Journal d'un voyage dans la province d'Alger
Le présent Journal de voyage n’est destiné ni à l’indifférence du public, ni à la critique des savants.
Il sera offert en hommage intime, en souvenir de cœur aux personnes qui ont aimé Henri Duveyrier, qui l’ont aidé ou suivi dans sa carrière de voyageur; qui, ayant eu des relations avec lui, ont pu apprécier la conscience de son savoir, la sincérité de son caractère.
Ceux-là (aujourd’hui en bien petit nombre) qui ont connu Henri Duveyrier tout jeune, le retrouveront ici dans l’évocation d’un passé lointain. Les autres y verront se dessiner les premières empreintes des traits qui constituèrent l’individualité très nette de notre grand explorateur. C’est, à vrai dire, l’un des mérites de ces pages auxquelles leur simplicité juvénile, leur naïveté prête une sorte de charme.
Henri Duveyrier, né à Paris le 28 février 1840, avait dixsept ans , il était dans l’adolescence , quand il accomplit le voyage d’essai qui le conduisit, en février, mars et avril 1857, jusqu’à Laghouat.
Charles Duveyrier, son père, eût désiré lui voir adopter une carrière commerciale où il serait, assez rapidement, arrivé à l’indépendance; mais, dès ses premières manifestations, l’esprit de Henri Duveyrier s’était tourné vers l’observation scientifique et, plus particulièrement, vers l’étude de l’histoire naturelle.
Ces tendances sont formellement accusées dans les notes de Henri Duveyrier sur son séjour à l’École de Lautrach, près
https://archive.org/details/journaldunvoyageOOduve O
611 GAUTIER (E.-F.). Un siècle de colonisation. Etudes au microscope. P., 1930, in-8 carré, 353 pp., 3 cartes, 17 pl. h. t. Etude sociale. (152) 20 F
Memmingen (haute Bavière), en 1854-1855. Dès lors aussi, il avait formé le dessein de se vouer aux voyages d’exploration en Afrique, et ses efforts intellectuels s’étaient tournés vers la réalisation de ce rêve. Il avait, notamment, entrepris avec ardeur l’étude de la langue arabe.
Charles Duveyrier, ancien saint-sim onien, avait un jugement trop affiné pour s’opposer inexorablement à des vues aussi accusées ; il fournit même à son fds les ressources nécessaires pour entreprendre une sorte de voyage d’essai jusqu’aux abords du Sahara proprement dit.
Depuis cinq ans seulement Laghouat était occupé par la France et une route de poste ne reliait pas encore cette localité à Alger, dont elle est distante d’environ 400 kilomètres. Ce trajet, qui ne comportait ni fatigues excessives, ni grandes difficultés de préparation et d’accomplissement, était bien choisi pour former un débutant à la pratique du voyage en pays arabe.
Henri Duveyrier pouvait, d’ailleurs, compter sur les conseils de deux hommes qui dirigèrent ses premiers pas dans la carrière de l’exploration.
L’un d’eux, un ami de Charles Duveyrier, était le docteur Warnier, homme de grand savoir et de grand sens, établi en Algérie depuis plusieurs années.
L’autre, Oscar Mac-Carthy, digne fils d’un géographe en renom, avait plus spécialement tourné ses recherches sur la géographie physique et la météorologie.
Habitué aux relations avec les indigènes, connaissant la manière de voyager, versé dans les sciences sur lesquelles repose l’étude géographique d’un pays, il fut un guide dévoué, précieux pour Henri Duveyrier; il lui apprit à observer, en lui indiquant les sujets sur lesquels doivent porter les observations. Il l’initia plus spécialement au maniement des instruments météorologiques.
Au cours de son Journal , le jeune voyageur se loue de
l’accueil plein de cordialité qu’il trouva auprès du commandant supérieur du cercle de Laghouat. Cet officier fut le général Margueritte, l’une des plus nobles et des plus glorieuses victimes du désastre de Sedan.
Ce voyage de début donna lieu à la première publication de Henri Duveyrier, une note sur quatre tribus berbères (Beni-Menasser, Zaouaoua, Béni Mzab, Touareg Azdjer) et leurs dialectes; la Société orientale allemande la jugea digne d’être insérée dans son recueil (1858).
Les inexpériences de style du Journal de voyage ont été respectées, comme l’a été aussi l’orthographe adoptée alors par Henri Duveyrier pour les mots et les noms arabes.
Deux petites cartes dessinées par le voyageur pour permettre de suivre la lecture de son Journal de route ont été reproduites ici en fac-similé.
L’époque exacte à laquelle fut exécuté le portrait ajouté au présent volume n’a pu être déterminée ; toutefois, elle ne saurait s’éloigner beaucoup de celle où s’accomplissait la course à Laghouat.
Deux ans plus tard, après une active, intelligente et laborieuse préparation, Henri Duveyrier s’engageait dans le voyage magistral (1859-1861) qui l’a placé d’emblée au rang des plus célèbres explorateurs de l’Afrique inconnue.
Le journal de ce voyage, resté inédit, sera publié, avec un travail biographique, par les soins d’une profonde et fidèle amitié.
Charles Maunoir.
Mon cher père,
Permets-moi de te dédier cette relation de mon premier voyage, comme témoignage de la sincère reconnaissance que j’ai de ce que tu m’as donné les moyens de l’exécuter, et de la confiance en moi dont tu as fait preuve en me permettant de voyager seul dans un pays comme l’Algérie, à un âge où tous les fils ne jouissent pas de la confiance que tu as montrée à mon égard.
J’espère avoir profité de ce voyage autant que cela m’était possible. J’y ai beaucoup appris, tant en ce qui regarde l’étude de la nature, la géographie, l’histoire, la langue arabe, qu’en ce qui concerne la connaissance des hommes, en général. Si je n’ai pas mieux fait, c’est faute de notions générales sur le pays, que j’aurais dû posséder avant d’aller en Algérie, et dont j’ai bientôt senti la nécessité. Gomme j’avais tout à apprendre, je n’ai pas pu entrer dans les détails autant que je l’aurais fait, si j’avais eu, en arrivant, quelques notions vraies du pays et de ses habitants.
S’il m’est donné de faire un autre voyage en Algérie ou dans quelque autre partie du nord de l’Afrique, je ne serai plus tout à fait novice. J’ai perdu les préjugés qui courent en Europe sur le climat, la nature et les habitants de ces contrées, et je crois m’être formé, à cet égard, une opinion qui n’est pas éloignée de la vérité.
Ton fils affectionné et reconnaissant,
Henri Duveyrier.