CHAPITRE NEUVIEME
Lyon L'original Christophe Guillaiid et son ermitage — M»»" Plessis fait
des ordinations. — L'Hôpital de la Charité Service à la primatiale
pour le duc de Berry Départ de Lyon — Koanne. — Voyage de 70
lieues sur la Loire Nevers L'abbé Fion. — Orléans. — Départ pour
Messas La famille De.*jardins — Excellente population Retour à
Orléans Le Jeudi Saint Paris. Les Tuileries Les Missions Etrangères Congrégation de la Ste-Vierge L'œuvre des Petits Savoyards.
— L'irréligion d'un grand nombre. — Louis XVIII et le duc de Cazos.
Christophe Guillaud, ancien négociant de Lyon, est un honnête homme, dévot personnage, ami de tous les gens de bien, 7.élé pour toutes les bonnes œuvres, qui étant sorti du commerce avec une grosse fortune, la dépense pour le bien de la religion et le soulagement de l'humanité souffrante. Il a contribué à l'érection du calvaire de Fourviëres, à l'entretien des hôpitaux et à l'établissement des Frères des Ecoles Chrétiennes. Enfin il a porté tous ses soins, toutes ses complaisances et toute sa dépense à l'embellissement d'une petite terre située sur la rive droite de la Saône, deux lieues au-dessus de Lyon. Il l'appelle le Mont-d'or et en fait son paradis terrestre. La moitié de cette terre est en vigne et lui rapporte une cinquantaine de pièces (barriques) de vin. C'est tout ce qu'il en retire. Le reste est occupé en objets de dévotion : une croix de 33 pieds en marbre blanc, des colonnes isolées avec des inscriptions, plusieurs statues de sainte, de grandeu r humaine, tels que des apôtres, des ermites, plantées dans différents endroits. Il y a de plus la chaumière du pauvre, la cabane du cordonnier, la boutique de S. Joseph, et dans chacune,
des statues de bois peintes au naturel, plusieurs chapelles grandes et petites, un autel des morts, une salle près de cet autel, où Jésus-Christ est représenté faisant la Cëne avec ses douze disciples, le tout en statues de bois de taille naturelle, peintes en blanc et que l'on prendrait pour du plâtre ; une maison de Lorette ; un sépulcre de famille ; enfin des sentiers sur toutes faces pour communiquer de l'un à l'autre de ces dififérents objets. Tel est en abrégé ce que contient cet ermitage, lequel étant dans le penchant d'une colline, se montre tout entier à ceux qui naviguent sur cette partie de la Saône qui passe au-devant. A tout cet étalage de dévotion s'est un peu mêlé le caractère original du propriétaire. Par exemple, lorsque des étrangers visitent l'ermitage, il y a un tronc où il faut qu'ils déposent quelque argent.
Auprès de telle inscription, il faut dire un Ave Maria ; auprès de telle statue, un De profandis ; au pied de tel arbre un Pater noster. Ces prières sont récitées par une jeune servante, à haute voix, et il faut l'écouter chapeau bas. Il y a une chapelle qu'il a nommée la chapelle du silence, elle est fort bien ornée. Tout le monde a la liberté d'y entrer et d'en considérer les différentes parties. Mais on lui déplairait fort, si l'on proférait un mot, même tout bas et à l'oreille do son compagnon. A toutes ces curieuses choses M. Guillaud avait ajouté une batterie de sept canons contre les sept péchés capitaux. On lui a néanmoins fait comprendre le ridicule de cette idée, et la batterie a disparu. Maintenant toutes les pensées de ce brave homme sont absorbées dans l'inquiétude du sort futur de cet établissement qui, dans son état actuel, ne lui revient pas à moins de 500,000 francs. Il y a quelques années, il l'offrit à l'abbé de la Trappe, qui au mot d'ermitage y envoya sur-le-champ quelques religieux de son ordre. Mais lorsqu'ils virent que, pour plaire à M. Guillaud, il fallait que quelqu'un d'eux fît le tour de l'ermitage autant de fois qu'il y survenait d'étrangers, ils furent bientôt las de ce métier, qui s'accordait si mal avec le recueillement et le silence dont ils font profession. Ils obtinrent donc de leur abbé la permission de retourner auprès
de lui ; et voilà M. Guillaud retombé dans ses angoisses qui le minent et abrègent ses jours. Apres lui, cette terre passera, malgré lui, à ses héritiers, et ils auront assez de religion pour maintenir ce qu'il y a de raisonnable dans l'établissement de son ermitage.
M. Guillaud avait retenu pour l'évêque de Québec, qui devait passer deux semaines à Lyon, un logement assez commode et moins coûteux qu'une auberge, sur la place Saint-Jean, qui est au-devant de l'église primatiale, près d'une maison encore subsistante, où S. Thomas de Cantorbury demeura quelques années, pendant sa mésintelligence avec Henri II, son souverain.
7. — Il y avait des clercs à ordonner à Lyon. Cette église, privée de son premier pasteur, est obligée d'avoir recours aux évêques étrangers pour la Confirmation et l'Ordination. Pour exempter à un évêque voisin la peine d'y venir en cette saison, l'évêque de Québec, lors de son passage d'automne, avait promis de faire l'ordination du carême, et avait réglé son retour d'Italie sur cet engagement. Y ayant quelques clercs qui avaient deux ordres à recevoir, il fut convenu que le premier leur serait conféré le 4'"^ dimanche du carême, afin qu'ils pussent se réunir aux autres, le samedi suivant. Ces deux ordinations se firent dans la chapelle du grand séminaire de St-Irénée. A la première il y eut deux minorés et trois diacres ; la seconde fut beaucoup plus considérable ; car après avoir donné la Confirmation à une cinquantaine de personnes dans cette chapelle, l'évêque fit un tonsuré, cinq prêtres, 15 sous-diacres et 29 diacres, la plupart du diocèse de Lyon. L'ordination du mois de juillet est toujours beaucoup plus nombreuse.
L'évêque de Québec passa au grand séminaire une partie notable de ces deux jours et n'eut qu'à applaudir à l'excellente tenue des nombreux séminaristes qui composent cette communauté, ayant eu occasion de les observer à l'église et à la maison.
ÎTous rejoignîmes à Lyon l'abbé Chouvy, le bibliomane. Il forma, en courant aux encans, une collection d'une centaine de
volumes pour l'évêque de Québec, bien choisis et à bon marché.
L'abbé Courbon, toujours aimable et de plus en plus vénérable, fit les délices de l'évêque de Québec, pendant son séjour à Lyon, le mit en connaissance avec le frère Gerbaud, général des Frères des Ecoles Chrétiennes, de jour en jour plus accrédités en France, et l'accompagna dans la visite du seul des hôpitaux de Lyon qu'il n'eût pas vu, l'automne précédent. Il est connu sous le nom de la Charité, situé auprès de la grande place de Belcour, administré par la même commission que le grand hôpital, quoiqu'il ait des revenus à part, savoir 900,000 francs de rentes annuelles, et autant d'accidentelles formées en grande partie des aumônes des particuliers, desservi au spirituel par quatre aumôniers, sous les ordres desquels travaillent 50 Sœurs et "20 Frères.
Cet hôpital a deux sortes de personnes à sa charge, savoir : des vieillards et femmes invalides et des enfants trouvés. Les invalides sont en ce moment au nombre de 400, et tant qu'au dedans qu'au dehors de l'hôpital, il n'y a pas moins de 5,000 enfants trouvés. Ils y sont apportés, année commune, au nombre de 16 à 1700. La salle où on les dépose, après les avoir habillés, s'appelle la crèche. C'est là que les nourriciers les prennent à des conditions imprimées sur une feuille connue de tout le monde, réglant ce que l'hôpital paiera de pension annuelle et fournira d'habillements pour chacun, depuis son départ jusqu'à 12 ans, suivant son âge. A 12 ans, l'hôpital ne paie plus rien. Les nourriciers ont alors la liberté de disposer de l'enfant, du consentement de la commission, ou de le ramener à l'hôpital, quitrouve toujours moyen de le placer en service ou en apprentissage, si c'est un garçon. Quant aux filles qui y sont ramenées, on les garde jusqu'à ce qu'elles aient atteint 21 ans. A cet âge, l'hôpital dote chacune de 150 francs. Avec cette somme elles trouvent à s'établir. Il venait d'en être dotées trente-trois au moment où nous arrivâmes à la Charité. Il s'était présenté autant de jeunes gens de la campagne pour les épouser. Tous ces mariages devaient se célébrer immédiatement après Pâque. On
conçoit qu'il meurt une bonne moitié de ces enfants, sans atteindre l'âge de 12 ans. L'hôpital est déchargé d'autant ; s'ils vivaient tous, la fondation, quoique doublée par les revenus casuels, seraient bientôt insuffisante.
La municipalité de Lyon veut exprimer sa douleur de la mort du duc de Berry, en lui faisant chanter un service solennel dans l'église primatiale. On y fait des préparatifs sur une grande échelle. Un superbe catafalque s'élève au milieu de la nef; il est surmonté d'un dais qui est à plus de 30 pieds au-dessus du pavé. Des rideaux funèbres en pendent avec beaucoup de grâce. Des urnes, des colonnes, les armes du prince défunt ornent la représentation. Le service est annoncé par la grosse sonnerie. La première cloche, qui pèse 27,000 livres selon les uns et 40,000 selon les autres, est extraordinairement mise en branle et rend un son vraiment adaiirable par sa force et sa gravité.
17. — Le jour du service, l'église est pleine dans tous les coins. Ce peuple foulé se tient mal, comme il est inévitable dans les grands' concours ; les officiers civils et militaires occupent tout le chœur et le sanctuaire, laissant à peine aux chanoines leurs stalles, et aux ministres sacrés la liberté de se mouvoir autour de l'autel. Tous sont en grand costume et semblent n'oublier qu'une chose, c'est de prier pour le défunt.
On avait préparé un panégyrique ; mais au moment du service, il arriva une lettre circulaire ou plutôt une ordonnance du roi, exprimant son désir que dans aucune église il ne fût fait de panégyrique à cette occasion.
On appointe aujourd'hui à l'évêque de Québec le registre des ordinations pour signer les actes de celles qu'il avait faites. Il y voit avec surprise et consolation que dans celle du mois de juillet 1819, faite par l'évêque de Mende, il y avait eu 77 tonsurés, 93 minorés, 87 sous-diacres, 41 diacres et 37 prêtres. Cela fait voir quelles sont les ressources du diocèse de Lyon. Depuis les dernières vacances, il n'y a pas eu moins de 210 séminaristes à St-Irénée. Au lieu de trois petits séminaires mentiouués dans le journal du mois d'octobre dernier, il en faut mettre cinq; car
on n'y avait pas compté l'établissement nommé Alix, où l'on reçoit les jeunes gens au sortir de la philosophie, pour les exercer à l'éloquence chrétienne et leur enseigner les prolégomènes de la théologie, en attendant leur entrée au grand séminaire où ils ne sont reçus qu'après un an. On doit encore mettre au rang des petits séminaires celui qui tient en campagne le zélé curé de la paroisse de St-Goddard, où il se trouve 80 élèves. Les trois autres sont connus sous les noms de Largcntière, Maximien et Vcrnière.
21. — Nonobstant l'aspect consolant que l'Eglise de Lyon présente à un évêque étranger, il ne faut pas qu'il perde de vue le but de son voyage. Celui de Québec n'avait plus rien qui le retînt en cette ville, après l'ordination faite. Il songea donc à en partir, et s'il n'exécuta pas ce projet, le lundi 20 mars, ce fut pour donner le temps à M. Turgeon dérégler avec les marchands de soieries, de galons, de franges, et d'ornements, chez lesquels nous avions fait emplette.
Tout chemin mène à Paris, comme à Rome. Il y en a cependant deux plus fréquentés que les autres par les personnes qui viennent de Lyon, savoir : celui de la Bourgogne et celui du Bourbonnais. Nous avions été de Paris à Lyon par le premier des deux. Il s'ensuivait que pour voir un peu de pays nouveaux, il fallait prendre le second your y revenir. Mais M. Jacques Desjardins, dans l'ardent désir qu'il avait de posséder dans sa maison de Messas, l'évêque de Québec et son secrétaire, leur avait donné, dès l'automne, une tout autre direction, sans peut- .être assez réfléchir sur la saison où il fallait la prendre. C'était d'aller de Lyon à Roanne, en voiture, et de prendre là un bateau pour descendre la Loire jusqu'à Orléans. Nos amis de Lyon n'apercevaient que de la misère dans cette manière de voyager. Nous nous trouvions partagés entre la crainte de cette misère et celle de désappointer un ami qui savait quel jour nous devions quitter Lyon, et que l'on pouvait supposer rendu d'avance à Orléans, et se rendant tous les jours sur le rivage dans l'espérance de nous y voir arriver. M. Guillaud, à la demande de l'évêque
de Québec, avait écrit à ce sujet à un de ses amis de Roanne, M. Jars, ancien maire de cette ville, dont la réponse fut que ce voyage par eau pouvait se faire aisément et à bon marché. Nous prenons donc cette route.
Roanne est dans le département de la Loire, et à douze lieues de Lyon. C'est précisément la journée d'une voiture ; celle que nous prîmes n'y parvint cependant que le lendemain.
î^ous quittâmes Lyon au soleil levant. Le temps était beau, plus doux que nous ne l'avions eu pendant notre séjour à Lyon, où la ville avait presque toujours été couverte d'un brouillard froid, sans beaucoup de moyen de nous y chauffer, parce que le bois y est rare et que le charbon de terre qui lui sert de supplément, est de mauvaise qualité. On l'appelle dans le pays charbon de pierre^ et cette dénomination lui convient, parce que souvent on y trouve des pierres dans le centre des morceaux de charbon.
22. — I^ous dînons dans une auberge isolée, près du village de Saint-Romain, et allons coucher dans celui de Saint-Symphorien, après avoir gagné le dessus de la montagne de Garare. Ce pays n'a rien de particulier. Il devient plus beau, plus ouvert, plus pittoresque après que l'on a commencé à descendre de l'autre côté de la montagne. On aperçoit, à droite et à gauche, des maisons de campagne fort élégantes, une entre autres, appartenant au maréchal Champagny, duc de Cadore. La ville de Roanne elle-même se présente avec assez d'avantage, quoiqu'elle soit sur un terrain bas, partagé en deux parties inégales par la Loire qui la traverse. Un fort beau pont de pierres de taille est commencé depuis plusieurs années sur cette rivière. Il fera honneur à la ville. Mais il n'est pas achevé, et la commune est endettée, sans qu'aucun des citoyens montre de disposition à avancer son argent pour cette œuvre publique.
M. Jars est un peu plus libéral qu'on ne le désirerait, dans ses opinions. Du reste, il est brave homme, complaisant, bon ami et se prête obligeamment à ce que nous attendions de lui. Il fait venir un batelier, conclut avec lui un marché de 120 fr. pour nous mener à Orléans, avec notre bagage, assurant que ce n'est
qu'un voyage de 4 à 5 jours. Le batelet était prêt, mais n'était pas couvert ; il fallait le temps d'y ajouter une cabane ; cette circonstance nous exposait à embarquer trop tard. Il fut décidé que le départ n'aurait lieu que le lendemain de grand matin.
Le reste de la journée se passa à faire des provisions, à recevoir quelques visites, à écrire quelques lettres, à nous mettre en connaissance avec l'abbé Jordan, frëre de Camille, curé de l'une des deux paroisses de la ville, ayant pour église celle des anciens religieux Minimes, et pour presbytère lear couvent tout entier.
Les batelets qui transportent des voyageurs sur la Loire sont de petites berges de douze pieds de long sur quatre de large, formées de planches clouées et non calfatées, si ce n'est au fond, ayant pour chiourme un seul homme, qui se tient dans le derrière, et qui mène la voiture en goudillant. Deux petits avirons mal assortis et encore plus mal attachés sont dans la partie de devant, au cas qu'il plaise à quelqu'un des voyageurs de s'en servir par manière de délassement. La cabane que l'on élève au milieu du batelet, est aussi grossièrement construite, étanche contre une petite pluie, insuffisante pour se préserver d'une grande, ayant de chaque côté une planche où l'on peut tenir assis en se courbant, et sous les pieds, qn méchant plancher couvert d'une botte de paille, qui ne suffit pas toujours à préserver de l'eau, si l'on n'a soin de la jeter d'heure en heure.
23, —Telle est la voiture où l'évêque de Québec, et M. Turgeon, et le fidèle John, et leur bagage, s'embarquent le jeudi de la semaine de la Passion, pour faire 70 lieues sur une rivière qu'ils ne connaissent pas, et dans une saison où il ne fait pas très chaud en France.
La Loire n'est pas une rivière dangereuse, du moins dans la partie où nous y naviguons. Elle n'a ni cascades, ni rapides, ni même de forts courarits. Son inconvénient le plus commun est d'avoir trop pou d'eau, même en cette saison. Les grands bateaux de bois qui la descendent chargés de bois ou de charbon, pour le chauffage de Paris et d'Orléans, s'y échouent très souvent et quelquefois pour longtemps, parce qu'ils n'ont pas, comme les
batelets, la facilité de tourner autour des battures, et de passer sans cesse d'un côté de la rivière à l'autre, manœuvre qui d'ailleurs allonge beaucoup la route de ceux-ci.
Ce premier jour, à l'aide de deux hommes du village de Digoin, qui se sont embarqués avec nous et ont manié l'aviron, nous parvenons à un village nommé Coulonge, département de Saôneet-Loire, ayant fait, dans toute la journée, douze lieues. Ce n'est pas aller fort vite. Mais il faut songer que nous avons vent debout, et que, vers le soir, il vient s'y joindre un grain de pluie froide, qui force de camper avant le terme. La maison où nous passons la nuit, n'est auberge que par accident. Aussi est-elle assez mal pourvue.
Le lendemain, le vent est encore plus contrariant, la rivière plus stagnante, le temps plus mauvais. Nous couchons à Decize, petite ville à l'entrée du département de la Kiëvre, n'ayant fait que onze lieues dans la journée, et bien résolus de n'en partir, comme l'on dit, qu'à bonne enseigne.
25. — La pluie continuant le lendemain au matin, nous allons à l'église paroissiale, entendre la messe, quoique ce ne fût pas fête d'obligation. Le curé qui la célébrait, a avis de l'arrivée de ces deux étrangers et les presse de célébrer à leur tour. Comme il ne restait nulle espérance de continuer le voyage dans cette matinée, l'évêque se décide, non à chanter la messe, comme le voulait le bon curé, mais à la dire. M. Turgeon la chanta, ce qui donna au vicaire la liberté de satisfaire la piété des fidèles d'une autre commune ou paroisse, qui autrement n'aurait pas eu de messe, ce jour-là. Ces deux prêtres sont chargés de six paroisses, mais ne font le service divin que dans trois ; les autres s'y rendent.
M. Boutoute (c'est le nom du curé) est un homme fort attaché à l'embellissement de son église. Il ne lui manque qu'un peu de bon goût. Il lui a fait présent de quelques petits mauvais tableaux qu'il trouve magnifiques, et au bas desquels on n'a pas manqué d'écrire le nom du donateur. Deux chapiers, l'un gros vieillard trapu, l'autre grand jeune homme allongé, aussi peu assortis de voix que de taille, se promènent d'une extrémité à l'autre du
chœur, tout le long de la grancVmesse. Une demi-douzaine d'enfants de chœur, revêtus d'aubes de mousseline par-dessus des robes rouges, traînant deux pieds derrière eux sur le pavé, servent à l'autel, couverts de leurs bonnets carrés, pointus et rouges, qu'ils n'ôtent qu'au moment de l'Elévation, pour se recoiffer aussitôt après. Voilà une partie du cérémonial de Decize.
M. Bouton te, voyant l'évêque de Québec assister à la grand'messe qu'il avait refusé de chanter, voulut qu'au moins il y donnât la bénédiction et il ne fut pas possible de s'y refuser.
La messe finie, il fallut aller dîner au presbytère, grand corps de logis en ruines, et à une longue distance de l'église. Là il avait invité toute la noblesse de l'endroit, savoir: le juge de paix et le maire, pour faire compagnie à ses hôtes, et il faut avouer que ce maire n'est pas sans intérêt, et montre un peu plus qu'on ne devrait attendre d'un provincial qui a eu peu d'occasions de sortir. L'ameublement du curé est très commun et la propreté n'en est pas recherchée, mais il couvrait tout cela par la bonne grâce qui sait suppléer à tout.
La pluie cessa vers midi et fit place à une violente brise de nord-ouest, c'est-à-dire du vent le plus ennemi de la route que nous avions à faire. Il s'ensuivit qu'il fallut retourner à l'église, pour l'ofiSce des vêpres, que le cérémonial de M. Boutoute n'empêche pas de chanter après dîner, même en carême. Elles furent suivies de la bénédiction du Saint-Sacrement.
Le vent ayant considérablement diminué vers le soir, l'évêque de Québec exprima au batelier le désir qu'il avait de continuer le voyage cette nuit même, éclairée, comme elle l'était, par la pleine lune. Pour le faire avec succès, il fallait un homme de plus dans l'équipage. Il promit six francs à tel qui voudrait ramer jusqu'au matin. Le batelier en trouva un à ce prix, et John s' étant joint à lui pour ramer de concert, nous embarquâmes à onze heures du soir, par la plus belle nuit du monde. Il faisait froid ; mais à un endroit nommé le fourneau, où nous étions arrêtés pour dîner, le vendredi, nous avions acheté des sabots pour nous préserver du froid et de l'humidité, et eûmes lieu plus d'une
fois de nous en applaudir. . . . Des sabots !. . . . Il fallait donc venir en France pour en essayer, n'en ayant jamais fait usage en Canada !
Au petit jour, nous débarquons à Nevers. On nous indique une auberge pour nous réchauffer. Le maître venait de congédier des rouliers qui avaient couché dans cette maison. Peutêtre avait-il querellé avec eux. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était de fort mauvaise humeur. Il appela la servante pour allumer du feu. Elle tarda un peu à se lever, et voilà notre aubergiste dans une colère épouvantable contre elle. Pendant qu'il l'injuriait et la sacrait, nous prîmes le parti de nous retirer sans rien dire, et sans qu'il eût le temps de nous reconnaître.
Nous nous rendons à l'ancienne cathédrale supprimée par le concordat de 1801. îTous tournons autour de cette église sans en trouver l'entrée, ni personne pour l'indiquer. Il était près de 6 heures. C'était le dimanche des Rameaux. Personne dans les rues : prêtres et fidèles, tout le monde dormait. Quel scandale en Canada, si, à pareil jour, les églises n'étaient pas ouvertes, et les prêtres à l'ouvrage à cette heure !
Après plusieurs recherches du lieu où pouvait être le clergé de cette église, l'évêque ayant sonné une clochette dont le cordon pendait auprès d'une porte de cour, il se présenta une servante, qui lui dit que c'était là que logeait le curé de Saint-Cyr (c'est le titulaire de la cathédrale) ; mais qu'ayant été fatigué d'un long sermon qu'il avait prêché, le soir précédent, il était encore au lit. Elle nous introduisit cependant, et pendant que nous nous chauffions, le bon curé descendit et vint converser avec nous. C'est un homme de 75 ans, auquel il est pardonnable de se trouver fatigué, à la suite d'une longue prédication. Il est ancien chanoine de cette église et se nomme M. Fion. Il nous apprit la mort arrivée, le lundi .précédent, de l'archevêque de Bourges, M. Gallois de la Tour,à la consécration duquel nous avions assisté à Paris, le mois de septembre précédent.
La conversation eût été longue (les vieillards sont causeurs), si l'évêque de Québec n'eût dit à l'abbé Fion : " Donnez-nous
moyen de dire la messe, et aa retour nous causerons tant qu'il vous plaira, en prenant une tasse de votre café."
Déjà l'église était ouverte ; l'évêque s'y rend, célèbre la messe, M. Turgeon la sert, et nous rentrons au presbytère à 8 heures. C'était précisément l'heure fixée pour la messe du curé. Il entra donc à l'église, au moment où nous en sortions, et nous ne le revîmes pas ; mais sa nièce, fille décente et bien instruite, nous tint compagnie et nous donna un bon déjeuner, dont la veille et la fatigue de la nuit précédente nous firent apprécier tout le mérite.
La cathédrale de Nevers est un édifice gothique, ayant un grand et superbe chœur, mais point d'autre entrée que par des portes latérales, le portail, ou ce qui devrait en tenir lieu, étant tout à fait contigu à un emplacement étranger, de sorte qu'on ne pourrait entrer par cette devanture, quand même elle aurait des portes grandes ou petites.
Pendant que nous étions à la cathédrale, M. l'abbé Groux, vicaire général de l'évêque d'Autun, pour le département de la Nièvre, apprenant qu'il y avait en ville un évêque étranger, accourut au presbytère, et ne pouvant l'y attendre, parce que l'heure arrivait où il fallait qu'il dît lui-même la messe à une communauté de religieuses auxquelles il sert de chapelain, le fit prier instamment de vouloir bien s'y rendre. Y étant allé après déjeuner, il trouva M. Groux sortant de l'autel et le priant de faire une exhortation à ces religieuses qui venaient de communier. L'évêque lui fit comprendre que, n'ayant pas d'habillement d'église, ni rien de préparé, ni temps pour le débiter, ni de connaissance de la nature de la communauté en faveur de laquelle il sollicitait une exhortation, ce serait folie de l'entreprendre. Là tout se réduisit donc à rendre une petite visite à ces religieuses, à leur donner la bénédiction et à se recommander à leurs prières. Après cinq minutes, il se retira, sans savoir autre chose de leur institut, sinon qu'elles avaient succédé aux religieuses de la Visitation, autrefois en possession de ce monastère. C'est de là, comme Ton sait, que Gresset fait partir son Vert- Vert.
" A Nevers donc, chez les Visitandines, etc."
Au sortir de là, l'abbé Groux nous fit voir, sur la grande place de la ville, une croix de mission, faite et ornée sous sa direction, qui a coûté 22,000 francs. Cela paraîtrait incroyable, si l'on n'ajoutait que cette croix est faite de fer, d'une grande largeur et hauteur, qu'elle est élevée sur trois degrés de pierre de taille très larges et très lono^s et environnés d'une haute balustrade de fer, et que derrière la croix est un sépulcre de N.-S., avec plusieurs statues de pierre.
L'abbé Groux vint nous reconduire au batelet. Il n'y avait plus de temps à perdre. ITous n'étions encore qu'à 40 lieues de Roanne, et déjà au quatrième jour depuis notre départ.
!N"ous nous remettons à bord, dans notre petite cabane, pour y sanctifier, autant que possible, le jour du Seigneur, tandis que le batelier continue de goudiller seul, sans avoir trouvé moyen d'assister à la messe, quoiqu'on lui en eût donné le temps, qu'il passa à se promener par la ville.
!N"ous avions fait sept lieues dans la nuit ; nous en fîmes huit autres dans le cours de la journée, et arrivâmes, le soir, à Pouilly, bourg considérable et canton renommé par ses vins blancs, dont on se sert à la messe dans les églises de Paris. Il y en a de diflerentes qualités. Le meilleur est de 25 sols la bouteille, le plus commun de 5 sous.
La seule auberge que l'on nous indiqua, et où il fallut malheureusement passer la nuit, était une de ces maisons déréglées où l'on soufî're tout, pourvu qu'il vienne de l'argent. Au moment où nous y entrâmes, il se donnait un bal à la canaille du village, dont les enfants, assis autour de la table d'un appartement voisin, buvaient du vin autant qu'on voulait leur en donner, et, à coup sûr, on ne le leur épargnait pas. Un évêque se trouvait fort déplacé dans un semblable logis. A la vérité, son arrivée mit fin à la fête, mais ne rendit les gens de la maison ni plus propres, ni plus honnêtes. L'on a prescrit dans cette auberge le droit de ne pas épousseter, et l'usage du balai et du savon n'y tient pas à grand chose. Pour y avoir été maltraités, nous n'en fûmes pas moins rançonnés le lendemain. Aussi nous hâtâmes-nous d'en
partir, après y avoir engagé un jeune garçon pour en faire un rameur jusqu'à Cône.
Hier, nous étions passés devant la Charité. On trouve peu de ces petites bourgades et encore moins d'habitations de l'une à l'autre. La Loire, dans l'espace de plus de 70 lieues que nous en parcourons, n'a rien de comparable à nos rivières du Canada. Rarement est-elle plus large que la rivière de Mcolet, au-devant de l'église. Souvent elle a beaucoup moins. Les bords en sont bas et insignifiants, mais surtout il lui manque cette suite d'habitations continues qui rendent nos rivières si riantes.
Nous passons, dans le département du Loiret, Châtillon et Briure et arrivons, vers huit heures du soir, à un village nommé Saint-Père. Pendant qu'on nous y préparait à dîner (car nous n'avions pu faire qu'une collation dans le cours de la journée), nous allons heurter au presbytère, un peu pour tuer le temps. Le prêtre n'y était pas, mais de l'autre côté de la rivière, dans une commune nommée Sully, qu'il dessert avec sa paroisse. Nous nous retirâmes à notre petite auberge. Après le dîner pris et pendant que John prenait le sien avec le batelier, l'évêque de Québec se promenant sur le rivage, au clair de la lune, vit venir un canot de l'autre côté de la rivière. Il amenait le curé qu'on avait été secrètement avertir de la visite qu'il avait manquée. Cet ecclésiastique s'était mis immédiatement en traverse, et dans son empressement, n'avait pas même songé à se munir de son chapeau. Il arrivait donc nu-tête, et trouvant l'évêque sur la grève, il le pressa beaucoup de venir prendre un lit dans sa maison et d'y demeurer jusqu'au lendemain. Il ne put obtenir ce qu'il désirait ; parce que n'étant plus qu'à 10 lieues d'Orléans, l'évêque de Québec voulait profiter du calme et du clair de lune pour s'y rendre dans la nuit. Nous rembarquâmes donc vers dix heures du soir. Il faisait froid, mais très beau. M. Turgeon rama une partie de la nuit, et John la nuit touc entière. Entre 5 et 6 heures du matin, nous débarquâmes à Orléans. Le dernier service que nous demandâmes au batelier fut de nous conduire à l'évêché. Le brave homme crut que c'était une auberge et
répondit qu'il n'en connaissait point de ce nom. On lui fit comprendre que c'était le logement de l'évêque du lieu, près de la cathédrale. Ce mot de cathédrale l'ayant frappé, il nous mena à la collégiale de Saint- Agnan. Ces allées et venues dans la ville ennuyaient un peu, quoiqu'elles eussent le mérite de nous dégourdir à la suite d'une longue séance. Enfin quelqu'un plus intelligent que lui nous montra le vrai chemin de l'évêché, dont le nouveau pourvu (M^^' de Yaricourt), intimement lié à la famille Desjardins, avait fait savoir longtemps d'avance à l'évêque de Québec, qu'il ne voulait pas qu'il logeât ailleurs que chez lui, s'il passait par Orléans.
Le batelier s'en retourna fort content ; car outre une addition de quelques francs au prix stipulé avec lui, M. Turgeon lui lit présent de nos deux paires de sabots, d'une cruche, de deux verres et autres ustensiles, et restes de provisions dont nous n'avions plus besoin. Il lui restait encore à espérer le prix de la vente de son batelet ; car les bateaux, grands ou petits, qui descendent la Loire, ne la remontent jamais. Rendus au terme de leur voyage, soit à Orléans, soit à Paris (y ayant un canal de communication entre ces deux villes), ils sont vendus et déchirés, selon l'expression du paye, c'est-à-dire mis en bottes, et le bois employé à des ouvrages de menuiserie. On vend jusqu'à 40 et 50 francs un batelet de la dimension de celui qui nous avait apportés, et auquel nous dîmes adieu de bon cœur, après cinq jours et deux nuits de navigation propre à donner le rhumatisme à qui n'en aurait pas encore.
En arrivant, l'évêque reçoit une lettre du Séminaire de Montréal, qui lui annonce la mort de M. Borneuf, arrivée le 15 novembre. Comme il était encore à jeun, il célèbre immédiatement la messe pour le cher défunt dans la chapelle privée de l'évêque d'Orléans.
Nous voici dans une ville autrefois fréquentée par les rois, assiégée par des ennemis, délivrée par la célèbre Jeanne d'Arc, qu'une petite statue de bronze assez mesquine rappelle au souvenir de ceux qui passent parla grande place. La ville en elle-même
bien placëe, bien bâtie, suffisamment aérée, avoieinant la Loire, croisée ici par un pont où viennent s'arrêter les vaisseaux que la mer y amène, tient un rang distingué entre celles de France. Elle a eu un grand nombre de saints évêques, et plusieurs conciles provinciaux s'y sont tenus. On travaille en ce moment à achever l'intérieur de la cathédrale, du côté du portail, tandis que de toutes parts, les anciens ornements extérieurs de pierre tombent par morceaux. L'ancien séminaire sert encore de casernes. Le nouvel évêque a fait des démarches auprès du gouvernement, pour rendre cet édifice à sa destination primitive, et se flatte d'un prochain succès.
Le peuple d'Orléans passe pour religieux. Les citoyens aisés contribuent volontiers et abondamment aux œuvres qui intéressent la piété.
La cathédrale a, cette année, pour prédicateur, un certain abbé Desmasures, prêtre séculier, ci-devant missionnaire en Palestine, où il a dessein de retourner. En conséquence, il garde une longue barbe qu'il y avait laissée croître, et qui ne craindrait pas d'entrer en lice avec celle du premier capucin du monde. Il devait prêcher le carême dans une église de Paris. Le cardinal de Périgord, avant de lui donner mission, a exigé qu'il se fît raser cette longue barbe, la seule peut-être qui existe en France. Il n'a pu se résoudre à ce sacrifice, et dans son désespoir, il a pris la chaire d'Orléans, où l'on court en foule l'entendre.
Depuis trois jours, M. Desjardins était à Orléans, allant, venant, mettant des personnes au guet, pour se procurer des nouvelles de l'évêque de Québec et le recevoir au débarquement. Il fut mal servi, car nous étions arrivés depuis quatre heures et il l'ignorait encore. On le lui annonce enfin, et il accourt à l'évêché pour sommer les nouveaux venus de faire le voyage de Me^sas. Il n'y trouva nulle objection que celle de partir avant dîner. Il fut donc invité à prendre ce repas avec nous, à l'évêché, après quoi nous partîmes, après être convenus que nous reviendrions passer à Orléans, le Jeudi et le Vendredi Saints.
Il faisait chaud, comme à Québec à la fin de mai. Nous partons
le soleil dans la face, et, après deux heures de marche, arrivons à Meung, petite ville traversée par quantité de canaux qui font tourner des moulins. Kotre guide ne manque pas de conduire ses hôtes chez le W Clément. C'est un habile médecin, ancien et intime ami de sa famille. Pour secourir un individu, il ne lui coûterait pas de faire 50 lieues et même plus. En sa compagnie, nous allons visiter l'église ci-devant collégiale, mais réduite, depuis la Révolution, à la qualité de simple paroisse. Dans son premier état, elle avait eu l'abbé Desjardins pour doyen ; dans son second, elle l'a eu pour curé, depuis son retour du Canada jusqu'à son entrée au Séminaire des Missions-Etrangères où il n'est plus, depuis l'automne dernier ; une autorité à laquelle ses excellents principes ne lui permettent pas de résister, celle de l'évêque diocésain, l'ayant appelé à l'archevêché, où il exerce la double fonction de vicaire général et d'archidiacre, avec l'applaudissement universel.
De l'église qui n'a rien d'imposant dans sa construction et encore moins dans sa décoration, nous passons au château, ancien lieu de plaisance de M. de Jarente, l'avant-dernier des évêques qui ont précédé la Révolution, mais vendu depuis, comme propriété nationale, et acquis par M. Lecoulteux, qui n'y fait que de temps à autre des actes d'apparition.
La position de ce château, élevé au-dessus de la Loire, est la plus avantageuse du monde. Les alentours en sont délicieux, l'intérieur richement et élégamment meublé. La chapelle assez vaste est placée beaucoup trop bas, ce qui lui donne une humidité glaçante. Peut-être serait-elle moins humide, si le nouveau propriétaire en faisait plus d'usage.
IN'ous avons quatre lieues de faites depuis Orléans. Le soleil baisse ; il nous en reste encore une à faire et nous toucherons à Messas. Qu'on ne s'attende pas à trouver des beautés physiques dans ce village. Il a une demi-lieue de long, mais pas un ombrage, pas un jardin tant soit peu orné. Les maisons uniformément construites sont très basses et n'ont que de petites fenêtres. Celles qui donnent sur la rue principale, ne lui présentent que le
pignon. En Angleterre, un village de cette étendue aurait toutes ses maisons alignées au cordeau, au lieu que celles-ci n'avancent pas également sur les rues. On trouverait des devantures nettes, de petits parterres à traverser devant chaque maison. Toutes les parties de bois, au-dedans et au dehors, seraient couvertes de peintures, au lieu qu'ici le bois est dans sa couleur naturelle et la peinture absolument ignorée. Telle est la différence que le goût national sait mettre entre un village et un village. Sous le rapport moral, celui de Messas est excellent. Veut-on trouver la simplicité antique, les mœurs patriarcales, des përes vigilants, d(s enfants soumis, des filles modestes, des garçons sobres et réservés? C'est à Messas qu'il faut venir. Il semble que ce petit endroit ait été préservé seul des funestes ravages de la Révolution.
L'arrivée d'un évêque dans cet endroit, où il n'en a pas paru de temps immémorial, fait une sensation inconcevable. Les fuseaux tombent des mains des femmes, les vignerons qui ont de l'ouvrage au champ, même en cette saison, en reviennent avant l'heure ordinaire, et bordent les rues, revêtus de leurs blouses, les enfants courent en bandes après la voiture : tout le monde est dans la joie. M. Desjardins, père et ami de tous ces villageois, auquel la commune en général, et chacun de ses membres en particulier ont des obli.iiations, leur fait voir, avec jubilation, l'évêque étranger qu'il leur a amené, et son secrétaire ; et aussitôt qu'ils ont mis pied à terre, il se hâte de leur présenter sa sœur, sa bonne sœur, l'ange de sa maison. Raguel n'était pas plus transporté que lui à l'arrivée de Tobie le jeune, et de son compagnon de voyage. Claude et son fils, endimanchés^ furent chargés de fêter John et s'en acquittèrent noblement. Il fut décidé, nemine contradicente, que nous passerions dans cette famille de bénédiction le lendemain tout entier.
C'était le Mercredi-Saint. L'évêque de Québec, suivi de M. Desjardins et de sa pieuse sœur, se rendit à l'église et célébra une messe à laquelle ils communièrent tous deux. Le peuple y assista en foule. Au retour de là, on revint dîner à la maison. Le curé du lieu.
le D*" Clément et le maire de Meung, nommé Joanneau, s'y réunirent. On y parla beaucoup du digne chapelain de l' Hôtel-Dieu de Québec, et l'on ne manqua pas d'exprimer l'ardent désir de le revoir. Mais M. Turgeon prouva à toute la compagnie et à la demoiselle en particulier, qu'il était devenu trop essentiel à l'Eglise du Canada, pour revenir en France, et conclut à ce qu'il gardât son poste. John n'a jamais été traité comme il le fut, par les serviteurs de cette aimable maison. Il ne lui fut permis ni de servir à table, ni de frotter des souliers. Des servantes officieuses se chargeaient de ce soin. On fit plus : on le dépouilla de ce nom d'emprunt, et on lui rendit celui de S. François, son patron, que nous avons tâché de lui conserver depuis.
30. — Nous laissâmes cette délicieuse famille, le jeudi, de grand matin, avec le projet d'y revenir de Paris, deux semaines après, en la compagnie de M. l'abbé Desjardins et de M. Frayssinous, qui devait prêcher à Orléans le panégyrique de S. Paterne.
Apres une trës petite pause faite à Meung, nous arrivâmes à Orléans, au moment où on allait commencer la messe solennelle de la, cathédrale. L'évêque, avant d'y assister, eut le temps de célébrer la sienne. Où l'on suit le rite romain, la messe basse n'est pas permise à pareil jour ; à Orléans, la chose se fait comme à Paris, sans difficulté.
Les chanoines d'Orléans portent la cape noire ouverte par devant et bordée de velours cramoisi, comme la portaient anciennement ceux de Québec. Le camail est à queue, de même forme que le nôtre, avant qu'on y ajoutât des pointes sur les épaules. Los chapiers prennent la chape par-dessus le camail, dont ils n'abattent la tête, ni pour entonner, ni pour annoncer à l'évêque le Gloria ou le Credo. Le rouge est la couleur dont on se sert le Jeudi-Saint. Avant que l'évêque chante jpax Domini, h la frac-^ tion de l'hostie, le diacre se détourne vers le peuple et chante : Humiliate vos ad benedictionem. Alors l'évêque se détourne aussi, et ayant reçu la mitre, sans quitter sa place, donne au peuple une bénédiction accompagnée de quelques prières, puis continue la
messe. Cette bénédiction se donne aussi dans le rite de l'Eglise de Lyon, lorsque le primat y célèbre solennellement. Une autre cérémonie commune à ces deux églises, est que le diacre prend la crosse en mains pour chanter Ite missa est. La seule difîerence qu'il y ait par rapport aux saintes huiles, est qu'après qu'elles sont bénies, un thuriféraire marche devant et les encense, pendant qu'on les reporte à la sacristie.
31. — Dans les églises de France, les crucifix ne sont pas couverts au temps de la Passion, comme au Komain. Cela n'empêche pas d'en découvrir un le Vendredi-Saint, en chantant Ecce lignum crucis^ etc. On va chercher ce crucifix dans une chapelle ; il est couvert d'un voile de calice, porté sur un brancard par deux clercs et précédé d'un troisième qui l'encense. L'évêque, après l'avoir découvert, se déchausse pour l'adorer avec les prostrations ordinaires. Après avoir repris la chaussure, il s'assied dans un fauteuil sur le marchepied de l'autel ; on met devant lui une petite table couverte d'un tapis, au-dessus duquel il prend le crucifix à deux mains et le présente à baiser aux chanoines et à tous les autres ecclésiastiques qui se présentent à genoux devant la table, deux à deux, sans se déchausser. Avant l'oflSce de ce jour, l'évêque de Québec, avec trois compagnons, avait fait les stations à la cathédrale et dans les églises de St-Agnan, St-Paul et St- Paterne, assez distantes les unes des autres, pour être fatigué de la marche, dans un jour où la chaleur s'était déclarée de bon matin, et se soutint jusqu'au lendemain. Les reposoirs, dont le plus beau n'avait pas dû coûter une demi-heure d'ouvrage, n'étaient remarquables ni par leur élégance, ni par le concours des adorateurs. S'il se trouva à St-Paterne plus de monde que dans les autres églises, c'est que le sermon de la Passion allait y commencer. En effet, à peine en étions-nous sortis, que nous rencontrâmes le prédicateur, le cahier à la main, repassant son sermon dans la rue, et marchant, tête basse, et le bonnet carré sur la tête.
L'évêque de Québec ne voulut pas laisser Orléans, sans voiries parents des ecclésiastiques Orléanais, Messieurs Raimbault et Eournier, émigrés dans son diocèse. Il ne put découvrir la famille
de M. Pichard \ mais il vit quelques personnes de celle de l'abbé Yillade. Il leur déclara à tous qu'il ne fallait plus compter sur le retour de ces ecclésiastiques, trop occupés en Canada, et trop à l'aise pour revenir dans un pays où le clergé est misérable, et où les fidëles ne lui donnent pas assez d'occupation. Il est vrai que l'irréligion du peuple est la plainte journalière du clergé de France.
l^"" avril. — M. Desjardins, peu satisfait de nous avoir conduits à Messas et ramenés à Orléans, voulait encore nous accompagner à Paris, et y demeurer, comme il fit, aussi longtemps que nous, au cas que ses services nous fussent nécessaires. En conséquence, il avait de bonne heure retenu des places pour lui et pour nous, dans une diligence qui devait se rendre dans la nuit suivante. Kous prîmes donc congé du bon évêque d'Orléans, à 6 heures du soir, et, le lendemain matin, Samedi-Saint, nous étions rendus à 7 heures aux Missions Etrangères.
Comme c'est surtout le matin que les denrées arrivent de toutes parts à Paris, il est assez plaisant de voir, à chaque barrière, une vingtaine d'hommes armés de sondes pointues et luisantes au soleil, comme des épées, se darder sur toutes les voitures, à mesure qu'elles arrivent et en percer tous les sacs et ballots, d'outre en outre, pour s'assurer qu'il n'y a rien autre chose que ce qu'on leur a déclaré. Toutes sortes de marchandises sont assujetties à cette opération, excepté celles que les rouliers prouvent par des écrits dont ils sont porteurs, avoir été visitées, plombées et scellées au lieu d'où elles viennent. Mais dans leur empressement de traverser de leur sonde tout ce qui passe, ils ne se donnent pas toujours le temps de considérer, et la sonde est déjà au fond d'un ballot, avant qu'on les ait informés qu'il ne doit pas subir cette opération. Ce fut ainsi que peu de jours après le
1. — M. Eaimbault était alors à Nicolet, M. Fournier à la Baie du Febvre, M. Pichard était mort à Berthier (comté de Montmagny) le 24 décembre 1819, et M. Villade était curé à Sainte-Marie de Beauce.
retour de l'évêque de Québec à Paris, on ouvrit à la barrière une caisse d'ornements, quoique légalement plombée à Lyon, et il est encore à savoir si la sonde n'y aura pas fait son chemin, en dépit des mesures qu'il avait prises pour l'en garantir.
Réparation d'honneur à la capitale de la France : elle a plus de belles rues que ce journal ne lui en avait d'abord accordées, preuve qu'on voit mieux à deux fois qu'à une. Il ne faut pas croire, au reste, que ces rues, toujours dépourvues de trottoirs, puissent en aucune manière entrer en comparaison avec celles de Londres ou même de Turin.
D'un autre côté, les parcs de Londres, qui en sont les plus belles promenades, ne sauraient approcher de celles de Paris, entre lesquelles se distinguent les Champs Elysées, les boulevards, le jardin du Luxembourg, et surtout celui des Tuileries, de 3,000 pieds de long sur 1020 de large, où se trouvent, à travers de nombreux parterres, des allées en toute direction, tant grandes que petites, des terrasses, des bosquets, des jets d'eau, des verdures, des statues de marbre, etc. Il semble que le gouvernement ait voulu réunir dans ce seul lieu, tont ce qu'il y a d'enchanteur. Le peuple de Paris sait l'apprécier, car h toutes les heures du jour, on y trouve du monde par centaines, et l'on peut hardiment assurer que, chaque dimanche de beau temps, il y passe au moins 100,000 personnes.
Par une bizarrerie assez singulière, la famille royale qui occupe le château des Tuileries, à moins de s'aller jeter dans la foule, est privée, toute l'année, de l'usage de ce jardin, quoique attenant au château ; et, comme elle est bornée, de l'autre côté, par la place du Carrousel, où il se répand aussi beaucoup de monde, il s'ensuit qu'elle est vraiment prisonnière, si l'on peut appeler prison, un édifice à plusieurs étages, éclairé de tous côtés, ayant plusieurs balcons et 17 toises de profondeur sur 170 de largeur, sans compter les deux galeries, superbes édifices de 227 toises de long, qui le joignent au Louvre, l'une desquelles est finie depuis près de deux siècles ; l'autre commencée par îTapoléon est restée en chantier, depuis qu'il a cessé de régner.
Le roi a d'autres châteaux, où il peut se dédommager de k petite incommodité de celui des Tuileries, tels que Fontainebleau, Saint-Cloud, le grand et le petit Trianon, et, par-dessus tout, celui de Versailles, dont chaque voyageur a voulu donner une description, sans jamais réussir à en rendre toutes les beautés. On peut dire, en un mot, que tant d'agréments réunis, tant d'objets profanes, tant de douceur et de jouissances, sont très propres à enivrer un prince, à l'attacher aux plaisirs des sens et à lui faire perdre la pensée de cette vie glorieuse destinée aux chrétiens après leur mort, et qu'il lui faut une grande dose de foi et de piété pour ne pas se laisser prendre à des pièges aussi séduisants.
La duchesse de Berry qui, depuis la mort de son époux, est venue demeurer aux Tuileries, ayant besoin de marcher tous les jours, a choisi pour promenade, une des terrasses du jardin. Du château à cette terrasse, il y a environ 100 pieds. En les traversant, elle fut, une fois, si grossièrement insultée par un individu, que pour prévenir pareille scène, elle est obligée de se faire accompagner par un détachement de troupes, pour franchir cette petite distance. Comme il est hors de doute qu'il existe une conjuration contre la perpétuité de la famille royale, beaucoup de personnes craignent qu'avant la fin de sa grossesse, elle ne soit attaquée dans cette promenade même, d'une manière plus conséquente que par des paroles injurieuses.
La première fois que l'évêque de Québec passa à Paris, le Séminaire des Missions Etrangères se trouvait sans chef. M. l'abbé Chaumont, dernier supérieur, mort au mois d'août, n'avait pas encore été remplacé. L'abbé Desjardins était sur le point de quitter pour se rendre à l'archevêché. Un des trois membres restant à la maison était dans un état d'infirmité qui le rendait incapable d'aucun service. Dans le cours de l'automne, deux nouveaux directeurs ont été admis, savoir: MM. Liset et Buisson. L'un des trois anciens, M. Breluque, chapelain du roi, a été élu supérieur. Au lieu de domestiques pour le service de la communauté, ils sont décidés à prendre des frères et à leur donner
un costume particulier. La maison qu'ils occupent, est un édifice bâti en grand, ayant trois hauts étages au-dessus du rez-dechaussée, surmontés d'une mansarde. Le parement tout entier, tant du dedans que du dehors, est de pierres de taille. Un jardin vaste, tenu avec la plus grande propreté, ayant déjà des arbres en fleurs, au commencement de ce mois, accompagne ce superbe édifice et procure à ceux qui l'habitent, plusieurs promenades sous des ombrages habilement ménagés. D'une des extrémités de la maison, sort en forme de pavillon une chapelle assez vaste, dont on a fait, dans la nouvelle distribution des paroisses de Paris, une église succursale, dite des Missions Etrangères. Le portail en est séparé de la rue du Bac, par un porche et une cour qui peut recevoir six carrosses à la fois. Cette cour est ellemême séparée par une grille de fer, d'une autre plus spacieuse, par où l'on parvient à la façade du séminaire. Pour ceux qui viennent du dehors, cette dernière cour se trouve bornée, à main gauche, par la chapelle.
Ce séminaire, avec toutes ses dépendances, avait été aliéné pendant la Révolution, comme toutes les autres propriétés ecclésiastiques. Feu M. Bilaire, qui s'en trouvait alors supérieur, et qui avait quelques ressources pécuniaires par lui-même, le racheta en son nom, lors du rétablissement du culte, et en paya une partie, ayant pris des termes avec les acquéreurs nationaux, pour le reste du paiement. C'est dans cet édifice que la communauté des prêtres directeurs des Missions-Etrangères s'est rassemblée aune époque où il restait encore une partie de l'acquisition à payer, sans aucun espoir de remettre la main sur les rentes, qui la soutenaient autrefois. La Providence est venue au secours de ces ecclésiastiques par quelques aumônes. La maison étant très vaste, ils en ont loué et louent encore un grand nombre d'appartements à des évêques, à des ecclésiastiques, à des séculiers. Une partie de ces locataires se font apporter leur nourriture du dehors, d'autres sont pensionnaires et mangent avec la communauté. Le loyer est plus cher, à proportion du nombre d'appartements que
chacun occupe. Il y a même des particuliers demeurant en Province qui paient ici des chambres à Tannée, quoiqu'ils ne les occupent que peu de semaines par an, mais qui les ayant une fois meublées, aiment mieux les payer pour plus de temps qu'ils ne les occupent, et être assurés d'un pied-à-terre quand ils viennent à Paris, que d'être obligés de courir les auberges.
Si un des prêtres de la communauté a besoin de plus de place qu'il n'en est alloué à chacun, il paie le loyer du surplus au procureur de la maison. Pareillement, celui qui a besoin de plus de bois de chauiïago qu'il n'en est alloué à chaque directeur pour son loyer (cette allouance est de deux voies ou cordes), est obligé de tenir compte de ce qu'il dépense au-delà. Avec cette économie, une table frugale et la somme résultante de l'ensemble de ces différents loyers, la maison paie ses dettes, exerce l'hospitalité envers plusieurs ecclésiastiques étrangers, soutient gratuitement ses séminaristes dont elle ne reçoit pas un sou, et vient d'en faire partir cinq pour les missions du Levant, dont l'envoi ne lui a pas coûté moins de 5,000 francs. Il n'en reste plus que deux, et les directeurs s'occupent d'en avoir d'autres pour les préparer aux missions.
Les lambeaux de l'ancienne bibliothèque du séminaire occupent encore le même appartement qu'avant la révolution. Cet appartement qui est au-dessus et de toute la grandeur de l'église, étant beaucoup plus que suffisant pour contenir le peu de livres échappés au pillage des révolutionnaires, on l'a séparé en deux parties, dont l'une continue d'être occupée par la bibliothèque, l'autre a été changée en une chapelle, où s'assemble, tous les deux dimanches, une congrégation de la S*'^ Vierge, la mieux choisie peut-être et la plus fervente du monde chrétien. Elle compte entre 270 et 300 rnembres, entre lesquels il y a une émulation pour la piété dont on peut se former une juste idée, sans avoir vu de ses yeux cet édifiant spectacle.
Cette congrégation ne se compose pas seulement de négociants, qui y sont au nombre de vingt, (le trente-quatre employés de
difFérentes administrations publiques, de six professeurs de Droit, de littérature et de mathématiques, de plusieurs ingénieurs et inspecteurs de l'Ecole Polytechnique, de quatre-vingts élevés en Droit, de treize médecins, de sept avocats, de dix juges de difl'érents tribunaux, de huit évêques, de vingt-quatre militaires de diôerents grades, du ministre de Saxe, d'un chambellan de l'empereur de Russie, de plusieurs gentilshommes anglais, mais encore d'un nombre de comtes, vicomtes, marquis, les uns pairs de France, les autres de la Chambre des Députés ; en un mot on y trouve des membres des familles les plus respectables de la plus ancienne noblesse du royaume, tels que les Mirepoix, les Laubespine, les Breteuil, les Larochefoucault, les Brissac, les Noailles, les Montmorency, les Polignac, etc. Ces messieurs ne croient pas que l'on soit dispensé des devoirs du christianisme, parce que l'on est gentilhomme, parce que l'on a une éducation au-dessus du vulgaire, parce que l'on a ou que l'on espëre une place dans le gouvernement, ou parce qu'on a une fortune indépendante. Il y a dans cette congrégation, des écrivains connus, des génies de la meilleure trempe, des hommes qui ont récemment figuré dans la diplomatie, et c'est parmi ces hommes de mérite que l'on trouve une piété tendre, une assiduité admirable, à des exercices que nos gens à la mode trouvent petits et superstitieux. Ceux-ci font, dans la Congrégation, sans le plus petit effort, les fonctions de portier, de lecteur, de sacristain, de servant de messe. Tous écoutent, avec le plus grand respect, les exhortations non apprêtées que leur fait, les jours d'assemblées, un jésuite connu sous le nom de M. Ronsin. Ils entendent sa messe à genoux, après l'office, et y répondent tous à la fois, ce qui produit un effet charmant.
La Congrégation eut pour préfet, en 1818, le. vicomte de Montmorency, premier gentilhomme de Madame la duchesse d'Angoulême. Tous les deux samedis, les congréganistes, sans distinction, étaient bienvenus à passer la soirée chez lui. C'était une espèce de route pieuse où, après une heure ou deux de con-
versation pieuse, on faisait en commun la prière du soir, avant de se séparer. La même chose fut continuée en 1819, par son successeur dans la préfecture, M. le prince de Rohan, aujourd'hui ecclésiastique au séminaire de Saint-Sulpice. Enfin le comte Jules de Polignac, préfet depuis le commencement de l'année présente, n'a pas voulu faire autrement que ses deux prédécesseurs, et donne de semblables parties si propres à nourrir la charité entre les frères, et à dédommager la religion des outrages qu'elle reçoit en France et surtout à Paris.
Il est une autre institution propre à consoler les âmes chrétiennes dans ces jours mauvais et à leur faire voir que Dieu n'a pas enveloppé tous les Français dans la malédiction dont il semble avoir frappé ce royaume. Il s'agit ici de ce que l'on appelle les œuvres, pour l'intelligence desquelles il faut remonter un peu plus haut.
Dans le siècle dernier, un ecclésiastique connu sous le nom de l'abbé de Pontbriand, dont il existe un bon ouvrage contre le déisme qui, de son temps, commençait à faire des ravages en France, prit en compassion les jeunes Savoyards qui, comme on a vu plus haut, sont employés à Paris à faire la fonction de ramoneurs. Voyant que nul ne s'occupait du salut de ces pauvres étrangers, il les assembla, les instruisit, les prépara aux sacrements, les soulagea dans leurs besoins corporels. Après lui, l'abbé de Fénelon continua cette bonne œuvre. Il mourut, et pendant la Révolution qui survint, elle demeura suspendue comme beaucoup d'autres. A la première lueur du rétablissement du culte, l'abbé Legris Duval prit, à son tour, l'éducation des jeunes Savoyards à cœur ; mais son zèle ne se borna pas là ; car, à cette première œuvre, il en joignit deux autres, savoir : la consolation des malades et la visite des prisonniers. Ces œuvres sont partagées entre trois sections, dont chacune a son président, son trésorier, son secrétaire, et un certain nombre de membres en activité, et d'autres en réserve pour remplacer les premiers. La section des Savoyards a pour patron S. François Xavier, celle des Hôpi-
— sociaux, S. Vincent de Paul, et celle des prisonniers S. Pierre- aux- Liens. A la tête de la société est un directeur élu par les cinq premiers membres des trois sections réunies. Il doit être prêtre et avoir les trois quarts des suffrages des électeurs. Si nul ne réunit ce nombre de voix, après trois scrutins, la nomination est dévolue au supérieur ecclésiastique, qui doit choisir entre ceux qui ont été proposés. Si les trois quarts des suffrages se sont réunis sur un même individu, il ne peut néanmoins entrer en fonction, avant que son élection ait été confirmée par le supérieur ecclésiastique.
Le directeur, une fois élu, nomme un autre prêtre pour son vice-directeur. C'est devant l'un des deux que les officiers des trois sections se rassemblent tous les mois pour rendre compte, ainsi qu'au trésorier général et au secrétaire général, de l'état spirituel et temporel des différentes œuvres auxquelles ils sont respectivement préposés, sans préjudice de l'asssemblée régulière de chaque section, qui se tient aussi tous les mois, ni de l'assemblée générale de la société, qui a lieu tous les ans, le second dimanche après Pâque.
L'abbé Legris Duval étant mort, en 1818, a eu l'abbé Desjardins pour successeur, dans la direction de la société. Les membres qui la composent, étant pour la plupart des Congréganistes, on conçoit qu'ils sont étrangers aux bals, aux théâtres et aux autres divertissements. L'argent qu'ils dissiperaient dans la recherche de ces vains plaisirs, ils l'emploient avec plus de fruit et de consolation à promouvoir les œuvres charitables auxquelles ils se sont dévoués.
Le beau spectacle que celui de gens de lettres, de membres du barreau, de médecins distingués par leur savoir, de gentilshommes occupant des sièges dans la législation ou les premières places du Palais, de descendants des plus nobles et des plus anciennes familles de France, s'attachant à la conversion de prisonniers sans mœurs et sans religion, les catéchisant assidûment, endurant avec humilité les rebuts et les grossièretés des plus endurcis, ou
allant de lit en lit clans un hôpital, faire entendre des lectures pieuses aux malades, exhorter à la patience ceux que la nature de leur maladie porte au découragement, ou suivant avec as:-.iduité les exercices que Ton donne aux jeunes ramoneurs, sans se mettre en peine de l'odeur de suie qu'ils exhalent, surtout lorsqu'ils sont réunis, s'asseyant sur les mêmes bancs qu'eux, leur inspirant le goût de la piété et leur distribuant les aumônes qui leur sont accordées toutes les fois qu'on les assemble sur semaine !
Eh bien, tandis que ce petit nombre d'élus accréditent la i)iéto par les édifiants exercices auxquels ils se livrent, et cherchent à défendre le gouvernement par les principes de loyauté dont ils font profession, il y a dans cette capitale et dans toutes les villes tant soit peu marquantes du royaume, une portion de sujets beaucoup plus nombreux, dont tous les discours, toutes les vues, toutes les démarches tendent à détruire les idées religieuses, à entretenir la dépravation des mœurs, à ramener l'anarchie avec toutes ses horreurs. La Chambre des députés enferme dans son sein un nombre effrayant de ces dangereux esprits ; le trône en est environné, et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est à ceux-là que le souverain donne sa confiance, tandis qu'il la refuse à Monsieur son fr^re, et comte d'Artois, et à la duchesse d'Angoulême, sa niëce, amie déclarée de la piété et du bon ordre.
Depuis plusieurs années, le comte de Gazes, franc-maçon insigne, dont on assure que les mauvais principes ne sont pas équivoques, jouissait de toute la faveur du roi. Il était ministre de l'Intérieur et venait d'être nommé, depuis peu de mois, président du cabinet, lorsque le duc de Berry fut assassiné. On assure que le comte d'Artois, përe du prince défunt, prit de là occasion de rendre visite au roi, dans laquelle il insista sur le danger et l'indécence qu'il y avait de maintenir en place, un homme dont les principes étaient les mêmes que celui du meurtrier qui venait de poignarder son fils. On ajoute que le prince demanda de plus la permission de se retirer en Province, n'estimant pas que sa vie fût en sûreté à la cour, tant que ce favori y demeurerait ; qu'à cette proposi-
tion, le roi ému lui dit : '' Quoi ! il n'y a qu'un seul individu dans I le royaume qui me soit véritablement attaché, et ma famille cher- I che à l'éloigner de moi ! " Quoi qu'il en soit de cette dernière circonstance, toujours est-il vrai 1'^ que le comte de Gazes a été renvoyé du ministère au moment où on l'espérait le moins ; 2^ que le roi, en le renvoyant, a prouvé qu'il ne prenait qu'à regret cette mesure, car, 1*^ de comte qu'il était, il l'a créé duc; 2*^ il lui a donné l'ambassade d'Angleterre, avec liberté de ne s'y rendre que quand il voudrait, et, en effet, après quatre mois de nomination, il n'y élait pas encore rendu à la mi-juin ; 3'^ il l'a remplacé dans le ministère par des hommes moins habiles que lui, mais d'aussi mauvais principes.