces appartenant à la machine étaient éparses dans toutes les directions, et incontestablement hors d'usage ; mais il n'y a point à douter du soin avec lequel le tout avait été déposé sur lu plage. Seulement il est probable que des glaçons portés par de hautes marées ou lancés par la mer ont dû les entraîner. Je pense aussi que cette pointe, composée d'une terre friable et de petites pierres, est incessamment rongée par raction des vagues; la chaloupe est encore en bon état, car l'eau provenant de la neige ne s'en était point échappée. Nous passâmes la journée du samedi à la mettre en ordre, et à haler un |!eu plus à terre ses différents agrès, une ancre ù jet de trois cent trente livres, et un fort palan destiné à la lancer; nous ne pûmes songer à la haler, nos forces n'y eussent point suffi, mais il est à craindre qu'avant peu elle ne soit emportée par les glaces. Il est évident ([u'elle n'a été placée là qu'afm de rendre possible, même à un parti réduit en forces et en nombre, de la lancer aisément. Toutes les barriques ont été mises sur le côté afin que l'eau ne puisse séjourner sur leurs fonds et jiénétrer à l'intérieur. Les voiles, sont soigneusement pliées et suspendues, avec un a))provisionnement d'aiguilles, pommelles, toile, fil, pour les réparer, ainsi que tous les morceaux de toile, ou ô.'awnimi (tendelet) que nous pouvons trouver. (Je pense que dans une mission de la nature de celle de sir
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,). I»(»ss,il vaii(li';iitiHi('ii\l);ilirim rcilnin iioinliicdc pclilrs tentes qu'une seule très-i'rande, à cause «le la diflieullé qu'on aurait à échauffer uiie lari;e bâtisse, si on prend les chances d'hivernage en considération). — Dans la soirée de samedi, un ours traverse la haie, mais se dirige au sud avec rapidité, api'ès que la hrise lui a fait coimaîlre notre présence: c'est sans doute un de ceux (\uv n;ius avons chassés déjà. — Dinianche, je dirige ma promenade du côté des tombes au fond de la baie, accompagné de M. Kenneth, le charpentier. Les neiges forment autour de celte partie une chaîne de petits lacs d'eau douce, sur l'un desquels il nous semble reconnaitre une grue.
Les head-boards , ou planches tumulaires des six tombes creusées par YEnireprïse et Vinvestiijator, ont été abattues par la brise, et nous l«s relevons avec ce recueillemeiil instinctif (jui nous saisit, là où l'idée delà mort nous fiappe le plus, près de dépouilles naguère semblables à notre enveloppe. (]e sont presque tous des hommes jeunes, de vingt à trente ans, quiont succombé.
Nous visitons la pierre des marées, où, dans le granit, sont gravés les signes
En face de nous, au sud, est une ravine où la neige se trouve encore en couches de trente ou quarante pieds d'épaisseur. — Les mousses et les bruyères sont encore en Heur ici; à la baie Ratty elles sont déjà flétries et desséchées : la floraison a sans doute lieu quehpies jours plus tard à cause de la différence de latitude, car la pointe Whaler est balayée par toutes les brises de riiorizon. Le temps a été brumeux dans le jour, et, au soir. une forte brise d'est s'élève accompagnée de pluie.
Lundi matin, nous trouvons (jue les glaces venues du détroit de Lancastre ont rempli la baie, et la côte est entourée d'un banc de glaçons plus large (pie ne l'était la glace en mai. La houle sou
ô:4 .!. R. BELLOT.
lève CCS nouveaux venus, qui s'entre-choquent d'une façon peu rassurante pour renibarcation qui se risquerait au milieu d'eux, et il nous laut remettre le retour projeté. Mardi 20, le beau temps a reparu, mais sans amener de changement dans l'état des glaces (pii nous environnent; elles ne font que se mouvoir en cercle autour de la baie avec la marée.
Un de nos hommes croit avoir vu un navire à l'est, et nous nous rendons tous au pied du Cap Clarence pour avoir un meilleur point de vue; mais nous sommes obligés de renoncer h l'espi)ir si vite conçu de nouvelles des autres expéditions, de lettres from home. Quelles ont dû être les angoisses des deux Ross en 18o5, lorsque, après cinq ans d'absence, ils épiaient sur les mêmes lieux l'indice d'une ouverture dans les glaces, ou d'un navire qui seul pouvait mettre fm ii leur miséruble condition ! La pointe est jonchée d'ossements de baleines, et nous n'avons pas compté moins de sept crânes de ces animaux, circonstance sans doute à laquelle elle doit son nom. Ainsi que la côte est de la baie, elle contient aussi de nombreuses ruines d'habitations des Esipiimaux, habitations d'hiver aux murailles épaisses, et communiquant de l'une cà l'autre p<ar des passages souterrains. Nous fouillons sans succès plusieurs de leurs tombeaux, où quelques nssemenis épars ont seuls échappé à la voracité des renards et des ours, ou à la curiosité quelque peu sacrilège des différents visiteurs. Ces tombes ne sont point creusées dans le sol; le corps est généralement déposé à la surface , ou dans une excavation peu profonde, avec les principaux ustensiles de pêche du défunt, et recouvert de pierres entre lesquelles sont ménagés des espaces assez larges ; les morts ne pourraient autrement, disent les Esquimaux, prendre leur vol vers l'éternel séjour.
Comme presque tous, j'ai pris part aux fouilles, comptant trouver ({uelque vestige intéressant pour les ethnologues; mais j'ai réfléchi plusieurs fois sur ce sujet, en me rappelant l'air significatif dont M. Adamson secouait la tête en disant qu'il vaut mieux laisser les morts tranquilles.
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Chez nous, on cerlaiiies nn'siii'cs stntisti([iies loiii'nissciit à In science les éléineiils doiU elle a besoin, il y a dans la violation (1rs sépultuivs une |iroiaiialion injnsliliahle ; et je ne puis croire un instantquele moindre hlàine puisse s'attachera de semblables recherches, lorsqu'elles ne sont point laites de gaieté de cœur et sans but utile. Mais, en général, le respect (|ui entoure nos dépouilles, les soins rendus à nos restes, ont-ils un plus grand nombre de bous ou de mauvais résultats, s'ils sei'vent de prétexte au maintien des préjugés, qui à Londres s'opposent, de nos jours, et en France, à une époque peu éloignée, s'opposaient à des mesures sanitaires, ou s'ils ne sont ([ue le fruit de cette dignité humaine qui vénère même ce qui Fut un de nous? La raison dit oui là où souvent les sentiments intimes disent non. .)e vouerais volontiers mon squelette aux recherches anatomi([ues, et, ce n'est pas sans combats, sans répugnances, que j'y consentirais pour les corps de ceux qui nu' sont chers. Quand- on songe au crime récent d'Edimbourg , à ce chirurgien Knox, dont les agents assassinaient, afin de lui procurer des cadavres à disséquer, on s'élève contre le préjugé ou les sentiments ; mais comment allier le respect absolu des tombeaux et des corps avec les translations des cendres, les embaumements? — A Montevideo, j'ai traversé au galop des saladeros jonchés de carcasses de bœufs; mais ma monture se cabrait et menaçait de me jeter à bas quand nous passions près du cadavre d'un cheval; les bœufs refusent souvent d'entrer à l'abattoir ; ici nos chiens se repaissent de l'un d'eux qui a été jeté sur la glace ; est-ce seulement un trait de différence entre les carnivores et les herbivores?
!2i jLiLLtT. — La glace, bien «pie sans avoir entièrenient disparu, nnus ouvre un passage où nous nous empressons de pénétrer : car il n'est pas difficile de se rendre compte de Tobservation de sir James Ross, qui, en J848, entra dans la baie à un certain jour, et n'eût pu le faire à aucune antre épotjue de l'an-
née; et, de six heures à midi, une petite brise du nord-est U'Uis a))iène à la deuxième ravine, après le cap Seppings, où sont nos deux embarcaliuns ; nous y trouvons aussi les mats et les avirons du Gutta-Percha. Cette ravine est celle qui nous avait si cruellement trompés le matin du 10 septembre. En peu de temps, nous ré|)arons le Gutta-Percha, que nous rendons étauche * en collant quelques bandes d'étoffe préparées avec du naphte, etc., et cette facilité de réparations n'est pas la moindre qualité de cette embarcation si légère, qui offre en outre cet avantage cpie la glace ne Tendommage pas comme les embarcations ordinaires. — Le Mahogany-Boat (canot d'acajou) et le Gatta-Perclia arment chacun cinq avirons, et, à notre retour, quand nous avons eu à transporter nos provisions, le même nombre d'hommes a été nécessaire pour la première de ces embarcations, portant avirons et voiles et cent quatre-vingt-dix livres de farine, et pour la deuxième, qui, avec ses avirons, portait trois quarters de farine (570 livres); deux de fruits c<»nservés; (juatre-vingt-dix livres quinze gallons de lime-juice- (151 livres); deux barils de saumures (218 livres); cent trente livres de porc salé; soixante-cinq caisses de légumes ou viandes conservées (455 livres); en tout, mille six cents hvres, sans compter quatre fusils, c'est-à-dire une différence de plus de mille livres. Je pense donc qu'il n'y a pas l'ombre d'un doute sur l'avantage, en temps modéré, de ces derniers canots. Quand il fait très-froid, la matière principale, la gutta percha, devenant cassante, tous ces avantages sont réduits h néant.
La baie Elwin, dont nous passons à deux ou trois milles au
* Étanche se dit ilnn brilimcnt ou dune enil)aroalion qui sonl assez bien joints pour ne pas faire d'eau.
- C'est par suite d'une erreur de copiste qu'à la suite de ces mots : lime-juice. paiic 150, les mots pastilles de chaux ont été mis entre parenthèses, comme s'ils étaient la traduction de H e-juice. Lime-juice signifie jus de citron. Tous les navires, et surtout ceux qui doivent visiter les mers du nord, embarquent des provisions consiiii'r.ihlos de ce puissant antiscorbutique.
VOYACK ATX MERS POLAIIIKS. 5;»7
Inrge, paraît encore l)lo(|uée par les i^laees. .N.ivi^iiaiil an milieu des glaces flottantes, ou traversant les sircams (pii ne sont point assez compactes pour nous barrer la route, en éc:ii'lant les juèces qui les composcul, nous glissons lentement le lourde la côte, suivis de nouveau, ou même poiiisuivis j)ai' les wkitetohalesy (;t \\ deux heures du matin nous sommes un peu plus au sud que l'endroit où nous avons lancé le canot jeudi dernier. Les glaces de l'est sont en quelques endroits j)lus rapprochées qu'elles ne l'étaient à la même épo(|ue, par suite du coup de vent d'est ; mais nous voyons avec plaisir qu'une large i)ortion du floe qui ferme l'entrée de la baie s'en est détachée, et quelques coups de vent d'ouest feront bientôt justice du reste. Après avoir débarqué notre cargaison et mis nos trois embarcations en sûreté, nous nous rendons au navire, où nous sonjnies à quatre heures dans la matinée du jeudi 2'i.