‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 19 sur 53 · DÉPART DE STROMNESS POUR LES MERS ARCTIQUES · texte numérisé non relu

DÉPART DE STROMNESS POUR LES MERS ARCTIQUES

9 quix. — Le vent a changé en effet, et, dès le matin, je saute à ma correspondance; il nous faut enfin partir sous peine de nous endormir aux délices de Capoue avant la vicioire. A onze heures, je vais prendre congé de lady Franklin, Take

care of yourself, « prenez soin de vous-même. » C'est tout ce qu'elle put me dire en pleurant. Pauvre femme! si vous aviez pu lire dans mon cœur, vous auriez vu combien au désir un peu égoiste de faire un voyage extraordinaire a succédé en moi une réelle ardeur et une passion véritable pour le but auquel nous tendons. Il faut que je remplace votre mère, avez vous dit en cherchant les détails de mon équipement ; eh bien! je serai pour vous un fils, et j'aurai l'inépuisable dévouement du fils qui cherche son père; et ce que les forces humaines peuvent accomplir, je le ferai.

W. Millar, un de nos hommes qui était à bord du Prince-of- Wales, donne quelques détails que n’avait pas donnés le capitaine Lée :

« Après avoir pénétré dans un sound que le capitaine croyait être celui du Lancastre, et que Le boatswain (maitre d'équipage) a reconnu pour Jones-sound, ils reviennent sur leurs pas ; à environ cent cinquante mètres au-dessus de l'entrée, on croit reconnaitre des terres; pour voir si ce ne sont pas des ice-bergs, un canot est envoyé à terre ; il trouve des empreintes de souliers anglais, des traces de cuisine, et une construction en forme de cône d'environ quatre pieds. Les hommes essayent de la démolir pour voir ce que c'est. Le canot est rappelé ; les courants qui entraînent le navire le mettent en danger, et M. Lée fils rend compte de tout ceci à son père. »

Je vais à terre faire mes adieux. Je vais voir madame Rae, la mère du voyageur, elle me charge de ses embrassements pour son fils.

M. Leask ne sait s’il doit prendre un pilote, il connaît les lieux aussi bien que qui que ce soit ; mais M. Biot lui représente que, fils du pays, il ne peut se dispenser de faire gagner une guinée à un de ses pauvres compatriotes. Lady Franklin est audessus de cela, dit-il.

Or a hissé nos pavillons envoyés par l’amirauté.

A deux heures, nos hommes ont tous rallié, nous appareil

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VOVAGE AUX MERS POLAIRES. 23 lons. La terre nous salue avec un canon, auquel nous répondons avec notre mortier, à peine ai-je le temps de mettre une date à mes lettres sous les hurrahs de notre équipage qui répond à la terre.

Un de nos pigeons s'est envolé. Le vent est contraire, et nous ne sommes sortis qu'à la fin de la marée. Le pilote est d'avis de relâcher. Peut-être est-ce qu’en restant à bord il gagnera quelque chose de plus; mon avis est que ce serait d'un mauvais augure, et qu'il faut persister; nous renvoyons le pilote. Nouveaux hurrahs!

Notre dernier lien avec l'Europe est brisé, jusques à quand? Dieu seul Le sait; mais ce qu'il fait est bien fait, que sa volonté soit bénie! Signe précurseur d’une bienveillance manifeste : comme Noé au sortir de l'arche, nous voyons venir à nous la colombe de la paix : notre petit déserteur rentre au bercail, et nous avons en vain éveilié Les craintes de lady Franklin sur notre surveillance des pigeons auxquels elle tient. Nous jetons à la mer deux bouteilles que les courants porteront sur les rivages des Orcades, car nous sommes encore dans leur voisinage.

Nous voyons l'Old-Man de Hoy, espèce de colonne de roches qui S'éboule peu à peu; elle représentait, il y a vingt ans, une tête de grenadier, maintenant elle est informe. Hautes falaises qui présentent leur face rougie toujours battue par les vents.

% aux. — Le Prince-Albert se remue d’une facon épouvantable, et fera bien certainement des avaries à la mer; léger comme l'oiseau des tempêtes, comme lui il se roule au sommet des vagues, et, plus la comparaison devient exacte, plus je nie sens troublé ; je me promène sur le pont, mais je suis violemment rejeté contre le bord; hélas! je cherche en vain à me le cacher à moi-même, j'ai le mal de mer. O honte ! à désespoir! je regarde autour de moi pour voir quels sont les témoins de mon déshonneur, je n'ai heureusement que des complices : MM. Leask et Hepburn, les seuls qu'épargne ce mal fatal, ne sont pas là. Je

BELLOT, m'épuise en efforts, je ne puis Lire ni écrire. J'aurais cependant bien besoin de travailler; néant de notre humaine nature! Soyez l'homme le plus remarquable, le plus savant, soyez Arago, Lamartine, mettez les pieds à bord d'un navire : plus rien, pas une idée. Du plus grand des humains voilà ce qui vous reste ! une ombre incapable de prononcer autre chose que des sons inarticulés. Une odeur de wisky me prouve que tous mes compagnons ne sont pas incommodés seulement par les mouvements du navire, et que quelques-uns, avant d'être de vrais teetotalers. ont voulu faire un dernier adieu aux puissances de ce monde. L'idée païenne d’une invocation à la mer me survient, Je fais à Neptune un sacrifice qu'il ne peut manquer d'apprécier à sa valeur: je coupe une barbe superbe, et.son courroux s’apaise. Quos ego... je puis enfin admirer tranquillement les côtes du nord de l'Écosse, et les montagnes aux fronts neigeux sur lesquels viennent se refléter les rayons du soleil.

9 auiN. — 1] y a aujourd'hui un an que Le Prince-Albert quittait Aberdeen, partant pour sa première expédition. — Le vent nous est devenu un peu plus favorable, et je puis commencer ma rude besogne d'étude. Quelques navires passent à côté de nous, mais aucun ne peut nous dépasser. M. Hepburn a été jadis fait prisonnier par un corsaire américain qui le donna à un bâtiment de commerce français. L’honnêteté de M. Hepburn se révolte contre les atrocités de la guerre. Mes veux tombent sur l’extrait des voyages de Franklin par sir J. Barrow, et je vois l'hommage flatteur rendu par sir John Franklin à cet excellent serviteur.

G aux. — 59° 20° N. — Le capitaine Kennedy me remet ce matin un petit billet où lady Franklin, au dernier moment, me recommande de nouveau de ne pas manquer de lui écrire. Certunement non, pauvre femme ! Je fais mettre en place un aérouvcre chez moi. Le mercure de notre baromètre à cuvette s’est vétagié dns le haut du tube; M. Keunedy le secoue, le démonte,

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