‹ Journal d'un voyage aux mers polaires [microforme]Chapitre 43 sur 53 · BONHEUR RELATIF DES ESQUIMAUX ET DES SAUVAGES EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

BONHEUR RELATIF DES ESQUIMAUX ET DES SAUVAGES EN GÉNÉRAL

ILest très-vrai que le bonheur est relatif: mais il y a bien loin de là à ce prétendu axiome philosophique : « Plus l’homme restreint le nombre de ses besoins, plus il a de chances de les voir satisfaits, et, par suite, d’être heureux. » D'abord, il y à là un cercle vicieux ; car, si on admet une fois que dans la satisfaction des besoins consiste le honheur, il en résulterait au contraire que plus on à de besoins à satisfaire, quand on le peut, plus on est heureux : l’homme sensuel, le gourmand, se réjouirait fort d’avoir sept estomacs complaisants lui permettant les incessantes jouissances du palais. Ce matérialisme conduiait bien vite à la négation de la civilisation. Dans l’ordre moral n'est-il pas évident, au contraire, que l'élargissement successif de besoins, non pas nécessaires à l'existence, mais qui n’en sont pas moins impérieux, a conduit au progrès des arts et des sciences ? Sortez de cette considération, et vous ravalez bien vite l’homme au rang de la brute ; car nos seuls besoins se réduisent à la nourriture et aux vêtements, qu'une nature prévoyante a presque vartout mis à portée de notre main. N'est-ce point pour cela que nous anpelens ce pouvoir créateur Providence, parce qu’il nous pourvoit? — Les Esquimaux sont-ils plus misérables que les Péchoras de Bougainville, sur la terre de Feu, qui ne profitent même pas, pour se couvrir, de leurs seal skins ou des plumes des oiseaux aquatiques?

Pour les Esquimaux, dans leur condition présente, la satisfaction des besoins du corps est primordiale. Ainsi, lorsque je leur offris des verroteries, des miroirs et des instruments de ter, les premières, bien ax’excitant au plus haut degré leur con-

voitise, cédaient le pas à des objets plus utiles : des friandises qu’on leur présentait leur plaisaient fort, et ils en mettaient de côté pour leurs femmes, malgré l'infériorité où l’on dit qu’ils les maintiennent ; mais ce sentiment n'allait pas jusqu’à troquer ces objets contre quelque peau on corne, dont ils tiraient un échange plus sérieusement utile.

La notion du rôle que jouent les arts dans la civilisation est chose tellement passée fins !es idées même les moins avancées, que personne ne “onze aujourd'hui à ces stupides projets de suppression du luxe ie curessait l'envie des agitateurs de bas étage à la fin du dernier sitciz. Les modernes réformateurs et les économistes ont au contraire considéré avec raison que plus il y a demande, plus il y a développement de l’activité humaine.

La simplicité des mœurs spartiates n’est plus de notre temps ; mais, dit-on, le luxe est l’écueil de la liberté, et les républiques ont péri par la corruption. Ceci était vrai à une époque où les guerres continuelles d'État à État, de ville à ville, rendaient dangereux l’adoucissement créé dans les habitudes de la vie par la culture des arts ; des hommes livrés à l'étude et aux jouissances intellectuelles quittaient peu volontiers la plume ou le cabinet pour l'épée et les champs de bataille ; mais à cette époque la plaie de l'esclavage infestait tout le corps social, et, toutes les attractions n’ayant pas le champ ouvert. des besoins mal entendus prenaient une fausse direction; le travail mécanique était relégué comme une fonction indigne aux esclaves, et les forces vives des hommes eñez qui le besoin de l’activité existe se gaspillaient dans une honteuse oisiveté pour ceux qui n’avaient pas de goût aux études littéraires ou aux spéculations philosophiques? — Aujourd'hui, au contraire, quelle est l'aspiration humaine que la mécanique, la chimie, le commerce, ne puissent satisfaire.-— Qu'est-ce d’ailieurs que cette liberté ancienne dont on nous rabâche sans cesse les louanges ? cette prétendue indépendance si susceptible, si ombrageuse de ses priviléges, était

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 391 ce donc autre chose que la réalisation du plus parfait égoisme?

Les Esquimaux, par exemple, qui semblent n'avoir pas de chefs, sont indépendants, c'est-à-dire qu'il n’y a pas de loi qui oblige l’ur d'eux à contribuer, par son travail personnel, aux besoias de la communauté cn général, ou d’un de ses membres en particulier ; mais aussi n’y a-t-il entre eux aucun lien, et leur dépendance” des besoins journaliers est d'antant plus grande, qu'ils ne connaissent point l'association d'efforts qui, dans une société organisée, arrive à créer la solidarité de tous.

Les législateurs dont on parle étaient d’ailleurs conséquents avec eux-mêmes et leurs lois, lorsqu'ils demandaient l’:! ‘lition du luxe, afin d'entretenir chez les guerriers l'habitude des :»ivations de la vie militaire ; seulement lorsqu'ils croyaiert avoir supprimé la corruption en supprimant les orts qui citéminent, disaient-ils, et détruisent le goût des armes, ils prensent ia cause pour l'effet. — Quelles jouissances pouvait-on avu: avec cette prétendue liberté, garantie par l'endureissement des mœurs, au milieu de cette méfiance perpétuelle des citoyens les uns vis-àvis des autres, de cette insupportable tyrannie de chacun sur le reste de la communauté, et de la communauté sur chacun? Cette liberté-là me semble tout simplement l’opposé du christianisme, de la république du Christ.

«Ne fais point: aux autres ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, » dit l’une; cela signifie pour l’autre : « Ne laisse pas faire à autrui ce qu'il ne te plait point de faire; » quant au divin précepte qui complète la doctrine : « Songe à ton prochain comme à toi-même, » personne n'y pensait.

Ainsi, à l'ombre du plus détestable et hypocrite puritanisme, on paralysait la liberté individuelle, et, de la somme des despotismes exercés sur chacun, on croyait avoir fait une liberté générale.

Comme chez tous les peuples sauvages, à l'exception de 1: tribu que vit Cook dans son troisième voyage, où les hommes étaient presque traités en esclaves, la femme, pour l’Esquimau, est son premier et plus immédiat domestique ; leur abjection n'est cependant point aussi grande qu’elle l’est dans certaines peuplades, et certainement le traitement appliqué par l'homme à la femme est un des traits à l’aide desquels l'ethnologue peut classer les différents peuples dans l'échelle de la civilisation, non »oint que je partage l'opinion de ces réformateurs qui, à tirer toutes conséquences de leurs systèmes, en viendraient : assigner à la femme, dans notre société, les mêmes fonctions, le même rôle qu’à l’homme. — Pourquoi donc vouloir toujcurs des choses contre nature, et pourquoi s’obstiner à comparer des êtres qui ne sont point comparables, des fractions de dénomiuateurs différents? Pour moi, je considère que, par exception au reste de la race animale, la femme seule n’est pas exclusivement la femelle de l’homme. Elle peut marcher parallèlement et côte à côte avec l'homme, et ce n’est pas un vain mot que celui du bon sens général qui appelle l'un ou l’autre sexe les moitiés du genre humain; le rôle auquel la Providence l’a appelée est tout aussi noble et aussi essentiel que celui de l’homme, destiné par la nature à des travaux différents.

Seulement, il est évident que partout où la force brutale domine, le pouvoir de l’homme s’exerçant sans contrôle moral se fera sentir d'une façon plus ou moins cruelle à mesure que son esprit s’éclairera.

Presque tous les Esquimaux amenés en Angleterre, après les premiers moments de la surprise, ont témoigné le désir de revoir leurs régions de glaces, leurs huttes graisseuses. Oui, même chez ces pauvres créatures, comme nous faites à l’image du Créateur universel, existe le mal du pays. Et comment s’en

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étonner? La nature de l'homme est, en dépit des pessimistes, essentiellement sympathique; c’est le cachet divin de son origine, et de tout notre être jaillissent des rayons qui réchauffent et animent la substance, et communiquent au roc le plus aride une partie de notre vie, de nos pensées; et alors nous aimons cette nature morte, comme Pygmalion idolätrait sa statue, l'enfant de sa création, Ce que nous aimons en elle, qui au cœur de l'étranger ne parle point, c’est un témoin des pleurs et des joies de notre enfance, c’est le confident de nos pensées intimes auquel nous les avons dites par le regard, c'est nous-mêmes à toutes les époques de notre vie passée. Ne nous attachons-nous pas aux êtres les plus indifférents après un voyage sur mer de quelques mois? Affaire d'habitude, dit-on. Oui; mais, à ce compte, toutes nos émotions douces et durables que sont-elles, sinon de pieuses habitudes ? Je ne puis revoir sans émotion les bancs de pierre, les jeunes arbres que j'ai vu planter autour de notre Place-d’Armes de Rochefort; cette pierre est en effet un ami de vieille date, qui a vu plus d’une de mes prouesses de gamin, qui à été complice de tous mes vagabondages. — Ainsi, pour l'Esquimau, la vue de la hutte de neige où il a passé l'hiver, le trou qui l’a couvert, sont plus fertiles en émotions que le pompeux étalage de nos édifices. — Que nous disent les riches palais où nous n’avons point vécu ; les grands arbres, les beaux marronniers touffus à l'ombre desquels notre enfance n'a point joué, que nous disent:ils? Ah! ils peuvent parler à nos sens, à notre esprit, à notre tête, nous les admirons comme chefsd'œuvre de l’homme, comme témoignages de notre propre grandeur; mais notre cœur les trouve muets. Le sauvage n’a point encore d'esprit, à peine une tête; mais il a un cœur, et c’est par là qu’il est vraiment membre de la grande famille humaine !

Je m'interroge avec conscience, ct, quoique sans être exclusif, je me trouve, comme d’aucuns disent, infecté de l'esprit de clocher. — Mais ce même sentiment, si détestable lorsqu'il accompagne l’étroitesse de vue et le manque de générosité, qu’estil autre chose que la conséquence naturelle de notre nature? Les livres d’une école, sur laquelle j'ai eu de grandes illusions et dans laquelle j'ai des amis, reconnaissent à peine comme légitimes les sentiments imparfaits et restreints que nous avons dans notre ère d’imparfaite harmonie. Nos facultés morales sont limitées, moins peut-être, mais d’une façon aussi réelle que nos facultés physiques. Les faisceaux lumineux doivent être concentrés sur un point avant d'y développer quelque chaleur, il en est de même de nos sentiments; je ne crois à l'amour filial, à la tendresse paternelle, à l'amour, enfin, à l’amitié ; je ne crois, dis-je, à leur puissance que si leurs forces convergent vers un cercle fort restreint d'objets. En dépit des théories, nos facultés aimantes ne sauraient s'allonger ou s'étendre infiniment sous peine de se briser, et je doute que l'homme arrive jamais à ce cosmopolitisme qui lui ferait aimer également tous ses semblales. — Un changement d'organisation sociale amènerait-il un changement dans notre organisation morale? Qui peut le dire, ou plutôt qui peut le démontrer et le prouver? Je crois que la famille, les amis, la cité, la patrie n’ont sur nous un grand empire que parce qu’ils sont à notre portée; et, dans l'infini, nous ne pouvons servir Dieu avec dévouement que parce qu’il est un. Est-ce à dire que je recommande l’exelusivisme ; non, mille fois non; mais examinons si la chose n’est point palpable par les résultats actuels, si elle ne perce point dans nos actes de tous les jours, the every day's life des Anglais. N'entendons-nous pas dire à chaque instant d'un homme qui aime tout le monde, « il a un cœur d'hôpital, ouvert au premier venu ? » et qui se soucie de l'amitié d'un pareil homme, non point par jalousie, parce qu'on veut être seul, mais parce qu’on sent que son amitié doit se dissoudre au milieu de cette masse

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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 390 d'affections, comme le grain de vermillon dans un verre‘d’eau ? — Ne voyons-nous pas tous les jours, dans les carrés de papier, que tel État qui s'arrondit sans cesse de nouvelles possessions ne tardera pas à se démembrer par suite de cet agrandissement même? Tout ce qui est trop grand, phénoménal, peut-il jamais vivre? Non, ce n'est point dans la nature. I vaut mieux émonder un arbre au printemps, si vous voulez qu'il ait des pousses vigoureuses.—Ayons le culte de notre nationalité et chérissonsla dans le foyer de notre cœur, et alors nous pouvons, sans crainte ni reproche, sacrifier, sur l'autel de la charité, l'aveugle et difforme nationalisme.

Les instructions de sir John Franklin, ainsi que celles données à tous les officiers envoyés en exploration, commandent d'éviter soigneusement toute hostilité, même contre une nation à laquelle, pendant leur absence, leur gouvernement aurait déclaré la guerre. — Je ne puis résister à un mouvement d'orgueil en faisant observer que la France, la première, donna ce noble exemple du respect dû à la science, en affranchissant les navires de découvertes des lois habituelles de la guerre.

Lorsque, après la mort de Cook et de Clarke, les deux navires Resolution et Discovery revinrent en Angleterre, en 1780, le capitaine Gore, qui avait pris le commandement de l’expédition, craignit que les fruits de cette longue et laborieuse campagne (1776-1780) me survécussent point aux chances d'un combat ; mais les instruetions données par un roi protecteur de la géographie et de la navigation prescrivaient la paix à ses officiers en cas de rencontre avec les navires de Cook. — Ces instructions avaient été trouvées à bord des prises faites sur nous.

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