CHAPITRE PREMIER
Raisons de ce voyage. — Compagnons Trente jours de traversée. — Liver-
pool — Visite à Sir John Sherbrooke Londres Les émigrés Français.
— L'évêque apprend que l'évêché de Québec a été érigé en métropole. —
Mémoires du Prélat Sa réception à Cirencester par Lord Bathurst,
secrétaire des colonies. — Biens des Sulpiciens. — Cantorbury, Douvres.
Depuis trois ans, le bruit circulait en Canada que l'Evêque de Québec allait faire le voyage de l'Europe. Ce bruit s'étant accrédité, plusieurs personnes de son clergé le pressèrent d'accomplir un voyage dans lequel ils croyaient apercevoir l'avantage de la religion du pays. D'autres particuliers, catholiques et protestants, poussés par divers motifs, la plupart peu dignes d'être considérés,
exprimèrent le même vœu dans diverses circonstances. Sir John Sherbrooke, avant de laisser Qu('bec, au mois d'août 1818, hii fit promettre de faire ce voyage, qu'il lui faisait envisager comme pouvant être tout ensemble avantageux à sa santë, à son pays et au clergé catholique à la tête duquel il se trouvait placé.
Enfin cédant à toutes ces invitations et persuadé d'ailleurs qu'un évêque du Canada pourrait se montrer avec quelque avantage pour sa religion, aux Cours de Rome et de S* James, il se décida à partir, non sans beaucoup de répugnance du côté de sa santé et de la multitude d'afîaires avec lesquelles il fallait rompre pour se mettre en route, heureux d'avoir pour coadjuteur un homme aussi sage, aussi prudent et aussi justement respecté que M^'" l'évêque de Saldes, auquel il laissa, sans inquiétude, son diocëse à gouverner pendant cette absence.
Muni de l'agrément et des lettres de recommandation de sa grâce le Duc de Kichmond et des personnes du pays les plus connues en Angleterre, ayant consacré trois semaines à mettre autant d'ordre que possible dans ses affaires ecclésiastiques et temporelles, assisté de M'" P.-Flavien Turgeon, son secrétaire, qui, depuis un an, l'avait supplié de l'emmener dans ce voyage, si jamais il avait lieu, et de M. J.-J. Lartigue, prêtre du Séminaire de Montréal, conduit en Angleterre pour les affaires de sa communauté, ayant emprunté des religieuses de l'IIopital-Général de Québec, le nëgre François Cazeau, vulgairement nommé John, pour lui servir de domestique de voyage, et après s'être recommandé à Dieu en prenant congé de sa cathédrale, l'évêque de Québec, au milieu d'un concours de citoyens et d'ecclésiastiques, qu'il laisse à d'autres le soin de décrire, s'embarque le samedi, 3 juillet, entre midi et une heure, à bord du Brig le George Symes, du port de 285 tonneaux, capitaine Bushby, lequel déjà à la voile, semblait s'impatienter qu'on n'eût pas devancé l'heure déterminée pour le départ. Aussi ne perdit-on pas de temps. Dès le même soir, nous passâmes devant St-Jean Port Joly ; le lendemain, dimanche, nous atteignîmes les Pèlerins, le lundi, l'isle du Bic, le mardi, le Mont-Louis ; le mercredi nous perdîmes de vue la
Baie de Gaspé et le Tourillon, et poussés d'un fort vent largue mieux calculé pour la route que pour l'estomac des passagers, nous passâmes, le jeudi, en revue l'isle Brion, lesisles aux Oiseaux et parvînmes, à soleil couché, à l'isle St-Paul, qui est par les travers du Cap Ray, isle de Ter reneuve, et du Cap iSTord, isle du Cap Breton. Yoilà plus de 600 milles parcourus d'un seul trait en moins de six jours. N'est-ce pas d'un bon augure pour le reste du voyage ? Le vent largue tient le vaisseau continuellement penclié : on a peine à ne pas tomber en marchant, soit sur le pont, soit dans la chambre ; chacun songe un peu à son mal ; l'un se plaint de ne pouvoir garder aucun aliment, l'autre au milieu de l'agitation du vaisseau, fait panser chaque jour une jambe avariée, dont une écorchure faite en montant à bord le premier jour, s'est changée en une plaie qui demande un traitement suivi. Le maître du vaisseau est un brave homme, plein d'honnêteté envers ses passagers et voulant bien mériter d'eux. Sa conversation, du reste, toute bornée aux choses de sa route et de sa profession, ne saurait être fort intéressante. Entre nous, nous parlons des excursions à faire dans les différentes parties de l'Europe, des amis que nous avons laissés en Canada, de l'intérêt que prennent les amis de la religion à notre voyage, des conséquences que des personnes crédules tireront de l'apparition d'une comète qui s'est montrée, pour la première fois, le jour de notre départ et qui continue de paraître tous les soirs.
8 juillet. — Ce que la route nous a présenté de plus curieux jusqu'à ce moment, est l'immense multitude d'oiseaux blancs qui couvrent les deux isles nommées isles-aux-oiseaux et les font paraître comme si elles étaient couvertes de neige. Peu de vaisseaux en vue hier et aujourd'hui ; point du tout le jour précédent. Lundi 5, une frégate allant à Québec, apparemment celle qui était annoncée comme devant y transporter Lord Bishop Mountain et un commissaire de la marine.
9. — Le vendredi matin, on apercevait très clairement la terre du Cap Breton et la partie de Terreneuve la plus voisine de nous.
Le samedi, nous dépassons, sans les voir, les isles de St- Pierre et de Miquelon.
11.— Le soir, nous entrons sur les bancs. Il est aisé de s'en apercevoir à la brume qui commence et se résout bientôt en pluie. Celui que l'on nomme Green hank est franchi dans le cours du dimanche. Le vent est fort, mais très prës, fait considérablement pencher le vaisseau et trébucher les passagers.
12. — Le lundi 12, le G-eorge Symes devance trois vaisseaux partis soit de Québec, soit de quelque autre port de l'Amérique du Nord avant lui. Ils ne sont pas les premiers auxquels il ait joué pareil tour, depuis qu'il est en route. ISTous entrons le même jour sur le grand banc. La brume redouble vers le soir. Capt. Bushby passe la nuit sur le pont, craignant de donner sur quelque bâtiment pêcheur ou sur quelque isle de glace, comme il n'est pas sans exemple qu'on en rencontre, même eu cette saison.
13.— Aujourd'hui est le dixième jour révolu depuis le départ de Québec, et voilà plus de 1000 milles de bonne routo, c'est-àdire plus du tiers du chemin à parcourir pour arriver à Liverpool où va le George S^^mes.
15.— Le vent continue de nous porter en route. Capt. Bushby avoue n'en avoir jamais eu d'aussi constamment favorable.
16. — ISTous voilà hors des bancs, mais non hors de la brume qui ne se dissipe que vers le soir et fait place à un calme assez désagréable s'il continuait. Heureusement il est remplacé dès le lendemain par un vent doux et favorable qui se soutient tout le jour.
18. — Yoici le 3° dimanche que nous passons à bord. Dans des vaisseaux commandés par des catholiques dans les voyages du golfe, on réunissait tout le monde pour sanctifier ces jours-là par la priëre commune, une lecture, une exhortation, etc. Ici, ce n'est plus la même chose : des le premier jour, nous sommes convenus que chacun ferait en particulier ses exercices du dimanche, le peu de catholiques qui se trouvent à bord n'étant point de qualité à être admis dans la chambre, et n'y a^^ant pas d'entrepont où l'on puisse les assembler. Une raison particulière s'oppose aujourd'hui atout
rassemblement, c'est que le vent devenu assez fort pour nous faire parcourir 8 milles par heure, met le vaisseau dans une agitation extrême, et M' Lartigue, dans un excës de mal de mer, plus aisé à imaginer qu'à décrire. Un autre passager (M' Kawy) déjà affligé des fièvres tremblantes qu'il apporte du Haut-Canada, se trouve peu préparé à endurer en sus le mal de mer et en paraît fort incommodé. Ce M^' Kawj est un des commis ou associés de ]a Compagnie du ITord-Ouest, et passe en Angleterre avec deux canadiens engagés au service de la même compagnie pour y rendre témoignage de l'occupation du Fort William par le Comte de Selkirk en 1816, et des actes de propriété qu'il y fit tout l'hiver suivant, démarche imprudente qui a grandement nui aux affaires de ce seigneur et pourrait lui attirer quelque fâcheuse disgrâce.
19. — Le vent qui s'est soutenu toute la nuit, nous a prodigieusement avancés. Il se ralentit dans le cours de cette journée, mais pour redoubler le soir. Le capitaine vérifie avoir fait plus de 160 milles dans les dernières 24 heures. Il n'aura pas un compte moins avantageux à rendre aujourd'hui. D'après ses observations très fréquentes et très attentives, nous touchons aux deux tiers du voyage, avec l'espérance d'apercevoir la terre de l'Europe dans le cours delà semaine prochaine. Cependant nous ne complétons que le 17^ jour depuis l'embarquement. A quoi attribuer une marche si rapide, sinon aux ferventes prières des bonnes âmes que nous avons laissées au Canada? Point de vent contraire jusqu'à présent ; peu de largue, presque toujours ouest, nord-ouest, c'est-à-dire vent arrière, puisque notre route sur l'Atlantique doit tendre vers 1' ^5^ sud-est. Les habitants de la mer ne sont pas tout à fait indifférents à notre passage. Hier et aujourd'hui, ils se sont présentés en nombre autour du Georges Symes, comme pour en égayer les passagers par leurs sauts et leurs culbutes, tantôt accompagnant le vaisseau, tantôt le devançant de quelques brasses, comme pour hâter sa route. Ce sont sans doute ces gambades de poissons autour des vaisseaux, qui ont fait imaginer aux poètes payens, des sirènes, des nymphes, des poissons
traînant le cliar de Neptune, etc. Le chrétien se contente d'y reconnaître la main bienfaitrice du Souverain Créateur de tous les éléments et de se rappeler ces belles paroles du psalraiste : Hoc mare magnum et spatiosum manibas : illic repiilia quorum non est numerus. Animalia pusilla ciim magnis : illic naves pertransibunt.
22. — A bord de ce vaisseau on jette régulièrement le loch d'heure en heure. Chaque jour à midi, le capitaine, aprës avoir pris hauteur, marque très soigneusement et très eojifidemment, en crayon, sur un carte marine, ce qu'il a fait de bonne route depuis le midi du jour précédent, avouant toutefois qu'il pourrait bien y avoir quelque petite erreur sur la longitude.
24. — Aujourd'hui, gros vent de sud-sud-ouest peu avantageux, faisant pencher très désagréablement le vaisseau. Les passagers, incapables de se tenir sur leurs pieds, ne savent que faire de leurs personnes dans la chambre et n'osent paraître sur le pont, parce qu'ils en sont chassés par une grosse pluie qui se prolonge jusqu'au lendemain, dimanche. A midi, capt. Bushby croit être encore à 114 milles des premiers atterrages ; mais il se trompe de moitié. Terre ! Terre ! C'est l'Irlande qui commence à montrer ses côtes. Mizen Head, Cape Clear se présentent clairement aux regards empressés des voyageurs à leur lever.
Le 9, nous vîmes la dernière terre d'Amérique, savoir le Cap Ray dans l'Isle de Terreneuve. Celle d'Europe, s'apercevant aujourd'hui, il s'ensuit qu'en 17 jours, nous avons parcouru l'espace qui les partage. Ce ne serait pas une marche extraordinaire pour une frégate ou pour un vaisseau allège, mais il faut songer que le Georges Symes est chargé en plein et ne tire pas moins de 15| pieds d'eau.
L'Albion ne se montre pas encore. Nous n'en sommes pas moins dans le voisinage du Canal de St-Georges, à trois lieues ou environ de la terre d'Irlande, et le vent prenant de la force et nous menant bien en route, nous allons saluer, quoique d'un peu loin, les ports de Kingsdale, de Cork et de Waterford, avant la fin dn jour.
30. — Vain espoir ! Le calme a tout à coup succédé au bon vent, et au calme le vent contraire. Voilà quatre jours perdus à louvoyer, à essayer, de toute manière, à franchir le canal. Nous n'avons encore vu d'Européens que les équipages de 4 ou 5 chaloupes irlandaises qui nous ont successivement abordés, le 26, pour demander du rhum et du pain, offrant en échange du maquereau de leur pêche et quelques patates. Uae journée de bon vent nous aurait conduits, dès le 27, à Liverpool, et nous n'avons pas encore aperçu l'Angleterre, tant la brume est constante et tant les bordées nous éloignent de la Côte.
31. — ITous voici néanmoins au delà de Wareford, de Tuskar Rock, apercevant les montagnes du comté de AVicklow qui touche à celui de Dublin. Aujourd'hui se découvre l'isle d'Anglesea, sur le bord du pays de Galles. Nous en faisons le demi-tour dans la journée, mais avec quelle difficulté ! A quelques instants près, le vent est constammeut debout. Vers le soir, se présente un pilote sortant d'un sloop stationné dans le parage où nous nous trouvons. Il y a, aux approches de Liverpool, onze de ces sloops ; chacun d'eux contient un certain nombre de pilotes, quelquefois huit, quelquefois douze, tous associés et détachant l'un d'eux pour conduire tels vaisseaux qui passent par la station où ils se trouvent. Jamais un sloop n'empiète sur un autre sloop, ni un pilote sur un autre pilote. Ils servent tous à tour de rôle. On estime le profit annuel de chaque individu parmi eux à enxiron 150 liv. sterl.
1^'' août. — Le George Symcs continue de louvoyer tout le dimanche et toute la nuit suivante.
2. — Le lundi matin, nous nous trouvons dans l'entrée de la rivière Mersey. Encore quelques milles et le vaisseau sera à Liverpool. Mais les passagers ennuyés de tant de longueurs et ne pouvant se résoudre à attendre la marée du soir, font les derniers milles en chaloupe et débarquent à midi, ayant passé à bord du vaisseau 30 jours révolus.
Quelle ville que celle-ci ! Quel bruit, quelle obscurité, quelle petitesse des premières vues que l'on rencontre, quelle puanteur
occasionnée par la vapeur du charbon de terre ! Tout en est afîecté : têtes, poitrines, linges, murs, appartements. Il faudrait beaucoup de temps pour écrire tout ce qu'elle offre d'abord de curieux et ensuite de désagréable aux yeux d'un étranger, surtout lorsqu'il n'a pas encore voyagé en Angleterre.
Liverpool, quoique une des villes les plus commerçantes et les plus peuplées du Royaume (elle contient environ 100,000 âmes), n'a cependant pas le titre de cité. C'est un bourg qui envoie deux députés au parlement. Ici, comme dans presque tout le reste du pays, il y a des gens et des églises de toutes les sectes. La plupart sont des dissenters qui, en se séparant de l'Eglise anglicane, n'en sont devenus que plus violents contre la religion catholique. Celle-ci compte 18,000 âmes dans Liverpool, qui se partagent pour l'instruction chrétienne et pour la réception des sacrements entre quatre chapelles, dont deux sont desservies par des Bénédictins et deux par des prêtres séculiers. Le plus distingué entre ces derniers, et celui qui dessert la chapelle la plus considérable, est M"" Ths Penswick, âgé de 47 ans, homme d'une conduite extrêmement respectable. Il a sous sa direction une école de charité qui ne compte pas moins de 600 enfants catholiques. Ce fut à Cooper-HlU et dans la chapelle de M"" Penswick que l'évêque de Québec et ses deux compagnons célébrèrent leur première messe en Angleterre. Elle est de construction gothique, bien exécutée, toute de brique, comme sont la plupart des édifices de Liverpool, ayant néanmoins un portique en pierre de taille enrichi de pilastres, etc., mais sali, comme tous les autres, par la vapeur du charbon de terre, en sorte que l'on donnerait cinquante ans d'existence à un édifice qui en a à peine trois. Ce que l'intérieur oftVe de plus remarquable est 1*^ un grand châssis au-dessus de l'autel, où sont peintes sur verre le^^ images de quelques saints, interpersées de fleurs et autres ornements bien exécutés, 2'^ la propreté extrême des bancs et des autres parties de la nef et des tribunes, propreté digne d'un peuple qui a, comme celui d'Angleterre, la bonne coutume de ne jamais cracher par terre, 3' l'ordre gothique auquel est assujetti non seulement l'édifice en dedans
et en dehors, mais encore tout le tabernacle, les chandeliers et tout ce qu'il y a d'ornements sur l'autel, qui lui-même est une pièce d'assez mauvais goût, placé au-dessus de quatre degrés et supporté par des pieds, comme le serait le bas d'un buffet de salle dont il a presque la forme. Cette chapelle est sous l'invocation de S. Nicolas. La seule remarquable après celle-là est celle de S. Pierre dans Seel street, desservie par deux bénédictins. Elle fut construite par les soins de feu M"^ Macdonell, mort il y a trois ou quatre ans, qui était lui-même un prêtre de cet ordre, et frère du Capt. John Macdonell et du Père Augustin, tous deux morts à Traça die, dans l'Isle du Prince Edouard. Cette chapelle un peu moins grande que celle de St-Nicolas, mais rendue vaste par la double galerie qui en garnit le dedans, a l'avantage de posséder plusieurs ouvrages de marbre ou d'une composition si approchante du marbre, qu'il est très aisé de s'y tromper, tant ils sont unis et luisants. Deux colonnes, quatre pilastres, deux chaires, l'autel, le gradin, tous de cette matière, avec des couleurs diversifiées, sont des morceaux charmants. L'évêque de Québec célébra sa seconde messe dans cette chapelle, la troisième dans celle de la S*"" Vierge aussi desservie par des Bénédictins, autrefois brûlée par les protestants dans la chaleur de la prétendue réforme, et pour cette raison, rebâtie dans un endroit très renfermé à^ Edouard Street^ de manière qu'il y faut entrer par une espèce de porche. Celle de St-Antoine, où il alla dire sa quatrième messe, située à l'extrémité Nord de la ville, est entièrement l'ouvrage d'un émigré français qui la dessert, nommé l'abbé Gérardeau. Le bon goût n'a présidé ni à sa construction ni à sa décoration. On l'appelle assez improprement le bijou de M. Gérardeau. Elle mériterait une dénomination toute différente.
7. — On sait que ni ces chapelles ni celles des sectes qui ne sont pas de l'église anglicane, n'ont droit d'avoir ni clocher, ni cloche. Mais on y supplée par la précision avec laquelle les offices y commencent à l'heure marquée, et cette heure est suffisamment annoncée par la quantité d'horloges publiques qui se trouvent dans tous les quartiers de la ville.