CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE SAINTE-GENEVIÈVE
Aberdeen, mai 1851,
Mon cher monsieur,
Me voici encore une fois sur une de ces grandes routes que vous m'avez appris à aimer, cette nature d'hirondelle voyageuse qui nous est si sympathique m'entraîne une fcis de plus; vous comprendrez le but qui m'appelle, et vos vœux suivront, je n’en
doute point, le navigateur que guide une pensée toute d’enthousiasme et d'ardeur.
Vous savez, cher monsieur, que sir John Franklin partit en 1845, pour aller à la recherche de ce passage nord-ouest, dont d’illustres marins anglais ont cru plusieurs fois avoir trouvé les clefs ; de hardis et savants travaux déjà accomplis, une expérience consommée, une connaissance complète des régions que devaient explorer l'Erebus et le Terror, ne permettaient pas de douter que sir J. Franklin n’obtint un résultat si ce passage existe réellement. L’audace réfléchie cependant de ce courageux capitaine lui a fait courir des dangers nouveaux sans doute, car depuis lors on n’a pas eu de nouvelle de cette expédition. Le monde savant s’émut de la disparition des deux navires, et le gouvernement anglais, plus intéressé que tout autre à savoir ce qui leur était arrivé, envoya des expéditions successives pour aller au secours de ces infortunés. La digne compagne de sir John Franklin, épouse dévouée, dont la pensée l'avait constamment suivi dans ses travaux aussi bien que dans ses dangers, ne peut rester inactive au milieu des préparatifs qui se font en Angleterre; son ardente affection lui fait trouver insuffisantes les mesures bien consciencieuses pourtant que prend le gouvernement, plein de sollicitude, et La plus grande partie de sa fortune est un prix qu’elle offre à la spéculation, au dévouement moins désintéressé de ceux qui pourront mettre sur la trace de sir John Franklin et de ses compagnons. L'autre partie est consacrée à l’armement d’une expédition auxiliaire que la sublime impatience de lady Franklin envoie sous le commandement d'un officier de la marine anglaise qui a offert spontanément ses services. Pendant que des navires, après avoir doublé le cap Horn et passé le détroit de Behring, redemandent les absents aux rives de l’océan Arctique, le capitaine Austin, avec deux navires, a mission d'explorer les points où l'Erebus et le capitaine Franklin ont dû se porter. Le gouvernement américain avait laissé entrevoir l'intention d’envoyer quelques-uns de ses navires ; il hésite au moment d'accomplir
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VOYAGE AUX MERS POLAIRE. 399 sa promesse; un simple citoyen, M. Grinnel, ne veut point laisser protester cet engagement de la nation, et fait à lui seul les frais d’une expédition auxiliaire ; enfin, un navire, commandé par le capitaine baleinier Penny, part également en 1850. Par des circonstances toutes fortuites, le Prince- Albert fut obligé de rentrer l’année derrière après quatre mois de campagne seulement sans avoir obtenu üe résultats. Quelques débris de cordes, de provisions, preuves évidentes du passage de Franklin au cap Riley, jetèrent la plus vive émotion dans le public anglais : les dessins grossiers, tracés par les Esquimaux, vinrent prouver que quelques-uns, sinon tous, en admettant les circonstances défavorables, avaient échappé au désastre de l’Erebus et du Terror. Peut-être à l'heure qu'il est les hardis équipages partis les années précédentes ont-ils enfin atteint le but de leurs travaux. Mais, dans une lutte semblable, y a-t-il une jalousie, y a-t-il même une rivalité autre que celle des efforts que l’on veut faire ? Qu'importe le nom du vainqueur pourvu qu’il y ait une victoire !
Le Prince-Albert doit donc recommencer cette année les efforts qu’il n'a pu compléter l'année dernière. Nous étions à Montevideo lorsque les différentes expéditions nous furent annoncées, et je maudissais mon éloignement du point de départ. Aussi, comme vous le pensez bien, ai-je bondi de joie en voyant que lady Franklin ne perdait pas courage, et faisait de nouveau armer le Prince-Albert.
Le ministre de la marine a compris que des hommes comme sir John Franklin ne sont pas citoyens d’une nation seulement. mais du monde civilisé tout entier, et que, puisque tous les peuples avaient leur part dans les succès et dans la gloire de ces hommes illustres, tous devaient être représentés dans une semblable expédition. Des propositions sont venues assaillir lady Franklin de tous côtés ; l’année dernière, deux capitaines de frégate demandèrent à faire l'expédition sous les ordres d’un capitaine baleinier, et, cette année, le commandant N. offrait de participer pour 500 iv. st. (12,500 fr.), pour qu'on lui donnàt
le commandement de cette goëlette. Les engagements contractés par lady Franklin avec le capitaine Kennedy ne lui ont pas permis d'accepter cette offre généreuse. Les témoignages de sympathie de la marine française inspirent à l'Amirauté de Londres la plus grande reconnaissance, dont il m'a fallu, bon gré mal gré, recevoir l'expression, moi humble et modeste représentant de notre uniforme. Plusieurs journaux, et particulièrement le Morning Herald, voient dans notre participation à ces glorieux efforts un des actes qui tendent à cimenter entre toutes les nations cette union qui est le but et dont l'exposition universelle est un des moyens! C’est donner trop de portée à des démonstrations individuelles aussi restreintes ; et, sans aborder des pensées d’une nature aussi élevée, qui ne sentirait doubler ses forces à la vue du courage de lady Franklin et d'une nièce dévouée qui depuis longtemps prend part à d'immenses fatigues ? Assistées de quelques amis, lady Franklin et miss Sophia C. suffisent aux besoins d’une correspontance qui s’étend à tous les points d: l'Angleterre, peut-être devrais-je dire de l’Europe, car, en dehors de l'instruction dont elles ont besoin et qu’elles demandent à tous les hommes spéciaux, à tous ceux auxquels un voyage arctique a donné quelque expérience, il n'est point de suggestions que ces dames ne reçoivent, les unes excitées par un intérêt réel qui cherche à se faire jour, les autres par un besoin plus ou moins désintéressé d'expérience individuelle : un jour, c’est un moyen artificiel de chaleur entretenue par la fumée et la lumière d’une lampe cachée sous les vêtements, ou un renseignement obtenu par le sommeil magnétique sur l'endroit où se trouvent actuellement les absents. Je compte vous donner, dans une lettre prochaine, quelques v'étails sur les expéditions déjà faites ; par des circonstances très-malheureuses, aucune n'a pu visiter l'endroit où il est le plus probable que l'on puisse trouver au moins des renseignements sur les équipages de l'£rebus et du Terror. iprès étre entré dans le détroit de Davis et la baie de Baffin, passe les détroits de Lanceastre et de Barrow, et pénétrez dans
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VOYAGE AUX MERS POLAIRES. 401 le golfe du Prince-Régent, vous trouvez sur la côte est un endroit marqué Fury-Beach ; c’est là que le capitaine Parry perdit en 1825 un des bâtiments sur lesquels il fit son troisième vo,age dans l'océan Glacial. Le capitaine Franklin, qui savait trouver là un immense approvisionnement, doit s’y être évidemment dirigé, en admettant qu’il ait été dans la nécessité d’abandonner ses navires. Ses instructions lui prescrivaient de chercher à passer dans le sud-ouest du cap Walker, d’autres routes lui étaient indiquées dans le cas d’une impossibilité, mais ceux qui connaissent le capitaine Franklin ne mettent point en doute qu’il n'ait suivi à la lettre ses instructions ; seulement, comme l'hiver de 1845 a été extraordinairement rigoureux, il devient évident qu'il aura dû songer à abandonner ses navires au moment où les provisions commençaient à lui manquer. Et, comme il connaissait parfaitemeut le pays, il a dû chercher à se rabattre vers le détroit du Prince-Régent, le plus près de l'Europe, et, par conséquent, c’est là où il doit le plus naturellement attendre des secours.
Or, cette année, il devient d’autant plus essentiel de visiter ces mêmes points, que les navires qui sort à depuis l’année dernière ignorent le retour du Prince-Albert, et ne songent pas à visiter les points que celui-ci avait pour mission d'explorer. Cette expédition doit toucher à l’île Griffith, où le capitaine Austin doit avoir laissé des renseignements sur ses propr s opérations; dans le cas où le succès de nos devanciers n’ut serait pas nos efforts, le Prince-Albert descendra aussi sud que possible dans le golfe du Prince-Régent. soit à Brentford ou à Creswell, et de là les canots seront expédiés dans le chenal formé par la marée près du rivage, qui offre à des embarcations, sinon à de grands navires, la facilité d'un trajet considérable.
Comme il est possible que l'insuccès ou les glaces nous retiennent jusqu'à l'automne de 1852, la goëlette a pour plus de deux ans de vivres et d'approvisionnements, On n'a pas adopté le système proposé les années précédentes, consistant à faire
jeter par des ballons des milliers de billets annonçant les efforts faits pour arriver. Ces ballons devaient encore permettre de jeter un rapide coup d'œil sur une grande étendue de terrain à la fois. Sans contester les mérites de cette idée, on a pensé que le petit nombre de nos hommes et la petitesse du navire devaient s'opposer à une complication d’expédients qui se gêneraient et s'annihileraient réciproquement. Un éleveur de Londres nous fournit six pigeons courriers que nous lâcherons, soit sur des points désignés à l'avance, soit dans les endroits où quelque nouvelle importante pourrait être signalée par nous.
Des résultats connus permettent de compter, au moins jusqu’à preuve du contraire, sur la réalité effective de cette transmission; l’un de ces animaux à d’ailleurs fait ses preuves, car on a de fortes raisons de croire que c’est un de ceux lâchés l’année dernière par le capitaine J. Clark Ross.
Peut-être en tous cas aurons-nous l’occasion de résoudre ainsi un curieux problème. Pour les explorations, nous sommes pourvus d’une magnifique baleinière en acajou, et d'un canot en gutta-percha; le capitaine Kennedy a également une pirogue de vingt-deux pieds de long sur deux de large, construite en ferblanc, recouvert d’une couche de gutta-percha sur le modèle des cayacs des Esquimaux; ce canot, entièrement recouvert, n’a qu'un trou circulaire au milieu. Une personne seule manœuvre au moyen d’une double pagaye, ou petite rame. Les deux extrémités arrondies servent à lui donner l'impulsion. Sur les rebords du trou circulaire est adaptée une bourse de cuir en forme de blouse que revêt le navigateur et qu'il boutonne jusqu'au ienton, ce qui rend impossible toute immersion: la pirogue, ainsi manœæuvrée, peut cireuler partout avec quelques pouces d'eau seulement, et, après avoir servi à franchir les espaces qui séparent les glaçons, à porter des cordes de communication d'un point à un autre ; elle est encore utilisée comme moyen de campement pendant Ja nuit. Le lieutenant Halkett m’a offert.
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pour mon usage, un manteau imperméable auquel on donne la forme d’un canot au moyen d'air insufflé entre la doublure et la partie extérieure. Ces deux derniers objets sont d’une ressource immense dans des pays où l'absence de bois rend impossible la construction de tout radeau. Sir J. Franklin faillit mourir de faim en 1819 sur les bords de la rivière Coppermine, faute d'une simple planche qui lui eût permis de rejoindre à quelques milles de à des tribus a” ries. On semble d'ailleurs se disputer le soin de prévenir la satisfaction de nos besoins ou même de nos plaisirs; car le prince Albert a fait présent à l'expédition d'un orgue magnifique qui est à lui seul tout un orchestre ; l'Amirauté nous a pourvus d’une grande quantité de pemmican; vous le savez, cet aliment contient sous un petit volume une grande quantité de substance nutritive, et devient par cela même trèsutile à cause de sa facilité de transport.
Nous n’eussions réellement su où mettre tout ce dont la sollicitude la plus empressée nous comble, si no:s v'étions voués au principe teetotaler, c’est-à-dire à la tempérance la plus absolue. Point de vin, ni de bière, ni de cidre dans nos caves: point de spiritueux chez nous ailleurs que dans la pharmacie du docteur. (O Bacchus ! ô Pomone ! détournez les yeux, divinités vengeresses de ma chère Saintonge, épargnez son enfant infidèle! )
Cette précaution, fondée d’ailleurs sur les observations des gens les plus pratiques des régions glaciales, donnera sans doute un nouveau reflet à notre expédition. — De robustes Écossais des Orcades ou des Shetland, ayant pris part aux campagnes précédentes de Rae, de Richardson, de Franklin, ou éprouvés par de nombreuses campagnes à la pêche de la baleine, forment un équipage d'élite. M. John Hepburn, qui à suivi Franklin dans sa reconnaissance des rivières Coppermine et Mackensie, arrive en toute hâte de la terre de Van Diémen pour donner une nouvelle preuve de son dévouement à son ancien capitaine, M. Leask, pilote du North-Star, qui connaît les détroits de Baffin et de Barrow comme vous savez votre bi-
bliothèque, est notre ice master : à notre tête, enfin, est le capi-
taine Kennedy, capitaine de la compagnie d'Hudson, homme antique, rejeton de ces puritains dont l'indomptable courage a
sa source dans la foi la plus vive, un de ces modèles sur lesquels Cooper a fait son Path funder. Seul, au milieu de ces hommes éprouvés par d’incroyables souffrances, je n'apporte,
au lieu d'expérience, qu’une ardeur sans bornes : mais j’ai confiance. — N’avons-nous pas pour nous la justice de notre cause ?
— Le temps me manque, cher monsieur, pour vous donner de nouveaux détails et sur Les chances réelles de notre expédition,
et sur les moyens pris pour en assurer 1: succès. — Quelques baleiniers nous offriront, sans doute, les moyens d’écrire en France, au moins jusqu'au mois d'août ; je vous tiendrai au cou-
rant de nos progrès ; quelques lignes tracées à la hâte, quelques bavardages, bien à tort et à travers, sont ‘tout ce que je puis
vous offrir en échange de ces bonnes causeries de l'Amérique du
Sud ; de ces longs entretiens où vous jetiez, en dissipateur, les fleurs de votre poésie ; mais l’amitié est indulgente, et vous ne -dédaignerez pas, en échange de vos riches festins, le sec et indigeste biscuit du navigateur. j
Recevez, etc.