CHAPITRE DIXIEx\rE
Pâque à Notre-Dame de Paris Les cimetières — La population Les
Gobelins, Sèvres, les Invalides, les Aveugles, les Sourds-muets L'abbé
Frayssinous et ses conférences — Le Père McCarthy Les francs-maçons Lettre de M. Desjardins.— Saint-Denis — Audience du Roi
Départ de Paris.
L'évêque de Québec, en arrivant le Samedi-Saint au matin, au Séminaire des Missions Etrangères, y trouva M. l'abbé Desjardins, lequel y tient encore deux chambres, dont il paie le loyer, depuis qu'il a transféré sa demeure à l'archevêché, et y vient régulièrement tous les mercredis et les samedis, pour rencontrer d'anciens pénitente, qui n'ont encore pu se résoudre à prendre un autre confesseur et l'occupent quelquefois la journée entière. M. l'abbé Desgenettes, étranger au Séminaire, lui a succédé dans sa cure. Les réparations commencées à l'église, l'été dernier, sont maintenant achevées, de sorte que nous la trouvâmes dans toute l'élégance dont elle est susceptible. Cette église est édifiante du haut en bas, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, puisque la congrégation se tient au-dessus, et que les Savoyards s'assemblent au-dessous, dans la chapelle souterraine, de sorte qu'il arrive plusieurs fois l'année que le saint sacrifice s'offre au même instant dans les trois étages. Aux Missions Etrangères, comme dans les autres paroisses de Paris, l'on fait, tous les matins et soirs, la prière publique, et elle est suivie de la bénédiction du ciboire.
Ce fut dans cette église que l'évêque de Québec célébra la messe de bonne heure, le jour de Pâque, pour avoir le temps de se rendre à l'office solennel de la Métropole, où il se proposait d'assister. Il y troliva quelques autres évêques étrangers, avec
lesquels il prit place au chœur. Le cardinal archevêque assistait dans une chaire très élevée, ayant un seul prêtre auprès de lai. Le coadjuteur célébrait entre deux des archidiacres revêtus de chapes, et en dehors desquels se tiennent le diacre et le sous-diacre. Ces deux chapiers accompagnent constamment le célébrant partout où il va. Ce sont eux qui lui mettent et ôtent la mitre. Il s'habille et se déshabille à la sacristie, et lors même que c'est Tarchevêque qui célèbre, il ne va pas au trône, mais s'assied dans le sanctuaire sur un fauteuil. Outre la croix archiépiscopale, on porte devant lui une petite croix d'argent sans bâton et sans crucifix, dans laquelle il y a des reliques. Elle se dépose sur le milieu de l'autel, en avant du carton, est encensée à genoux, et, après la messe, rapportée de la même manière à la sacristie.
L'office du matin commença par une procession très longue du chapitre et de l'évêque officiant qui fit le tour intérieur de cette vaste église. Le chant qui l'accompagnait était fort beau, mais cessait tout à coup de temps en temps, la procession s'arrêtant d'espace en espace, ce qui ne contribuait pas peu à l'allonger. L'habillement des chanoines, tant prébendes qu'honoraires, consiste en un rochet, comme celui des évêques, avec une mozette noire doublée en rouge, avec boutons et boutonnières de même couleur. Il n'y a point de diacres d'honneur, mais en quelque lieu qu'aille le diacre d'office, il est toujours précédé de six induts, revêtus comme lui, excepté l'étole et le manipule. Ils marchent deux à deux et accompagnent également le sous-diacre, lorsqu'il va ou vient par le chœur. Dans l'intervalle, ils se tiennent en face au-dessous des marches de l'autel, trois d'un côté et trois de l'autre.
Au commencement de la grand'messe, il s'introduisit, au milieu du chœur, une vingtaine de musiciens laïques, avec des cahiers, de petits pupitres et des instruments de diverse sorte. On aurait dit qu'ils allaient faire grand bruit, et ils jouèrent très peu.
Deux chantres en chapes marchent d'une extrémité à l'autre du chœur, tout le temps que durent le Gloria et le Credo, Quatre chapiers additionnels sortent de la sacristie, après l'épître, et
viennent au lutrin chanter le verset de VAUeluia, puis y retournent avant l'évangile et ne reparaissent plus.
Le sous-diacre, précédé des six induts, se rend au bas du chœur, du côté de l'évangile, à une espèce d'ambon peu élevé, d'où il chante l'épître, tourné, non vers le peuple, mais vers lo côté de l'épître. Le diacre, à son tour, précédé de même, va à un autre ambon opposé au premier, et chante l'évangile, faisant face au côté de l'évangile.
]*ar une bizarrerie impardonnable du cérémonial de Paris, on ne salue l'autel que d'une simple inclination, lors même que le Saint-Sacrement y est conservé, et on se met à deux genoux pour encenser l'évêque célébrant, distinction qui n'est due qu'au Souverain Pontife. Les chapiers qui viennent lui annoncer le Gloria et le Credo, se mettent aussi à deux genoux devant lui.
Les chaînes des encensoirs dont on se sert pour l'encensement du chœur, ont trois fois la longueur des nôtres, et les thuriféraires les manient avec une dextérité merveilleuse.
Le cérémoniaire a toujours le bonnet carré à la main. Lorsque le célébrant est assis, le cérémoniaire s'assied aussi.
A Paris, comme à Orléans, l'évêque célébrant donne la bénédiction au peuple avant VAgnus Dei, et le diacre prend la crosse en main pour chanter ite missa est. Ces deux choses s'observent aussi à Lyon, de manière que l'on peut considérer cette pratique comme une ancienne possession de l'Eglise des Gaules.
Les vêpres de ce jour n'offrirent rien de bien remarquable, si ce n'est encore une procession, comme celle du matin, une longue suite de répons à compiles, d'autres additions qui semblent avoir pour objet de lasser la dévotion du peuple, au lieu de l'exciter. Cet office avait commencé à trois heures ; il en était six lorsqu'il finit, et il restait encore à faire le sermon qui est d'une heure, dans ces sortes d'occasions. Que l'on dise à quelqu'un du clergé de Notre-Dame : " Votre office du soir est trop long," il vous donne pour réponse que, dans telle et telle autre église de Paris, il l'est bien davantage, mais il n'ajoute pas que c'est un moyen d'y attirer le peuple, parce qu'il dirait faux.
3.— Le lundi de Pâque, nous allâmes à la grand'messe à Saint- Sulpice. Même cérémonial, à fort peu de chose près, qu'à Notre- Dame, excepté que l'autel est en avant du chœur, que le sousdiacre va chanter l'épître dans un angle formé par deux pilastres qui se touchent, ayant la face tournée vers le mur dont il est très près, et que le diacre en fait autant pour l'évangile. Il n'y a nulle dignité dans cette partie du cérémonial. Les élèves du Séminaire de Saint-Sulpice, qui assistent à cette église, se tiennent au chœur, avec toute la piété et la modestie que l'on peut attendre d'ecclésiastiques bien élevés. Malheureusement ils ne sont pas assez nombreux pour le remplir. Les chantres laïques, jeunes gens habillés en surplis, qui assistent au chœur, s'y tiennent assez mal.
Cette église est tenue malproprement, ainsi que sa sacristie. On en peut dire autant des grandes églises paroissiales de Paris, telles que Saint-Roch, dont il a déjà été fait mention dans ce journal, Saint-Eustacho, Saint-Gervais, Saint-Germain l'Auxerrois, qui ont, en outre, le désavantage d'être obstruées pr*r des maisons et des boutiques qui les défigurent en dehors, comme la malpropreté et l'abondance de fils et toiles d'araignées les obscurcissent en dedans. Néanmoins ces édifices, d'une précieuse architecture, demandent quelques soins.
L'église de Saint-Germain-des-Prés a un inconvénient de plus que les autres, c'est que plusieurs de ses grandes arches (elle est de structure gothique) ont forcé, et menacé d'une chute prochaine qui aurait pu être funeste à beaucoup de personnes. On s'occupe de lui donner de la solidité. De grands travaux sont commencés à cette fin, et l'on espère que ce ne sera pas sans succès.
5. — Il fut un temps où l'on enterrait sans diflîculté dans ces églises ou dans les cimetières y attenant, comme l'on fait encore à Londres, à Rome, et dans la plupart des grandes villes d'Europe. Les philosophes français du dernier siècle ont tant crié contre les sépultures de ville, les médecins les ont tellement secondés, tant de rapports, la plupart infidèles, ont été publiés contre l'insalubrité des sépultures dans les villes, qu'enfin le gouvernement a
été forcé de les défendre. On a donc transporté, dès le temps da règne de Louis XYI, les cimetières hors des villes, sans que la salubrité y ait gagné sensiblement, mais non sans préjudice de la pompe religieuse avec laquelle les corps des fidèles étaient cidevant portés à la sépulture. Une procession ne saurait aller à cette distance. Il faut donc la remplacer par un convoi civique, où il n'entre rien de religieux. Un curé peu en état de payer une voiture pour s'y rendre, n'y va qu'autant que les parents du défunt en font la dépense, par conséquent n'accompagne pas et n'est pas capable d'accompagner les corps des pauvres que l'on met, par conséquent, en terre profane ; car il ne paraît pas que ces cimetières soient bénis, mais seulement chaque fosse en particulier, et combien qui ne désirent pas cette bénédiction !
Le pins considérable de ces cimetières est celui que l'on nomme du Père de la Chaise^ parce qu'il a été ouvert sur un emplacement où subsiste encore la maison de caiapagne du Père de la Chaise, autrefois confesseur de Louis XIV. Le cimetière passe pour avoir 80 arpents de long sur une largeur proportionnée. On y trouve, çà et là, des monuments de tout genre, plus de profanes que de religieux, peu de croix, beaucoup d'inscriptions sentimentales et philosophiques, des couronnes de fleurs suspendues et souvent renouvelées par les personnes oiseuses qui en trouvent à acheter dans des boutiques voisines, où elles sont devenues une branche de commerce. Là vous voyez auprès l'un de l'autre, un saint prêtre et un suicidé, une vierge chrétienne et un écrivain de romans, un édifiant père de famille et une prostituée, une fervente religieuse et un déiste de profession. On y a élevé un petit temple pour perpétuer la mémoire scandaleuse d'Héloïse et d'Abeilard, dont les statues couchées y sont sculptées en pierre fine. Une journée entière ne sufiirait pas à parcourir ce cimetière, où l'on rencontre des bandes de curieux à toutes les heures du jour, et de tristes réflexions sur l'aflaiblissement de la foi seraient le résultat le plus raisonnable de cette excursion.
La population de Paris, giâce apparemment à la Révolution et aux guerres qui l'ont suivie, a diminué de deux cent mille
depuis 1788, époque où elle était de 800,000 ^ Elle regagnera bien vite, s'il ne survient de nouveaux troubles, ce qu'elle a perdu dans les trente dernières années; car, à en juger par l'état statistique de 1819, il y a 20,000 naissances contre 18,000 décës par an. Ce n'est pas sur les registres des curés que ce relevé a été fait, mais sur ceux des maires, qui seuls sont consultés, et font foi en cour depuis le commencement de la Révolution. Ce n'est qu'après avoir fait à la mairie la déclaration de la naissance d'un enfant, que l'on vient l'apporter au Baptême. Pareillement on ne demande les honneurs funèbres pour un défunt, qu'après avoir informé la mairie de sa mort. Lorsque les fidèles viennent à l'église pour faire célébrer leur mariage, démarche à laquelle la loi civile ne les oblige pas, ce n'est qu'après l'avoir contracté devant le maire, qui rarement fait cette fonction avant midi ; de sorte que le pauvre prêtre, chargé de faire renouveler le consentement des parties, en face d'église, et de leur donner la bénédiction nuptiale à la messe, est souvent obligé d'attendre à jeun, jusqu'à une heure ou deux après-midi, et souvent plus tard. Il y a eu, contre cette pratique, diverses plaintes des curés demandant qu'on leur rendît la tenue des registres légaux, comme ils l'avaient par le passé. Le gouvernement a entendu ces plaintes et a été son train.
Cette semaine, on porte aux infirmes la communion pascale, dans les différentes paroisses ; mais il n'est pas permis, même en cette occasion, de porter la sainte Eucharistie avec solennité. Les fidèles informés se rendent à l'église, d'où ils accompagnent, sans rien dire, et le chapeau sur la tête, le curé qui, couvert, comme eux, et sans lumière, cache avec grand soin, sous une large redingote, et les saints mystères et l'étole et le surplis dont il est revêtu. Ainsi vont les choses dans le royaume de Sa Majesté très Chrétienne.
L'évêque de Québec désirait voir quelques-uns des établissements publics, et on lui procura la visite de la manufacture des
1 — La population est aujourd'hui (1903) de près de trois millions.
Gobelins, de celle de Sèvres, des Quinze-vingts, des Invalides et des Sourds-Muets.
Les tapisseries de la manufacture des Gobelins sont célëbres par toute l'Europe. L'étendue des établissements, le nombre des ateliers, la multitude des ouvriers. Tordre et le silence qu'exige leur travail, et qui règne véritablement parmi eux, l'intelligence admirable avec laquelle ils transportent sur le métier tout un tableau, sans laisser échapper une seule nuance, la patience avec laquelle ils se tiennent, non seulement toute la journée, mais plutôt des années entières, derrière un métier, le choix des tableaux que l'on copie en grand nombre dans ce moment, et entre lesquels se trouvent plusieurs sujets de piété, enfin les travaux immenses que requièrent la teinture et les autres préparations de la laine, pour lui donner cette vivacité éclatante et durable qui fait le grand mérite des tapisseries : tout cela demanderait une description longue et détaillée à laquelle ce journal ne saurait se prêter, sans passer les bornes qu'on s'y est prescrites.
La manufacture de Sèvres, à demi-chemin entre Paris et Versailles, a pris son nom de la rivière sur le bord de laquelle on l'a établie. Ici, ce n'est pas de la tapisserie, mais de la porcelaine de la plus belle qualité. La vaisselle commune n'est cuite qu'une fois, mais avec beaucoup de préparations. Elle sort du feu, blanche, mais terne, et ne devient luisante et transparente qu'après avoir été frottée avec une espèce de poinçon ou de fourbissoir. Si on veut l'améliorer, on la remet au feu, après cette première opération, et c'est avant de l'y remettre que l'on place les anses (qui ont été cuites à part) aux pots, tasses, sucriers, soupières et autres meubles qui en doivent porter. La porcelaine, dans cette seconde cuisson, acquiert beaucoup de transparence et de légèreté. Si on veut la conduire à la dernière perfection, on la peint en or, en couleurs. Les ouvriers chargés de ce soin sont d'habiles peintres en miniature, dont on peut apprécier le mérite par la variété admirable qu'ils savent mettre dans leur peinture. Lorsqu'elle est appliquée, ce qui est un ouvrage de très longue haleine, quoique partagé entre un grand nombre de mains, on remet, pour
la troisiëme fois, la porcelaine au fourneau, on la fourbit encore, et la voilà finie.
Cette fabrique coûte gros au gouvernement, qui en supporte généralement tous les frais et n'en retire aucun profit, comme il serait aisé de le faire. Tous les ouvrages qui en sortent sont sans aucune exception à la disposition du roi, qui en fait des présents aux autres souverains et à certains particuliers. Il y a des vases très grands, supérieurement ouvragés, que les ouvriers prisent très haut, par exemple de 30 à 40,000 francs. Aussi a-t-il fallu des années entières pour les peindre, sans compter les autres opérations qu'on leur a fait subir. Si la porcelaine de Chine qui a servi de modèle à celle de France, l'égale ou même la surpasse du côté de la finesse et de la transparence, elle lui est assurément très inférieure sous le rapport du dessin et de la peinture.
Les Quinze-vingts sont un asile fondée pour la réception de 300 aveugles, tant hommes que femmes. On ne sait pas ici les occuper, comme à Liverpool. Les hommes n'ont aucun moyen de s'occuper. C'est assurément un vice dans l'administration. Les femmes font quelque petit ouvrage de peu de conséquence, tel que du galon de fil ou de laine. Les uns et les autres apprennent à lire, au moyen de livres faits exprès pour eux, dont les lettres, beaucoup plus grosses que les caractères d'imprimerie, sont frappées sur des feuilles ayant la demi-épaisseur d'une carte à jouer, mais plus longues et plus larges. L'aveugle suit les lettres avec son doigt, parvient à les connaître, à les assembler et enfin à lire aussi couramment que son doigt peut aller. Par la même méthode, ou par quelque chose d'approchant, on conçoit qu'il doit être possible de leur apprendre à écrire, et plusieurs y ont réussi.
On enseigne aussi aux aveugles de cet hôpital, la musique vocale et instrumentale, L'évêque de Québec fut redevable à la politesse de l'abbé Gaillard, un des aumôniers de cet asile, du plaisir qu'il eut de voir exécuter un petit concert, par vingt ou trente de ces infirmes réunis dans un département adapté à cette fin. Mais ni cette faculté de lire et d'écrire, ni cette musique ne
rapportent rien au gouvernement, qui porte seul tout le poids de cet établissement, comme de plusieurs autres, tandis qu'il en pourrait tirer au moins la moitié de ce qu'il y dépense. Cela serait d'autant plus raisonnable et praticable aux Quinze-vingts, que souvent, outre le père ou la mère aveugle, on y admet la famille tout entière.
L'Hôtel Royal des Invalides, destiné à recevoir les militaires devenus infirmes au service du royaume, suffirait seul pour immortaliser la mémoire de Louis XIV, sous le règne duquel il fut entrepris en 1672. Tout y respire la grandeur de ce monarque : le choix de l'emplacement, l'air champêtre dont on y jouit, les plantations d'arbres qui l'environnent, les superbes promenades qu'on y a ménagées, le nombre et l'étendue des cours et des salles, la propreté des chambres et des corridors, mais surtout l'église et son sanctuaire, surmonté du dôme le plus beau et le plus dégagé qui soit en Europe, et qui se montre avec d'autant plus d'avantage, que le comble de l'église, au-dessus duquel il s'élève, domine tous les édifices de l'hôtel, et qu'il n'y en a point d'autres dans le voisinage qui puisse l'empêcher de se développer dans toute sa splendeur. Ce dôme est couvert de plomb, ainsi que sa lanterne, et a toutes ses moulures dorées.
Les révolutionnaires avaient tout brisé dans le magnifique sanctuaire de cette église. Des ouvriers sont actuellement occupés à relever les statues et les autels abattus, et à réparer les fresques et tableaux mutilés dans ce temps d'anarchie et de désordre.
Il se trouve, eu ce moment, aux Invalides 4,700 soldats et 300 officiers, qui sont logés et nourris séparément des premiers. On conçoit quelle vaste cuisine est nécessaire pour préparer la nourriture d'un si grand nombre de personnes, avec les difiérences qu'exigent la qualité, la maladie ou la santé des personnes. , Ajoutez à ces 5,000 militaires, le nombre des serviteurs et autres employés pour l'entretien des bardes, du linge, les approvisionnements, etc.
L'infirmerie, qui compte présentement 250 malades, tant officiers que soldats, est l'objet particulier des soins d'une vingtaine
de Sœurs de la Charité, qui demeurent dans cet hospice, où elles ont, à part, leur petite chapelle, où se conserve le Saint-Sacrement, et une suite d'appartements qui leur sont appropriés. Elles gémissent beaucoup de l'endurcissement d'une partie de ces militaires, qui vivent et meurent sans s'occuper aucunement de leur salut, et résistent à toutes les instances que leur font à ce sujet les Sœurs et les zélés aumôniers préposés à la conduite spirituelle de ce troupeau peu consolant. Passons aux Sourds-Muets.
On sait que cet établissement est tout nouveau, que l'abbé de L'Epée fut le premier qui entreprit de donner à cette espèce d'affligés une éducation régulière, grammaticale et raisonnée, et que l'abbé Sicard, qui en a maintenant la conduite, est son successeur immédiat. Le jour où nous y allâmes était celui d'un examen public des élèves. Quelques-uns d'entre eux étaient chargés de recevoir et de placer les étrangers qui affluaient de toutes parts. La grande salle destinée à ces sortes d'exercices suffisait à peine à les contenir. L'abbé Sicard arriva le dernier, et après un petit discours dans lequel il rendit compte à l'assemblée de sa méthode et de ses succès, il invita les assistants à proposer telles questions qu'il leur plairait, sur la doctrine chrétienne. On leur en fit plusieurs, que le professeur leur rendait par des signes moins multipliés qu'on aurait dû s'y attendre. Les élèves attentifs saisissaient les questions avec avidité, et les écrivaient immédiatement en bon langage et en gros caractères de craie, sur des assemblages de planches peintes en noir, puis chacun de trois ou quatre qui pouvaient écrire en même temps, mettait au-dessous de la demande une réponse de sa façon, ordinairement exacte, mais dans des termes assez diflterents, pour faire voir qu'elle était raisonnée, et non le résultat d'une formule générale donnée par le professeur. Le plus avancé de ces Sourds-Muets, Massieu, qui montre plus de 40 ans d'âge, montre une intelligence peu commune. Peu content de répondre avec précision à la question qu'on lui a faite, il l'enrichit de réflexions et de commentaires qui supposent un esprit cultivé et familiarisé avec les livres. Son écriture est très lisible et de très
bonne ortographe. En cela, les autrea'élëves ne lui cèdent pas. Mais il les surpasse tous par la célérité étonnante avec laquelle il écrit.
L'évêque de Québec voulut encore visiter quelques édifices remarquables de cette capitale et qui font époque dans son histoire. Le premier fut le Temple, ancien arsenal de Paris, tenu par les chevaliers de l'ordre militaire des Templiers, institué en 1118. Après leur extinction en 1312, il fut donné aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, puis repris par le gouvernement. Il formait plusieurs vastes bâtiments, avec quatre tours et enclos de dix arpents, qui renfermait quantité de maisons particulières. Ce fut dans cette forteresse que l'infortuné Louis XVI fut enfermé en 1792. La Convention, ou plutôt la municipalité de Paris, en prit occasion d'en faire élever les murs jusqu'à vingt pieds de hauteur. Il en sortit, le 21 janvier 1793, pour aller à l'échafaud, sur la place de Louis XV, entre le jardin des Tuileries et les Champs-Elysées. Ses restes, retrouvés par les soins d'un fidèle sujet, ont été déposés au boulevard de la Madeleine, dans un endroit au-dessus duquel on a commencé, depuis la Restauration, une chapelle expiatoire.
Depuis 1810, on a démoli une grande partie des bâtiments du Temple, et ce qui en reste a été changé, en 1816, en un monastère de religieuses, à la tête desquelles se trouve M"^ de Condé.
La Bastille, dont les premiers fondements furent jetés en 1360, était un château destiné d'abord à servir de citadelle à la ville de Paris contre les attaques des Anglais. On y ajouta, avec le temps, des fossés et un rempart. Lorsqu'en 1630, elle fut changée en prison d'Etat, elle se trouvait fortifiée de huit tours rondes et fort élevées. Le dessus était une terrasse, et au milieu de la forteresse, il y avait une cour qui servait de promenade aux prisonniers les moins maltraités.
Tout le monde sait que, le 14 juillet 1789, la Bastille fut assiégée, prise et détruite par la populace de Paris, et que c'est de là que l'on date le commencement de la Révolution. L'emplacement en fut ensuite loué à différents particuliers qui en firent
des chantiers de bois à brûler. Enfin le gouvernement impérial décida, en 1808, qu'on y formerait un bassin pour recevoir les eaux du canal de l'Oureg, et qu'un énorme éléphant y serait élevé en bronze, avec une trompe d'où il sortirait une fontaine. Ce grand ouvrage commencé en 1810, se continue sous le gouvernement du roi.
La bibliothèque royale commença, en 1350, par vingt volumes que donna le roi Jean le Bon, à une époque où l'imprimerie n'était pas encore connue. Quinze ans après, le duc de Beaufort y ajouta 900 volumes. Les Anglais, dans le cours de leurs guerres avec la France, en emportèrent la plus grande partie et n'y laissèrent que quelques volumes. Mais Louis XII et ses successeurs la rétablirent et l'augmentèrent considérablement. D'abord elle avait été logée au Louvre, puis dans la rue Vivienne, enfin elle fut fixée par François I dans la rue de E-ichelieu. Vers le milieu du dernier siècle, elle contenait déjà 100,000 volumes. Elle a été augmentée, pendant la Eévolution, de diverses bibliothèques de communautés supprimées, de sorte que l'on y compte maintenant 50,000 manuscrits et 300,000 volumes imprimés, partagés entre un grand nombre de vastes appartements, où le public est admis à certaines heures du jour. Elle occupe trois faces d'un édifice carré, au milieu duquel il y a une grande cour. Dans un endroit de la bibliothèque, il y a deux énormes globes céleste et terrestre, d'environ 24 pieds de diamètre, auxquels le plancher sert d'horizon, en sorte qu'ils ont toujours leur hémisphère inférieur dans un autre étage que celui où on les considère ; mais quoiqu'ils soient très volumineux, on les fait tourner sur leurs axes avec la plus grande facilité.
Arrivé dans le dernier appartement de la bibliothèque, on trouve au milieu une statue de bronze assise, et c'est celle de Voltaire qui, d'un air goguenard, semble se moquer de tous ceux qui passent auprès de lui. Sans doute il aura été redevable de cette place d'honneur, à quelque directeur de la bibliothèque, du nombre de ses admirateurs. Au surplus, soit lui, soit quelque autre, pourrait bien se moquer du très grand nombre de curieux
qui, comme nous fîmes, parcourent avec rapidité tous ces appartements, sans y ouvrir un seul livre, et seulement pour pouvoir dire qu'ils les ont visités.
8. — Il ne reste plus de vestige du manège dans lequel l'assemblée nationale tenait ses séances. Il a été détrait, avec les autres édifices, sur les ruines desquels a été ouverte la rue de Rivoli, sous le règne de îTapoléon. La chambre des Pairs tient ses séances au Palais du Luxembourg, et celle des Députés dans celui de Bourbon-Condé. De ces objets profanes retournons à des objets religieux.
9. — Le dimanche de Quasimodo, l'abbé Frayssinous donna, dans l'église de Saint-Sulpice, une de ces savantes conférences qui, depuis quelques années, l'ont mis en si grande réputation, et ont ramené à la vraie foi un si grand nombre d'esprits égarés par les fausses lueurs du philosophisme. Le sujet de celle-ci était la Résurrection de Jésus-Christ, prouvée par des arguments dont chacun portait, avec lui, la conviction la plus irrésistible. L'abbé Frayssinous parle avec l'autorité d'un docteur qui sait bien que ses raisonnements sont sans réplique. Il ne dissimule pas les objecti ons ; il les présente dans toute leur force, mais en même temps il les met en poudre. Ce vertueux ecclésiastique ne se borne pas à ses instructions publiques. Il éclaire et instruit en particulier ceux qui viennent lui exposer des doutes, a souvent la consolation de ramener à Dieu des incrédules, et se charge de leur conduite spirituelle, lorsqu'ils sont convertis.
10. — Il passe pour le premier prédicateur de Paris, et l'abbé McCarthy pour le second. Celui-ci, moins serré que l'autre dans ses raisonnements, porte davantage au cœur. Il est recherché pour les sermons de charité ; c'est là qu'il excelle. E"ous eûmes occasion de l'entendre deux fois : la première, en faveur des jeunes orphelines ; la seconde, en faveur des Frères des Ecoles Chrétiennes.
11. — Dans la première, il tira un excellent parti de quelques circonstances de la vie du défunt duc de Berry, et attribua à l'intérêt qu'il avait montré pour les pauvres, le jour même de son
assassinat, la grâce que Dieu lui avait faite de survivre sept heures, à une blessure qui devait le faire mourir sur-le-champ, et de profiter aussi utilement qu'il le fit pour son salut, de cette miraculeuse prolongation de la vie. Il tira des larmes des yeux de tous ses auditeurs, pénétrés, comme ils l'étaient encore, de l'impression occasionnée par la mort prématurée de ce prince.
12. — Dans l'autre occasion, il insista, en faisant l'éloge des Frères des Ecoles Chrétiennes, sur l'extrême importance qu'il y avait d'inspirer aux citoyens de toutes les classes, même des dernières de la société, des principes de religion, à défaut desquels on pouvait se porter, sans remords, aux plus grands excès. Il ne manqua pas de citer, en preuve, les réponses impies, données par l'assassin du duc de Berry, lors de son interrogatoire. Le récit de ces blasphèmes, en excitant l'indignation de l'auditoire, avançait la cause de l'orateur, et produisit une quête fort abondante.
Cet abbé McCarthy est, dans la réalité, un père jésuite, car la Compagnie de Jésus cherche à se rétablir en France, sous le nom de Pères de la foi. Elle en est quitte pour qualifier ses membres de Monsieur Vabbé, et pour donner à ses collèges le nom de séminaires. L'abbé Barruel, qui n'est lui-même qu'un jésuite, s'est réuni à ses anciens confrères, dans leur maison de la rue des Postes. L'évêque de Québec l'alla voir, pendant son séjour à Paris, et le trouva plus convaincu que jamais, que l'on est redevable aux francs-maçons, de toutes les plaies qui ont désolé l'Europe, depuis 30 ans. Il prétend avoir fait là-dessus de nouvelles découvertes, depuis la publication de ses mémoires sur l'histoire du Jacobisme. Il s'afiiige de ce que ses infirmités ne lui permettent plus d'écrire et de révéler au public d'afî*reux et importants m3'stères. Suivant lui, les loges des francs-maçons répandues dans la plupart des villes, sont comme des écoles où les adeptes, sans être initiés dans les mystères, sont examinés avec soin. De ces loges on tire des sujets pour former les Orients. Un Orient est, pour l'ordinaire, composé de l'élite de plusieurs loges. On appelle élite, dans cette société, ceux qui annoncent plus d'aversion pour Jésus-Christ, pour le Souverain Pontife et
pour les têtes couronnées. Des Orients simples se forment les grands Orients, moins nombreux, mais composés de ce qu'il y a de plus méchant dans les Orients simples. Enfin vient le très grand Orient ou Conseil suprême de toute la société. Celui-ci réunit les caractères les plus pervers, les plus violents ennemis du christianisme. Le parjure, le feu, le poignard, le poison : rien ne coûte à ces coryphées de Tilluminisme, répandus dans toute l'Europe et tenant leurs assemblées ténébreuses, tantôt dans un pays, tantôt dans un autre, suivant que la majorité des membres peut se réunir avec plus de facilité. Ainsi le grand Orient passe, avec rapidité, d'Ecosse en Italie, de Bavière en France, etc. Les philosophes modernes, quoique étrangers pour la plupart à la société, l'ont néanmoins servie puissamment par leur haine contre la religion chrétienne. Les Juifs la servent encore davantage parleur argent et par leurs messages. On les flatte du vain espoir du rétablissement de Jérusalem et de leur temple, et il n'en faut pas davantage pour les leurrer. Les Templiers étaient vraiment venus au point de perversion, et tombés dans toutes les impiétés et autres désordres qu'on leur a reprochés, quoique leur procès ait été conduit de la part du gouvernement, avec beaucoup de maladresse. Si rien n'est plus rare que la conversion d'un illuminé, surtout dans les hauts grades, c'est que nul ne peut trahir ses cosectaires, sans être assuré qu'il lui en coûtera la vie ; car il n'y a point de miséricorde dans les Orients ; et que, d'après la perversité de ceux qui les composent, il n'est pas raisonnable de présumer qu'il y en ait auxquels il reste assez de foi pour préférer le salut de son âme à une mort temporelle qu'il ne peut éviter en se rétractant.
Telles sont, sur la franc-maçonnerie, les idées de l'abbé Barruel, assez appuyées, en général, mais à travers lesquelles il pourrait se mêler un peu de système.
Cependant la fête de S. Paterne approchait. L'évêque de Québec n'oubliait pas qu'il avait promis de l'aller célébrer à Orléans, et, s'il l'avait oublié, M. Desjardins l'aîné n'aurait pas manqué de lui en rappeler le souvenir. Le retour dans les lieux où il
avait été si bien reçu, et la qualité des personnes en la compagnie desquelles se devait faire ce vojsige, étaient bien propres à séduire. L'évêque de Québec s'en excusa néanmoins sur des occupations qu'il avait à Paris, et sur une indisposition qui se serait'mal accommodée des ricbes tables des Orléanais, et de la nécessité indispensable de passer deux nuits en voiture, l'une pour s'y rendre, l'autre pour en revenir. M. Desjardins l'aîné alla donc seul à Messas, ayant laissé à Orléans monsieur son frëre et l'abbé Frayssinous, qui n'avaient plus de motifs d'aller plus loin. Avant d'en revenir, ayant trouvé occasion de faire passer une lettre à l'évêque de Québec, il lui exprima, d'une manière tout à fait gentille, le désappointement qu'avait causé son absence. En voici quelques fragments : " Les grandes contrariétés sont muettes, comme les grandes douleurs. Tout Orléans et tout Messas vous attendaient : on s'était pavoisé partout. Ma bonne sœur, qui n'a su sa privation et la nôtre, qu'bier soir à mon arrivée, est restée béante .... Clément, Jouanneaux, M. le curé de Meung, étaient de l'avant, à Orléans, pour vous. Monseigneur. M. le curé de Messas avait fait faire une soutane neuve pour vous faire sa cour. Tout le village était debout, ce matin, vous croyant arrivé, et jusqu'à la ville voisine, on se remuait. Je m'arrête ici, Monseigneur, parce que j'aurai l'honneur de vous dire le reste à Paris..." Il revint, en effet, à Paris, au commencement de la semaine suivante, et rendit à l'évêque de Québec, jusqu'au moment de son départ, tous les services que l'on peut attendre de l'ami le plus dévoué et du cœur le plus généreux.
Le dimanclie du JBon Pasteur, on tint aux Missions Etrangères l'assemblée annuelle de trois sections des œuvres mentionnées ci-dessus. L'évêque de Québec, invité d'y assister, écouta avec le plus grand intérêt les rapports qui y furent faits. Le premier touchant les hôpitaux fut lu par le comte Alexis de IToailles, qui l'avait rédigé. M. Charles de Lavau, chef de la section des prisons, étant allé en Italie, le rapport fut fait par un substitut. M. Bordier, qui est à la tête de la section des Savoyards, lut le sien lui-même. Il était rédigé dans un grand détail et dans les
termes les plus touchants, en faveur de la bonne œuvre à laquelle il est préposé, et pour l'avancement de laquelle il faut avouer que cet homme estimable n'épargne ni soins, ni peines, ni argent. Enfin le trésorier général présenta aussi l'état de la recette et de la dépense annuelle, d'où il résultait que de 18,000 francs d'aumônes reçus depuis un an, les Savoyards seuls en avaient dépensé 14,000, et que les quatre autres mille avaient suffi pour les deux autres objets. Il est vrai que les prisonniers et les malades des hôpitaux, étant logés et nourris aux frais du gouvernement, ont plus besoin d'instruction et de consolation que d'assistance corporelle.
Quant aux rapports pris en eux-mêmes, indépendamment de la piété et de la charité qu'ils respirent, ce sont des modèles d'éloquence et de beau style, donnés dans le langage le plus pur, et qui feraient honneur aux premiers hommes d'Etat et aux meilleurs écrivains qui soient en France. L'évêque de Québec désirait en avoir des copies pour l'édification de son diocèse. Il n'en put obtenir, parce que la modestie dont cette société fait profession, l'empêche de communiquer au dehors ce qui pourrait lui attirer des applaudissements.
17. — Pendant cette troisième semaine d'avril, l'évêque de Québec s'occupa principalement de l'acquisition d'un certain nombre de livres, tant pour sa propre utilité que pour celle des jeunes élèves de son diocèse. Pour former cette collection, il fallut visiter plusieurs librairies, aller, venir, confronter des éditions, des catalogues, etc. Il n'y a pas de ville au monde où il y ait autant de bons et autant de mauvais livres à vendre qu'à Paris. Indépendamment des vastes magasins des libraires, on en trouve d'exposés en vente sur les quais, les ponts de la Seine, sur les boulevards et dans presque toutes les rues, en quantité prodigieuse. Une personne qui n'est pas gênée par sa dignité, qui a du temps à perdre et de l'argent à dépenser, pourrait se composer, dans ces diflerents endroits, une bibliothèque de telle espèce de livres qui conviendraient à son génie, et à beaucoup meilleur marché que chez les libraires. Mais un ecclésiastique, un évêque surtout, ne peut
avec décence s'arrêter longtemps dans ces endroits, à feuilleter et à examiner des livres. Il faut nécessairement revenir aux libraires, et ce fut le parti que prit celui de Québec.
22. — Il s'était trouvé réuni à plusieurs évêques de France, le vendredi précédent, pour assister à un service solennel que la garde nationale de Paris avait fait célébrer à Notre-Dame, pour le duc de Berry. Il les rencontra encore aujourd'hui à Saint- Denis, où l'on faisait l'anniversaire de la translation des reliques de S. Denis et de ses compagnons, martyrs. Ces reliques, partagées entre plusieurs reliquaires trës élégants, de cuivre ou d'argent doré, étaient exposées à l'entrée du cliœur, sur une grande table élégamment ornée, chaque reliquaire recouvert d'une palme, dans laquelle était enfilée une couronne. La messe fut chantée par Monseigneur le coadjuteur de Paris, et le sermon prêché par l'abbé Borderie, l'un des archidiacres, orateur élégant, recherché, assez mauvais déclamateur, et néanmoins l'un des plus renommés de Paris, après messieurs Frayssinous et McCarthy, qui laissent tous les autres à une grande distance derrière eux. L'abbé Borderie prêche pour les savants, mais nullement pour le peuple, à la portée duquel il ne sait pas se mettre.
L'église de Saint-Denis est un bel édifice gothique, et d'au moins 300 pieds de long, maltraité pendant la Révolution, mais réparé depuis, et tenu au dedans et au dehors dans un état de propreté et de décence qui fait plaisir. Le chœur en est très éclairé, parce qu'ici, comme à Notre-Dame, on a remplacé par des verres blancs, les anciennes vitres chargées de peintures qui les obscurcissaient.
Au-dessous du maître-autel, qui est en avant du chœur, se trouve le caveau destiné depuis plusieurs siècles à la sépulture des rois de France et des princes de leur sang. C'est une voûte qui n'a d'entrée que par une trappe placée au sommet, à l'efileurement du pavé de l'église, et qui est fortement cimentée. Elle ne se trouva pas cependant à l'épreuve des révolutionnaires. Y avait-il quelque chose qui pût leur résister ? Ils défoncèrent cette trappe, pénétrèrent dans la voûte, défoncèrent les cercueils, pro-
fanèrent, sans exception, toutes les cendres de leurs souverains, et les jetèrent au vent.
Déjà la vénérable abbaye à laquelle appartenait cette église, avait été supprimée, comme tous les monastères de France. Après le rétablissement du culte, îTapoléon ordonna que l'église continuerait d'être te tombeau des empereurs, comme elle avait été celui des rois, et y établit un chapitre principalement composé d'anciens évêques démissionnaires, auxquels on ajouta un certain nombre d'ecclésiastiques de second ordre. Ce chapitre maintenu par Louis XVIII, depuis la Kestau ration, n'est chargé que de la récitation journalière de l'office des morts pour les rois et princes défunts. Les chanoines ne demeurent pas ensemble, mais dans des maisons particulières. L'ancienne abbaye a été changée en une école, dans laquelle les filles des chevaliers de la Légion d'honneur reçoivent leur éducation aux frais du gouvernement. Cette école est sous la surintendance du maréchal Macdonald, duc de Tarente, trop libéral pour espérer que l'éducation de ces demoiselles soit assez chrétienne.
A la suite de la grand'messe, l'un des chanoines conduisit obligeamment l'évêque de Québec, accompagné de l'abbé Desjardins et de M. Turgeon, dans l'église souterraine, où l'on rétablit en dehors du caveau, les bustes, statues et autres monuments cidevant érigés à la mémoire des rois de France, depuis Clovis jusqu'à nos jours. Celui de Clovis et quelques autres qui se trouvaient dans l'église supérieure, ont été réparés les premiers, et d'après l'activité des ouvriers occupés à la réparation de ceux qui existaient autour du caveau, elle ne tardera pas à s'achever.
Dans le sépulcre des rois, depuis son rétablissement, il n'y a encore que le duc de Berry qui ait été déposé. La pierre servant de trappe^a été scellée avec grand soin par-dessus lui, mais on tremble que quelque nouveau meurtre n'oblige de la relever bientôt.
Le prince de Condé, dernier mort, en reconnaissance de ses longs et importants services dans la cause de la royauté, a mérité que sou corps fût déposé dans la voûte de cette église, non avec
celui des rois, mais à part et dans un caveau grillé où l'on aperçoit son cercueil.
23. — L'église de Saint-Denis, avec la petite ville qui l'environne, est du diocèse de Paris, quoique éloignée de deux lieues de la capitale.
Aujourd'hui, troisième dimanche d'après Pâque, M. l'abbé Frayssinous donne une conférence dans l'église de Saint-Sulpice. Elle a pour sujet la propagation miraculeuse de l'évangile, en réfutation du système du philosophe anglais Gibbons, qui a prétendu dans un de ses ouvrages, qu'elle n'avait rien que d'humain. L'orateur le réfute avec cette force de raisonnement qui terrasse tout ce qui se présente sur son chemin ; mais, à son ordinaire, il n'eut vient là, qu'après avoir établi de la manière la plus solide et la plus irrésistible, la proposition qu'il avait mise en avant. L'auditoire est nombreux et ne saurait l'être trop pour entendre un docteur de cette trempe. Par malheur, il a perdu beaucoup de ses dents, et il faut une grande attention pour ne rien perdre des excellentes choses qui sortent de cette bouche savante.
25. — Par le moyen de M. l'évêque de Chartres, premier aumônier de Monsieur et du comte de Bouille, l'un de ses aides de camp, l'évêque de Québec s'était procuré l'avantage d'être introduit à ce prince estimable, considéré comme l'ancre de miséricorde de la famille Bourbon et de la religion catholique en France. Il désirait aussi être présenté à Madame la duchesse d'Angoulême, pour honorer en elle le seul mais estimable rejeton de l'infortuné Louis XVI. Le vicomte de Montmorenc}^, premier gentilhomme de cette princesse, lui avait promis de lui rendre ce service, mais le négligea, peut-être parce qu'il croyait que le séjour du prélat à Paris devait se prolonger encore de quelques semaines. Quant à voir le roi, il n'y songeait nullement, lorsqu'il apprit que Madame la marquise de Yillerai avait négocié cette entrevue avec M. le duc delà Chastre, premier gentilhomme de Sa Majesté. La chose était si avancée, lorsqu'il le sut, qu'il n'était pas honnêtement possible de reculer. Il fut réglé que ce serait le dimanche, 30 avril, entre le déjeuner du roi et sa messe,
que la présentation aurait lieu, c'est-à-dire à onze heures. L'évêque s'y rendit ponctuellement. Introduit par un suisse dans ce que l'on appelle la salle du trône, il y fit antichambre jusqu'à ce qu'un des officiers du roi vint lui dire que Sa Majesté était prête à le recevoir. C'était une audience privée. Le roi lui parla avec bonté, lui fit des questions sur l'état de la religion en Canada, se recommanda à ses prières, et le chargea de dire à ses diocésains que leur ancien père ne les avait pas oubliés, mais qu'il fallait respecter les traités. Sa Majesté indisposée d'un reste de goutte, était assise dans un fauteuil, et devait assister à la messe dans ses appartements oii l'on préparait un autel à cet efifet, lorsque l'évêque sortit d'avec elle, satisfait de l'accueil obligeant qu'il en avait reçu.
Il ne lui restait plus qu'une chose à faire à Paris, c'était d'en partir et de regagner l'Angleterre. Il voulait s'embarquer pour l'Amérique au plus tard le 15 de juin; le mois de mai arrivait, et il le lui fallait tout entier pour avancer les affaires entamées à Londres.
Après une veille prolongée avec M. l'abbé Desjardins, qui vint tout exprès coucher, le dimanche, aux Missions Etrangères, il prit un peu de repos, et ayant fait les derniers adieux à ses amis, il se rendit, avant 8 heures du matin, à l'Hôtel des Messageries, où son bagage et celui de M. Turgeon, et celui de François, (cidevant John) étaient rendus, dès le soir précédent.
M. Desjardins l'aîné ne les quitta que quand ils furent entrés" dans la diligence, et leur renouvela ses protestations d'estime, de respect et de bienveillance, qui sont l'apanage du cœur le plus ami et le plus généreux.
Nous trouvons dans la voiture, une demoiselle anglaise convertie à Paris, personnage fort guindé, s'occupant de lectures qui nous firent comprendre qu'elle était catholique. Avec elle était un jeune ofiiicier anglais d'artillerie, si ignorant de sa religion, qu'il ne mettait pas de diftérence entre l'Evangile et l'Alcoran. En dehors de la voiture, il y avait deux gentilshommes polonais parlant bien français, l'un desquels conduisait en Angleterre sa
fenimo, née en Circassie, où elle avait été élevée dans la langue française, qui est, suivant elle, la langue conimune du pays, circonstance assez singulière. Nous ne rencontrions ces derniers que dans les auberges.
La première où nous arrêtâmes pour dîner, était dans la ville de Montreuil. Il faisait chaud, ce jour-là, mais la chaleur n'était pas insupportable. IsTous avions pris la route d'Amiens, dans le désir d'en voir la superbe cathédrale. Avec un peu plus de réflexion, nous aurions préféré le chemin de Beauvais, qui est plus court, n'étant pas à présumer qu'une voiture publique dût s'arrêter pour donner aux voyageurs l'occasion de contempler les objets qui sont sur la route, surtout dans un endroit où l'on ne passe que la nuit. En effet, il était onze heures et demie du soir, lorsque nous entrâmes dans cette ville, et nous eûmes à peine le temps d'y prendre une tasse de café, qui nous fut apportée de très mauvaise humeur, par une hôtelière dont nous avions interrompu le repos. La nuit était fort obscure : on pouvait reconnaître les rues ; mais il était impossible de distinguer un édifice d'un autre. Le mardi. . . .
Fin du manuscrit de Ms^ Plessis ^
1 — Le Journal de Voyage de Ms^ Plessis était, comme on peut facilement le supposer, très en honneur autrefois. On en fit trois copies, une pour le Séminaire de Québec, une autre pour le Collège de Sainte-Anne 5 la troisième était écrite par Ms"" Tanguay. Cette dernière appartient maintenant à mon ami M. le chirurgien-major Hubert Neilson. Le vénérable abbé Chs Trudelle me dit que lorsqu'il était au Séminaire de Québec, on faisait la lecture publique de ce journal au réfectoire des prêtres. L'original qui se trouve dans nos archives est tout entier de la main de Ms'^ Plessis ; il se compose de cinq volumes in-douze, de six cents pages chacun.