‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 23 sur 53 · RETIRE ET · texte numérisé non relu

RETIRE ET

VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 30 donne un aspect étrange, sillonnés de larges barres blanches qui ne sont autre chose que des glaciers.

Nous voyons un phoque, c'est-à-dire le nez d'un phoque, car c'est ainsi qu'ils nagent, le nez à la surface de l'eau. Lorsque les phoques sont sur la glace, si on peut les approcher en chantant, ils vous regardent et ne bougent pas. M. Hepburn me raconte une chasse où un homme allait de l'un à l'autre avec une sorte de masse dont il leur donnait un coup sur la tête, les passant ainsi tous successivement en revue, toujours en chantant.

95 sun. — Ce matin, nous voyons de loin un stream-ice (courant de glace), qui se recor.aaît par une ligne blanche peu épaisse, mais d'une couleur éclatante et qui tranche avec le vert tendre de la mer et le bleu plus ou moins gris du ciel. À deux heures, uu épais brouillard nous entoure; mais bientôt des morceaux de glace passent auprès de nous, et le sourd mugissement de la mer qui se brise sur le bane principal nous avertit qu'il est temps de virer de hord, C'est sans doute un bon signe pour nous de rencontrer la glace aussi bas dans le détroit, la débâcle a dû commencer de bonne heure en haut. Le matin, nous sommes à quarante-cinq milles de la côte, et le stream-ice à environ huit milles. — Les Indiens sont les gens les plus crédules, et ces pauvres créatures sont souvent le jouet de l'impitoyable humeur des blancs. M. Hepburn me raconte qu’un M. S., qui commandait un fort, ennuyé de la grande quantité de chiens indiens qui les affamaient, leur raconta que Dieu devait passer la rivière à un jour fixé, mais qu'il détestait les chiens; ces animaux furent socriliés, et les Indiens se rendirent à l'endroit désigné; il v eut un fort mauvais temps ce jour-là, ce qui fut pour Dieu une excuse suffisante de son inexactitude. — Une autre fois, dit M. Kennedy, deux cents Indiens, occupés à saler le produit d’une abondante chasse de daims, désertèrent le terrain. effrayés par

… l'apparition d'un cuisinier français qui s'était masqué et grimé, Venant à eux en trébuchant et de l'air d'un homme qui tombe

en défaillance (le mauvais esprit est toujours affamé et vient sur la terre pour manger le monde). I fallut que M. M. Lean, celui qui a publié ses voyages, sortit avec ses pistolets et des fusées volantes, annonçant qu’il le forcerait à remonter, ce qui eut lieu, à la grande satisfaction des Indiens.

24 aux. — 60° 14° — 47° 50’. — Nous avons été sur nos gardes toute la nuit contre les calves, débris des ice-bergs ; nous sommes entourés d’un vaste manteau de brune, contrairement à ce que je pensais. Le capitaine Leask me dit que le streumice d'hier ne vient pas du nord, mais des baies avoisinantes, ou quelquefois de la côte est du Groënland, et est renvoyé dans le détroit par les vents de sud et de sud-est. — Les glates du nord sont toujours sur la côte ouest de la baie de Baffin. — Pour la vingtième fois je suis réveillé en sursaut, au milieu de la nuit, par un bruit étrange. Je saute à bas de ma couchette en toute hâte, et que je comprends, aux a point d'homme à la n'est que le maitre de

ce n’est que lorsque je suis déjà habillé paroles qui sont prononcées, qu'il n’y mer, point de chose extraordinaire ; ce quart qui pousse des cris pas mal sauvages en guise d’accompagnement à la manœuvre. Décidément, je préfère le sifflet de nos bâtiments de guerre.

25 aux. — 60° OÙ — 50° 10’. — L’éclat d’une lumière presque incessante me fatigue les yeux, car le soleil se couche à neuf heures et demie, et nous avons un crépuscule assez éblouissant; le travail sans relâche auquel je me livre y contribue aussi un peu. — Nous nous trouvons presque toujours en eau calme, du moins par comparaison. Nous avons été presque toute la journée en vue de terre, en face de l’île Tameac, qui s'offre à nous, lorsque le brouillard se déchire, avec ses montagnes élevées aux flancs zébrés de blanc. — En avant, une longue

ligne de stream-ice sur laquelle la mer se brise, — Temps }

magnifique. J'avais bien recommandé qu'on me prévint pour le premier ice-berg que nous rencontrerions, et on n’y a pas

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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 57 manqué. Avec quelle rapidité j'ai couru sur le pont! Je ne vois qu'une petite masse blanche qui ressemble à un léger glaçon, et je suis prêt à croire qu'on s'est moqué de moi. « Attendez, attendez ! me dit-on ; nous en sommes encore à dix milles. » Deux heures après, je vois enfin cette masse imposante, qui n’est qu'un débris d’une montagne plus grande, ce que l'on reconnait aux fissures qui la déchirent, et bientôt nous passons à quelques centaines de mètres d’un rocher flottant de cinquante pieds de haut, sur un diamètre d'environ cent cinquante. Le bas. continuellement léché par les lames, est poli et présente un forme convexe, ce qui le fait ressembler à ces vastes bassins où ; tombent les cascades de la place de la Concorde. Une éclaiante blancheur est veinée par quelques lignes d’un joli bleu pareil à celui des cristallisations. On frémit à l’idée du choc d'une pareille masse dans les brouillards, si fréquents ici. Pans la soirée, deux baleines tournoient dans les environs dü navire, ce sont des finners, c’est-à-dire qu'elles ont des nageoires sur le dos.

26 aux. — Nous passons dans un véritable stream-ice, et au milieu ; c’est un pack (train de glaces). Les pièces isolées sont assez espacées pour que nous puissions passer-au milieu d'elles sans nous déranger de notre course. Comme une armée qui a traversé un pays ami pour aller au-devant de l'ennemi, nous commençons à faire nos préparatifs : les divers instruments, scies, etc., sont examinés. La glace épaisse résiste à l’action de la houle, mais la glace mince est toujours brisée.

27 suis. — Un brouillard épais presque toute la journée. Nous rencontrons un bien plus grand nombre d'ice-bergs, on plutôt de débris d’ice-bergs plus gros que tous les glaçons rencontrés jusqu'à présent. Dans le brouillard, on les distingue en eflet à leur blancheur, mais cependant pas à plus de deux encäblures, malgré leur grosseur; et je crois qu'il faut toujours bien veiller, car M. Leask me dit que des morceaux, même assez faibles, ne pourraient être rencontrés sans dan-

pres

ger; ces pièces, ou débris d'ice-bergs, sont du jaces d’eau douce qui se forment sur les glaciers de terre, et roulent à la mer, lorsque leur volume est un peu fort. Leur forme indique leur provenance. — Ce brave M. Kennedy me parle d’un de ses projets, qui consiste à revenir, après notre expédition, s'installer sur la côte ouest de Baffin, pour former un établissement de pêche; non pas tant pour les avant”, es pécuniaires qu'il en retirerait, car, d'un autre côté, il abandonnerait ses propres aflaires au Canada, que pour civiliser les Esquimaux, et leur faire connaître la vraie religion. — La température est douce, et nous avons de belles journées, bien qu'à l’ombre il fasse très-froid. — Une simple chemise de laine pardessus une chemise de coton compose tout mon accoutrement, exe 2pté après le coucher du soleil, vers dix heures, où je’ mets un manteau de toile cirée pour me préserver de l'humidité, qui envahit surtout les étoffes de laine. Je me rappelle heureusement ma théorie de la rosée. — Toute la nuit, une clarté suffisante pour lire, comme à sept heures, dans l'été de Rochefort. — N'étaient mes yeux, dont l'état me force à prendre des conserves bleues, je me sens déjà parfaitement acclimaté. Debout. entre sept et huit heures, je procède à mes ablutions sur le pont, quelque temps qu'il fasse, afin de ne pas introduire dans ma cabine des éléments humides.

Je prends alors les observations d'angle horaire. A huit heures, au changement de quart, nous avons la prière, puis le déjeuner, qui consiste en café ou thé et quelques viandes.

Après un tour sur le pont, je me remets à la besogne jusqu'à midi, où je prends la latitude. Le calcul de notre position me mène au diner; vers midi, la soupe et la viande avec des pommes de terre en guise de pain. Je passe l’après-midi à travailler. A six heures, nous prenons le thé ; à huit heures, prière du soir, ct je prends le quart. Je ne me couche que vers une heure, après avoir mis mon journal en ordre et remercié Dieu de ses bontés. — Mes pensées se ferment toujours sur ces bons amis laissés

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES, 39 derrière moi, et, après six heures de sommeil, je me relève plein de vigueur et de santé, grâce à “ette vie régulière, dont les habitudes ont autant d'entrainement que de force. — Le temps, dont les différentes parties sont si bien remplies, passe avec une étonnante rapidité, et je suis fort surpris de me trouver bientôt à deux mois de date de mon départ de Rochefort.

28 et 29 sun. — Mes yeux me font de plus en plus souffrir, et cela me contrarie bien, à cause des craintes que j'ai pour l'avenir; mais je prendrai de nombreuses précautions, et, à l'aide de snow spectacles (lunettes à neige), de gaze verte, ete. j'espère m’en tirer.

Le froid commence à se faire sentir, t je suis obligé de prendre des bas de laine.

Nous avons comme tous les dimanches le service divin, et c'est moi qui fais la lecture du sermon comme d'habitude. 11 parait que je ne prononce pas mal, et que surtout ma diction n’est pas trop mauvaise. Ce service consiste en la lecture de quelques psaumes d’un chapitre de la Bible, et de la prière matin et soir. Le dimanche, il y a en outre lecture d’un sermon, puis de fragments d’un des nombreux ouvrages qui nous ont été donnés. Si la piété de nos hommes n’est pas très-éclairée, au moins semble-t-elle être sincère ; et, ne füût-ce encore chez eux qu'une affaire d'habitude, l'influence de cette habitude sur leur manière d’être est encore très-heureuse. Je ne sache pas du reste de spectacle plus fécond en pensées que la vue de ces quelques hommes chantant les louanges du Seigneur, au milieu de à solitude de l'immense océan ; je pense à ces couvents de l'Orient jetés conme un point dans le désert. Notre existence à bord, avec sa régularité, n'est-elle pas en effet le couvent, moins l'inactivité, moins le caractère égoïste de l'homme qui ne cherche dans la prière que son salut personnel?

Oh! cui, l'exercice de la prière est salutaire ; il est surtout utile et indispensable à qui est animé d’une piété vraie. Je me

croyais religieux alors que je me contentais de reconnaitre l’existence de Dieu. Je comprends maintenant combien cet exercice de la prière nous rend facile l'accomplissement de devoirs sur lesquels sans cela nous sommes disposés à passer bien légèrement.

90 sun. — Avec la mobilité de mon smagination, je passe de suite des champs dorés de l'espérance aux sombres aspects du découragement.

Avec cela que les noms de la carte : Désolation, Tu: nagain, Repulse, sont faits pour vous donner des idées couleur de rose!

sur. — Nous passons vers six heures du soir près de l'un des plus beaux ice-bergs que nous ayons vu, du moins quant à la forme ; débris sans doute lui-même de quelque parent monstrueux. On dirait une immense conque dont la moitié seulement serait au-dessus de l'eau, et dont la büuche forme une vaste caverne sur les parois de laquelle vient se refléter inégalement la lumière. Au fond sont des piliers qui soutiennent cette voûte, bien épaisse sans donte, mais qui, à la distance où nous sommes, parait être fragile. 4 minuit, au moment où je laisse le quart, nous rencontrons un autre ice-berg ayant presque la forme régulière d’une prramide.

Nous ne sommes plus qu'à une soixantaine de milles d'Holsteinborg.

Nous comptons prendre sur le reef, ou bas-fond, beaucoup de morues que l’on peut saler; ce qui épargnera nos provisions. Nous sommes poussés par une jolie brise, vent arrière. Hélas! cette brise si favorable s’est tournée contre nous; un brouillard

épais entoure la côte ; pourtant nous ne pouvons pas perdre l'a- | vantage de cette brise précieuse qui promet de nous pousser |

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* OYAGE AUX MERS POLAIRES, (A sait ce qui peut se présenter, et du moins nous n'aurons rien à nous reprocher. — Quelques ice-bergs seuls et de loin en loin.— La journée favorise la causerie de ceux qui ne sont pas de garde, et le voyage de Simpson provoque mes questions sur la vie des Indiens des prairies ; vie tout animale dont tous les intérêts sont ceux de la guerre et de la chasse, mais cependant pleine d'émotions. Comment d'ailleurs ne pas aimer ces pauvres créatüres, dont la bonne foi est le caractère saillant ? Si à mon rejour quelque occasion se présentait, comme elles sont rares, je pourrai me prévaloir des recommandations de mon ani Hepburn ; son père, que j'ai vu à Londres, est un des plus riches actionnaires de la Compagnie, et il est neveu du comte deS., qui fut un des premiers à envoyer des émigrants. Cela aplanirait des difficuliés que l'offre de payer toute ma dépense ne pourrait tourner. M. Kennedy assure avoir vu des Indiens apportant le produit de leur chasse, l’échanger contre un fusil, des munitions, des couvertures : puis, à la fin, un peu de rhum. Quand une fois ce dernier tait épuisé, et que le penchant naturel à l'ivrognerie était réve.llé, l’Indien venait revendre son fusil ; et, errant pendant plusieurs jours autour des établissements, il se défaisait successivement de tous ses échanges contre une faible quantité de rhum qu'il buvait sur place; privant ainsi sa famille de subsistance pour l'hiver, et s'exposant à mourir de faim et de froid, puisqu'il s'enlevait les moyens de combattre ces terribles ennemis de l’Indien. Le gouvernement du Canada fait tous les ans des distributions de munitions et d’étoffes aux Indiens, peut-être comme compensation des terres qui leur furent prises ;

« la plupart les échangent contre du rhum, et la Compagnie en tra- < fique alors pour avoir des peaux. Tous les moyens sont pris, et 4 la mère patrie s’y prête du reste, pour que le monopole des pelà leteries et fourrures reste entre les mains de la Compagnie, et

pour maintenir les prix. Quand elle voit que l* chasse est trop … abondante, on interdit la chasse ; ou du moins, ce qui revient au 2 même, on refuse d'acheter aux Indiens.

2 sunuer. — Pluie glaciale ; le thermomètre marque 53°! La rapidité avec laquelle nous remontons dâns le nord et quelques glaçons isolés nous font penser que la grande glace n’est pas loin ; nous venons à l’est pour nous rapprocher de terre. — Le matin, je sens à la tranquillité du ravire que nous devons être dans la glace; en effet, nous sommes entourés de tous côtés de gros glaçons qui nous abritent de la mer, laquelle est à peine ridée, ce qui contraste assez avec celle d'hier soir. Il pleut de la grêle fondue. Un brouillard nous empêche de voir bien loin, et nous mettons en panne, donnant de la vitesse de temps en temps pour doubler un glaçon. A cinq heures, M. Kennedy m'appelle sur le pont pour me montrer quelque chose dont il ne connait pas la nature. Armé de mon binocle, je cours sur la vergue de misaine, et suis aussi embarrassé que les gens d'en bas, en voyant un bloc noirâtre que je crois d'abord être une baleine morte ; à la forme, il me semble que ce sont des pierres; mais, si c'était un bane de roches, la mer 1 briserait. Nous venons le ranger, et reconnaissons un bloc de glace recouvert de pierres et de graviers ; c’est de la glace d'eau boueuse, formée dans quelque crique d’une ravine d'eau douce. A six heures nous nassons à un demi-jet de pierre d'un stream assez vaste. Les différentes pièces qui le composent sont jointes,

rentes parties d'une armure où d’un tissu métallique.

Mnuir.— Je viens de quitter le quart après une navigation des plus ennuyeuses au milieu des glaçons des plus importuns, dont

1 Toutes les indications thermométriques inscrites dans le journal de Bellot se

rapportent naturellement au thermomètre anglais de Farhenheit Nous croyors

| devoir rappeler ici le rapport de cet instrument avec le thermomètre centigral usité chez nous. 0 centigrade, ou glace, correspond à + 52 de Farhenheit. Le degrés du thermomètre anglais sont en outre bencoup plus rapprochés que le nôtres, puisque 9 degrés Farhenheit équivalent à 5 degrés centigrades ou à #4 grés Réaumur: ainsi, les 55° dont ilest question ici répondent à 4 0,59 coule

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